CHAPITRE XII
OrfuUatioB da oodmU <fe végasee.
Le maréchal de Villeroi avait été chef du conseil de finance sous le précédent règne ; il le fut de même sous le régent. Mais avec son air de grandeur, d'importance et d'autorité, c'était un vide , une frivolité , une incapacité absolue. Pour suppléer à ce double fantôme, on mit dans ce conseil, pour président le duc de Noailles , et le marquis d'Effiat pour viceprésident. Si l'on écoute le duc de Saint-Simon , Noailles lui devait cette place, et il l'avait sollicitée en courtisan à qui les souplesses ne coûtent rien. Si l'on en croit Noailles lui-même , il ne l'avait acceptée qu'avec la dernière peine, et que pour se rendre aux instances du duc d'Orléans, qui l'exigeait absolument de lui. Noailles dissimule , Saint-Simon exagère ; il le peint comme un homme à qui la joie avait troublé l'entendement.
Mais ce qui est incontestable, c'est que, dans les Mémoires que Noailles remit au conseil, on reconnaît un disciple de Desmarets; dans l'administration des finances, des vues saines et solides , et un plan d'administration qui eût fait la gloire de la régence si on ne s'en fût point écarté. Avec plus d'esprit que Noailles, et plus de cette adresse qu'on appelle prudence, d'Effiat n'était qu'un courtisan et non pas un homme d'État. Le reste du conseil fut composé de gens de robe , dont la voix publique semblait avoir dicté le choix. La lumière du conseil des finances aurait été Desmarets ; mais Saint-Simon, par animosité personnelle , le fit exclure; et il s'en vante dans ses Mémoires : car l'aveu de ses injustices n'est guère que l'os-
tentation du crédit dont il abusait. « Pour Desmarets, dit-il , j'avais juré sa perte, et j'y travaillais depuis longtemps. » On aura bientôt lieu de voir le tort que fit à l'Etat cette vengeance d'un homme vain écouté par un prince faible. Villars, second maréchal de France , fut chef du conseil de la guerre. Il lui aurait fallu pour vice-président un homme d'un esprit solide ; mais ce que le régent croyait devoir au duc de Guiche le fit nommer à cette place.
Le fond du conseil fut composé de sept lieutenants-généraux et de deux intendants. Les lieutenants-généraux étaient Puyaégur , digne élève de Luxembourg ; Joffreville et d'Àsfeldt, qui avaient servi avec distinction sous Berwick et sous le duc d'Orléans en Espagne; Reynold, colonel des gardes suisses ; Lévi , Biron et Saint-Hilaire, fils de celui qui eut le bras emporté du boulet qui tua Turenne, et le même à qui ce vertueux père dit ces paroles mémorables : * Ce n'est pas moi, mon fils, c'est ce grand homme qu'il faut pleurer. » D'Asfeldt eut le détail des fortifications , Saint-Hilaire celui de l'artillerie , Le Blanc et Saint-Contest celui des vivres et des fourrages : tous deux intendants de frontières et distingués dans cette place, tous deux gens de travail, d'expérience et de ressources; Saint-Contest avec un extérieur inculte, Le Blanc avec des manières plus nobles; mais l'un et l'autre d'un caractère sage et d'un esprit conciliant. Le comte d'Evreux entra dans ce conseil comme général de la cavalerie , sans vouloir de lettre du roi, et par le seul droit de sa charge. Le conseil de marine fut composé du comte de Toulouse , amiral de France ; du maréchal d'Estrées , premier vice-amiral ; du maréchal de Tessé, général des galères ; de trois lieutenants-généraux , d'un chef
d'escadre, de l'intendant des classes, et d'un maître des requêtes.
, A la tête du conseil des affaires étrangères était le maréchal d'Uxelles. L'abbé d'Estrées y fut admis , quoiqu'en Espagne il se fût conduit en intrigant bien plus qu'en politique; mais il avait pour recommandation auprès du régent l'amitié de Noailles , et plus encore sa propre haine pour la princesse des Ursins. Cheverni, à titre de mérite , et Canillac , à titre de faveur, furent aussi de ce conseil. Qui mieux que Torci devait en être? Mais , soit que le régent prévit dès-lors que sa politique personnelle serait contrariée par les principes de Torci , soit que d'Uxelles en fût jaloux et qu'il eût peur d'être effacé, celui qui devait éclairer ce conseil n'en fut point, et, pour l'en exclure avec quelque pudeur, on l'avait mis du conseil de régence , où il ne fut point écouté. La place de chef du conseil des dépêches, au département des affaires de l'intérieur, fut offerte au maréchal d'Harcourt. 11 s'en excusa, sur l'état déplorable où l'avait mis l'apoplexie, et le duc d'An tin fut proposé pour cette place ; mais il fut d'abord rejeté. « C'est le seul homme , dit Saint-Simon , pour lequel le duc d'Orléans n'ait pu vaincre sa répugnance, et le seul encore pour qui ce prince , si indifférent pour la vertu , n'ait pu surmonter son mépris. « Voilà , disait-il en parlant de lui , comme un vrai courtisan doit être, sans humeur et sans honneur. » Mais d'Antin avait trop d'esprit et trop peu de courage, ajoute Saint-Simon , pour se laisser engager contre le régent; et la servitude, tournée en lui en caractère, me rassurait. C'est ce qui le fit agréer. Brancas et Beringhem furent aussi* du conseil des dépêches : le premier, sans aucune peine , parce qu'il s'était ménagé l'amitié du duc d'Orléans, et qu'il avait près de lui le mérite d'avoir
