CHAPITRE XIII
Situation financière de la France.
Lorsque Louis XIV, rendu par ses disgrâces plus modeste
et plus modéré, eût la plus douce et la dernière consolation de sa vieillesse, celle de consommer l'ouvrage de la paix, vingt ans de guerre, presque sans relâche, avaient réduit la France au dernier période de détresse et d'épuisement.
L'état où elle était tombée est vivement peint dans redit de 4 71 3 pour la réduction des rentes ; mais il faut remonter plus haut si l'on veut tirer quelque fruit du spectacle de sa ruine. En 4662, Colbert avait trouvé dans les finances tous les désordres d'une mauvaise administration , et dans ce désordre des ressources immenses ; car des abus à corriger sont des trésors sous la main du ministre ; et chez une nation riche de sa nature, l'état des choses le plus désespérant pour l'homme incapable ou timide, est souvent le plus favorable pour l'homme habile et courageux. Tel fut le bonheur de Colbert. Presque tous les domaines aliénés, les droits des fermes absorbés par des rentes et des créances usuraires , les charges rendues héréditaires ou accordées en survivance avec des gages et des droits énormes , les exemptions accordées aux offices multipliés, les privilèges delà noblesse qu'on avait prodigués et vendus à vil prix; tous ces abus accumulés avaient réduit l'état h n'exister que par les avances des comptables et des traitants; et ces avances ruineuses consumaient presque en intérêts le fonds des revenus qui passaient par leurs mains.
Colbert commença par établir un conseil de finances pour s'éclairer lui-même, et une chambre de justice pour rechercher les anciennes déprédations. Ce début d'une administration sage et sévère fit renaître la confiance; le crédit la suivit de près. Colbert substitua une caisse d'emprunt à la ressource de l'usure; il fit rentrer le roi dans ses domaines et dins une partie considérable de ses revenus aliénés; il abolit l'hérédité
et les survivances d'offices ; il en supprima un grand nombre : il diminua les gages et les taxations de ceux qu'il avait conservés ; il révoqua les privilèges de la noblesse nouvellement acquise , diminua les bénéfices des comptables et des traitants, les obligea de modérer les intérêts de leurs avances; et soit par son économie , soit par les encouragements qu'il donna à l'industrie et au commerce, il parvint à augmenter la somme des revenus de plus de 23 millions , et à diminuer d'une somme à peu près égale les charges et les non valeurs ; en sorte qu'à la mort de Colbert, la recette effective montait à 105 millions, somme alors suffisante et proportionnée aux dépenses dans lesquelles il n'y avait que 20 millions de charges , y compris les 8 millions de rentes sur la ville de Paris.
On sait que les profusions de Louis XIY en luxe et en magnificence, avaient forcé Colbert à s'écarter de ses principes pçur quelque temps, et que depuis Tannée 4673 jusqu'à la paix de Nimègue, il avait fait dans l'espace de six ans pour 450 millions d'affaires en aliénations de rentes privilégiées , créations d'offices , et semblables expédients.
Mais dès que la paix lui avait permis de respirer, il avait repris son système, et la fin de son ministère fut l'époque la plus brillante du règne de Louis. L'industrie , le commerce , la navigation , les arts, le crédit, la circulation, l'abondance, en un mot, la prospérité de l'Etat était au plus haut point. Colbert mourut en 4 683 , et tout changea de face. Le Peletier adopta ses principes , mais il n'avait pas son génie. Le Tellier avait dit de lui à Louis XIV que cet homme-là n'était pas assez dur pour être propre aux finances , et cela même avait décidé le roi à les lui confier.
