CHAPITRE IX
Du Jansénisme (2).
Nous éviterons de nous étendre sur des questions et sur des événements connus de tous les lecteurs familiarisés avec l'histoire ecclésiastique du dix-septième siècle , ou qu'il serait inutile de faire connaître au plus grand nombre de nos contemporains, qui n'y trouveraient ni un motif d'intérêt ni un objet d'instruction; nous nous renfermerons dans un exposé trèsprécis des faits principaux.
Il eût été sans doute à souhaiter que toutes les écoles de théologie se fussent renfermées dans les bornes que le concile de Trente avait posées entre les erreurs de Luther et de Calvin qu'il venait de proscrire , et celles de Pelage que l'Eglise avait condamnées dans le cinquième et le sixième siècles.
En suivant une méthode aussi convenable aux bornes de notre intelligence, le concile avait pensé qu'il était inutile et téméraire de prononcer sur des questions dont Dieu n'avait pas jugé la connaissance nécessaire au salut des hommes, puisqu'il ne les avait pas révélées d'une manière plus expresse et plus formelle.
Il est difficile de rien dire de plus exact et de plus judicieux
(1) Voltaire.
(«) M. de Besnsset.
que ce qu'écrivait un des évéques les plus distingués de l'Eglise de France , à l'occasion même des controverses dont nous avons à rendre compte.
a Je crois que la grâce de Jésus-Christ nous est nécessaire « pour toutes les actions de piété et des vertus chrétiennes : c je crois qu'il la faut demander à Dieu.
c Je crois que tous les commandements de Dieu nous sont c possibles avec la grâce , et que sans elle nous ne pouvons c rien de bien, ni persévérer dans le bien sans un secours c spécial.
c Je crois que cette grâce prévient et aide notre volonté ; c que nous devons notre salut à Dieu ; que nos chutes nous < doivent être imputées.
« Je crois que la grâce fortifie notre libre arbitre et ne le « détruit pas.
< Je crois que notre libre arbitre, en coopérant à la grâce, f ne doit pas se glorifier, mais se tenir dans l'humiliation , rec connaissant son impuissance s'il était abandonné à lui-même.
« Hors ces vérités, j'avoue mon ignorance sur cette ma* c tière ; et quand on me demandera comment la grâce est alc liée avec notre liberté? Comment Dieu agit en nous et avec « nous ? Pourquoi il tire les uns de la masse de perdition et c y laisse les autres? Pourquoi les uns persévèrent , et les t autres non : J'avouerai franchement que je ne le sais pas; c je crois même que personne ne le sait et que ces mystères « sont inconnus de tous les hommes; mais notre orgueil est c si grand , que nous ne saurions avouer que nous ignorons c les choses mêmes dont Dieu s'est voulu réserver à lui seul c la connaissance. Humilions-nous en reconnaissant l'impéné- « trabilité de ses secrets et de ses jugements. »
Quelques théologiens ne surent pas malheureusement se prescrire i eux-mêmes ces règles de modestie et de circonspection , que le véritable esprit de la religion et le simple bon sens auraient dû leur dicter.
Michel Baïus, professeur en l'université de Louvatn, hasarda, sur les matières de la grâce, des assertions qui ouvrirent un vaste champ de contestations. Soixante-dix-neuf propositions, extraites de ses thèses , furent déférées à Rome : elles furent condamnées par Pie Y en 4567, et par Grégoire XIII en 4579. Baïus se rétracta; ses disciples, moins dociles que lui , tentèrent d'éluder ce jugement par des subtilités sur la position d'une virgule.
Le jésuite Molina imagina» en 4598, un système dans lequel il prétendait concilier l'exercice de la liberté de l'homme avec l'action de la grâce divine. Les dominicains espagnols s'élevèrent avec chaleur contre sa doctrine ; la cause fut évoquée à Rome.
Après deux cents conférences , dont quatre-vingt-cinq s'étaient tenues en présence de Clément VUI et de Paul V, la question parut plus embrouillée que jamais ; Paul V ne voulut rien décider ni rien condamner ; il se réserva de prononcer un jugement lorsqu'il le jugerait convenable.
