CHAPITRE XI
Les Etatft de Blois. — Meurtre du duc de Gai«e.
Quelque temps avant l'ouverture des Etats, on fut étonné de le voir tout-à-coup changer de ministère; et le duc de Guise ne réfléchit pas assez sur l'intention qui avait déterminé cette mesure inattendue. Trois hommes d'un mérite distingué dirigeaient depuis plusieurs années le ministère, et tout porte à croire que si les favoris eussent permis au rois de suivre leurs conseils, les affaires ne fussent pas tombées dans le désordre où elles se trouvaient. Cheverny , ancien serviteur du
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monarque, avait eu les sceaux en 1578, et avait été nommé chancelier en 4583 , à la mort de Birague; il possédait un esprit souple et délié, et son désir de maintenir Tautorité royale ne Tempéchait pas d'entrer dans toutes les voies de douceur et de modération que les circonstances pouvaient indiquer. Yilleroy , que Catherine avait appelé après la mort de Charles IX, montrait plus d'habileté que Cheverny; mais moins dévoué au roi , il penchait pour le parti du duc de Guise , qui pouvait ouvrir à son ambition la plus vaste carrière. Bellièvre, surintendant des finances depuis plus de vingt ans , s'était en vain opposé aux dilapidations des favoris : propre à d'autres emplois que celui qu'il exerçait , il avait surtout im talent remarquable pour les négociations. A ces trois hommes destinés à jouer un rôle brillant sous le règne de Henri IV , succédèrent Montholon , qui eut les sceaux , Rusé et Reval , qui furent nommés secrétaires d'Etat.
Ce changement donna lieu à une multitude de conjectures , dans un moment où tout le monde se livrait à des discussions politiques. Les uns disaient que c'était une preuve de la disgrâce entière de la reine-mèrç , à laquelle les anciens ministres avaient dû leurs places ; d'autres soutenaient que le roi avait craint aux Etats quelques révélations. Cheverny , beaucoup plus à portée de pénétrer les intentions secrètes du monarque , pense qu'il prit cette résolution parce que , déjà décidé à perdre le duc de Guise, il fut convaincu que ses ministres ne consentiraient jamais à un assassinat , et parce qu'il voulut mettre en pratique cette maxime de Machiavel , que c'est une grande dextérité à un prince qui se voit méprisé de ses sujets de rejeter toutes ses fautes passées sur ceux qui l'ont ^ervi et conseillé. Du reste, le chancelier, sensible à une
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disgrâce qu'il ne croyait pas avoir méritée , prévit que cette mesure serait fatale au roi et à l'Etat. «C'est, dit-il, naïvec ment , un grand préjugé d'inconvénient au troupeau , quand c les chiens qui le gardent sont chassés de la maison. »
Les Etats s'ouvrirent dans le château de Blois , le 16 octobre, avec beaucoup de pompe. La majorité, entièrement dévouée au duc de Guise , abreuva , dès les premières séances, Henri III d'humiliations, et fit prévaloir des doctrines très-étranges : elle ne craignit pas d'attaquer les droits les plus sacrés de la couronne. « Ne sont-ce pas les estats , dic saient les orateurs de cette majorité , qui ont donné au roy € l'autorité et le pouvoir qu'ils ont? Pourquoi donc faut-il
< que ce que nous adviserons et arresterons en cette assem-
< blée , soit contrôlé par le conseil du roy ? Le parlement « d'Angleterre, les estats de Suède, de Pologne, et tous les c estats des royaumes voisins estant assemblés, ce qu'ils ac-
< cordent et arrestent, leurs roys sont sujets de le faire ob- « server sans y rien changer : pourquoi les Français n'aua raient-ils pas pareils privilèges? »
Les protestants , assemblés à La Rochelle dans le même moment , élevaient des prétentions pareilles devant le roy de Navarre ; ce qui faisait dire à l'un des officiers de ce grand prince : Voici le temps où l'on veut rendre les roys serfs et esclaves. Mais Henri de Bourbon sut réprimer par la fermeté une arrogance que Henri lU ne fit momentanément fléchir que par un assassinat.
