‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 34 sur 91 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Faite da dac de Guise. — Mort de Brisson.

Sur ces entrefaites, il arriva un événement qui, deux ans plus tôt, aurait pu donner à la ligue la plus grande force, mais qui ne fit alors qu'augmenter les divisions qui la déchiraient. Le jeune duc de Guise, qui, depuis l'assassinat de son père aux états de Blois, était gardé avec soin dans le château de Tours, parvint à s'échapper (5 août). Les historiens racontent qu'il mit beaucoup d'adresse à tromper la vigilance de ses gardiens ; quelques mémoires particuliers prétendent qu'il dut sa liberté à une double intrigue d'amour. Suivant ces derniers la duchesse de Montpensier, qui avait pour lui des sentiments plus passionnés que ceux d'une tante, et avec laquelle il entrete- ' nait une correpondance secrète, ayant appris qu'une des dames de la reine Louise, veuve de Henri III, retirée alors à Chenonceaux, était aimée de Rouvray, gouverneur du château de Tours, décida cette jeune femme à exiger de son amant qu'il fermât les yeux sur l'évasion du prince. Cette trahison de Rouvray, dont les liaisons étaient connues, fut soupçonnée par le premier président de Harlay; mais les preuves disparurent; le parlement de Tours informa contre lui , ses amis répondirent de son innocence; et, grâce à l'excessive indulgence qui des deux côtés régnait dans ces temps de trouble, il ne fut pas même arrêté.

Si le jeune duc de Guise n'avait pas été enfermé immédiatement après la mort de son père, il est probable que la ligue l'eût préféré à Mayenne, et que, guidée par un jeune homme ardent, elle aurait été plus redoutable que sous un chef fort circonspect; la duchesse de Montpensier aurait exercé sur son Deveu l'ascendant d'une femme habile, passionnée et encore séduisante ; tout lé parti se serait rallié autour de ces deux personnes, qui avaient juré aux protestants une haine implacable; et une lutte déjà si terrible aurait été uoe guerre d'extermination. Mais au moment où le duc de Guise sortit de prison, l'autorité de Mayenne était solidement établie ; le co.nseil de l'union et le parlement de Paris lui étaient dévoués, Villeroy et Jeannin dirigeaient ses affaires avec dextérité; et il possédait la confiance de tous les catholiques honnêtes qui avaient adhéré à la ligue. Il ne restait donc au jeune prince que la faction des Seize, irritée contre le lieutenant-général , dont elle détestait la modération, forte par l'appui des basses classes du peuple, qu'elle égarait, mais incapable de lutter longtemps contre la masse considérable de ceux qui désiraient la paix, pourvu que le sort de la religion fût assuré. D'après les conseils de ses partisans , le duc de Guise ne vint point à Paris oii il n'aurait obtenu qu'un triomphe stérile; il se rendit à l'armée de la ligue, qui, ayant à sa tète le duc de Mayenne, était campée près de Rhétel; et il se flatta en vain dé la séduire.

Les Seize, ne doutant pas qu'il serait bientôt le chef du parti catholique , voulurent lui aplanir les voies par les attentats qu'ils méditaient depuis longtemps. Leur projet était de dissoudre en même temps le conseil de l'union, le parlement, le corps municipal, et de les composer ensuite d'hommes de leur

faction. Pour y parvenir plus aisément, en répandant une grande terreur, ils résolurent de livrer au dernier supplice trois hommes dont ils redoutaient l'opposition courageuse. Barnabe Brisson, qui avait eu la faiblesse d'accepter les fonctions de premier président après l'arrestation d'Achille de Harlay, paraissait depuis longtemps revenu de ses erreurs ; il rendait au roi des services secrets, protégeait ses partisans lorsqu'ils étaient accusés, et employait son influence dans la magistrature à faire revivre les anciens principes de la monarchie. Secondé par Claude Larcher, conseiller au parlement, et par Jean Tardif, conseiller au présidial, il était parvenu à ramener un grand nombre d'hommes de toutes les classes. Ce fut contre ces magistrats, qui se trouvaient dans une position' équivoque, parce qu'ils servaient une cause qu'ils avaient autrefois trahie, que les Seize dirigèrent d'abord leur fureur; et cet arrêt de proscription fut exécuté le 1 5 novembre, sous les yeux de la garnison espagnole, introduite dans la ville quelques mois auparavant.

