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CHAPITRE XVI

Fin de la Ligue. — La paix est conclue.

Il n'y avait plus aucun signe apparent de la ligue en France, que le duc de Mercœur, encore cantonné dans la Bretiagne. Le roi lui avait souvent accordé des trêves et offert de grandes conditions; mais il était si entêté de Tambition de se faire duc de ce pays-là, qu'il prenait toujours de nouveaux délais pour conclure, se figurant que le temps lui amènerait quelque révolution favorable, et se flattant de je ne sais quelles prophéties qui l'assuraient que le roi mourrait dans deux ans.

Enfin, le roi, ennuyé de tant de remises , tourna la tête de ce côté-là, résolu de châtier son opiniâtreté comme elle le méritait. Il était perdu sans ressource, s'il ne se fût avisé, pour se sauver, d'ofi'rir sa fille unique au filsatnéde Gabrielle, duchesse de Beaufort.

Ses députés n'avaient pu d'abord obtenir autre chose, sinon qu'il sortirait tout-à-l'heure de la Bretagne, et qu'il remettrait toutes les places qu'il y tenait, moyennant quoi sa majesté lui accorderait un oubli du passé et le recevrait en ses bonnes grâces; mais le roi, ayant l'âme tendre et désirant avancer son fils naturel par un si riche et si noble mariage, se laissa aussitôt fléchir et lui accorda un éditfort avantageux, qui fut vérifié au parlement comme l'avaient été ceux de tous les autres . chefs de la ligue. Cet accommodement se fit à Angers; le contrat de mariage fut passé au château» et les fiançailles celé-

. HENRI IV. ISl

brées avec la même magnificence que si ç*eût été un fils de France légitime. Il n'avait que quatre ans et la fille six.

Le roi lui fit don du duché de Vendôme, aux mêmes droits que le tenaient les autres ducs ; ce que le parlement ne vérifia qu'avec grande répugnance et avec cette condition, que c'était sans conséquence pour les autres biens du patrimoine du roi, lesquels, par la loi du royaume , étaient censés réunis à la couronne du moment qu'il y était venu.

D'Angers, le roi voulut descendre en Bretagne. Il séjourna quelque temps à Nantes, de là il fut à Rennes où les Etats se tenaient. Il passa environ deux mois dans ces deux villes, parmi les festins, les jeux et les divertissement : « mais ne laisc sant pas de s'employer sérieusement à hâter l'expédition de c plusieurs affaires; car il est à remarquer que ce grand € prince s'occupait toutes les matinées aux choses sérieuses « et donnait le reste du temps à ses divertissements ; non pas c pourtant de telle sorte, qu'il ne quittât promptement ses c plus grands plaisirs : quand il s'agissait de quelque chose € un peu importante, il y avait ordre exprès de ne point diffé- € rer à l'en avertir. »

Il cassa en ce pays-là beaucoup de garnisons superflues » supprima quantité d'impôts que la tyrannie des particuliers y avait introduits durant les guerres; écarta les troupes qui désolaient le plat pays ; mit les prévôts en campagne contre les voleurs qui étaient en grand nombre, rendit l'autorité à la justice que la licence avait affaiblie, et recueillit près de quatre millions, dont les Etals de la province lui octroyèrent volontairement huit cent mille écus. Ainsi il travailla utilement pour les deux fins à quoi il tendait le plus ; savoir, le soulagement de ses peuples et l'amas des finances : « deux choses

i^ HISTOIRE DE FRANCE.

« qui sont incompatibles quand le prince n'est pas juste et « ménager, ou qu'il laisse manier son argent a d'autres, sans « prendre garde soigneusement ^ ses comptes. j>

Le calme fut ainsi rendu à la France pour ie dedans, après dix ans de guerres civiles, par une grâce particulière de Dieu sur ce royaume, par les soins laborieux, par la bonté et par la valeur du meilleur roi qui fût jamais. On travaillait cependant sérieusement à la paix entre les deux couronnes de France et d'Espagne. Les deux rois la désiraient également ; notre Henri, parce qu'il souhaitait avec passion soulager la France, et lui faire reprendre ses forces après tan.t de saignées et de violen tes agitations; et Philippe, parce qu'il sentait bien qu'il arrivait à la fin de ses jours, et que son fils Philippe III n'était point capable de soutenir le faix de la guerre contre un si grand roi.