Mais , entre la dureté et la mollesse , il est un milieu, c'est
la fermeté courageuse ; le Peletier n'en était pas capable ; homme intègre , appliqué , judicieux , ami de l'ordre , il sentit cette vérité , que le commerce et l'agriculture étaient les sources de la richesse; il favorisa l'un et l'autre. Mais , quand il fut pressé par des temps difficiles , il ne connut que les ressources qui avaient déjà tout ruiné. La révocation de redit de Nantes fut pour son règne un événement désastreux. On sent quel vide elle dût faire dans les finances du royaume ; et, pour remplir ce vide , il fallut employer de funestes expédients. Il attribua aux offices pour un million de nouveaux gages; Il créa de nouvelles rentes sur la ville, et , de 8 millions où Colbert les avait laissés , il les fit monter à 4 0 millions ; il aliéna une partie des domaines, à la vérité celle qui rapportait le moins; enfin depuis la mort de Colbert jusqu'à la fin de ce ministère , il se trouva que les revenus libres avaient baissé de 7 millions. Le Peletier fit tout ce qu'on pouvait attendre d'un homme médiocre dans des temps difficiles. La guerre de 1088 déconcerta ses bons desseins; il sentit que le fardeau passait ses forces ; il demanda à s'en délivrer. En 4 689, lorsque Pontchartrâta , qui depuis fut chancelier , prit les finances, le bail des fermes était monté à 66 millions, somme excessive pour un temps où il y avait beaucoup moins qu'à présent d'agriculture, d'industrie, de navigation, de commerce; où celui de nos colonies, devenu si considérable, était encore si peu de chose; où la ferme du tabac, qui depuis est allée au-delà du centuple, n'était que de 300 mille livres; et où il y avait dans le royaume un tiers d'espèces de moins. Hais les besoins urgents de la guerre la plus dispendieuse qu'on eût faite encore , imposèrent au ministre la loi de la nécessité, n débuta par KO millions d'affaires avec les traitants,
à une usure exorbitante. A cette somme si chèrement acquise, soit en nouvelles créations d'offices , soit en augmentation de gages , il joignit dans la même année un capital de 44 millions de rentes.
Mais la plus malheureuse de se6 ressources fut la refonte des monnaies; il défait y avoir un dixième de bénéfices pour le roi ; les faux-monnayeurs en eurent la moitié , et le roi perdit l'autre moitié sur la perception de l'impôt payé en nouvelles espèces. Mais une perte plus sérieuse fut celle que fit l'Etat avec l'étranger ; car l'étranger qui ne recevait la nouvelle monnaie que sur le pied de l'ancienne valeur, nous la rendait sur sa valeur actuelle, avantage pour lui d'un million sur dix, et préjudice d'autant plus grand pour nous , que les dépenses de la guerre se faisaient presque toutes au dehors du royaume. Le système d'expédients et de ressources usurairesest comme ces terrains fangeux , où l'on s'enfonce de plus en plus dès qu'on y a mis une fois le pied. Tous les ans les charges croissaient, et, pour y subvenir, il fallait, tous les ans, contracter de nouvelles dettes.
Dès l'année 4689, les charges et les non-valeure à déduire des revenus y faisaient un vide de 34 millions. Ce vide augmenta de 5 millions en 4600, de 5 millions encore en 4 694 ; le casuel de cette année, ert nouvelles créations d'offices et de rentes , passa 87 millions ; l'Etat se vit chargé de 4 5 millions de rentes de plus qu'à la mort de Golbert. En 4 692 , nouvelles créations d'offices et de rentes , au capital de 47 millions; en 4693, 67 millions encore; en 4694, encore 65 millions. Les offices de toute espèce , multipliés à l'infini , vexaient et ruinaient le peuple. Ils exemptaient les titulaires et achevaient d'exprimer le reste de la substance de l'Etat.
En 4 695 , la capitation fut établie , et ne rendit que 21 millions. Elle eût rendu le double, dit Forbonnais, en 1 689, avant que tout fût ruiné. Le clergé , soumis à cet impôt, s'en redira* par un abonnement , espèce de marché qui ne se fait jamais qu'au préjudice de l'État. Il y eut de plus cette année pour 60 millions de casuel en créations de recettes et d'offices , et les charges et non-valeurs passèrent 42 millions. En 1696, on ajouta aux ressources accoutumées une vente de lettres de noblesse, et le total du casuel fut de 106 à 407 millions. Les charges et les non-valeurs excédèrent de 3 millions 200 mille livres celles de l'année précédente. En 4695, elles allèrent encore à 2 millions 300 mille livres au-delà. Les ventes d'offices et les nouvelles rentes donnèrent cette dernière année un capital de 23 millions. La paix fut signée à Riswick. Dès-lors Pontchartrain s'occupa à diminuer le poids de la dette publique, et, à l'exemple de Golbert, il créa de nouvelles rentes pour en éteindre de plus onéreuses.
