CHAPITRE XL
Sacre de Henn lY à Chartres. — Entrée do roi à Paris.
Ce fut dans ces circonstances, qui devenaient de jour en jour en jour plus favorables à la cause royale, que Henri IV résolut de se faire sacrer. Bbeims étant au pouvoir de la ligué, il cbôisit, d*après Tavis des évêques royalistes, TEgllse de Chartres, Tune des pluâ anciennes du royaume. L'archevêque de Bourges, qui disputait à Tarchevéque de Lyon le titre At primat des Gaules, et qdi, comme on Ta vu , avait rendu au roi les plus éminents services, annonça la prétention de faire la cérémonie, tnais Nicolas de Thou, évéque diocésain, fit valoir ses droits avec fermeté , en menaçant d'excommunier quiconque ^ingérerait à cette entreprise. On craignit quelque temps une scission qui aurait pu avoir les résultats les plusf dangereux ; des négociations furent entamées^ les prélats se portèrent pour conciliateurs ; enfin Tarchevéque de Bourge» fit le sacrifice généreux d'un honneur qu'il regardait comme la récompense la plus précieuse de ses services, et de Thou sacra Henri lY le 27 février. Cette cérémonie auguste excita autant d'acclamations que celle qui avait eu lieu à SaintrUenia sept mois auparavant.
Cependant ^ grâce aux sages mesures prises par le mo* Barque, im grand mouvement s'opérait en sa faveur dans presque toutes les provioeea. Lyon venait d'âtre surpris par
UD de ses généraux» là Provence s'était soumise, Rouen avait reçu Rosny; Orléans, Meaux, Péronne, Montdidier- et une multitude d'autres villes s'empressaient de le reconnaître : « Tellement, dit le chancelier de Cheverny, que le roi et son « conseil ne pouvaient quasi fournir à escouter et recevoir « cette louable affection de tant de peuples tout-à-coup mira- « culeusement revenus; ainsi la ligue se défilait bien vite. » Mayenne, effrayé de cette défection générale, écrivit à Philippe II pour solliciter de prompts secours, et lui soumit un vaste plan appuyé sur une multitude de pièces de la plus haute importance. Ces dépêches, interceptées par les royalistes, furent remises à Henri IV, qui en prit connaissance, les recacheta soigneusement, et les envoya au roi d'Espagne, dansTeapoir de pénétrer ses secrets. Il chargea de cette mission péril-leuse La Varenne, attaché à lui comme porte-manteau, homme intrépide, plein de résolution et de sang-froid. Cet agent se rendit en toute hâte à Madrid, oh il ne fit naître aucun soup^çon. Il eut de longs entretiens avec Philippe II, qui s'ouvrit à lui, et il parvint à être admis près de l'infante Claires- Eugénie , que les Seize voulaient pour reine. Cette princesse , qui avait beaucoup entendu parler des exploits de Henri IV, se montra fort empressée de savoir tout ce qui le concer* nait; elle témoigna le désir de connaître sa personne» son caractère, ses qualités et ses défauts. LaVarenne ne trouva d'autre moyen de la satisfaire, que de lui remettre le portrait de son maître. « Eugénie, dit un contemporain, le regarda as- < sez longtemps, un peu émue au visage à ce que put reconc naître La Varenne, qui laissa échapper quelques mots d'un f mariage pour la paix de la chrétienté ; elle ne lui respondit i rieui et retint seulement le portrait. » Cependant Mayenne,
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iiistniit qae ses dépêches avaient été interceptées» fit partir pour FEspagoe un autre émissaire, chargé d'apprendre à Philippe II qu*il était joué : La Yarenne, averti k temps, quitta furtivement Madrid, et n'arriva en France qu'après avoir couru mille dangers. De magnifiques récompenses payèrent par la suite le dévouement qu'il avait montré dans cette occasion.
Henri IV, dont les partisans s'augmentaient à Paris, tant pai>^ soins du président LeMaistre, de l'Huilier, qui était devenu prévôt des marchands, et du brave d'Aubray , que par la détresse du lieutenant-général, parvint à gagner Brissac, gouverneur de la ville. Mayenne, averti de sa défection secrète, n'osa le destituer, dans la crainte de tomber entre les mains des Seize , qui , plus furieux que jamais, méditaient un soulèvement. U sentit qu'il ne lui était plus possible de rester à Paris, ou sa vie et sa liberté étaient à chaque instant menaeées, et il résolut d'aller, soit en Picardie, soit en Bourgogne, rallier ses partisans, afin d'obtenir un traité avantageux. On loi vit tenir à peu près la même conduite qu'en 4 590 , lorsque Henri IV, vainqueur à Ivry, préparait le blocus de la capitale; mais les circonstances étaient bien différentes : autant la ligue avait alors d'énergie et d'exaltation , autant montrait-elle dans ce moment de découragement et de faiblesse. 11 déclara donc qu'il allait demander du secours au comte de Mansfeld , qui avait remplacé le prince de Parme dans le commandement des Pays-Bas , et que sa famille resterait en otage entre les mains des Parisiens. Mais, lorsqu'il partit furtivement le 6 mars, il emmena sa femme et ses enfants, et ne laissa que la duchesse de Nemours, et la duchesse de Montpensier, ^ sœur.