été brouillé avec Mme des Ursins dans son ambassade d'Espagne; le second , difficilement , soit à cause de ses liaisons avec le duc du Maine et le maréchal de Villeroi , soit parce qu'on le regardait comme un personnage de la vieille cour, aussi étranger qu'inutile aux affaires de la régence. Dans ce conseil, pour éclairer la partie contentieuse, on appela deux maîtres des requêtes et deux membres du parlement. De tous les ministres de Louis XIV , Desmarcls fut le seul qui fut congédié, et il le fut par une simple lettre. Il s'en vengea par le compte honorable qu'il rendit de son ministère. Mais cet homme habile fut perdu pour l'état ; et ce fut le crime de la vanité d'un courtisan que la brusquerie de Desmarets avait blessée. A quoi tient le sort d'un royaume? De tous les grands que le testament du feu roi nommait pour être du conseil de régence , le maréchal de Talard fut aussi le seul qui ne fut admis dans aucun , sans qu'on en ait su la raison , et il en fut inconsolable. Amclot , que Louis XIV avait envoyé à Rome pour ménager une conciliation sur l'affaire de la bulle, 'et qui en revint sans avoir obtenu ni un concile national ni aucun accommodement, aurait été, après Torcy et Desmarets, l'homme le plus utilement placé et dans le conseil de la politique et dans celui des finances. On l'avait vu , ambassadeur en Espagne, y faire les fonctions de premier ministre avec beaucoup de prudence et d'habileté ; il y avait rétabli , dans des temps désastreux, les affaires de Philippe V; mais sa bonne intelligence avec Mme des Ursins lui faisait tort dans l'esprit du régent. On croit aussi que d'Uxelles et Noailles étaient jaloux de ses talents , et qu'ils redoutaient ses lumières. On eut honte pourtant de le laisser réduit au titre oisif de conseiller d'état ; on fit un conseil de commerce, et Awelot en fut président. Ce
conseil était composé de conseillers d'état , de maîtres des requêtes, des députés des villes les plus considérables. Le maréchal de Villeroi et le duc de Noailles , en qualité de chefs du conseil des finances, pouvaient présider celui-ci; mais ils n'y parurent jamais.
Rien de plus sage et de plus utile en apparence que cette distribution des affaires en autant de conseils, ou ce qu'il y avait de plus distingué dans le royaume était appelé au gouvernement, et qui pouvaient être une école pour former» durant la régence, des ministres au nouveau roi. Hais ni les détails de l'administration ni la suite et l'enchaînement des affaires n'étaient assez familiers à des hommes incapables d'application , et qui presque tous avaient plus l'habitude d'agir que de délibérer, et l'ambition de se rendre agréables que celle de se rendre utiles : aussi les uns, manque de lumières , les autres, manque de courage, presque tous, manque de résolution, nuisirent à l'impulsion du conseil de régence, ou plutôt du régent lui-même , réduits à être des fantômes d'importance et d'autorité. Mais ils mettaient l'autorité à couvert du reproche, et donnaient une apparence de gravité à l'esprit qui la conduisait. L'établissement des conseils fut enregistré au parlement ; mais sans aucun détail des personnes ni de leur nombre. Il n'y fut pas fait mention du conseil de régence, parce qu'il était regardé comme l'ancien conseil du roi. Cet appareil en imposa d'abord aux ennemis de la régence : Le duc du Maine se tint silencieux et réservé; le régent le traita avec froideur, mais avec bienveillance. Le comte de Toulouse garda son caractère , tranquille et désintéressé : le duc d'Orléans fut avec lui plus accueillant et plus affable. 11 vécut en amitié avec le duc de Bourbon ; il fit l'impossible pour gagner Villeroi , mais
inutilement. Villeroi reçut avec froideur les prévenances , les faveurs , les distinctions prodiguées ; et cette conduite ne s'accorde guère avec l'anecdote de la révélation du testament de Louis XIV. Mais la bassesse pour obtenir, et l'insolence après avoir reçu, ne sont pas inconciliables* Villeroi voyait h Saint- Cyr, la marquise de Maintenon : il est possible que son orgueil se fût relevé auprès d'elle, et qu'ayant changé de système , il eût mis sa gloire à paraître aux yeux de la nation l'incorruptible conservateur de la vie du jeune prince. Ce fut le rôle qu'il joua jusqu'à son exil ; et il n'est point de scène de méfiance et d'inquiétude qu'il n'osât donner, de concert avec sa vieille maîtresse la duchesse de Ventadour. Ces précautions si injurieuses pour le régent auraient été bien inutiles , si elles n'avaient pas été superflues ; mais ce prince, avec sa bonté, son indolence naturelle, voyait ce manège de courtisans sans paraître s'en offenser : trop habile peut-être pour se l'attribuer comme une injure personnelle, et peut-être assez généreux, assez fier de son innocence, pour ne pas daigner en marquer son indignation et son ressentiment. Le grand objet pour lui fut que dans les conseils sa volonté ne trouvât point d'obstacles, et par l'incapacité , la faiblesse , le dévouement ou la servitude de ceux qu'il y avait appelés, il régna aussi paisiblement que s'il eût été couronné. Le conseil de régence se tenait chez le roi , à Vincennes d'abord , ensuite aux Tuileries; celui de conscience , à l'archevêché , et tous les autres au vieux Louvre.