Mais la capitation , supprimée à la paix , pour acquitter la parole du roi, trop légèrement engagée, laissa dans les finances un vide qu'il fallut remplir, et l'on fit encore en deux ans pour 17 millions d'affaires. Ainsi, lorsqu'en 1699 Pontchartrain quitta le contrôle général pour être chancelier, les charges de l'Etat montaient à 50 millions. On a calculé que les onze années de ce ministre avaient donné, en revenu liquide, 863 millions , et en affaires casuelles , ou capiteux de rentes, 1,160 millions, total 2 milliards et 23 millions. Or, selon l'évaluation de Colbert, les neuf années de la guerre, à 110 millions chacune, et les deux années de paix, chacune h 90 millions, n'auraient dû consommer ensemble que 1 ,170 millions. Hais dans une guerre où l'Europe entière était liguée
contre la France , l'état des années et les frais des campagnes ne peuvent plus s'assimiler au temps du ministère de Colbcrt.
En 4699, lorsque Louis XIV, ou plutôt la marquise de Maintenon jugea que l'économe de la maison de Saint-Cyr devait savoir administrer les finances du royaume , les revenus montaient à 420 millions , les charges à 50 ; le restant libre se réduisait donc à 70 millions , ce qui , dans la dépense de Tannée de paix, sur l'évaluation deColbert, laissait un vide de 20 millions.
Chamillard, qui sentait son incapacité, demanda le secours d'un conseil de commerce, et ce conseil fit de bons règlements ; mais pour un mal si pressant et si grave, c'était un faible et lent remède. La première ressource qu'on employa fut une taxe de 24 millions sur les traitants ; ils la payèrent et en demeurèrent plus voraces. Us avaient fait, avec le roi, des gains énormes depuis dix ans ; et ce fut par eux que s'introduisit ce luxe contagieux qui a fait tant de ravages. Mais ce sera toujours , pour un Etat , un misérable expédient que ces restitutions forcées de bénéfices usuraires qu'il a lui-même autorisés.
Les nécessités de la guerre firent rétablir la capitation. C'était le dixième qu'il fallait imposer. On s'en abstint , par égard pour les grands propriétaires, et Ton n'y eut enfin recours que lorsque tout fut désespéré.
Le clergé s'abonna de nouveau, pour la capitation, à 4 millions par année. La funeste ressource des aliénations et des traités fut remise en usage ; et, dans l'espace de sept ans , on fil pour 340 millions d'affaires. Ce casuel, en 1 700, ne fut que de 23 millions quelques 4 00 mille livres ; mais en 4 701 , il fut porté à 50 millions, et à 91 en 1702, tant les dépenses de
m HISTOIRE DE FRANGE.
l'Etat an accéléraient la ruine! Celles de 4709 motfaieit à 460 Brillions. Pour y suffire, on ordonna une refonte dans la monnaie. Les matières qu'on y employa, et que les négociants fournirent , furent payées en billets de monnaie , et ees billets eurent d abord le crédit des lettres-de-change ; mais ce crédit ne dura que deux ans. Le roi s'était permis , dans la refonte, le bénéfice d'un onzième; mais l'étranger qu'on payait toujours au poids et titre de l'argent , et qui nous rendait les nouvelles espèces au taux de la valeur actuelle , profita bien plus que le roi du tort qu'il faisait à ses peuples. Cbamillard établit une caisse d'emprunt , à l'imitation de Colbert , mais à huit pour cent d'intérêt , et plus on faisait monter l'usure, plus on perdait la confiance ; car rien n'effraie tant le crédit que trop d'ardeur à le chercher, Les fermes générales qui , en 4 700 , passaient encore 52 millions , n'allèrent plus, en 4703, qui 42 millions quelques 400 mille livres ; et si l'on observe que la valeur de l'espèce avait haussé de neuf pour cent, Ton aura peine à concevoir, dans cette partie des revenus, une diminution si rapide et si grande. Les dépenses de cette année montaient à 474 millions : le casuel n'était que de 50. Dans l'impuissance d'acquitter les billets de monnaie, il fallut les renouveler, et, ce qu'il y a d'étonnant, c'est que leur crédit se soutint.
