‹ Histoire de France (volume 4)Chapitre 20 sur 59 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Da Quiétisme.

On a paru quelquefois attacher assez peu d'importance à la

en dogmes par la paternité suprême a laquelle il appartient de fixer avec une autorité mfesUiMe les articles de fol : le eoneile œcuménique de Constance , qui les a établies, s'étent abstenu de déclarer hérétiques ceux qnt les contestent. En conséquence , non» eoamnniqiMiis avec les uttramontains, et Ils communiquent sans difficulté arec nous , malgré la contrariété de nos opinions. On trouve le recueil de nos libertés dans le traité qu'en a fait le docte Pierre Pithon. Nos maximes sont consignées dans la déclaration dn clergé de France de 1*82.

Cette déclaration présente un préambule et quatre articles; et il est nécessaire de le remarquer, parce que dans divers pays les ennemis dn Saint-Siège , et par conséquent de l'Eglise , ont osé s'autoriser de la déclaration de 168) pour soutenir leurs erreurs. En Allemagne, Fybel, en Italie, le synode de Pistote, en France, les auteurs da schisme de 1789, ont attaqué, sur ce fondement absurde, la primauté juridictionnelle du Samt-Siége; ils citaient insidieusement les quatre articles , et ils se gardaient bien de parler dn préambule qui les condamne formellement. Les évéques de cette célèbre assemblée prévoyaient et prévenaient l'abus que dans nos malbeoreux temps on fait de leurs maximes, quand ils proclamaient dans leur préambule Teèéie» imite que tmU le monde doit mtx penUft» r&makts, succeêseurt de saint Pierre. Noos regardons ce préambule de la déclaration comme une partie essentielle , plus essentielle même que les quatre articles ; 11 présente dans la primauté de juridiction dn Samt-Siége le dogme catholique ; les articles énoncent simplement la doctrine de l'Eglise gallicane. Ayant établi dans d'autres ouvrages la fol de l'Eglise sur la primauté de juridiction du pape, je m'abstiens de la prouver ici. Je considère uniquement ce qui est notre objet actuel , en quoi , sur l'étendue de cette juridiction pontificale , notre doctrine diffère du système ultramontain.

Je ne parlerai pas dn premier de nos articles , lequel porte que ni le pape , ni même l'Eglise entière n'ont de droit divin aucune puissance sur les choses temporelles, et aucune autorité, soit directe, soit indirecte, sur les souverains do la terre. Ge n'est pas assurément que j'aie le moindre doute sur cette essentielle vérité; an contraire , c'est des quatre articles celui auquel je suis le plus fortement attaché. Je regrette dn fond de mon cœur que les papes aient jamais élevé la prétention opposée ; prétention funeste , qui a causé beaucoup de mat , et h l'Eglise catholique , et spécialement an Saint-Siège. Ge qui m'empêche de m'occuper de cette question est que je le juge mutile. La doctrine gallicane sur l'indépendance absolue de l'autorité souveraine est d'une teHe évidence, que l'opinion contraire n'a plus , même en Italie,

controverse du quiétisrae. On a même aujourd'hui de la peine à concevoir que des hommes de génie, tels que Bossuet et Fénélon, que la cour et le siècle de Louis XIV, aient pu y apporter tant de chaleur et d'intérêt.

qu'on très-petit nombre de partisans. Le cardinal Orsi , que je me propose partieslièrement de réfuter, en combattant la déclaration de 1682 et la défense qu'en a fut Bossuet , n'a point parlé de ce premier article , et s'est contenté de disenter les trois antres. Malgré son attachement aux principes ultramontains , il a lui-même passé condamnation sur ce point. Son silence est un aveu qui dispense de tonte discussion.

Le second , le troisième et le quatrième article de la déclaration ont pour objet h puissance du pape dans l'Eglise et son autorité sur l'Eglise.