11 était peu vraisemblable , qu'après dix années entières consacrées à ces discussions, en présence de ce que l'Eglise romaine avait de plus éclairé et de plus recommandable, des théologiens particuliers fussent plus heureux pour rencontrer la lumière et la vérité.
Cependant le célèbre Jansénius , évéque d1 Ypres, crut avoir trouvé ce qu'on cherchait inutilement depuis tant de siècles;
il consuma vingt-deux ans à composer un énorme ouvrage, dont on a plus parlé qu'il n'a été lu.
Selon toutes les apparences , le livre et la doctrine de Jansénius n'auraient point franchi l'enceinte des écoles de Louvain , si l'abbé de Saint-Cyran ne lui eût prêté l'appui d'un parti qui commençait à se montrer sous des caractères assez imposants. Il était l'ami et le compagnon d'études de Jansénius ; il avait disposé , depuis longtemps , les solitaires et les religieuses de Port-Royal , dont il était le directeur et l'oracle, à accueillir cet ouvrage attendu avec tant d'impatience, comme la révélation des mystères les plus obscurs et les plus profonds de la grâce.
Le livre de Jansénius fit en effet très-peu de bruit en France lorsqu'il parut. Le cardinal de Richelieu vivait encore ; ce ministre n'aimait pas plus les novateurs religieux que les novateurs politiques; il avait fait mettre à Vincennes l'abbé de Saint-Cyran , dont les opinions singulières lui avaient paru au moins très-dangereuses ; il l'y retenait encore , et il se bornait à répondre, à ceux qui sollicitaient sa liberté, « que, si c dans l'origine on eût pris les mêmes mesures envers Luc ther et Calvin , on n'eût pas vu couler des torrents de sang c en Europe pendant un siècle. » On se donna donc bien de garde de parler en France du livre de Jansénius, tant que le cardinal de Richelieu vécut ; ce formidable ministre aurait bientôt pris les moyens les plus courts et les plus décisifs pour imposer silence. On se borna à vanter en secret le mérite de l'auteur et de l'ouvrage ; mais à peine le cardinal de Richelieu fut-il mort, le 4 décembre 4649 , que l'abbé de Saint- Cyran obtint sa liberté; et quoiqu'il ait peu survécu à ce ministre , H eut le temps de laisser, dans le cœur et l'esprit de
ses amis , un profond attachement pour la doctrine de l'évéque d'ïpres. 11 s'était préparé , dans la personne du docteur Arnaud , un successeur encore plus capable que lui d'être chef de secte. Arnaud , quoique bien jeune encore , annonçait déjà les plus grands talents, un caractère fort et indomptable, et un désintéressement auquel des mœurs austères ajoutaient un grand éclat.
Ce ne fut qu'en 4 644 que les partisans et les adversaires de Jansénius commencèrent à mettre en France les esprits en mouvement; c'était, pour ainsi dire, le premier essai qu'ils faisaient de leur liberté, après avoir été si longtemps comprimés sous la main de fer du cardinal de Richelieu.
Cependant, les actes d'hostilité entre les théologiens se bornèrent, jusqu'en 1 649 , à une guerre d'écrits qu'on admirait ou qu'on censurait, selon les opinions et les préventions que l'on avait adoptées; mais les troubles de la Fronde, qui avaient éclaté dès la fin de 4 648, répandirent, dans toutes les parties de l'état , un esprit d'anarchie qui se propagea jusque sur les bancs de l'école.
Le syndic de la faculté de théologie de Paris se plaignit à sa compagnie, le 1er juillet 1 649, des disputes scandaleuses qu'on voyait s'élever journellement dans son sein , par la témérité avec laquelle les jeunes candidats s'étaient établis les apôtres d'une doctrine au moins suspecte, puisque l'Eglise avait déjà condamné le livre qui la renfermait. Ce syndic était profondément instruit de la doctrine du livre de Jansénius ; ej il était parvenu , par un effort d'esprit et d'attention très-remarquables, à réduire cet énorme volume à cinq propositions trèscourtes et très-claires, qui exprimaient en peu de mots tout ce que Jansénius avait répandu dans son volumineux ouvrage.