Les Seize , se voyant abandonnés , et ne doutant pas que la T xin. 7
ville ne fût Mentôt livrée au roi , résolurent de prévenir leur perte par le massacre des principaux royalistes. Ils destinèrent au président Le Maistre le même sort qu'ils avaient fait subir k Brisson, et dressèrent une liste de proscription où furent portés une foule de magistrats et de riches bourgeois. Brissac , sans se déclarer encore, déconcerta leurs projets; il interdit les assemblées publiques et secrètes , défendit de répandre aucun écrit politique, et, secondé par tous les hommes honnêtes, il établit dans la ville la police la plus sévère. Ayant ramené un calme apparent, il sentit la nécessité de ne plus tarder à recevoir Henri IV dans la capitale. De concert avec le prévôt des marchands, L'Huilier, les échevins Langlois et Neret, et plusieurs colonels de quartier, il ouvrit, dans la nuit du 24 mars, la porte Neuve et la porte Saint-Denis aux troupes royales. Ces troupes, guidées par d*habiles généraux, entrèrent en silence, occupèrent les principaux postes , n'eurent k soutenir un léger combat que contre quelques Allemands au service de l'Espagne; et , dans la matinée du 22, les Parisiens apprirent avec étonnement que leur ville n'était plus au pouvoir de la ligue. Aussitôt des transports de joie éclatèrent de toutes parts ; chacun se félicita d'être délivré d'une tyrannie devenue depuis longtemps insupportable ; on conçut les plus flatteuses espérances : les Seize n'osèrenî. se montrer, et la foule se porta du côté de la porte Neuve , par où le roi devait entrer.
Henri lY parut bientôt, entouré de ses généraux les plus célèbres : ses regards, ses gestes, ses paroles annonçaient une généreuse clémence , et le peuple y répondait par les plus vives acclamations. Il se dirigea vers la cathédrale , dont le clergé était p^u uoinbreux par l'absence du doyen , du grand
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cbâBtre et de plusieurs ebanoines qui avaient quitté Paria avee iear évéque. De Dreux, archidiacre , reçut le monarqpe k Ymirée de la nef, et, s'étaot mis à genoux devant lui , il lui présenta le crucifix : il implora sa clémenoe, et le pria de dé* fendre et de soulager ses malheureux sujets , « afin , ajoutac t-il, que Dieu vous rendant bon roi, vous puissiez avoir bon peuple. j> Henri répondit avec une douceur mêlée de piété : € Quant à la défense de mon peuple, j*y emploirai jusqu'à « la dernière goutte de mon sang et dernier soupir de ma « vie; qpant à son soulagement, j'y ferai tout mon pouvoir, c et en toutes sortes , dont j'appelle Dieu et la Vierge sa mère « à téuioins. >
Pendant que le roi était à Notre-Dame, le eamtede Bris^ sae, l'Huilier» Langleis, Neret, accompagnés de hénaultset de trompettes, parcouraient les rues en annonçant au peupla grâce et pardon , et ordonnant que tout le monde prit 4es éoharpes blanches. Ils se séparaient suivant le besoiii, état rejoignaient sur les grandes places. Partout ils étaient pressés par une foule immense qui faisait retentir les cris de vive )6 roi ! En méipe temps , on affichait et l'on faisait distribuer m placard qui avait été imprimé la veille à SaintrDenia, et qui était ainsi conçu :
c De par le roy , Sa Majesté, désirant de réunir tfiusf se^ « sujets et de les faire vivre en bonne amitié et concorde, n(h ( tamment les bourgeois et habitants de sa bonne ville déport € ris , veut et entend que toutes choses passées e| advenues « depuis les troubles soient oubliées ; défend.^ tous ses proc careurs'généraux, leurs substituts, et autres o^piers, de < faire eucune recherche à rencontre de q^elq^e persppne c qne ce soi(; promettant ladite Majesté, en foy et parole de
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c roy , de vivre et mourir en la religion catholique, aposto-
c lique et romaine, et de conserver tous ses dits sujets et
c bourgeois de ladite ville en leurs biens , privilèges , estat$ ,
< dignités, offices et bénéfices.
Donné le 20 mars 4594
Signé Henri.
Et plus bas,
Par le roi, Ruzé.»
Le roi vint ensuite prendre possession du Louvre, où il reçut les hommages de tous les corps , et il termina cette heureuse journée par une visite à la duchesse de Ifontpensier, qui, si longtemps son ennemie, et , livrée actuellement à sa merci, reçut de lui des marques de bonté propres à dissiper toutes ses craintes. Il montra autant d'indulgence pour le légat el les ambassadeurs espagnols, qu il préserva, lorsqulls sorti-* rent de la ville , des outrages d*un peuple qui attribuait à leurs intrigues tous les maux' auxquels il avait été en proie.
Le parlement, qui siégeait a Paris depuis Fépoque funeste des seconds Etats de Blois , avait bien réparé ses torts par les périls qu'il venait de courir pour la cause royale. Il fut solennellement réhabilité par le chancelier de Cheverny ;»et ce ministre , après avoir exigé un nouveau serment des magistrats qui le composaient, leur adressa les admanitiomet camman'déments que Sa Majesté avait déterminés en son conseil. Tous ceux qui devaient leurs places à Mayenne eurent besoin de nouvelles nominations, et ils cédèrent le pas aux magistrats qui n'avaient jamais cessé de servir le roi dans les parlements
de Tours et deChâlons. Ainsi, par un mélange de justice et de clénaence , Henri IV sut récompenser tous les services , calmer toutes les passions , et concilier tous les intérêts.