Nous reconnaissons sans difficulté dans le pontife romain , successeur de saint Pierre, une plénitude de puissance sur toute l'Eglise. Gerson , Bossuet , tous les défenseurs de nos maximes , se sont servis de cette expression adoptée dans le second article de la déclaration. Le concile de BMe , jusque dans ses démêlés avec Eugène IV, a employé le même terme. Ainsi nous tenons fermement que la juridiction dont le pape est investi de droit divin, réunit une double universalité sur les personnes et su* les choses. EUc est universelle sur les personnes , c'est-à-dire sur tous les catholiques. Tout est soumis aux clef» de saint Pierre, tout , rois et peuplée, pasteurs et trempent* : noue l'avouons avec joie ; car noue aimons t unité, et nous tenons à jloêre noire obéissance. Il n'y a pas de gallican qui ne répète ces belles paroles de Bossuet; et notre Eglise rejeteraitde son sein quiconque les contredirait. La puissance dn pape est universelle sur les choses , c'est-à-dire sur tous les objets spirituels. Dogme, morale , discipline , tout est du ressort du successeur de saint Pierre , et doit être décidé , fixé , réglé par lui. La différence entre les ultramontains et noas , sur ee point , est qu'en reconnaissant avec eux la juridiction pontificale universelle , noas ne la jugeons pas aussi absolue qu'ils la croient.

Nous professons aussi , d'après les paroles formelles de Jésus Christ et renseignement constant de la tradition , que toute la suite des pontifes , successeurs de saint Pierre , est douée des prérogatives d'une double indéfectibilité, savoir : de rindefieetlbilité de siège et de l'indéfectibilité de foi. J'explique dans la suite ee que c'est que l'indéfectibilité de fol. Celle de siège consiste en ce que faut que l'Eglise subsistera, elle aura toujours pour chef un pontife, successeur de saint Pierre; nous en avons pour garant la promesse de Jésus-Christ, qui a fait du chef de ses apôtres la pierre fondamentale de son Eglise, et la tradition de tons les siècles, qui a eonalam» ment entendu de toute la succession de Pierre , et appliqué au siège qu'il a fondé la parole dn divin maître. Or, comme l'Eglise ne peut pas être détruite , et qu'il est de foi qae , malgré tons les efforts de l'enfer, elle subsistera autant qne le monde , c'est aussi une vérité dogmatique qne la succession des pontifes romains , héritière de la qualité de fondement de l'Eglise , ne finira qu'avec l'univers. Il n'est pas égale-

Cette facile et dédaigneuse indifférence, ou si Ton veut, cette méprise involontaire, tient en grande partie à ce que les circonstances où naquit cette controverse , n'ont laissé que de faibles traces dans la mémoire , et encore plus peut-être à ce

ment certain que la ville de Rome sera toujours le lien do siège de Pierre; nous avons lien de l'espérer et de le croire , parce que , dans tontes les révolutions qui ont bouleversé la ville de Rome , et malgré toutes les attaques qu'a éprouvées le Saint- Siège , il est resté constamment fixé a Rome. Hais ce n'est pas une chose essentielle a la perpétuelle stabilité du siège apostolique; c'est a la succession des pontifes et non à lenr résidence qu'est faite la promesse «divine. Obligés par des raisons , quelles qu'elles fussent, de quitter Rome, ses pontifes porteraient partout ailleurs où ils iraient fixer leur établissement , leur litre et leur juridiction.

La primauté juridictionnelle du pape peut être considérée relativement aux personnes et aux choses qui lui sont soumises.

Les personnes dont il s'agit ici sont spécialement les évoques qui ont part au gouvernement de l'Eglise , mais avec dépendance du pape. Noos sommes d'accord avec les nllramontains sur ce principe général ; mais nous différons dans l'application , et sur la mesure de cette part qu'ont les évoques dans le gouvernement , et sur le degré de cette dépendance , selon laquelle ils doivent exercer leur pouvoir.

Selon quelques nllramontains , car tous ne sont pas dans la même opinion , c'est du pape immédiatement que l'épiscopat tire sa juridiction ; c'est au pape seul que Jésus-Christ l'a confiée tout entière ; et c'est du pape qu'elle découle sur les évoques. Noos soutenons au contraire que c'est dans les apôtres que les évoques , leurs successeurs , ont reçu dn divin maître leur juridiction , de même que les papes ont reçu la lenr dans saint Pierre, le premier d'entre eux.

Noos convenons avec les ultramontains que le pape est supérieur à chaque évèque, quelle que soit sa dignité; qu'il l'est aussi a toutes les sections particulières d'évêques, c'est-à-dire aux conciles, soit provinciaux, soit nationaux. L'est-il de même aux conciles généraux? C'est la le point de la question qui nous divise.

