‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 41 sur 91 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Soumission des villes et des provinces.

Vitri , désirant être le premier à rentrer sous l'obéissance , comme il avait été le premier à s*en séparer, ramena la ville de Meaux , et le comte de Carces celle d'Aix en Provence. Lyon s'y remit de lui-même , et le duc de Mayenne en fut cause en partie, pour avoir voulu se rendre maître de cette ville, et rarracher au duc dé Nemours, son frère utérin , qui pensait à se faire une petite souveraineté dans ce pays-là. Afin de venir à bout de son dessein , il avait , par de secrètes menées , fait soulever les bourgeois contre ce jeune prince, tellement qu*ils s étaient saisis de sa personne , et Tavaient emprisonné au château de Pierre -Encise : mais il se trouva qu'il avait en cela plus travaillé pour le roi que pour lui-même, parce que les bourgeois qui avaient arrêté le duc de Nemours, craignant que les frères ne s'accordassent entr'eux à leur préjudice , traitèrent secrètement avec le colonel Alphonse d'Ornane , lieutenant-général pour le roi dans le Dauphiné , et s'étant barricadés , prirent Técharpe bls^nche et crièrent Vive le roi! La Châtre rentra également dans le devoir avec les villes d'Orléans et de Bourges. La réduction de Paris arriva le 22 mars : le parlement, le prévôt des marchands et les échevins, ayant disposé cette grande ville, y reçurent le roi, malgré les vains eflbrLs de quelques restes de la faction des Seize. Le duc de Mayenne était allé en Picardie ; et Brissac ,

lOi HISTOIRE DE FRANCE.

à qui S avait confié le gouvmiemeBt de Paris depuis quelque mois, TayaDlôté au comte de Belin, lui manqua de foi» croyant qu'A devait fidélité plutôt au roi qu*à lui.

Henri lY , en entrant dans Paris , donna à la garnison espagnole un sauf-conduit et bonne escorte pour la conduire jusqu'à Tarbre de Guise en toute sûreté. Ceux qui l'avaient introduit dans la ville Tavaient ainsi désiré. Cette garnison sortit sur les trois heures du même jour de son entrée, avec vingt ou trente des plus obstinés ligueurs, qui aimèrent mieux suivre les étrangers que d'obéir à leur prince naturel. Il les voulut voir sortir, et les regarda passer par une fenêtre d'au-dessus de la porte Saint-Denis, ils le saluaient tous le chapeau fort bas et avec une profonde inclination ; il rendit le salut à tpus les chefs avec grande courtoisie , ajoutant ces paroles : Reoomfa(mdeZ''moi bien à votre maître « aUez vousren , à la bonne heure , mais n'y revenez plus.

Le jmême jour qu'il entra dans Paris, le cardinal de Pellevé, archevêque de Sens, ligueur passionné, expira dans son hôtel de Sens. Le cardinal de Plaisance, légat du pape , eut un SiStuf-oohduU ppur se retirer, mais il mourut en route. Biû^ac, pour récompense^ eut le bâton de maréchal et une pl^e de conseiller honoraire au parlement; faveur qui était très-rare en ce temps-U, (et qui le devrait toujours être. D'O fut remis dans le gouvernement de Paris , qu'il avait eu sous Henri II); iqais il n'en jouit pas longtemps, étant mort peu

« pès le midi du jour que notre Henri fut reçu à Paris , la ville, dit Péréfixe, fut entièrement paisible, les bourgeois sç familiarisèrent dans un moment avec les soldats , les artisans travaillèrent dans leurs boutiques; en un mot , le calme fut^

HENRI IT. lOS

pn)fofld, que rien ne rinterrompit que la carillon des docbes, les feux de joie et les danses qui se firent par toutes les rues jusqu'à minuit. U est certain que ce qui causa cette joie et cette merveilleuse tranquillité fut la grande opinion que le peuple avait conçue de la généreuse bonté de ce prince, et les ordres qu'il donna pour contenir ses gens de guerre.

c On remarque deux actions qu'il fit le jour même qu'il entra dans Paris, qui sont d'une bonté, d'une justice, et d'une politique admirable.

c La première est qu'il souffrit que le bagage de la Noue , lun de ses principaux chefs, entrant dans Paris, fût arrêté par des sergents pour des dettes que son père avait contractées pour son service ; et quand la Noue alla se plaindre à lui de cette insolence, il lui répondit publiquement ; La Noue , il faut payer ses dettes , je paie bien les miennes. Mais, après cela, il le tira à part , et lui donna de ses pierreries pour engager aux créanciers, au lieu du bagage qu*ils lui avaient saisi. Fut-il jamais une plus merveillejuse bonté et une plu3 exacte justice.

< La seconde est que, dès le soir même, il joua aux cartes avec la duchesse de Montpensier, qui était d^ la maison de Guise, et la plus forte ligueuse qu'il y eût d^DS le parti. Peut-on rien voir de plus politique?