En 4704 . on fut obligé de surseoir de même aux paiements de la caisse d'emprunt; et l'abondance de ces billets, ajoutée à celle des billets de monnaie, avertit bientôt le public de l'impuissance où l'on serait de payer les uns et les autres, et les fit tomber tous h la fois. On avait fait alors la même faute où l'on retomba sous la régence ; et ces effets, qui se seraient soutenus au pair, si la quantité en avait été modérée,
perdirent toutnà-coup jusqu'à soixante-cinq pour cent. Ce fut la catastrophe de 1705. Plus de fonds pour payer ni capitaux ni intérêts; et cependant l'appât du gain annonçait encore l'avarice. Le casuel de cette année donna 31 millions. Le clergé accorda 6 millions de subsides , et une subvention annuelle de 4 ,300 mille livres pendant dix ans , laquelle jointe à l'abonnement de la capitation du clergé , formait tous les cinq ans un don de vingt-cinq à vingt-six millions, le marc d'argent n'ayant alors que les deux tiers de sa valeur présenta.
Les dépenses de 4705 passaient 218 millions; pour y suffire, il fallait du crédit ; on Tachetait à la plus grosse usure, et ce remède violent achevait de l'anéantir. En 4708 , on fit encore pour 38 millions d'affaires, et on créa pour un million de rentes, au capital de 1 8 millions.
On essaya de divers moyens pour donner cours aux billets de monnaie ; mais ces moyens portaient le caractère de la contrainte, et la liberté est l'âme du commerce, comme la confiance est l'âme du crédit. Enfin , l'on convertit pour 25 millions de ces billets en promesses des fermiers-généraux, à cinq ans de terme. Les promesses perdirent autant que les billets ; les fermiers -généraux eux-mêmes les retirèrent à vil prix, et les échangèrent depuis contre des rentes sur la ville. Ce fut une des sources de leur richesse scandaleuse , et de ces gains exorbitants qu'on rechercha sous la régence. En 1707, le désordre et la ruine étaient au comble. Les dépenses de Tannée passaient 258 millions. Une masse énorme de papiers se trouvaient sur la place , et formaient tous un engagement sans issue. On fit encore cette année pour 68 millions d'affaires, et pour 4 ,4 00 mille livres de rentes : ce n'était pas assez. On
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fabriqua de mauvaises espèces, sur lesquelles l'Etat perdit plus d'un tiers avec l'étranger. Enfin, Chamillard succombant sous le fardeau dont il ne s'était chargé que par obéissance, supplia le roi de l'en délivrer , après l'avoir bien convaincu qu'il n'avait pas le don de créer des ministres ; et Desinarets, neveu de Colbert, prit la place de Chamillard.