Snr ces conciles généraux , nous reconnaissons , avec les ultramontains , que c'est an pape qu'il appartient de les convoquer, ou qu'au moins ils ne peuvent être convoqués qu'avec son consentement. C'est aussi a lui qu'appartient le droit de les présider, soit personnellement, soit par ses légats; qu'il y a la part principale; qu'il en dirige les délibérations. Le concile de Baie , tout opposé qu'il était au pape , reconnaissait et établissait ces vérités. Il y a cependant une exception a ces droits du pontife romain; c'est le cas où il existe deux papes suivis chacun par une partie notable de la catholicité , et qu'il y a des doutes sur la légitimité , soit de l'un , soit de l'antre , comme il arriva an quinzième siècle, lors du schisme d'Occident. Alors les évoques peuvent s'assembler d'eux-mêmes , ou sir une convocation qui d'ailleurs ne serait pas régulière, et se nommer un président.

que I'qo a négligé dé se pénétrer des hautes considérations qui excitèrent l'inquiétude de Bossuet et enflammèrent son zèle.

Lorsque le cardinal Carraccioli, archevêque de Naples,

Selon les ultramontains , le pipe domine tons les évéques, non-seulement dislributivement , mais collectivement , et lorsqu'ils sont réunis en concile œcuménique. Selon eux , non-seulement il est supérieur an concile , nuis toute l'autorité du concile loi vient du pape : c'est de sa décision que la définition du concile tire son irréfragable autorité. En conséquence , le pape n'est pas tenu à conclure selon la pluralité des opinions ; mais après avoir recueilli les divers avis , il prononce le décret ainsi qu'il lui plaît. Ils reconnaissent cependant que les évéqnes sont , dans les conciles généraux, non de simples conseillers du pape , mais de véritables juges. Ils n'en soutiennent pas moins qu'en jugeant , les évéques sont tenus de suivre le jugement du pape comme leur principe et leur règle. Nous soutenons , au contraire , que ce n'est pas du pape que le concile œcuménique tire son autorité , mais de la promesse de Jésus-Christ et de l'assistance du Saint-Esprit; que le concile général , légitimement assemblé, est supérieur au pape; et que le pape , prononçant la définition conciliaire , est obligé de l'énoncer conforme a l'opinion du plus grand nombre .des évéques.

Les ultramontains reconnaissent qu'il est un cas, mais un seul cas où le pape peut être j âgé par le concile, c'est celui où il tomberait dans l'hérésie, mais dans une hérésie formelle et déjà condamnée. Nous tenons, au contraire,. qu'un pape opiniâtrement réfractaire aux ordres ou aux décisions d'un concile général, peut être jugé, condamné et puni par le concile.

La juridiction du pape sur les choses s'étend à toutes celles qui sont soumises à l'autorité de l'Eglise , c'est-à-dire a tous les objets spirituels. On peut les rapporter à deux points généraux : à la doctrine , ce qui comprend la morale chrétienne ; et a la discipline intérieure. J'entends par ce mot la discipline que l'Eglise a reçue de Jésus-Christ , qui lui est nécessaire , qu'elle réglait du temps des princes païens et persécuteurs , qu'elle règle encore dans les pays régis par des souverains idolâtres , mahométaus, hérétiques; ce qui comprend spécialement son culte et son gouvernement. Nous reconnaissons , avec les ultramontaius , que le pape a t sur tous ces objets, une puissance législative , exécutrice et judiciaire , mais nous ne le croyons pas aussi absolu qu'ils le prétendent.

Sur l'autorité législative du pape relativement aux dogmes , les ultramontains soutiennent que c'est à saint Pierre et à ses successeurs que Jésus-Christ a confié le pouvoir de prononcer avec infaillibilité ce qui est de foi , et que les décisions données par le pape ex cathedra sont irréfragables. Nous convenons , conformément a l'article IV de la déclaration de 1682 : Que le pape a la principale part dans les question de foi, H que se* décrets regardent toute* les églises, et chaque églUe eu particulier. Nous disons , en conséquence , qu'il décide avec autorité toutes les questions de foi

dénonçait au p^pe Innocent XI les nouveaux quiétisles qui étaient venus s'établir dans son diocèse , il avertissait ce pontife : c qu'ils apprenaient à leurs disciples, à négliger sous le prétexte d'une haute contemplation tous les actes et tous les