C'est le jugement qu'en portait Bossuet , dont personne sans doute ne contestera l'autorité dans une question de théologie. Bossuet ne se contentait pas de dire que les cinq propositions étaient contenues dans Y Augustin de Jansénius et qu'elles ont un rapport essentiel à sa doctrine ; il prétendait que ce livre entier n'insinuait et ne prouvait autre chose que les cinq propositions. Il allait même encore plus loin ; il pensait et il avait dit en pleine chaire, « que les cinq propositions étaient tout le t 2ivre.de Jansénius.
Bossuet n'a jamais varié dans son opinion sur cette question. Il écrivait, au maréchal de Bellefond, le 30 septembre 4 677 : « Je crois que les cinq propositions sont véritablement dans t Jansénius et qu'elles sont l'âme de son livre. Tout ce qu'on « a dit, au contraire, me parait une pure chicane et une c chose inventée pour éluder le jugement de l'Eglise.
La faculté de théologie de Paris ne put prononcer aucune décision sur la réquisition du syndic; elle fut arrêtée par un appel comme d'abus, interjeté au parlement de Paris par les partisans de Jansénius : on s'étonna , avec raison , de voir des ecclésiastiques , qui affectaient une grande sévérité de principes et qui parlaient sans cesse de la restauration de l'antique discipline de l'Eglise, traduire devant un tribunal laïc une question purement doctrinale.
Mais les évéques de France, alarmés des troubles et des divisions qu'on cherchait à élever dans leurs diocèses , par des controverses que la sagesse du Saint-Siège avait voulu prévenir et étouffer, prirent le parti de s'adresser au pape. Quatrevingt-cinq évéques, auxquels trois autres se joignirent dans la suite, écrivirent à Innocent X, en 4650; ils avaient joint h leur lettre les cinq propositions dénoncées h la faculté de ihéo-
logie de Paris, et ils demandaient nu pape de vouloir bien porter son jugement sur chacune d'elles. Onze autres évoques, qui ne partageaient pas l'opinion de leurs confrères, écrivirent également au pape pour le supplier de ne porter aucun jugement.
Innocent X établit, le 42 avril 4654 , une congrégation extraordinaire; après un examen de plus de deux ans, après une multitude de Mémoires et de conférences dans lesquels les députés des deux partis furent entendus devant le pape et les cardinaux , après avoir confronté les cinq propositions avec le livre de Jansénius, dont elles exprimaient la doctrine, Innocent X prononça un jugement définitif, par une bulle datée du 34 mai 4653, qui déclarait les cinq propositions hérétiques.
Cette bulle fut reçue en France, acceptée par l'assemblée du clergé et revêtue de lettres-patentes. Elle fut également acceptée par la faculté de théologie de Paris, et celle de Louvain , où la controverse avait commencé.
On pouvait espérer qu'une décision aussi précise et aussi régulière ne laisserait plus aucun prétexte ou aucun objet de division.
Cependant le contraire arriva; mais on a peine à concevoir comment un homme du mérite d'Arnaud , et profondément Yersé dans la science ecclésiastique, pût se faire illusion jusqu'au point de chercher à éluder l'autorité de la bulle d'Innocent X par une distinction qui s'accordait peu avec les maximes de la sincérité chrétienne. Forcé de reconnaître que les cinq propositions , frappées de censure par la bulle d'Innocent X étaient justement condamnées , il prétendit qu'elles n'avaient aucun rapport à la doctrine du livre de Jansénius.
Cette distinction, ou plutôt cette fiction, blessait évidemment la vérité ; et cet exemple, ajouté à tant d'autres, ne fait que prouver qu'aussitôt qu'on a le malheur d'être livré à l'esprit de parti toutes les vertus, tous les talents , toutes les connaissances ne peuvent jamais préserver les hommes les plus supérieurs du danger d'être en contradiction avec la bonne foi , avec eux-mêmes et avec les autres.
Le cardinal Mazarin , qui n'apportait à cette affaire aucun intérêt politique ni aucun intérêt de secte, mais qui désirait, en ministre sage et éclairé , écarter jusqu'au plus léger prétexte de dispute et de division, assembla les évoques au nombre de trente-huit, en 4654, et les invita à examiner de bonne foi sur quoi pouvait être fondée la difficulté inattendue qu'on venait d'élever pour éluder le jugement d'Innocent X.
