CHAPITRE XXXV
Révolution do Gènes.
Il se faisait alors dans Gènes un changement aussi important qu'imprévu.
Les Autrichiens usaient avec rigueur du droit de la victoire; les Génois ayant épuisé leurs ressources et donné tout l'argent de leur banque de Saint-Georges pour payer seize millions, demandèrent grâce pour les huit autres; mais on leur signifia de la part de l'impératrice-reine que non-seulement il les fallait donner, mais qu'il allait payer encore environ au* tant pour l'entretien de neuf régiments répandus dans les faubourgs de Saint-Pierre des Arènes , de Bisagno , et dans les villages circonvoisins. A la publication de ces ordres le désespoir saisit tous les habitants; leur commerce était ruiné , leur crédit perdu , leur banque épuisée, les magnifiques maison» de campagne qui embellissaient les dehors de Gènes pillées » les habitants traités en esclaves par le soldat ; ils n'avaient plus
& perdre que la vie , et il n'y avait point de Génois qui ne parût enfin résolu à la sacrifier plutôt que de souffrir plus longtemps un traitement si honteux et si rude.
Gènes captive comptait encore parmi ses disgrâces la perte du royaume de Corse , si longtemps soulevé contre elle, et dont les mécontents seraient sans doute appuyés pour jamais par ses vainqueurs.
La Corse, qui s'était plainte d'être opprimée par Gènes, comme Gènes l'était par les Autrichiens, jouissait dans ce chaos de révolutions de l'infortune de ses maîtres. Ce surcroît d'afflictions n'était que pour le sénat ; en perdant la Corse , il ne perdait qu'un fantôme d'autorité ; mais le reste des Génois était en proie aux afflictions réelles qu'entraîne la misère. Quelques sénateurs fomentaient sourdement et avec habileté les résolutions désespérées que les habitants semblaient disposés à prendre; ils avaient besoin de la plus grande circonspection; car il était vraisemblable qu'un soulèvement téméraire et mal soutenu ne produirait que la destruction du sénat et de la ville. Les émissaires des sénateurs se contentaient de dire aux plus accrédités du peuple : « Jusqu'à quand attendrez-vous que les c Autrichiens viennent vous égorger entre les bras de vos c femmes et de vos enfants pour vous arracher le peu de nourc riture qui vous reste? leurs troupes sont dispersées hors de c l'enceinte de vos murs; il n'y a dans la ville que ceux qui c veillent à la garde de vos portes ; vous êtes ici plus de trente , c mille hommes capables d'un coup demain : ne vaut-il pas c mieux mourir que d'être spectateurs des ruines de votre 'c patrie? » Mille discours pareils animaient le peuple ; mais il n'osait encore remuer, et personne n'osait arborer l'étendard de 1» liberté.
Les Autrichiens tiraient de l'arsenal de Gènes des canons et des mortiers pour l'expédition de Provence, et ils faisaient servir les habitants à ce travail. Le peuple murmurait , mais il obéissait. Un capitaine autrichien ayant rudement frappé un habitant qui ne s'empressait pas assez, ce moment fut le signal auquel le peuple s'assembla, s'émut, et s'arma de tout ce qu'il put trouver, pierres, bâtons, épées, fusils, instruments de toute espèce. Ce peuple, qui n'avait pas eu seulement la pensée de défendre sa ville quand les ennemis en étaient encore éloignés, la défendit quand ils en étaient les maîtres. Le marquis de Botta, qui était à Saint-Pierre des Arènes, crut que cette émeute du peuple se ralentirait d'elle-même , et que la crainte reprendrait bientôt la place de cette fureur passagère ; le lendemain il se contenta de renforcer la garde des portes, et d'envoyer quelques détachements dans les rues. Le peuple, attroupé en plus grand nombre que la veille , courait au palais du doge demander les armes qui sont dans ce palais : le doge ne répondit rien : les domestiques indiquèrent un autre ma* gasin; on y court, on l'enfonce, on s'arme; une centaine d'officiers se distribue dans la place; on se barricade dans les rues ; et l'ordre qu'on tâche de mettre autant qu'on le peut dans ce bouleversement subit et furieux n'en ralentit point l'ardeur.
H semble que dans cette journée et dans les suivantes là consternation qui avait si .longtemps altéré l'esprit des Génois eût passé dans les Allemands ; ils ne tentèrent pas de combattra le peuple avec des troupes régulières; Us laissèrenties soulevés se rendrej maîtres de la porte Saint-Thomas , et de, la porte Saint-Michel. Le sénat, qui ne savait pas encore si le peuple soutiendrait ce qu'il avait si bien commencé , enyoya t. xv 88
une députation au général autrichien dans Saint-Pierre des Arènes. Le marquis de Botta négocia lorsqu'il fallait combattre; il dit aux sénateurs qu'ils armassent les troupes génoises hissées désarmées dans la ville, et qu'ils les joignissent aux Autrichiens pour tomber sur les rebelles au signal qu'il ferait. Mais on ne devait pas s'attendre que le sénat de Gènes se joignit aux oppresseurs de la patrie pour accabler ses défenseurs et pour achever sa perte.
