CHAPITRE XV
Tableau de l'Europe pendant la régence.
L'empire ottoman , qui avait pu attaquer l'empire d'Allemagne pendant la longue guerre de 4 701 , attendit la conclusion totale de la paix générale pour faire la guerre contre les chrétiens. Les Turcs s'emparèrent aisément , en 1 71 5 , du Péloponnèse , que le célèbre Morosini , surnommé le Péloponnésiaque , avait pris sur eux vers la fin du dix-septième siècle , et qui était resté aux Vénitiens par la paix de Carlovitz. L'empereur, garant de cette paix, fut obligé de se déclarer contre les Turcs. Le prince Eugène , qui les avait déjà battus autrefois à Zenta , passa le Danube , et livra bataille près de Pétervaradin, au grand-visir Ali, favori du sultan Achiuet III , et remporta la victoire la plus signalée.
Un comte de Bonneval, qui avait quitté le service de France sur quelques mécontentements du ministère , major-général alors sous le prince Eugène, se trouva dans celte bataille entouré d'un corps nombreux de janissaires ; il n'avait auprès de lui que deux cents soldats de son régiment ; il résista une heure entière ; et ayant été abattu d'un coup de lance , dix soldats qui lui restaient le portèrent à Tannée victorieuse. Ce même homme, proscrit en France, vint ensuite se marier publiquement à Paris , et quelques années après il alla prendre le turban à Constantinople . où il est mort bâcha.
Le grand-visir Ali fut blessé à mort dans la bataille. Les mœurs turques n'étaient pas encore adoucies; ce visir, avant d'expirer, fit massacrer un général de l'empereur, qui était son prisonnier.
L'année d'après le prince Eugène assiégea Belgrade» dans laquelle il y avait près de quinze mille hommes de garnison; il se vit lui-même assiégé par une armée innombrable de Turcs qui avançaient contre son camp , et qui l'environnèrent de tranchées ; il était précisément dans la situation où se trouva César en assiégeant Alexie; il s'en tira comme lui; il battit les ennemis, et prit la ville : toute son armée devait périr; mais la discipline militaire triompha de la force et du nombre.
Ce prince mit le comble à sa gloire par la paix de Passarovitz , qui donna Belgrade et Témisvar h l'empereur ; mais les Vénitiens, pour qui on avait fait la guerre, furent abandonnés, et perdirent la Grèce sans retour.
La face des affaires ne changeait pas moins entre les princes chrétiens. L'intelligence et l'union de la France et de l'Espagne, qu'on avait tant redoutée, et qui avait alarmé tant d'états, fut rompue dès que Louis XIV eut les yeux fermés. Le duc d'Orléans, régent de France, quoiqu'irréprochable sur les soins de la conservation de son pupille, se conduisit comme s'il eût dû lui succéder. Il s'unit étroitement avec l'Angleterre, réputée l'ennemie naturelle de la France , et rompit ouvertement avec la branche de Bourbon qui régnait à Madrid ; et Philippe V, qui avait renoncé à la couronne de France par la paix, excita ou plutôt prêta son nom pour exciter les séditions en France, qui devaient lui donner la régence d'un pays où il ne pouvait régner. Ainsi , après la mort de Louis XIV, toutes les vues , toutes les négociations, toute la politique, changèrent dans sa famille et chez tous les princes.
Le cardinal Albéroni , premier ministre d'Espagne, se mit en tête de bouleverser l'Europe, et fut sur le point d'en venir
à bout, tl avait en peu d'années rétabli les finances et les forces de la monarchie espagnole ; il forma le projet d'y réunir la Sardaigne, qui était alors à l'empereur, et la Sicile, dont les ducs de Savoie étaient en possession depuis la paix d'Utrecht. 11 allait changer la constitution de l'Angleterre, poor l'empêcher de s'opposer à ses desseins; et, dans la même vue, il était près d'exciter en France une guerre civile. Il négociait à la fois avec la Porte-Ottomane , avec le czar Pierre-Ie- Grand , et avec Charles XII. Il était près d'engager les Turcs à renouveler la guerre contre l'empereur ; et Charles XII, réuni avec le czar devait mener lui-même le prétendant en Angleterre, et le rétablir sur le trône de ses pères.
Ce cardinal en même temps soulevait la Bretagne en France ; et déjà il faisait filer secrètement dans le royaume quelques troupes déguisées en faux-sauniers , conduites par un nommé Colincri , qui devait se joindre aux révoltés. La conspiration de la duchesse du Maine, du cardinal de Polignac, et de tant d'autres, était prête à éclater; le dessein était d'enlever, si l'on pouvait , le duc d'Orléans , de lui ôîer la régence , et de la donner au roi d'Espagne Philippe V» Ainsi le cardinal Albéroni , autrefois curé de village auprès de Parme , allait être à la fois premier ministre d'Espagne et de France, et donnait à l'Europe entière une face nouvelle.