Le résultat de cette assemblée , adopté unanimement par tous les évéques et même par ceux d'entre eux qui s'étaient d'abord montrés favorables aux disciples de Jansénius, fut de déclarer, par voie de jugement , « que la bulle d'Innocent X « avait condamné les cinq propositions comme étant de Janc sénius et au sens de Jansénius. »
Innocent X approuva la décision des évéques de France, par un bref du 29 septembre 1654, dans lequel il déclare textuellement < qu'il a condamné dans les cinq propositions c la doctrine de Cornélius Jansénius contenue dans son livre. »
Alexandre VII , successeur d'Innocent X , renouvela et confirma , par sa bulle du 16 octobre 1656 , le jugement de son prédécesseur : il déclarait, dans cette bulle, « qu'ayant assisté, « comme cardinal , à toutes les congrégations qui avaient eu « lieu sous Innocent X , pour l'examen des cinq propositions, c il attestait qu'elles étaient tirées du livre de Jansénius , et
c qu'elles avaient été condamnées dans le sens auquel cet auc teur les avait expliquées. »
Appuyés sur une décision aussi précise, les évéques de rassemblée de \ 657 prescrivirent un formulaire qui obligeait tous les ecclésiastiques c à condamner de cœur et de bouche c la doctrine des cinq propositions contenues dans le livre de t Jansénius. »
On ne pouvait donc plus contester que les cinq propositions n'eussent été justement condamnées , et qu'elles n'eussent été condamnées comme le précis de la doctrine de Jansénius. Il semble qu'avec un peu de bonne foi on pouvait, avec une entière sécurité de conscience, se soumettre à des déclarations si formelles, émanées du Saint-Siège et acceptées par le corps des évéques.
Pour écarter ce ^prétexte plus ou moins spécieux , le roi et les évéques réunirent leurs instances auprès du pape, et lui demandèrent de prescrire lui-même, par une bulle solennelle, un formulaire qui pût être admis en France comme une règle , uniforme de croyance et de discipline sur les points contestés. Alexandre VII se rendit à leurs vœux , rédigea un formulaire très-peu différent de celui des évéques de France; et ordonna, par sa bulle du 1 5 février h 665, qu'il serait souscrit, sous les peines canoniques , par tous les archevêques , évéques , ecclésiastiques séculier et réguliers , et même par les religieuses et les instituteurs de la jeunesse. Cette bulle du pape fut revêtue de lettres patentes , enregistrées au parlement en présence du roi, le 29 avril 1 665. La déclaration du roi ajoutait même à la bulle du pape des dispositions qu'il n'appartenait en effet qu'à la puissance civile de prononcer.
L'événement prouva qu'en se refusant , sous prétexte d'in-
compétence , au formulaire prescrit par les assemblées du clergé, on n'avait pas été arrêté par un simple défaut de forme. La bulle d'Alexandre VII émanait d'une autorité très-compétente ; elle avait été demandée par le roi et l'Eglise de France ; elle était revêtue de toutes les formes prescrites par nos lois et nos usages , et cependant les disciples de Jansénius continuèrent à se retrancher dans le système de leur silence respectueux.
Ce fut à cette occasion que les religieuses de Port-Royal se signalèrent par une résistance aussi déplacée dans des personnes de leur sexe et de leur état que contraire à leur vœu d'obéissance. Si un pareil vœu a quelque signification, ce doit être sans doute à l'égard des supérieurs ecclésiastiques , dans une question de doctrine décidée par un jugement solennel du chef de l'Eglise, acceptée par le corps des évêques, et muni du sceau de l'autorité royale. Ces religieuses étaient certainement . respectables par beaucoup de vertus , de talents et de piété ; mais on conviendra qu'elles manquaient de la première vertu de leur état , de cet esprit de soumission et de simplicité qui était leur premier engagement et la condition formelle de l'approbation que l'Eglise avait donnée à leur institut. Indépendamment du ridicule qu'offre la seule idée de voir des religieuses se prétendre plus instruites d'une question de théologie que le pape , les évêques et les facultés de théologie , on sent assez qu'une pareille prétention était un acte véritablement scanda* leux dans l'ordre de la religion.