et de morale; qu'il a droit d'appro^er les doctrines conformes a la foi catholique, et de condamner celles qui ne le sont pas ; d'appliquer les diverses qualifications aux propositions qu'il réprouve ; de donner son approbation ou de flétrir de ses censures les manières de s'exprimer conformes ou contraires à la doctrine de l'Eglise ; mais nous soutenons que ces décisions doctrinales do pape , quoique revêtues d'une grande autorité , n'acquièrent le suprême degré d'autorité , d'infaillibilité , qui les rend irréfonnaUes et irréfragables , que lorsque le consentement de l'Eglise enseignante y adhère. Nous disons , an reste , qu'il est indifférent que ce consentement de l'Eglise soit antérieur ou concomitant, ou postérieur a la décision pontificale ; qu'il soit donné par l'Eflise réunie on par l'Eglise dispersée; qu'il soit exprès et formellement énoncé par tous les éyéques, ou qu'il soit donné tacitement , c'est-à-dire par la non réclamation d'une partie d'entre eux; nous n'admettons pas la distinction du pape infaillible lorsqu'il parle es cathedra , et du pape sujet a erreur, lorsque ce n'est pas cm cathedra qu'il parle.

Si nous ne jugeons pas le pape infaillible dans ses décisions sur la foi, nous croyons , d'après la parole de Jésus-Christ , que sa foi est indéfectible. Les ultramontains confondent ces deux choses , que nous distinguons : l'infaillibilité , telle que nous professons qu'elle réside dans le concile général , et que les ultramontains disent qu'elle existe dans le pape , consiste à ne jamais tomber dans aucun temps , quelque coort qu'il soit, dans aucune erreur doctrinale; l'indefectibilité , selon nous, consiste en ce que le pontife romain tombant dans une erreur sur la foi , sa chute soit promplement réparée, et même avec éclat, soit par lui-même, soit par ses premiers successeurs,* en sorte que le Saint-Siège, la suite des successeurs de saint Pierre, ne puisse , en manière de foi , commettre que des erreurs momentanées. Nous disons que c'est une prérogative accordée uniquement au siège de Pierre , et que ne partagent pas les antres sièges , lesquels peuvent rester constamment dans l'erreur. Nous reconnaissons que cette indéfectibdité est nécessaire , et nous la croyons suffisante pour que le siège de saint Pierre soit continuellement le centre d'unité. J'éclaircirai plus amplement cette vérité quand je discuterai le texte sacré qui reuferme la promesse de Jésus-Christ.

La puissance législative dn pape sur la discipline est, selon les ultramontains, tellement universelle, tellement absolue, qu'il peut non-seulement faire de nouveaux canons de discipline, soit générale, soit particulière, mais casser, abroger, changer à son gré ceux qui existent , même ceui qui émanent des conciles généraux , méuie ceux qui sont consacrés par l'approbation de tous les siècles, de toutrs les églises, et par (elle de ses prédécesseurs eux-mêmes. Nous reconnaissons aussi dans le chef

exerciees de piété prescrits ou recommandés par l'Eglise , à mépriser l'usage des prières vocales , et jusqu'au signe de la croix; à repousser toutes les idées, toutes les images qui les ramenaient à la pensée de Jésus-Christ, et à la méditation de

de l'Eglise un pouvoir législatif très-étendu sur la discipline, soit pour dicter de nouveaux canons , soit pour les changer, soit pour statuer, régler, commander tout ce qu'il juge utile pour le maintien de la saine discipline; mais nous tenons que ce pouvoir ne s'étend pas absolument a toutes les règles de discipline; que le pape ne peut pas , de sa seule autorité , casser, abroger les canons faits par l'esprit de Dieu , et consacrés par le respect général ; qu'il ne peut pas faire des canons qui y soient contraires; qu'il est tenu de gouverner l'Eglise selon ces canons. An reste, ces canons, que le pape seul ne peut pas changer, sont uniquement, ainsi qne l'explique Bossuct , ceux qu'a consacres l'approbation de toute l'Eglise et du Saint-Siège loimême. Comme i}s tiennent leur stabilité de la réunion de ce consentement commun, ils ne peuvent la perdre que par le même concours de volontés réunies.

Ce que nous disons des canons de discipline générale , nous le croyons pareillement vrai , des règles , des constitutions , des mœurs , des usages reçus et observés par les églises particulières avec le consentement du Saint-Siège. Cette maxime est le fondement immédiat de la stabilité des libertés de l'Eglise gallicane.