Les députés de part et d'autre étaient assemblés pour cela, depuis trois mois, dans la petite ville de Ver vins, avec le nonce du pape. Ceux dé France étaient Pompone de Bellièvre et Nicolas Brûlard de Sillery , tous deux conseillers d'état, et le dernier encore président au parlement; lesquels, agissant de concert et sans jalousie, vidèrent les articles les plus diflTiciles en fort peu de temps, et, sur Vordre qu'ils en reçurent du roi, signèrent la paix le 2 mai. Le 1 2 du même mois, elle fut publiée à Vervins.

Il serait trop long de rapporter ici tous les articles du traité : je dirai seulement qu'ils portaient (jue les Espagnols rendraient toutes les places qu'ils tenaient encore en Bretagne; que le duc de Savoie serait compris en ce traité, pourvu qu'il rendît* au roi la ville de Berre, qu'il tenait en Provence; et pour le marquisat de Saluées, que ce duc avait envahi sur la France

HENRI ly. 1«

vers la fin du règne de Henri lU, (|u'il serait remis au jugement du saint-père, qui déciderait cette question dans un a». La publication de la paix se fit en un même jour par toutes les villes de France et des Pays-Bas , avec des réjouissances dont le bruit éclata jusqu'aux extrémités de la chrétienté; mais personne n'en ressentit tant de véritable joie que notre Henri, « lequel avait accoutumé de dire, qu'étant une chose f barbare et contre les lois de la nature dû christianisme, de € faire la guerre pour l'amour de la guerre, un prince chréc tien ne devait jamais refuser la paix, si elle ne lui était tout- < à-fait désavantageuse. »

CKfi^piTRE îfVII.

Mort de Philippe II. — Administntion da roi.

Ui paix ayant été publiée avec une réjouissance incroyable des Français , des Flamands et des Espagnols , elle fut solennellement jurée le 20 juin par le roi dans l'église de Notre- Dame , sur la croix et sur les saints évangiles, en présence du duc d'Ascot et de l'amirante d'Aragon , ambassadeurs du roi d'Espagne pour cet effet. Et puis le cardinal archiduc Albert , gouverneur des Pays-Bas pour ce roi , la jura aussi le 26 du même mois dans la ville de Bruxelles.

En ce voyage, les Espagnols n'épargnèrent aucunes caresses ni louanges envers ce nouveau duc pour Jui inspirer l'orgueil et la vanité, et l'enivrèrent tellement de la bonne opinion de soi-même , qu'il se mit dans la tête que le roi lui devait ])lus qu'il ne saurait jamais lui donner, et que, si sa vertu n'était assez honorée en France, il trouverait bien ail-

leurs qui la mettrait à plus haut prix ; ce qui produisit de trèsmauvais effets.

Plusieurs d'entre les Français , qui ne savaient pas au vrai le pitoyable état où était le roi d'Espagne et ses affaires , ne pouvaient comprendre comment ce prince avait acheté la paix si cher, que de rendre six ou sept bonnes places, entr'autres Calais et IJlavet , qu'on pouvait nommer les clefs de la France. Les Espagnols , au contraire , qui voyaient que leur roi était moribond, ses finances épuisées, les Pays-Bas ébranlés, le Portugal et ses terres d'Italie sur le point de se révolter, le fils qu'il laissait , bon prince à la vérité , mais qui aimait bien le repos , s'étonnaient que les Français, ayant si bravement repris Amiens et réuni toutes leurs forces après le traité du duc de Mercœur, n'eussent pas poussé dans les Pays-Bas , parce qu'apparemment ils les eussent emportés. Le roi répondait que, s'il avait désiré la paix , ce n'était pas qu'il s'ennuyât des incommodités de la guerre, mais pour donner moyen à la chrétienté de respirer : « qu'il savait bien que , dans la conjonc- « ture où étaient les choses , il en eût pu tirer de grands avan- « tages ; mais que la main de Dieu renversait souvent les ' « princes dans leurs plus grandes prospérités, et qu'un sage € ne devait jamais , pour l'opinion de quelque favorable évé- « nement, s'éloigner d'un bon accord, ni se fier trop sur « l'apparence du bonheur présent , qui peut changer par mille « accidents imprévus ; étant arrivé bien souvent qu'un homme € attéré et fort blessé a tué celui qui lui voulait faire deman- € der la vie. »

On reconnut , dans peu de temps , que le roi Philippe II avait beaucoup plus besoin de cette paix que la France , car son mal redoubla; il eut, vingt-deux jours durant, un per-

pétuel flux de sang par tous les conduits de son corps, et, un peu avant sa mort, il lui vint quatre apostumes dans la poitrine , d'où il sortait une continuelle fourmilière de vermine, que tout le soin de ses officiers ne pouvait tarir.