La fortune fit évanouir tous ces vastes projets : une simple courtisane découvrit à Paris la conspiration , qui devint inutile dès qu'elle fut connue.
Le prince de Cellamare, ambassadeur d'Espagne à Paris, conduisait toute cette intrigue. Il avait avec lui le jeune abbé de Porto-Car rero. Une femme publique, nommée Fillon , qui avait été en rapport avec Dubois, alors secrétaire d'état pour
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les affaires étrangères, fit agir une fille fort pditite, qui vola des papiers importants avec quelques billets de banque dans les poches de l'abbé Garrero. Les billets de banque lui demeurèrent; les lettres furent portées au duc d'Orléans; elles don* nèreot assez de. lumières pour faire connaître la conspiration , mais non assez pour en découvrir tout le plan.
L'abbé Porto-Carrero, ayant vu ses papiers disparaître « partit sur-le-champ pour l'Espagne : on courut après lui, ou l'arrêta près de Poitiers. Le plan de la conspiration fut trouvé dans sa valise avec les lettres du prince de Gellamare. 11 s'a* gissait de foire révolter une partie du royaume, et d'exciter une guerre civile*
Albéroni , dans le même temps qu'il voulait bouleverser la France, voulait mettre le prétendant, fils du roi Jacques, sur le trône d'Angleterre par les mains de Charles XII. Ce héros imprudent fut tué en Norvège, et Albéroni ne fut point découragé. Une partie des projets de ce cardinal commençait déjà à s'effectuer, tant il avait préparé de ressorts. La flotte qu'il avait armée descendit en Sardaigne dès l'année 1747, et la réduisit en peu de jours sous l'obéissance de l'Espagne ; bientôt après elle s'empara de presque toute la Sicile , en
Mais Albéroni n'ayant pu réussir ni à empêcher les Turcs de consommer leur paix avec l'empereur Charles VI, nia susciter des guerres civiles en France et en Angleterre , vit à la fois l'empereur, le régent de France, et le roi George Ier, réunis contre lui.
Le régent de France fit la guerre à l'Espagne de concert avec les Anglais; de sorte que la première guerre entreprise fous Louis XV , fut contre son onde, que Louis XIV avait
établi au prix de tant de sang; c'était en effet une guerre civile.
Le roi d'Espagne avait eu soin de faire peindre les trois fleurs de lis sur tous les drapeaux de son armée. Le même maréchal de Berwick qui lui avait gagné des batailles pour affermir son trône, commandait l'armée française. Le duc deLiria, son fils, était officier-général dans Tannée espagnole. Le père exhorta le fils par une lettre pathétique! bien faire son devoir contre lui-même. L'abbé Dubois , depuis cardinal, enfant de la fortune comme Albéroni, et aussi singulier que lui par son caractère, dirigea toute cette entreprise. La Motte-Houdard, de l'académie française, composa le manifeste, qui ne fut signé de personne.
Une flotte anglaise battit celle d'Espagne auprès de Messine ; et alors tous les projets du cardinal Albéroni étant déconcertés, ce ministre , regardé six mois auparavant comme le plus grand homme d'état, ne passa plus que pour un téméraire et un brouillon. Le duc d'Orléans ne voulut donner la paix à Philippe V qu'à condition qu'il renverrait son ministre : il fut livré par le roi d'Espagne aux troupes françaises, qui le conduisirent sur les frontières d'Italie. Ce même homme étant depuis légat à Bologne, et ne pouvant plus entreprendre de bouleverser des royaumes, occupa son loisir à tenter de détruire la république de Saint-Marin. Cependant il résulta de tous ses grands desseins qu'on s'accorda à donner la Sicile à l'empereur Charles VI, et la Sardaigneaux ducs de Savoie, qui l'ont toujours possédée depuis ce temps, et qui prennent le titre de rois de Sardaigne : mais la maison d'Autriche a perdu depuis la Sicile.
Ces événements publics sont assez connus; mais ce qui ne
LOUIS XV. toi
Test pas, et qui est très-vrai, c'est que quand le régent voulut mettre pour condition de la paix qu'il marierait sa fille, mademoiselle de Montpensier, au prince des Asturies, don Louis, et qu'on donnerait l'infante d'Espagne au roi de France, il ne put y parvenir qu'en gagnant le jésuite Daubenton, confesseur de Philippe Y. Ce jésuite détermina le roi d'Espagne à ce double mariage.
Philippe V commençait à être attaqué d'une mélancolie qui, le portait à renoncer aux embarras du trône, et à le résigner à son fils atné, don Louis; projet qu'en effet il exécuta depuis, en 4724. Il confia ce secret à Daubenton, qui le révéla au duc d'Orléans, ne doutant pas que ce prince ne fit tout son possible pour empêcher le roi d'Espagne d'abdiquer. Le régent avait des vues contraires : il envoya la lettre de Daubenton au roi d'Espagne. Ce monarque montra froidement la lettre à son confesseur, qui tomba évanoui, et mourut peu de temps après.