Brisson, arrêté le premier, fut conduit au Châtclet, où se trouvaient quelques-uns des Seize, qui se déclarèrent ses juges; après quelques minutes d'interrogatoire, on le pendit à une poutre. Larcher et^Tardif, amenés successivement, subirent le même sort. Tous trois avaient la réputation d'être de grands jurisconsultes; et Brisson, voyant la mort présente, n'avait eu d'autre regret que de ne pouvoir terminer un ouvrage de droit qu'il regardait comme un chef-d'œuvre. « Après « l'exécution, dit un contemporain, Crucé, l'un des juges, fit « venir trois crocheteurs avec leurs crochets, et l'exécuteur « mit sur chacun d'eux lesdits sieurs morts, tout debout, € nuds en chemise, ayant chacun leur écriteau pendu au cou ;.

c ceux qui virent cette action la trouvèrent merveilleusement c piteuse, espouvantable. Les Seize pensaient que ce spectacle c ferait soulever la multitude en leur faveur ; mais ni les Esc pagnols ni le peuple ne s'en esmurent point ; chascun allait c les voir; aulcuns haulsaient les espaules sans dire mot; < d'autres blâmaient cet acte, aulcune émotion n'eut lieu, c La nuit du 47, l'exécuteur ôta les corps^ et les vendit aux c veuves et aux enfants des dits sieurs morts. »

Cet attentat qui consterna la capitale excita la compassion d'un grand nombre de royalistes : c Plusieurs, observe de c Thoa, furent touchés de la fin malheureuse de ces magis- € trats; quelques-uns cependant crurent que la république c des lettres y avait plus perdu que Testât, peu surpris de c voir périr le président, puisque, aux dépens de son honc neur, il avait mieux aimé vivre avec les ligueurs, et occu- € per parmi eux une première charge qui ne lui appartenait c pas, que de suivre le parti de son roy, et de se contenter de c la place qu'il pouvait occuper en sûreté avec ses confrères. » Cette réflexion sévère d'un écrivain aussi modéré que de Thou, prouve que le parlement de Tours nourris^it encore une grande aigreur contre les magistrats qui avaient adhéré à la ligue, et qu'il n'était pas disposé à les plaindre, lors même qu'ils périssaient victimes d'un sincère repentir.

Mayenne était près de Laon avec le jeune duc de Guise , lorsqu'il apprit la nouvelle des excès auxquels les Seize s'étaien t portés. Instruit de l'effet qu'ils avaient produit dans la capitale , il prit sur-le-champ le parti de s'y rendre , dans l'intention de faire un grand exemple ; ayant donc laissé sous la garde du président Jeannin son neveu, qui n'avait pu réussir à se concilier l'armée , il se mit en route avec un corps d'élite,

T8 mSTOIRE DE fRANCE.

et arriva dans la soirée du 28 novembre à Tabbaye Saint- Ajatoine, où il établit son quartier. Après s'être concertjé avec le conseil de TUnion , qui , ainsi que le parlement , avait été exposé aux plus grands dangers , et s'être assuré des dispositions presque unanimes des habitants, il entra la nuit mefne dans la ville. Dès le lendemain , n'ayant rien à redouter des Espagnols, qui avaient ordre de le reconnaître comme le chef de la Ligue, il fit arrêter Louchard, Emmonot, Hensaux et Ameline, qu'on avait vus figurer parmi les juges de Brisson. Ces quatre forcenés furent amenés dans la 'salle du Louvre, pendus aux solives , et l'exposition dé leurs corps sqr la place publique annonça que désormais les crimes ne seraient pas impunfs. Cet acte (le rigueur fut immédiatement suivi d'une abolition qui ne rassura point les Seize : le conseil de l'Union, et le parlement , dont la présidence fut confiée à Le Maître , reprirent leur autorité , e( le premier usage qu'ils en firent fut de défendre soiis peine de mort les assemblées secrètes.

*Dès ce moment, la Ligue n'eut plus ni force ni union; les Seize conçurent pour le duc de Mayenne et ses partisans une haine encore plus forte que celle qu'ils portaient aux royalistes. Des soupçons odieux , des défiances réciproques, divisèrent des hommes qui jusqu'alors avaient en apparence marché dans la même Hgne; les ligueurs modérés se rapprochèrent davantage des catholiques qui suivaient le parti du roi, et si les Espagnols n'eussent employé tous les njoyens pour entretenir ce feu qui tendait à s'éteindre , Henri IV n'eût presque plus éprouvé aucun obstacle.

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