Les Allemands, comptant' sur les intelligences qu'ils avaient dans la ville, s'avancèrent à la porte de Bisagno par le faubourg qui porte ce nom ; mais ils y furent reçus par des salves de canon et de mousquetterie. Le peuple de Gènes composait alors une armée ; on battait la caisse dans la ville au nom du peuple, et Ton ordonnait sous peine de la vie à tous les citoyens de sortir en armes hors de leurs maisons, et de se ranger sous les drapeaux de leurs quartiers. Les Allemands furent attaqués à la fois dans le faubourg de Bisagno , et dans celui de Saint- Pierre des Arènes; le tocsin sonnait en même temps dans tous les villages des vallées : les paysans s'assemblèrent au nombre de vingt mille. Un prince Doria, à la tête du peuple, attaqua' le marquis de Botta dans Saint-Pierre des Arènes; le général* et' ses neuf régiments se retirèrent en désordre : ils laissèrent quatre mille prisonniers et près de mille morts, tous leurs magasins, tous leurs équipages, et allèrent au poste de la Boche tta, poursuivis sans cesse par de simples paysans, et forcés' enfin d'abandonner ce poste et de fuir jusqu'à Gavi. • ' C'est ainsi que ïes Autrichiens perdirent Gènes pour avoir trop toéprisé et accablé le peuple, ef pour avoir eu la simplicité de croire qtté le sénat se joindrait à eux Contre les habitants qui ^couraient1 le sénat uifimb.4 ÎL'Eitfopë'vit avec surprisé1
qu'un peuple faible, nourri loin des armes, et que ni son enceinte de rochers, ni les rois de France, d'Espagne, de Naples, n'avaient pu sauver du joug des Autrichiens, l'eût brisé sans aucun secours, et eût chassé ses vainqueurs.
11 y eut dans ces tumultes beaucoup de brigandages; le peuple pilla plusieurs maisons appartenant aux sénateurs soupçonnés de favoriser les Autrichiens. Mais ce qui fut le plus étonnant dans cette révolution, c'est que ce même peuple, qui avait quatre mille de ses vainqueurs dans ses prisons, ne tourna point ses forces contre ses maîtres. Il avait des chefs; mais ils étaient indiqués par le sénat, et parmi eux il ne s'en trouva point d'assez considérable pour usurper longtemps l'autorité. Le peuple choisit trente-six citoyens pour le gouverner; mais il y ajouta quatre sénateurs, Grimaldi , Scaglia, Lomelini, Fornari, et ces quatre nobles rendaient secrètement compte au sénat, qui paraissait ne se mêler plus du gouvernement; mais il gouvernait en effet; il faisait désavouer à Vienne la révolution qu'il fomentait à Gènes, et dont il redoutait la plus terrible vengeance. Son ministre dans cette cour déclara que la noblesse génoise n'avait aucune part à ce changement, qu'on appelait révolte. Le conseil de Vienne, agissant encore en maître, et croyant être bientôt en état do reprendre Gênes, lui signifia que le sénat eût à faire payer incessamment les huit millions restant de la somme à laquelle on l'avait condamné, à en donner trente pour les dommages causés à ses troupes, à rendre tous les prisonniers, à faire ju&r tice des séditieux. Ces lois, qu'un maître irrité aurait pu donner à des sujets rebelles et impuissants, ne firent qu'aflfermix les Génois dans la résolution de se défendre, et dans l'eftpéranoQ de repousser de leur territoire ceux qu'ils avaient chassés de la
capitale. Quatre mille Autrichiens dans les prisons de Gênes étaient des olages qui les rassuraient.
Cependant les Autrichiens, aidés des Piémontais, en sortant de Provence, menaçaient Gènes de rentrer dans ses murs. Un des généraux autrichiens avait déjà renforcé ses troupes de soldats albanais, accoutumés à combattre au milieu des rochers. Ce sont les anciens Epirotes, qui passent encore pour être aussi bons guerriers que leurs ancêtres. 11 eut ces Epirotes par le moyen de son oncle, ce fameux Schulembourg qui, après avoir résisté au roi de Suède, Charles XII, avait défendu Corfou contre l'empire ottoman. Les Autrichiens repassèrent donc la Bocchetia; ils resservaient Gênes d'assez près; la campagne, à droite et à gauche, était livrée à la fureur des troupes irrégulières, au saccagement et & la dévastation. Gênes était consternée, et cette consternation même y produisait des intelligences avec ses oppresseurs : pour comble de malheur, il y avait alors une grande division entre le sénat et le peuple. La ville avait des vivres, mais plus d'argent; et il fallait dépenser dix- huit mille florins par jour pour entretenir les milices qui combattaient dans la campagne, ou qui gardaient la ville. La république n'avait ni aucunes troupes régulières aguerries, ni aucun officier expérimenté. Nul secours n'y pouvait arriver que par mer, et encore au hasard d'être pris par une flotte anglaise conduite par l'amiral Medlay, qui dominait sur les côtes.