Dans cette étrange maladie , sa constance fut merveilleuse , et il n'abandonna pas les rênes de son état jusqu'à son dernier soupir ; car il prit soin , avant de mourir, de traiter le mariage de son fils avec Marguerite, fille de l'archiduc de Gratz, et celui de sa chère fille Isabelle avec le cardinal archiduc Albert, du même sang qu'elle , et lui donna pour dot les Pays- Bas et le comté de Bourgogne , à la charge de réversion , si elle mourait sans enfants.

Il avait bien signé les articles de paix ; mais sa maladie mortelle ne lui permit pas de prêter le serment avec les mêmes solennités qu'avaient fait le roi et l'archiduc. Philippe III , son fils et successeur, s'acquitta de cette obligation le 20 mai 1 604 , dans la ville de Yalladolid.

Comme la licence des guerres avait, durant plusieurs années, entretenu l'impunité , le roi défendit tout port d'armes à feu à toutes personnes de quelque qualité qu'elles fussent, sous peine de confiscation des armes et des chevaux, et de deux cents écus d'amende pour la première fois, et de la vie sans rémission pour la seconde , permettant à tout le monde d'arrêter tous ceux qui en porteraient , hormi ses chevau-légers , ses gendarmes et ses gardes-du-cOrps, qui en pourraient avoir seulement lorsqu'ils seraient en service.

Il congédia non-seulement la plupart des troupes nouvelles, mais encore il retrancha plus de la moitié des vieilles; il réduisit les compagnies d'ordonnance à un petit nombre, et il ôta les gardes aux gouverneurs des provinces et lieutenants de

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roi, ne voulant pas souffrir qu'autre que lui, queï qu'il fût, eût cette glorieuse marque de la souveraineté autour de sa personne,

La guerre avait rompu le conâiiiereé , réduit les villes en villages, les villages en masures, et lés terres en friches, et néanmoins les receveurs contraignaient les pauvres paysans de payer les charges pour les ^iiits qu*ils n'avaient pas cueillis. Les cris de ces malheureux touchèrent tellement les entrailles d'un si bon et si juste roi , qu'il fit un édit par lequel il. les tint quittes dé tout ce qu'ils devaieht du passé , et leur doiina espérance de les soulager encore pour favenir.

Peplus, ayant appris que, durant les troubles, il s'était fait quantité de faux nobles qui s'exemptaient de la taille, il ordonna qu'il en serait fait recherche , et il ne les confirma point dans leur usiirpation poiir une pièce d'argent, comme on fait quelquefois, au grand préjudice des autres sujets taillables; mais il voulut qu'ils fussent réimposés à la taille , afin que, par ce moyen, ils aidassent aux plus pauvres à supporter une bonne partie de ce fardeau , comme étant les plus riches.

Le roi déclara hautement à sa noblesse qu'il voulait qu'ils s'accoutumassent à vivre chacun de son bien ; et , pour cet eîfèt, gti^il serait bien aise, puisqu'on jouissait de la paix, qu'ils allassent voir leurs maisons et donner ordre à faire vialoir leurs terres. Ainsi , il les soulageait des grandes et ruîneuses dépenses de là cour en les renvoyant dans les proyjdpces, et leur apprenait que le meilleur fonds que l'on puisse faire est celui du bon ménage. Avec cela , sachant que la noblesse française se pique d'imiter son roi en toutes cho- C€i , il leur montrait , par son propre exemple , à retrancher

la superfluité des habits; car il allait ordinairement vêtu de drap gris , avec un pourpoint de satin ou de taffetas ; sans découpures, passements, ni broderie. II louait ceux qui se vêtaient de la sorte , et se riait des autres, qui portaient, disait-il , leurs moulins et leurs bois de haute futaie sur leur, dos.