Ce Uionarque feignait une résignation qui trompait entièrement les ligueurs : les demandes les plus outrées n'éprouvaient de sa part aucune opposition , et il semblait se soumettre à tout ce qu'exigeraient ses ennemis. De Thou , qui observait
avec attention et douleur ces scènes humiliantes pour le trône, ne pouvait concevoir qu'un prince qui, avait montré dans sa jeunesse de la résolution et de la valeur, se laissât ainsi subjuguer par des rebelles. 11 allait souvent confier ses inquiétudes à Chevcrny, son beau-père, qui s'était retiré dans son château â*Esclimont. a Je connais parfaitement le génie da « roi , lui dit un jour le chancelier ; il tentera toutes sortes de « voies pour ramener les esprits par la douceur ; mais, s'ils « persistent dans leurs desseins , comme il y a de l'apparence, « il est h craindre que cette modération ne se tourne en fu- « reur, et que ce prince , aux dépens de tout ce qui pourra « arriver, ne prenne de son désespoir la résolution de faire « poignarder le duc de Guise quand il entrera dans sa cham- « bre. »
Ce pressentiment de Cheverny ne tarda pas à se réaliser ; Henri III essaya encore de calmer les ligueurs , mais leur audace redoubla. Sa dissimulation leur parut de la crainte, et ils annoncèrent hautement l'intention de donner au duc de Guise toute l'autorité d'un maire du palais : alors le roi, placé entre deux abîmes comme l'avait été son frère Charles IX avant la Saint-Barthélemi , résolut de sortir de cette situation horrible en faisant périr le chef de la ligue , sans réfléchir qu'un coup porié si tardivement , au lieu de soumettre les esprits , les ferait inonter à la dernière exaspération. Il ne consulta point sa mère , qui , attaquée d'une maladie mortelle , et ayant perdu tout son ascendant sur lui , s'était depuis peu rapprochée du duc de Guise. Ses mesures furent prises avec une adresse qui montrait que ce projet l'avait longtemps occupé , et il ne s'ouvrit qu'à un petit nombre d'hommes dont le dévouement féroce lui était connu. Il était dans cette position , lorsque de
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Thou , que ses affaires rappelaient à Paris , vint prendre congé de lui : tout porte à croire que dans cette entrevue il fut sur le point de laisser échapper son secret, mais que la réflexion l'arrêta; il prit les mains du magistrat, les tint longtemps serrées, chercha dans ses yeux ce qu'il pensait des affaires présentes, lui adressa quelques mots qu'il ne put comprendre, et finit par ne lui donner que des ordres insignifiants.. La résignation apparente du roi , si mal jugée par la ligue , excita cependant la défiance de quelques amis plus éclairés du duc de Guise. De toutes parts les avis les plus alarmants lui furent adressés ; la duchesse de Nemours sa mère , la duchesse de Montpensier sa sœur, le cardinal de Guise son frère, le jeune duc de Joinville son fils , le conjurèrent de quitter Blois , et une femme qu'il aimait éperdument vint s'unir à sa famille pour lui représenter les dangers dont il était menacé. Il fut sourd à tous ces avertissements, persuadé qu'il serait déshonoré aux yeux de son parti , si la crainte lui faisait abandonner une entreprise commencée avec tant de bonheur.
Appelé à un conseil extraordinaire dans la matinée du 23 décembre , il s'y rendit à pied , sans faire attention à d'autres avis qui lui furent donnés sur le chemin. Cependant, comme si un pressentiment soudain l'eût frappé, il fit paraître quelque émotion avant de prendre séance. A peine une discussion fut-elle entamée, que le secrétaire d'état Reval vint lui dire que le roi voulait lui parler. Il se lève et passe dans l'antichambre qui communiquait à l'appartement du monarque; aussitôt les portes de cette pièce sont fermées, et neuf gentilshommes l'attaquent avec fureur; il veut se défendre , n'a que le temps de tirer h demi son épée , et expire sous les coups redoublés de ses assassins. « Henri III, dit Chevemy,
« ayant examiné à travers la porte la fin et l'exécution de soa « conamandement, sortit de son cabinet, et voyant le sieur « de Guise mort , il dit qu'il était lors assurément roy, « et qu'il n'avait plus de compagnon. » Il fit appeler le cardinal de Guise et l'archevêque de Lyon , qui , ayant entendu un grand bruit , voulaient quitter le conseil : « Il leur mon- « tra , continue Cheverny, le corps mort et tout sanglant , et « aprèâ les fit emmener prisonniers dans une chambre haute « du château. »
Convaincu que la ligue était dissoute , puisqu'elle avait perdu son chef, il passa dans l'appartement de sa mère, à laquelle il raconta ce qui venait de se passer. Catherine, plus expérimentée que lui , prévit sur-le-champ toutes les suites de ce coup d'état : elle gémit , et mesurant l'abîme où le seul fils qui lui restait venait de se précipiter, lui donna , mais en vain » les conseils fermes et prudents qui pouvaient encore le sauver. Le roi , préoccupé de l'idée qui lui avait fait ordonner la mort du duc de Guise , et se figurant qu'un autre meurtre lui assurerait le repos auquel il était disposé à tout sacrifier, fit périr le lendemain le cardinal de Guise; il ne vit point que cet attentat sur un prince de l'Eglise , qu'il aurait pu sans danger faire garder dans une prison, attirerait sur lui les malédictions de Rome, qui, jointes aux fureurs de ses sujets catholiques , leur prêteraient l'appui le plus formidable.