La dépense des huit années du ministère précédent passait 1462 millions; les revenus liquides étaient allés à peine au tiers de. cette somme; les ressources qu'on avait employées pour la remplir n'avaient pas été suffisantes; il y avait 60 millions d'assignations anticipées, et 40 millions de dettes exigibles, quand Desmarets prit les finances : situation beaucoup plus malheureuse que celle où Colbert les avait trouvées; par la raison que, dans l'état actuel, les aliénations étaient plus lé* gilimes, l'usure moins outrée, les abus moins criants ; et par conséquent les ressources de la réforme moins abondantes; que, d'un autre côté, la dette publique était plus forte, les charges plus pesantes, les dépenses plus grandes, les besoins plus urgents, et les peuples plus épuisés. La guerre la plus juste qu'eût entreprise Louis XIV, si toutefois, dans l'accablement où ses peuples étaient réduits, on peut appeler juste une guerre que leur défense et leur salut n'exigeaient pas, était poussée avec vigueur par des ennemis obstinés et puissants; et ce fut la plus malheureuse de toutes celles de ce long règne : soit parce que les forces de la nation étaient épuisées, soit parce que les hommes qui avaient fait la gloire et la grandeur de Louis XIV avaient presque tous disparu , soit parce que l'esprit d'intrigue, de personnalité, faisait mal employer ce qui restait encore, et que le vieux roi n'avait plus dans ses choix ce coup-d'œil juste et sûr qui avait été son pre-
louis xv. m
roier mérite. Ce fut au milieu de cette guerre que Desmarets fut appelé. Les dépenses en étaient énormes; on n'avait, pour y subvenir, ni le temps de délibérer, ni même le choix des moyens. 11 fallait pourvoir tous les jours à de nouvelles nécessités, qui tous les jours devenaient plus pressantes ; et si Ton se rappelle les événements désastreux dont fut rempli ce ministère, l'hiver de 4 709, et les calamités qui l'accompagnèrent, la disette dans tout le royaume, la mortalité des bestiaux, la gelée des arbres à fruits, la ruine du commerce et de l'agriculture, et par dessus tout cela une guerre accablante, on s'étonnera que Desmarets, même avec des moyens forcés, ait si longtemps soutenu l'état sur le penchant du précipice. Il commença par faire apporter au trésor royal tous les produits des revenus, pour rendre, s'il était possible, quelque crédit à cette caisse, s'assurer par lui-même de l'exactitude des comptables, veiller h celle des paiements, et avoir tous les jours la connaissance des fonds libres. Les revenus de l'aimée 4708 montaient à 420 millions ; les charges et les non-valeurs en absorbaient 68 ; et, sur le restant, les assignations anticipées ne laissaient guère que 20 millions de libres. Or, les dépenses de l'année passaient 220 millions. Desmarets fut donc obligé de rejeter sur 4709 les sommes assignées sur 4 708. Il se fit par divers moyens un casuel de 443 millions, et il eut, à 20 millions près, de quoi faire face aux dépenses. Le retour de nos vaisseaux de la mer du Sud fut, pour l'année 4709, un événement salutaire. Les vaisseaux portaient pour le compte du commerce, plus de 30 millions d'or et d'argent; moitié fut payée en espèces à la monnaie, l'autre moitié fut prêtée au roi; et, au moyen de cette abondance de métaux, on fit une refonte. Une partie du bénéfice fut employée à l'extinction des billets de monnaie, et t. xv. 10
la somme des billets éteints monta à 43 millions. La circulation et le crédit se ressentirent de ce soulagement, mais les dépenses de Tannée passaient 220 millions; il n'y avait dans les revenus que 42 millions de libres; il en fut assigné 52 sur les années suivantes; on fit dans celle-ci pour 400 millions d'affaires ; on obtint des fermiers du tabac et des postes une avance de 7 millions, et au moyen de ces ressources, on eut des fonds pour la campagne. On a reproché à Desmarets cette refonte des monnaies, précédée d'une diminution dans la valeur des espèces, mais en observant que le besoin est un mauvais conseiller, on aurait dû considérer qu'il est quelquefois un tyran. La bataille de Malplaquet avait rendu la situation des affaires encore plus pénible, et Desmarets se vit forcé d'avoir recours à l'impôt du dixième. Si, dès le commencement de la guerre, on eût osé l'établir et le porter à sa juste valeur, cette ressource bien moins onéreuse que tout ce qu'on mit à la place, eût épargné, dit Forbonnais, une usure énorme dans les emprunts et dans les avances des traitants, un surcroît de moitié dans le prix des fournitures de la guerre, des aliénations ruineuses, et ces créations de rentes et d'offices dont l'état se vit accablé! Ce fut donc une grande faute que d'avoir attendu, pour imposer le dixième, que l'industrie, l'agriculture, le commerce, toutes les sources de la richesse fussent taries, et tous ses canaux desséchés. Ce fut dans la suite une plus grande faute de le supprimer avant le temps, et lorsque tout était sauvé, si on eût osé le prolonger. Mais peu de ministres, et, s'il faut le dire, peu de rois même ont le courage de résister à cette classe d'hommes qui ne souffre jamais et qui se plaint toujours, celle des grands propriétaires; et Desmarets, tout ferme qu'il était, semblait redouter leurs clameurs. 11 avoue,