Si l'on demande pourquoi on exigea de ces religieuses leur souscription à un formulaire de doctrine, la réponse sera facile : il était de notoriété publique que la maison de Port-Royal était gouvernée par les partisans les plus déclarés des opinions con-
damnées ; qu'elles étaient justement soupçonnées de partager les sentiments de leurs directeurs ; et rien ne justifie mieux la demande qu'on leur fit , que le refus obstiné qu'elles y opposèrent.
M. de Péréfixe, archevêque de Paris, épuisa en vain tous les moyens de douceur, de condescendance et de discussion pour obtenir d'elles * par la raison et la persuasion , ce qu'elles refusaient à l'autorité ; enfin , M. de Péréfixe porta l'indulgence et la bonté jusqu'à engager Bossuet à conférer avec elles , à écouter leurs objections, à résoudre leurs doutes, à combattre leurs scrupules , à leur expliquer la nature de la soumission qu'on leur demandait. Bossuet n'était pas encore évéque, mais il jouissait déjà de la plus grande considération ; il ne pouvait être suspect aux religieuses de Port-Royal ; il n'avait aucune liaison avec les jésuites, qu'on lui avait peints sous les traits les plus odieux ; il n'avait pris aucune part aux affaires du jansénisme. Nous avons la lettre qu'il écrivit à ces religieuses ; cette lettre seule , qui est un chef-d'œuvre de logique, de précision et de clarté , réunit , en quelques pages , tout ce qui a jamais été dit ou écrit de plus décisif en des milliers de volumes, sur la question du silence respectueux. Elle a répondu d'avance à tout ce que l'ignorance ou l'esprit de parti ont reproduit sous la plume de quelques écrivains de nos jours, qui ne paraissent seulement pas avoir su de quoi il était question.
Mais ce qu'on a peine à se persuader, c'est que les religieuses de Port-Royal se crurent plus habiles théologiennes que Bossuet : cette admirable lettre , qui détruisait avec tant de force et de clarté tous les sophismes dont on avait nourri ces imaginations malades , ne put les ramener à des idées et à une conduite plus raisonnable. Tel fut l'ascendant de leurs direc-
teurs sur leurs opinions et sur leur conscience, qu'elles préférèrent de renoncer à l'usage des sacrements, plutôt que de convenir, sur le témoignage de toute l'Eglise, qu'un évêque avait hasardé, même involontairement, des erreurs dans un livre qu'elles ne connaissaient pas. Un pareil entêtement donnait bien à M. de Péréfixe le droit de dire que les religieuses de Part-Royal étaient pures comme des anges et orgueilleuses comme des démons.
La déclaration du roi, du 29 avril 1665 , qui prescrivait l'exécution de la bulle d'Alexandre VU, du 45 février de la mêmp année, imposait à tous les évéques l'obligation de souscrire et de faire souscrire le formulaire.
Les seuls évéques d'Aleth, de Pamiers, de Beauvais et d'Angers entreprirent de renouveler, dans l'acte même de leur souscription, la distinction du fait et du droit que le pape venait de condamner si formellement par une bulle revêtue de la sanction royale. On a même peine à concevoir comment ces prélats pouvaient imaginer de faire revivre une distinction absolument incompatible avec l'acception claire et manifeste du formulaire qu'ils consentaient à souscrire. Quoi qu'il en soit, ils firent des mandements uniformes, où ils établirent que l'église esta la vérité infaillible, lorsqu'elle prononce que telle ou telle proposition est hérétique; mais qu'elle peut se tromper lorsqu'elle prononce qu'un livre est hérétique, qu'on ne doit alors à ses jugements qu'un silence respectueux et non une véritable croyance.
Cependant Louis XIV, choqué d'une contravention aussi manifeste et aussi éclatante à la bulle qu'il avait demandée luimême au Saint-Siège, et à la déclaration qu'il avait fait enregistrer dans tous les tribunaux, résolut de faire mettre à exé-
cation les dispositions de la bulle et celles de sa propre déclaration. H demanda au pape de nommer douze évéques commissaires pour faire le procès des quatre évéques réfractaires. Il s'éleva des difficultés entre la cour de France et celle de Rome, au sujet du nombre des commissaires , et ces difficultés traînèrent la négociation en longueur pendant plusieurs années.