Mais , si nous ne croyons pas que le pouvoir du pape s'étende jusqu'à l'abrogation des lois ecclésiastiques reçues et approuvées, nous reconnaissons qu'il a le pouvoir d'en dispenser dans les cas particuliers , et lorsqu'il y a de légitimes motifs ; pouvoir reconnu par plusieurs conciles , et notamment par celui de Bile.

Le pouvoir exécutif du pape sur tous les objets spirituels consiste , et en ce poiM nous sommes d'accord avec les ultramontalns , d'abord à munir de peines spirituelles, soit ses décrets doctrinaux , soit ses règles et ses canons de discipline ; ensuite à rejeter et à casser tout ce qu'on prétendrait introduire de contraire , on a la vraie doctrine , ou a la saine discipline. Il est l'exécuteur et le vengeur, non-seulement de ses propres lois , mais de celles de l'Église universelle.

Le pouvoir judiciaire du pape consiste a infliger les peines spirituelles a ceux qni se rendent réfractalres , soit aux décrets de doctrine , soit aux canons de discipline. Mais nous pensons que , dans l'exercice de ce droit , le sonverain pontife est tenu d'observer les règles et les formes canoniques : les nltramontains l'affranchissent de celte obligation.

Le souverain pontife est aussi juge en dernier ressort des causes majeures. Elles sont de deux espèces : celles des évéques , et celles sur la foi. Par rapport aux causes des évéques , nous tenons que le pape n'en est juge que par appel et en dernier ressort: Elles doivent être portées en première instance par-devant le concile provincial. Les ullramonlains voient dans le pape la puissance de les évoquer en première instance a son tribunal. Quant aux causes de foi , le pape peut eu être juge immédiate-

sa passion et de sa mort, parce qu'elles les éloignaient de Dieu.»

Il prévenait enfin le pape « qu'un grand nombre d'écrivains se préparaient en Italie à exercer leur plume pour justifier et recommander ces dangereuses opinions. »

c Le monde , dit Bossuet , en rapportant cette lettre du cardinal Carraccioli , le monde semblait vouloir enfanter quelque étrange nouveauté. »

On sait à quels honteux égarements ces singulières opinions conduisirent Molina et quelques-uns de ses disciples. On sait qu'elles contribuèrent à séduire les hommes de la plus éminenle piété, et élevés aux plus hautes dignités de l'Eglise romaine; on vit des hommes vertueux de toutes les classes, et qui portaient dans un cœur pur le désir de la plus haute perfection , se laisser surprendre par une sorte de beau idéal sans en apercevoir les conséquences effrayantes.

Ce grand scandale de l'Eglise était encore présent à tous les yeux et tous les entretiens, lorsque les ouvrages de Ma* Guyon furent soumis à l'examen de Bossuet.

Bossuet a dit dans un des écrits sortis de sa plume qu'il y allait de toute la religion. Certes on ne peut soupçonner Bossuet d'avoir hasardé des expressions vides de sens dans des écrits publiés à la face de toute l'Europe, en présence de l'Emeut et sans qu'elles aient été antérieurement jugées. Il est même quelquefois utile de les porter promptement a son tribunal supérieur, soit a raison du nombre , de la qualité , de la forte autorité des résistants, soit pour arrêter de bonne heure les progrès de l'erreur. Et il y a dans l'histoire de l'Eglise , et de 1'EgHse gallicane, beaucoup d'exemples qu'elles y ont été déférées, tantôt par les accusateurs, tantôt par les accusés. An reste , quand nous disons que le pape juge en dernier ressort les causes sur la foi , nous n'excluons pas la nécessité du consentement de l'Eglise , pour imprimer h son jugement le dernier caractère d'irréformabilitc. ( Le cardinal de U Luzerne.)

gKse romaine et de l'Eglise gallicane. Lorsqu'un tel homme se sert d'une expression aussi forte dans une controverse avec on homme tel que Fénélon', on doit croire qu'il en a pesé Umte la force.

Bossuet a révélé sa pensée toute entière ; et c'est à Fénélon lui-métme qu'il a écrit :

c Osez-vote nier selon vos principes , que pour exercer le pur amour que vous nous vantez , il ne faille aimer, comme si l'on était sans rédemption, sans sauveur, sans Christ» et protester hautement que quand tout cela ne serait pas , et qu'on oublierait encore la providence, la bouté, la miséricorde de Dieu , on ne l'aimerait ni plus ni moins? *

Un pareil langage dans la bouche de Bossuet montre assez jusqu'à quel jtoint il était persuadé que les maximes de Fénélon tendaient, contre sa propre intention, à ébranler tous les fondements du christianisme.

