‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 43 sur 91 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

Le duc de Joyeuse et le dac de Mereœor. — GonYoc^tioii des notibles.

Le duc de Joyeuse , qui , après la mort de son jeune frère, tué en la bataille de Villemur, près de Montauban , avait quitté l'habit de capucin , pour se faire chef de la ligue en Langue* doc , et avait maintenu la ville de Toulouse et les contrées voisines dans ce parti , prit aussi ce temps pour faire son accommo* dément, et obtint des conditions très-favorables, par le moyen du cardinal de Joyeuse, son autre frère. Il eut, entr'autres choses , le bâton de maréchal de France. Le seigneur de Boisdauphin eût pareille récompense , quoiqu'il ne tint plus que deux petites villes dans les pays du Maine et d'Anjou , savoir : Sablé et Château-Gontier ; le roi lui faisant ce bon traitement plutôt en considération de sa personne que de ses places.

Il n'y avait plus qu'à réduire le duc de Mercœur et Marseille. Cette ville était dominée par Charles de Casaui , consul , et par Louis d*Aix, viguier, qui y avaient usurpé toute rautorité. Gomme ces deux hommes étaient sur le point de la livrer aux

Espagnols, un bourgeois, nommé Libertat, avec une bande de ses amis , fit soulever les habitants contre eux , et , ayant tué de Casaux et chassé Louis d' Aix , la mit en pleine liberté sous l'obéissance du roi.

Quant au duc de Mercœur, le roi lui accorda la prolongation de la trêve; car il n*était pas en pouvoir d*aller si tôt le déposséder du reste de la Bretape , étant retenu depuis trois ou quatre mois. D'ailleurs , il arriva , lorsqu'il y pensait le moins, que Tarcliiduc Albert, qui commandait Tarniée espagnole , poussé par les conseils de ce Rône , dont nous venons déparier, vint fondre sur Calais, et que Rône, qui était grand capitaine, ayant pris d*abord les forts de Risban et de Nieulé , les Espagnols forcèrent la place le 24 avril , et y passèrent tout au fil de Fépée. Peu après , le roi prit la Fère , qui se rendit faute de vivres. Les Espagnols , ayant fait le traité , ne voulurent pas d'otages djg lui , disant c qu'ils savaient qu'il était f prince généreux et de bonne foi : > témoignage d'autant plus glorieux pour lui qu'il sortait de la bouche de ses ennemis.

La douleur qu'il avait de la perte de Calais fut redoublée par celle des villes de Guines et d'Ardres, qui furent encore prises par l'industrie et la valeur de Rône; lequel en eût bien fait d'jautres, si, quelques mois après, il n'eût pas été tué, heureusement pour la France , au siège de Hulst , près de Gand.

Or, le bruit de ces quatre ou cinq grandes pertes , reçues coup sur coup , jetait de la terreur dans les cœurs des peuples ; et les émissaires d'Espagne , par leurs suppositions et artifices, excitaient autant qu'ils pouvaient de nouvelles semences de divisions dans les esprits, se servant , pour cela, de toutes sor- T. xni. 8

il* fflSTOiRE DE France.

tes de prétextes, et surtout de celui de Toppression des peuples. Véritablement elle était grande ; mais elle provenait des pillages de la guerre et de la nécessité des affaires , non pas de la faute du roi , qui n'avait point de plus ardent plaisir qiie de procurer au plutôt le soulagement de ses sujets, ainsi que nous le verrons.

Cela le jeta dans l'embarras et dans raffliction; parce qu'il n'avait point de fonds pour continuer la guerre , et qu'il prévoyait bien , aux murmures qu'on avait déjà excités , que , s'il foulait davantage les peuples , il s'élèverait contre lui une nouvelle tempête. « Dans cette peine , il eut recours au grand « remède qu'on a accoutumé de pratiquer quand là France c est en danger; » c'est la convocation des Etats-Généraux, très-utile quand elle est libre et qu'elle est sans faction. Et , parce que la nécessité pressante ne lui donnait pas le temps de lès assembler en corps , il convoqua seulement les notables d'entre les grands de son Etat, des prélats, de la noblesse et des ofSciers de judicature et de finances.

n désira que l'assemblée se tint à Rouen , dans la grande salle de l'abbaye de Saint-Ouen , au milieu de laquelle il était assis dans une chaise élevée en forme de trône , sous un dais. A ses côtés étaient les prélats et seigneurs; derrière, les quatre secrétaires d'état ; au-dessous de lui , les premiers présidents des cours souveraines et les députés des oflSciersde judicature et de finances. Il en fit l'ouverture par une harangue digne d'un véritable roi, « lequel doit croire que sagranc deur et son autorité ne consistent pas seulement en une % puissance absolue , mais au bien de son état et au salut c de son peuple. >

« Si je faisais gloire , leur disait-il , de passer pour excel*

HENRI IV. lis

c lent orateur, j'aurais apporté ici plus de belles paroles ({ue de « bonnes volontés, mais mon ambition tend à quelque cliose

< déplus baut que de bien parler; j'aspire au glorieux titre € de libérateur et de restaurateur de la t'rance. Déjà, par la € faveur du ciel , par les conseils de mes fidèles serviteurs , et « par Tépée de ma bravé et généreuse noblesse ( de laquelle « je ne distingue point mes princes , la qualité de gentilhomme c étant le plus beau titre que nous possédions ] , je l'ai tirée de

< la servitude et de la ruine. Je désire maintenant la remet- « tre en sa première force et en son ancienne splendeur. Parti-

< cipez , mes sujets , à cette seconde gloire , comme vous c avez participée la première. Je ne vous ai point appelés ici, « comme faisaient mes prédécesseurs, pour vous obliger d'ap- € prouver aveuglément mes volontés; je vous ai fait assem- « bler pour recevoir vos conseils, pour les croire , pour les t suivre, en un mot, pour me mettre en tutelle entre vos

< mains. C'est une envie qui ne prend guère aux rois , aux c barbes grises et aux victorieux comme moi ; mais l'amour « que je porte à mes sujets et l'extrême désir que j'ai de con- € server mon état , me font trouver tout facile et tout honorac ble. »

L'assemblée, émue jusqu'au fond du cœur par dé si tendres paroles , travailla avec affection à trouver de quoi pouvoir continuer la guerre , et, pour cet effet , elle ordonna qu'on reculerait d'une année le paiement des gages des ofBciers, et que, pour deux ans seulement, il serait imposé un sol par livre sur toutes les marchandises qui entreraient dans les villes closes, excepté sur le blé, qui est la nourriture des pauvres. Ce dernier moyen causa beaucoup de bruit dans les provinces d'audelà delà Loire; mais Rosni, que le roi avait, depuis quelques

mois, fait surintendant, non moins habile que fidèle, ainsi que nous le dirons ailleurs, joignit à ce fonds une grande somme de deniers que les financiers avaient détournés, et qu'il fit revenir dans les coffres du roi.

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