€ Depuis cette réduction de Paris , les autres villes et leurs gouverneurs se hâtèrent aussi de conclure leurs traités. Villard fit le sien pour Rouen, moyennant le gouvernement en chef de cette ville et bailliage, et de celui du pays de Caux, ave« la charge d'amiral , qu'il fallut tirer des mains de Biron pour celle de maréchal de France, douze cent mille livres d'argent et soixante mille livres de peQsiop. Au mêm^ temps, ou peu

après , MoDtreuil et Abbeville , en Picardie , Troyes , en Champagne, Sens, Riom, en Auvergne, Agen, Marmande et Villeneuve d'Agenois , se mirent dans l'obéissance, et leurs gouverneurs eurent du roi , sans contestation , tout ce quMls lui demandèrent. La ville de Poitiers et le pays d'alentour traita aussi par le moyen de ses principaux magistrats ; et le marquis d'Elbœuf , qui en était gouverneur pour la ligue , voyant qu'il ne pouvait pas empêcher cette résolution , s'y laissa entraîner, et composa avec le roi , qui lui laissa le gouvernement de la province.

« Cependant le comte de Mansfeld entra dans la Picardie , pour essayer de soutenir la ligue , qui s'abaissait fort , et prit Capelle. Le roi . en revanche , mit le siège devant Laon , et le prit par capitulation, nonobstant tous les efforts que fit le duc de Mayenne pour le secourir.

« Balagny, avec sa ville de Cambrai, renonça aussi â la ligue et promit service au roi. Il se disait souverain de cette ville, et la tenait en propre depuis que le duc d'Alençon , frère du roi Henri III, l'avait usurpée sur le baron d'Inchi, lequel, dans le grand soulèvement des Pays-Bas , avait quitté l'obéissance d Espagne pour embrasser son parti. Pareillement les villes de Beauvais et de Péronne se détachèrent de la ligue; comme aussi fit celle d'Amiens , secouant le joug du duc d'Anmaie, et il ne resta à ce parti, dans toute la Picardie, que Soissons , la Père et Ham. Bien plus , le duc de Guise se détacha aussi du duc de Mayenne , et remit les villes de Reims , Vitry et Mézières dans l'obéissance du roi, qui> en récompense de cela , lui donna le gouvernement de Provence , dont il était obligé de retirer le duc d'Epernon , à cause que le peuple , 1^ parlement et la noblesse y étaient soulevés contre lui.

i Le duc de Lorraine, qui négociait aussi sa paix par Tentre* mise de Bassompierre , la conclut le 26 novembre . Mais Vexempie de ce duc , chef de la maison de Lorraine , ni la révolution générale qui était dans ce parti-là , ne purent encore obliger le duc de Mayenne à se retirer du péril où il était près d*étre submergé. Il ne pouvait abandonner ce beau titre de Lieutemnt-^énéral de la couronne , et se flattait toujours de l'espérance que les secours d*Espape le remettraient au-dessus de ses affaires. Il s'était retiré en son gouvernement de Bourgogne, parce que c'était ce qui lui restait de plus entier ; quoique, pour se conserver Dijon , il fallut que , par une cruauté fort odieuse, il fit couper la tflte au maire et à un autre qui travaillaient pour la réduire au service du roi.

c Or, comme c*étaient les Espagnols qui le maintenaient dans son opiniâtreté, et qui faisaient la guerre au roi sous son nom, il fut proposé et arrêté dans le conseil qu'il fallait les attaquer eux-nEiémes par une guerre ouverte , afin qu'étant occupés chez eux , ils perdissent l'envie et le loisir de venir inquiéter le roi. Car ils ne l'attaquaient pas seulement par la force des armes et par les pratiques qui entretenaient les peuples dans la rébeDion ; mais de plus , ils en voulaient à sa vie et tâchaient de le faire périr par des moyens lâches et exécrables. Ils tramèrent ou favorisèrent plusieurs conspirations contre sa personne sacrée, qui furent bien avérées. Les deux qui éclatèrent le plus furent celle d'un nommé Pierre Barrière et celle de Jean Châtel.

c Le premier était un soldat , âgé de vingt-sept ans , lequel ayant été découvert â Helun en 1 593, comme il cherchait à exécuter son détestable coup , fut condamné à avoir le poing droit brûlé, tenant le couteau dont il avait dû frapper le roi , puis

à être teoaiUé avec des tenailles ardentes et rompu tout vif. ^ c Le second était un jeune écolier, âgé de dix-huit ans , fils d'un marchand drapier de Paris , demeurant devant le Palais. Ce malheureux , sur la fin de Tannée 1 595 , s'étant coulé avec les courtisans dans la chambre de Gabrielle d*Estrées« où était le roi» le voulut frapper d'un coup de couteau dans le ventre; mais de bonne fortune, le roi s'étant baissé en ce moment pour saluer quelqu'un , il ne Tatteignit qu'au visage , lui perça la lèvre d'en haut et lui rompit une dent.