Tout le christianisme est fondé en effet sur la croyance de Jésus-Christ médiateur et sauveur. Dieu, en unissant la nature humaine à la nature divine, en la personne de Jésus-Christ, a voulu que ce Dieu -Homme vécût parmi les hommes pour leur révéler les grands mystères de la religion, et leur enseigner la morale la plus sublime que la terre eût encore reçue du ciel. H s'est proposé de faire connaître aux hommes la religion et le culte qui lui sont le plus agréables, et c'est dans l'institution des sacrements créés pour entretenir et perpétuer Vexercice de ce culte , que consistent tout l'ensemble et toute l'économie du christianisme.

C'est surtout par la méditation habituelle des douleurs, des souffrances de la passion et de la mort.de ce Dieu médiateur etsauveur; c'est par la mémoire de toutes les œuvres de bien-

faisance et de miséricorde qu'il est verni exercer sur la terre, que les hommes sont plus sensiblement attirés à trouver des motifs d'adoration, d'amour, de reconnaissance, de crainte et d'espérance; des exemples de vertu pour tous les actes de la vie humaine, des moyens de force pour triompher des pas- ' sions , des motifs de consolation dans le malheur.

Une religion et un culte qui ont de tels appuis, ont sans doute bien plus de prise sur le cœur et sur l'imagination ; ils offrent bien plus de motifs aux affections de l'homme que cette contemplation stérile et abstraite de la divinité, qui peut conduire à un mépris orgueilleux des actes religieux et des secours ordinaires que le christianisme a préparés pour soutenir la faiblesse humaine.

Le christianisme ne consiste point et ne peut pas consister , ajoute Bossuet, dans les questions métaphysiques, ou raffinées au-dessus du métaphysique , ni dans une piété alambiquée, ni dans la recherche d'un beau idéal. 11 a été donné aux hommes pour les rendre heureux en cette vie; et en l'autre, il commande des actes positifs , et l'exercice de toutes les vertus qui doivent conduire à un bonheur impérissable.

Et en effet, il n'est pas plus possible à la charité de n'avoir pas le désir de jouir de Dieu , qu'à la nature de ue pas vouloir être heureuse continuellement en tout acte et sans interruption.

Une religion qui se bornerait à ne contempler Dieu que sous le rapport de sa toute perfection , sans l'invoquer sous le rapport de sa toute bonté , ne serait plus le christianisme : ce ne serait même ps une religion ; ce ne serait qu'une sorte de platonisme théologique, inintelligible et indéfinissable jusque dans ses premières notions , puisqu'il est impossible de

comprendre la souveraine perfection sans y faire entrer la souveraine bonté.

Lors donc que Bossuet reprochait à Fénélon ses Contemplations, d'où Jésus-Christ est absent par état , et de faire consister la perfection du christianisme dans un acte si sublime, qu'on n'y retrouverait ni Jésus-Christ , ni même les attributs de Dieu, on sent qu'il était fondé à craindre qu'un pareil système de théologie ne dégénérât , contre le vœu et la pensée de Fénélon lui-même, en une sorte de déisme mystique qui pouvait conduire des hommes moins vertueux au déisme philo-

Bossuet voyait très-loin , parce qu'il voyait de très-haut. L'homme qui avait vu toutes les sectes séparées de l'Eglise romaine courir au socinianisme un siècle avant qu'elles y fussent arrivées ; l'homme qui avait prédit, en 4689, que le principe de la souveraineté du peuple renverserait les monarchies les plus florissantes , et ébranlerait les fondements de tous les gouvernements , n'était pas moins en droit de craindre qu'un système religieux qui ferait consister la perfection à ne considérer Dieu que sous des rapports abstraits, en le séparant par la pensée des préceptes qu'il a transmis, des devoirs qu'il a commandés, des promesses et des menaces qu'il a annoncées, ne conduisit rapidement à l'indifférence de toutes les religions.

La juste opinion que Bossuet avait de la piété , des vertus et des talents de Fénélon , devait encore plus l'effrayer que le rassurer.