Dans cet intervalle, un très-grand nombre d'évêques, parmi lesquels on en distinguait plusieurs, aussi recommandâmes par leurs vertus que par leurs lumières, virent avec peine s'établir une forme de procédure qui tendait à anéantir les maximes les plus chères à la France, sur la forme canonique du jugement des évéques. Il faut même convenir que le plan adopté par le gouvernement était en contradiction avec les principes que nos tribunaux ont toujours proclamés, et avec les délibérations encore récentes du clergé de France dans l'assemblée de 4650. 11 est donc vraisemblable, que dès le moment où les commissaires nommés par le pape et agréés par le roi se seraient disposés à procéder comme juges, leur ministère aurait été traversé par des difficultés et des oppositions insurmontables. Plusieurs évéques, nommés par le pape, s'étaient déjà refusés à accepter celte commission, par le souvenir encore si récent des engagements que l'assemblée de 1 650 avait pris au nom de tout le corps épiscopal.
Indépendamment d'une considération si puissante, la haute piété, dont les quatre évéques réfractaires faisaient profession, et l'édifiante régularité de leurs mœurs leur conciliaient ce sentiment d'intérêt et de bienveillance dont on ne peut jamais se défendre pour des hommes vertueux, lors même qu'on est fondé à leur reprocher un excès de prévention ou d'entêtement.
Alexandre VII venait de mourir : Clément IX lui avait succédé; et le nonce Bargellini , récemment arrivé en France, effrayé des contradictions qui paraissaient s'élever de toutes parts contre la procédure dont on menaçait les quatre évoques, crut qu'il lui serait aussi utile que glorieux de terminer par des voies plus douces et plus conciliantes une affaire si délicate et si épineuse : il fit part de son idée à M. de Lyonne. Un ministre des affaires étrangères est toujours disposé à accueillir des projets de négociations; il prit les ordres du roi en lui communiquant les vues du nonce. Louis XIV, inspiré par ce jugement droit et sain qu'il avait reçu de la nature à un degré si remarquable, n'apportait jamais, quoiqu'on ait voulu persuader le contraire, d'esprit de parti ni de prévention dans les affaires de religion ; il ne prétendait s'arroger aucune autorité sur les opinions dans des questions de doctrine; mais il était fermement attaché à une maxime aussi juste qu'incontestable, et cette maxime fut constamment la règle de sa conduite; il savait qu'on ne peut être catholique qu'en se soumettant à l'autorité de l'église, et que cette autorité réside dans le Saint- Siège et dans le corps des évoques. Il répondit à H. de Lyonne qu'il n'apportait aucun obstacle à des projets de conciliation ; qu'il voulait seulement que le pape fût obéi sur un point de doctrine, et se déclarât satisfait des preuves de soumission que lui donneraient les quatre évéques.
Ce fut donc uniquement vers ce but que toute la négociation fut dirigée : il s'agissait d'amener les évéques à écrire au pape une lettre dont toutes les expressions fussent assez précises pour le convaincre qu'ils avaient signé le formulaire purement et simplement.
Les médiateurs qui s'étaient associés au nonce pour le suc-
ces de celte négociation eurent assez de peine à obtenir, de l'évêque d'Aleth, cet acte de soumission ; mais il céda enfin, ainsi que ses trois collègues, aux insinuations des médiateurs qui étaient au nombre de leurs amis : ils furent surtout ébranlés par l'autorité d'Arnaud qui, au grand étonnement de toute la France, se montra favorable, en cette occasion, à la doctrine des restrictions secrètes.
Us écrivirent au pape le 1er septembre 4668, c qu'ils c avaient convoqué les synodes de leurs diocèses; qu'ils y t avaient ordonné une nouvelle souscription du formulaire ; « souscrit eux-mêmes ; qu'ils s'étaient conformés à l'exemple € de tous les autres évéques de France, dans la manière d'à- * gir et dans les sentiments de déférence dus aux constituc tions apostoliques ; que ce n'avait pas été sans peine et sans c difficulté qu'ils en avaient usé de la sorte. »
On demande de bonne foi, à tout homme impartial, si en lisant cette lettre, le pape ne dut pas être fondé à croire que les quatre évéques s'étaient conformés à l'exemple de tous les évéques de France? Toutes les expressions de cette lettre, et même Y espèce de violence que les évéques réfractaires prétendaient avoir été obligés de se faire pour revenir sur leur première conduite, pouvaient-elles permettre au pape de soupçonner que, dans le moment où on lui écrivait avec tant de soumission, on consignait, dans des procès-verbaux clandestins, les mêmes distinctions et les mêmes restrictions que le Saint-Siège avait condamnées et se disposait à punir.