« On ne savait d'abord qui Tavait frappé; mais le comte d^ Soissons, voyant ce jeune homme effaré, Farréta par le bras. Il confessa effrontément qu'il avait fait le coup et soutint qu'il Tavait dû faire. Le parlement le condamna à avoir le poing droit brûlé et à être tenaillé , puis tiré à quatre chevaux. Ce détestable parricide ne montra aucun signe de douleur» tînt on lui avait fortement imprimé dans l'esprit, qu'il ferait un sacrifice agréable à Dieu d'ôter du monde un prince relaps et excommunié. Le père de ce misérable fut banni* sa maison de devant le palais démolie, et une pyramide érigée en sa place.

< Les jésuites, sous lesquels ce méchant ayait étudié, furent aussitôt accusés de l'avoir imbu de cette pernicieuse doctrine; et, comme ils avaient beaucoup d'ennenns, le parlement bannit toute la société du royaume par le même arrêt qui condamnait leur écolier.. Ces pères ne manquèrent pas,[nonobstant que le temps leur fût contraire , de travailler à soutenir leur honneur, et firent plusieurs écrits pour se justffier des choçâs dont on les chargeait , et véritablement ceux qui n'étaient point leurs ennemis ne croyaient pas que la société en fût coupable , de sorte qu'à quelques années de là le roi révoqiia l'arrêt à\i parlement et les rappela. '

c Les Niecès de la guerre déclarée à l'Espagne furent bien différents de ceux que le roi eut contre la ligue , et firent bien voir < que c'est autre chose d'attaquer un étranger égal en c puissance , sur lequel il n'y a rien à gagner que par la force c des armes , que d'avoir à faire à des siqets rebelles et dans

< son propre pays, oti les intrigues et les intelligences font

< plus de la moitié des entreprises. »

c Cette année, les villes de Beaune, d'Autun, et d'Âuxone » se réduisirent sous Tobéissance du roi. Celles de Mâcon et d'Attxerre y étaient revenues dès l'année précédente. La ville de Dij(m suivit leur exemple , et se barricada contre le château , que Biron alla assiéger. Mais cependant le connétable de Castilla desc^it avec une grande armée , du Milanais en Bourgogne par la Franche-Comté , et passa la Saône à Gray avec le duc de Mayenne.

€ Le roi , qui était allé en ce pays-là , eut l'assurance de s'a^ vâBcer jusqu'à Fontaine-Française. Ce fut là qu'avec quinze eents hommes seulement il tint tête à cette grande armée, et &\ onexploit de guerre qui n'est pas imaginable. Yillars-Oudan el Sansra, deux des principaux chefs de l'armée ennemie, donnèrent impétueusement sur ses troupes; Yillars chargea un gros commandé par le maréchal de Biron , et Sanson un autre qui était à côté, ils les enfoncèrent tous deux , et leur firent passer carrière jusqu'à la vue de celui du roi. On dit que Yillars, ayant su qu'il était là , tant le nom de roi est puissant , n'osa l'attaquer, et se retira sur la gauche. Mais Sanson ne fut pas si heureux; car le roi, n'ayant avec lui que cent chevaux , mais véritablement tous gens d'élite ou de marque , et montés à l'avantage , se précipita sur lui l'épée à la main, et le tailla en pièces. Sanson , essayant de

rallier ses gens, perdit la vie en acquérant beaucoup d'honneur.

<K Le péril fut si grand pour le roi dans ce cooibat, qu'il disait que , dans les autres occasions où il s'était trouvé , il avait combattu pour la victoire, mais qu'en celle-ci il avait combattu pour la vie.

« Ayant donc fait voir au connétable, en cette occasion, de quelle sorte il savait agir , il lui glaça tellement le courage qu'il n'osa plus rien entreprendre , et , peu après , se retira. Le duc de Mayenne , aussi désespéré de tant de mauvais succès , et , ne sachant plus où donner de la tête , avait résolu de se retirer à Sommerive , en Srwoie , d'où il voulait envoyer demander sûreté en Espagne , pour aller rendre compte de ses actions au roi Philippe II. Mais la bonté du roi prit soin de le détourner de ce précipice , et de le remettre dans les voies d'accommodement. Il envoya chercher Lignerac, son confident , l'entretint de la bonne volonté qu'il avait toujours eue pour ce duc, lui témoigna qu'il avait pitié de lui, l'assura qu'il était toujours disposé à le recevoir en ses bonnes grâces, et lui permit de se retirer, en toute sûreté, à Châlons-sur- Saône , tandis qu'on achèverait de trtiter son accord. »

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