Si la doctrine si dure et si révoltante de Luther et de Calvin, qui anéantissait la liberté dans l'homme, le dépouillait du mérite de ses bonnes œuvres, déclarait formellement Dieu au-

tcur du péché, et enseignait qu'il avait créé des hommes pour les damner, si une telle doctrine, préchée par des hommes dont le caractère moral prétait à de justes reproches, avait cependant trouvé tant de partisans , et amené le schisme le plus funeste à l'Eglise ; que n'avait-on pas à redouter d'un système éblouissant, où l'homme renonçait à son propre bonheur, pour se voir dans Dieu seul , sans aucun retour sur luimême , et consentait à lui sacrifier toutes ses affections dans cette vie et toutes ses espérances dans l'autre. Le même égarement d'imagination, qui portait des hommes vertueux à renoncer au prix de la vertu, pouvait conduire de grands coupables à méconnaître ou à braver les peines du crime ; et qui sait si Bossuet ne voyait pas dans l'avenir le dogme des châtiments mis en problème , comme une conséquence de l'opinion qui permettait d'aimer Dieu sans espoir de récompense.

Mais en écartant cette analogie , peut-être trop rigoureuse, il résultait du moins du livre des Maximes des saints, un système de doctrine propre à égarer les âmes passionnées, à nourrir en elles une sécurité trompeuse sur la pureté de leurs intentions, et d'autant plus dangereux qu'il était présenté par l'homme de son siècle qui réunissait le plus de candeur dans l'expression de ses sentiments , le plus de séduction dans son langage et dans les brillants prestiges de son imagination , et qui prétait à ses erreurs mêmes l'ornement de ses vertus

Et quand on se rappelle que l'auteur d'une doctrine, qui ne paraissait inspirée que par le sentiment le plus pur et le plus sublime, était l'instituteur de l'héritier du trône et l'oracle de lout ce que la cour avait de plus vertueux, il est facile de concevoir toute la force qu'un tel appui pouvait donner à une secte naissante. C'est ce qui explique et justifie en même temps

la véhémence avec laquelle Bossuet combattît des erreurs qui lui parurent d'un si grand danger. v

La controverse du quiétisme a été un événement important dans l'histoire ecclésiastique du dix- septième siècle. Les deux plus grands évéques de l'Eglise gallicane se montrent en présence de toute la France et de toute l'Europe dans une opposition éclatante. Leur célébrité attire toute l'attention de leurs contemporains sur ce grand combat. Ils se servent de toutes les armes du génie et de la science pour s'attaquer et se défendre. L'Europe retentit, pendant trois ans entiers, du bruit et de l'agitation qu'excitent leurs écrits. L'éloquence dont la nature les a doués attache à ces écrits un intérêt et une chaleur qu'on est étonné d'y retrouver après tant d'années. Louis XIV intervient, avec tout le poids de son nom et de son autorité , dans une controverse où les évéques les plus respectables de son royaume réclament sa protection. Des personnages illustres, des noms pinson moins célèbres se mêlent à ces événements et y portent leurs affections, leurs passions, et tous leurs moyens de crédit et de pouvoir. Route, affligée etindéeise, voit à regret au pied de ses tribunaux les deux plus grands évéques de la catholicité sa diviser, se combattre, et demander un jugement qui peut , en condamnant l'un des deux, ouvrir une nouvelle source de divisions dans l'Eglise. EUe s'efforce de modérer leur ardeur, de tempérer la vivacité de leur zèle, et d'adoucir, par toutes les expressions de la plus touchante bonté , la rigueur d'une sentence nécessaire. Certainement un pareil sujet appartient au domaine de l'histoire.

Sans doute la controverse du quiétisme offre, comme toutes les disputes des hommes, le mélange des passions humaines,

qui s'associent trop souvent à la dignité des sentiments les plus nobles et les plus respectables. Souvent r amour-propre blessé, la fierté irritée par la contradiction, viennent dénaturer le langage 4e h vertu et de la charité. Des considérations politiques, des ménagements conseillés par la prudence , inspirés par la bonté, suggérés peut-être par la faiblesse ou la timidité, agissent sur ceux-mémes qui ne veulent suivre que les règles invariables 4e la justice ; et les mouvements de tant d'intérêts qui se choquent et se combattent, viennent donner tout-à-coup aux controverses religieuses de tristes couleurs de discordes profanes. Mais c'est précisément du récit de toutes les agitations des hommes que se compose l'histoire, et elle n'a le droit de les dissimuler que lorsque les événements, placés dans un long éloignement , ont laissé à toqtps les passions le temps de se calmer, et qu'il est permis de dire la vérité sans craindre de blesser aucune vanité, de réveiller aucun ressentiment, et d'appeler de nouveaux combats.

l|ais au milieu de toutes les variations des passions et des pensées des hommes, la vérité conserve toujours ses droits , et fait respecter son autorité.