Mais, dans le moment même où le pape allait écrire des brefs de félicitation aux quatre évéques, en signe de paix et de satisfaction, des lettres particulières arrivées à Rome, y répandirent quelques rumeurs sur ces procès-verbaux, dont le secret
commençait à transpirer. Le pape suspendit l'envoi des brefs et écrivit à son nonce de faire tous ses efforts pour avoir une copie de ces procès-verbaux.
Le nonce Bargellini , alarmé de voir prête à échouer, par cet incident imprévu , une négociation qui lui avait coûté tant de soins et de peines , et dont il attendait autant de gloire que d'avantages, prévit que s'il envoyait les procès -verbaux à Rome, le pape serait indigné, les médiateurs compromis et l'affaire plus embrouillée que jamais. Il répondit au pape qu'il lui avait été impossible de se procurer les procès-verbaux; mais qu'il y suppléait abondamment par un certificat des prélats médiateurs , qui déclaraient formellement c que les qua- « tre évoques avaient agi de la meilleure foi du monde. » Il y joignit un acte encore plus important ; c'était un écrit signé des quatre évêques eux-mêmes , qui attestaient « qu'ils avaient c signé et fait signer sincèrement le formulaire. »
Le pape, rassuré par des témoignages si positifs, n'hésita plus à leur adresser les brefs dont il avait suspendu l'expédition. Des évéques aussi pieux durent sans doute, en lisant les expressions de ces brefs , éprouver une espèce de honte et même quelques remords sur un procédé peu compatible avec la sincérité chrétienne, dont ils faisaient profession. Le pape leur écrivait : « Nous avons reçu la lettre par laquelle vous c nous faites connaître , avec de grandes marques de sou-
c mission , que vous avez souscrit sincèrement et fait
< souscrire le formulaire du pape Alexandre VII, et quoiqu'à « l'occasion de certains bruits qui ont couru , nous ayons cru c devoir aller plus lentement en cette affaire ( car nous n'aut rions jamais admis à cet égard ni exception ni restriction c quelconque )\ mais, ayant depuis peu reçu des assurances
c nouvelles et considérables de la vraie et parfaite obéissance c avec laquelle vous avez sincèrement souscrit le formulaire, c et condamné sans aucune exception ou restriction les cinq c propositions, selon tous les sens dans lesquels elles ont été c condamnées par le Saint-Siège apostolique, nous voulons c bien... »
Le pape écrivit en même temps au roi , « que les quatre « évéques , lui ayant fait connaître qu'ils s'étaient soumis à c la souscription pure et simple du formulaire ; cette soumisc sion lui donnait la satisfaction d'user de clémence plutôt t que d'être contraint par leur désobéissance d'user de ri* c gueur. w
Louis XIV avait déclaré qu'il serait satisfait aussitôt que le pape se déclarerait lui-même satisfait ; il ordonna en conséquence que les procédures, commencées contre les quatre évéques, ne seraient point suivies, et fit rendre la liberté aux principaux agents du parti ; le calme parut rétabli dans l'église de France, et on appela cette pacification la paix de Clément IX.
Il eut été assez curieux de savoir ce que Pascal eût pensé de la conduite de ses anciens amis dans cette singulière négociation ; il est vraisemblable que les jésuites , dont il avait traduit en ridicule les restrictions mentales sous des traits si ingénieux et si piquants , l'auraient invité à s'expliquer sur les restrictions secrètes de Port-Royal. Il est au moins bien certain qu'il n'aurait pas plus approuvé les unes que les autres. La rectitude naturelle de son esprit et son caractère inflexible résistaient à tous les tempéraments qui lui paraissaient blesser l'austère vérité ; et , si l'on en croit quelques écrivains, ce fut parce motif qu'il s'était brouillé, quelque temps avant sa
mort , avec les chefs de Port-Royal : il leur reprochait de déroger à leurs principes, en n'osant en avouer hautement ton-