Le roi de France fit d'abord tenir au sénat un million, par un petit vaisseau qui échappa aux Anglais. Les galères de Toulon et de Marseille partent chargées d'environ six mille hommes. On relâcha en Corse, et à Monaco à cause d'une tempête, et surtout de la flotte anglaise. Cette flotte prit six bâtiments
qui portaient environ mille soldats; mais enfin le reste entra dans Gènes au nombre d'environ quatre mille cinq cents Français, qui firent renaître l'espérance.
Bientôt après le duc de Boufflers arrive et vient commander les troupes qui défendent Géues, et dont le nombre augmente de jour en jour. Il fallut que ce général passât dans une barque, et trompât la flotte de l'amiral Mcdlay.
Le duc de Boufflers se trouvait à la tête d'environ huit mille hommes de troupes régulières dans une ville bloquée» qui s'attendait à être bientôt assiégée : il y avait peu d'ordre, peu de provisions, point de poudre; les chefs du peuple étaient peu soumis au sénat. Les Autrichiens conservaient toujours quelques intelligences. Le duc de Boufflers eut d'abord autant d'embarras avec ceux qu'il venait défendre qu'avec ceux qu'il venait combattre. Il mit l'ordre partout; des provisions de toute espèce abordèrent en sûreté, moyennant une rétribution qu'on donnait en secret à des capitaines de vaisseaux anglais : tant l'intérêt particulier sert toujours à faire ou à réparer les malheurs publics. Les Autrichiens avaient quelques moines dans leur parti : on leur opposa les mêmes armes avec plus de force ; on engagea les confesseurs à refuser l'absolution i quiconque balançait entre la patrie et les ennemis. Unhermite se mit à la tête des milices qu'il encourageait par son enthousiasme en leur parlant, et par son exemple en combattant. H fut tué dans un de ces petits combats qui se donnaient tous les jours, et mourut en exhortant les Génois à se défendre. Les dames génoises mirent en gage leurs pierreries chez des Juifs; pour subvenir aux frais des ouvrages nécessaires.
Mais le plus puissant de ces encouragements fut la valeur des troupes françaises, que le duc de Boufflers employait sou-
vent à attaquer les ennemis dans leurs postes au-delà de la double enceinte de Gènes. On réussit dans presque tous ces petits combats, dont le détail attirait alors l'attention , et qui se perdent ensuite parmi les événements innombrables. " La cour de Vienne ordonna enfin qu'on levât le blocus. Le duc de Boufflers ne jouit point de ce bonheur et de cette gloire ; il mourut de la petite vérole le jour même que les ennemis se retiraient. Il était fils du maréchal de Boufflers, ce général si estimé sous Louis XIV, homme vertueux, bon citoyen ; et le duc avait les qualités de son père.
Gènes n'était pas alors pressée, mais elle était toujours trèsxnenacée par les Piémontais, maîtres de tous les environs, par la flotte anglaise qui bouchait ses ports, par les Autrichiens qui revenaient des Alpes fondre sur elle. Il fallait que le maréchal de Belle-lsle descendit en Italie, et c'est ce qui était d'une extrême difficulté.
Gènes devait à la fin être accablée , le royaume de Naples exposé, toute espérance ôjée à don Philippe de s'établir en Italie. Le duc de Modène en ce cas paraissait sans ressource; Louis XV ne se rebuta pas.
Il envoya à Gênes le duc de Richelieu, de nouvelles troupes, de l'argent. Leduc de Richelieu arrive dans un petit bâtiment, malgré la flotte anglaise; ses troupes passent à la favear de la même manœuvre. La cour de Madrid seconde ces efforts; elle feit passer à Gênes environ trois mille hommes; elle promet deux cent cinquante mille livres par mois aux Génois : mais le roi de France les donne ; le duc de Richelieu repousse les ennemis dans plusieurs combats, fait fortifier tous les postes , met les côtes en sûreté. Alors la cour d'Angleterre s'épuisait pour faire tomber Gênes, comme celle de France pour la dé-
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fendre. Le ministère anglais donne cent cinquante mille livres sterling à l'impératrice-reine, et autant au roi de Sardaigne pour entreprendre le siège de Gènes. Les Anglais perdirent leurs avances. Le maréchal de Belle-Isle, après avoir pris le comté de Nice, tenait les Autrichiens et les Piémontais en alarmes. S'ils faisaient le siège de Gènes, il tombait sur eux. Ainsi étant encore arrêté par eux, il les arrêtait.