‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 44 sur 91 · CHAPITRE XV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XV

Prise et siège d* Amiens.

Cependant, le roi d'Espagne, sentant diminuer les forces de son corps et de son esprit, par une langueur qui dégénéra en une horrible maladie, craignait que sa faiblesse ne causât des révoltes dans ses pays, si éloignés les uns des autres : d'ailleurs, il avait épuisé ses finances, et il souhaitait, avecpassion, de donner les Pays-Bas à sa fille Isabelle. Voilà pourquoi il avait fait connaître au Saint-Père qu'il désirait la paix, et sa sainteté avait envoyé le général descordeliers vers lui pour l'y disposer plus particulièrement.

Mais il survint un incident qui la retarda de plus d'un an. Hemand Teillo , gouverneur pour l'Espagnol, de Dourlens, averti du mauvais ordre que les bourgeois d'Amiens tenaient à la garde de leur ville, la surprend un matin, sur les neuf heures, comme on était au sermon : c'était en carême ; ayant fait embarrasser une porte par une charrette chargée de noix, dont un sac se délia exprès afin d'amuser les soldats qui étaient au corps-de-garde. Une si fâcheuse nouvelle étonna d'autant plus le roi, qu'il était alors en réjouissance et se divertissait à Paris. < Il voulait que ses paquets importants vinssent droit à « lui, et non point à d'autres, et que l'on les lui apportât à < quelque heure que ce fût; tellement que, comme il était « dans un profond sommeil, après avoir fait danser un ballet.

€ un courrier le vint éveiller pour lui dire cet accident. »

Aussitôt il saute hors du lit » et mande deux ou trois de ses plus confidents, pour s'entretenir avec eux. Ils jugeaient tous que cette perte arrivait dans une noauvaise conjoncture, parce que le duc deMercœur était si puissant en Bretagne que les restes des factions étaient encore cachés sous les cendres ; que les huguenots faisaient des cabales, et qu'enfin la consternation était extraordinaire dans Paris, qui se voyait par là devenu frontière. Mais ce courage héroïque, que tant de périls n'avaient su épouvanter, ne fut point ébranlé par celui-là ; au contraire, il résolut de l'affronter d'abord, et d'aller promptement investir Amiens, avant que les Espagnols s'y fussent plus affermis.

Ses plus grands capitaines n'étaient point de cet avis : mais nonobstant cela, lui, qui avait de plus grandes lumières et plus de fermeté qu'eux tous, l'entreprit courageusement : non pas tant, disait-il, sur les moyens humains, que sur la confiance qu'il avait en Dieu, qui lui avait toujours fait la grâce de l'assister.

Et véritablement on peut dire qu'il l'assista encore plus visiblement en cette occasion qu'il n'avait jamais fait; car il découvrit plusieurs conspirations sur sa personne, entre autres, d'un religieux qu'un agent du roi d'Espagne, à ce qu'on disait, avait voulu porter à le tuer, et de très-dangereuses cabales, que l'argent de ce même roi entretenait à Paris, lesquelles observaient toutes ses démarches, et devaient un jour le faire enlever de son château de Saint-Germain-en-Laye.

D'ailleurs, ses peuples répondant , comme ils devaient , à son affection paternelle, ne lui dénièrent rien de tout ce qu'il leur demanda pour hâter ce siège ; puis le duc de Mayenne et tous les ligueurs, désirant lui témoigner leurs ressentiments

pour toutes ses bontés, le servirent si fidèlement et si chaudement en cette occasion , tandis que les autres chancelaient et se tenaient à quartier, qu'il fut obligé de dire qu'il connaissait bien que la plupart de ces gens-là n'avaient jamais été ennemis de sa personne , mais seulement de la religion huguenote.

Le siège fut fort long, difficile et douteux ; et, si le roi d'Espagne y eût voulu employer toutes ses forces, jamais le roi n'en fût venu à bout : mais il était devenu fort chagrin ; il ne désirait que le repos, et ne se souciait plus de conquêtes; si bien qu'il ne donna aucune des assistances que Tarchiduc lui demandait. L'archiduc ne laissa pas pourtant de faire le plus grand effort qu'il pût pour faire lever le siège : il vint se présenter au quartier de Longpré, un jour qu'on ne s'y attendait pas, avec de très-grandes forces. Cela mit le désordre et l'épouvante parmi nos Français, en telle sorte que, s'il eût su se servir de l'occasion, et ne pas perdre le temps à consulter, il eût sans doute jeté dans la place les trois mille hommes qu'il avait destinés pour cela.

Le roi, revenant de la chasse où il était allé, trouva un effroi général dans son armée, et quelques-uns même des principaux chefs tout éperdus. Dans un si grand danger, le cœur ni la tête ne lui manquèrent pas : il dissimula sa crainte, donna les ordres sans s'émouvoir, et se fit voir partout avec un visage aussi gai et des discours aussi fermes qu'après une victoire. II fit promptement marcher ses troupes au champ de bataille . qu'il avait choisi trois jours devant à huit cents pas delà les lignes. De cet endroit, ayant considéré le bel ordre de l'armée d'Espagne, le peu d'assurance de la sieniie et la faiblesse de son poste, où il n'avait pas eu le loisir de se fortifier, il fut un

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peu ému, et douta du succès de la journée. Alors, appuyé sur l'arçon de la selle, ayant le chapeau à la main et les yeux levés au ciel, il dit à haute voix : < Ah! Seigneur, si c'est aujour- € d'hui que vous voulez me punir comme mes péchés le méri- € tent, j'offre ma tête à votre justice; n'épargnez pas le cou- « pable; mais, Seigneur, par votre sainte miséricorde, prenez € pitié de ce pauvre royaume, et ne frappez pas le troupeau € pour la faute du berger. »

On ne peut exprimer de quelle effi cacité furent ces paroles : elles furent portées en un moment dans toutes ses troupes, et il sembla qu'une vertu du ciel eût rendu le courage à tous les Français.

L'archiduc, les ayant donc trouvés résolus et en bonne contenance, n'osa passer outre. Quelques autres tentatives qu'il fit ensuite ne lui réussirent pas, et il se retira la nuit dans le pays d'Artois, oîi il licencia ses troupes. Enfin, Hernand Teillo ayant été tué d'un coup de mousquet , les assiégés capitulèrent, et le roi établit gouverneur dans la ville le seigneur de Vie, homme de grand ordre et d'exacte discipline, qui, par son commandement, commença d'y bâtir une citadelle.

Le roi conduisit ensuite son armée jusqu'au portes d'Arras, pour visiter Tarchiduc. Il y demeura trois jours en bataille, et salua la ville de quelques volées de canons; puis, voyant que rien ne paraissait, il se retira du côté de France, mal satisfait, disait-il galamment, de la courtoisie des Espagnols qui n'avaient pas voulu s'avancer d'un pas pour le recevoir, et avaient refusé de mauvaise grâce l'honneur qu'il leur faisait.

Le maréchal de Biron servit admirablement bien à ce siège : aussi le roi, lorsqu'il fut de retour à Paris, et que ceux de la ville lui eurent fait une réception véritablement royale , leur

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dit, en leur montrant ce maréchal : a Messieurs, voilà le ma- < réchal de Biron, que je présente volontiers à mes amis et à c mes ennemis. »

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