Ceux* qui, s'élevant au-dessus de toutes les considérations mobiles et passagères, aiment à suivre les vues et la marche de la Providence, reconnaîtront , dans les résultats de la controverse du quiétisme , l'un des événements les plus remarquables dans l'histoire de l'Église , et les plus honorables pour l'Église gallicane en particulier. Le jugement du Saint- Siège, qui condamna les erreurs de Féqélon , reçut toute sa force du concert des évêques avec les chefs de l'Église. Ce grand exemple servit à montrer qu'il existe dans l'Église catholique up centre d'unité çt d'autorité , dont r action suffit pour

réprimer toutes les hérésies, lorsque l'entêtement et la mauvaise foi ne sont pas unis à Terreur.

c La soumission de l'archevêque de Cambrai , dit le chancelier d'Aguesseau, est un exemple, peut-être unique dans l'Église , d'une querelle de doctrines terminée sans retour par un seul jugement, qu'on n'a cherché depuis ni à faire rétracter, ni à éluder par des distinctions ; la gloire en est due à la sagesse et à la supériorité du génie de l'archevêque de Cambrai. »

Bossuet , en assurant le triomphe de la vérité contre une doctrine qui n'était pas exempte de danger pour la règle des mœurs et le véritable espoir du christianisme, eut aussi la satisfaction de voir toute l'Église gallicane se réunir avec le concert le plus unanime dans l'application des célèbres maximes qu'il avait proclamées dans l'assemblée de 4682.

Quand Bossuet mourut (en 4 703), l'église de France comptait encore Fénélon et Massillon, mais un nouveau siècle s'ouvrait, dit M. de Beausset, et déjà'se répandait cet esprit inquiet et novateur, dont le nom de Bossuet avait contenu jusqu'alors l'audace et la témérité.

Deux partis divisaient alors l'église de France. Tous les deux en affectant de respecter l'autorité de Bossuet, étaient impatients de se soustraire à l'espèce de dictature que l'opinion publique lui avait déférée. Il avait toujours su réprimer leurs écarts et les contenir dans des bornes qu'ils n'auraient jamais dû franchir pour leur propre intérêt.

Les événements apprirent bientôt à quel point Bossuet eût été nécessaire. Tant qu'il vécut le cardinal de Noailles se dirigea constamment par ses avis et ses lumières; mais aussitôt après sa mort, il se laissa gouverner par des conseils qui rem-

louis xv. m

plirent d'amertume sa vieillesse. En perdant Bossuet, il perdit celui qui pouvait seul le sauver de ses amis et de ses ennemis; celui qui lui eût rappelé sans cesse qu'à son exemple, il devait être supérieur à tous les partis, sans se rendre le protecteur de l'un, ni l'esclave de Vautre. Il l'avait déjà garanti des pièges où sa facilité l'avait engagé. Il aurait également su concilier les convenances et ses devoirs dans l'affaire du livre du père Quesnel. Louis XIV, accoutumé à consulter Bossuet, et à déférer à son opinion sur toutes les questions religieuses, s'en serait reposé sur lui du soin d'éclairer et de ramener le cardinal de Noailles et tout porte à croire que ce prince se serait alors trouvé dispensé de recourir à l'intervention de Rome. Que de troubles et de divisions une disposition aussi simple dans Tordre naturel des événements , aurait pu épargner à l'état, à l'église de France, à l'église universelle? Mais, dans l'agitation où se trouvaient tous les esprits à la mort de Louis XIV, le cardinal de Noailles, déjà entraîné dans de fausses démarches, donna par l'autorité de son nom et de ses vertus, de l'éclat et de l'importance à des controverses prêtes à s'éteindre dans l'obscurité. De là se prolongèrent pendant cinquante ans ces tristes démêlés, qui ont montré l'imprévoyance de tous les partis, et préparé de grands malheurs (1).

ApvH ce coup-d'œil sur les grandes controverses du dixseptième siècle, nous allons revenir h h régence; mais ce coup-d'œil rétrospectif était nécessaire pour bien comprendre le dix-huitième siècle.

(1) M. de Beea«set.

Page 1