Sur la fin de Tannée , il fut atteint d'une subite et violente maladie à Monceaux , dont il pensa moiirif. Toute la France en eut le frisson : on le tint pour désespéré , et le bruit qui en courut pensa rallumer les factions. « Mais il fut sur pied au c bout de dix ou douze jours, et il sembla que Dieu ne lui « avait envoyé ce mal que pour lui découvrir ce qu'il y avait t encore de mauvaise volonté dans le royaume , et pour lui c donner la satisfaction de sentir, par les regrets que fài- € saient ses peuples, le plaisir qu'il y a d*étre aimé. »

t)ans le plus fort de sa maladie, il disait à ses amis ces belles paroles : « Je n'appréhende nullement la mort, je l'ai afc frontée dads les plus grands périls ; niais j'avoue que j'ai i regret de sortir de cette vie, sans avoir pu remettre ce c royaume dans la splendeur que je m'étais proposée , et sans < avoir témoigné à mes peuples, en les gouvernant bien et c en les soulageant de tant de subsides , que je les aime comme c si c'étaient mes enfants. »

Au sortir de là , continuant ses louables desseins de mettre ordre à ses affaires, il vint à Sainl-Germain-en-Laye , pour y résoudre les états de la dépense , tant de sa maison que de la garde des places , entretien des troupes , artillerie , marine , paiement des officiers, et plusieurs autres charges. Il avait pour lors en son conseil , comme nous le dirons à cette heure, de trèfr-grands hommes et fort consommés en toutes sortes de

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matières ; mais il se montrait encore plus habile qu'eux et plus éclairé. Il examina et discuta tous les articles de dépenses, avec un jugement et des lumières d'esprit merveilleuses , retrancha et ménagea tout ce qui se pouvait retrancher, et conserva tout ce qui était nécessaire. Entr'autres choses , il retrancha beaucoup de superfiuités pour la dépense des tables de sa maison ; non pas tant pour épargner pour lui-même que pour empêcher ses sujets qu'ils ne ruinassent leurs maisons, pour y vouloir entretenir une trop grande cuisine. « En eflFet,

< par Texemple du roi , qui a toujours plus de force que les « lois, ni que la correction , le luxe fut bientôt converti en

< frugalité, fort nécessaire à l'Etat. x>

Afin de savoir si bien tout le fonds de ses finances , qu'il ne pût se tromper dans ses mesures , ni être trompé par ceux qui les maniaient , il avait dans son cabinet un état de sa maison , un de la marine , un de l'artillerie, un des gages des ofiiciers de justice et de finances ; un de tout ce qui se levait dans chaque province, et des charges qui étaient dessus , et généralement de toutes les choses sur lesquelles il jetait souvent les yeux et les examinait, pour y ajouter ou retrancher, non point selon la fantaisie ou les importunités des autres , mais selon le besoin , la raison et l'équité.

Il y avait pour lors dans son conseil de très-habiles et fidèles ministres, comme Cheverny, Bellièvre, Sillery, Sancy, Jeannin , Villeroi et Rosny. Je ne parle point des grands hommes pour la guerre , comme le maréchal de Biron , Lesdiguières, gouverneur du Dauphiné, le duc de Mayenne, le connétable de Montmorency, le maréchal de la Chastre , le maréchal d'Aumont, Guitry, la Noue, et plusieurs autres, desquels il ne se servait point pour l'administration de l'Etat , quoiqu'il

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s'entreiint souvent avec eux, et que, par honneur, il leur communiquât quelquefois les grandes affaires , et leur en demandât leurs avis , comme il faisait aussi à quelques gens de robe, qu'il connaissait fort habiles et fort affectionnés, entr'autres Achille de Harlay, premier président au parlement, et Jacques-Auguste de Thou> aussi président dans la même compagnie, qu'il employa en plusieurs négociations très-im-< portantes.

Le chancelier deCheverny, qui avait été élevé à cette charge sous le règne de Henri III, était homme froid, dissimulé et avisé; mais à ce qu'en disaient ses ennemis, il était meilleur praticien que bon conseiller d'état.

Il mourut Tannée suivante, et en sa pkce le roi mit Pompone de Bellièvre , fort consommé dans la science des droits et des intérêts de la France, et fort adroit négociateur, comme il le montra bien au traité de Vervîns. 11 était vieux quand le roi lui donna cette charge : aussi disait-il qu'il n'y était entré que pour en sortir. Il porta le roi h faire un sévère édit con^' tre les duels , il établit un fort bon ordre dans le conseil , et ordonna qu'il ne serait point reçu de maître des requêtes, qui n'eût été dix ans entiers dans quelques-unes des compagnies souveraines, ou seize ans en d'autres sièges subalternes.

Nicohis Brùlard-de-Sillery, président à mortier au parle*' ment de Paris, qui avait été son compagnon à Vervins, était un esprit doux , facile et accort , mais qui pénétrait plus avant qu'il ne voulait qu'on le crût. On dit que le public ne vit jamais aucune émotion sur son visage, ni en ses discours.

Harlay-Sancy était Un homme franc , hardi i intrépide, qui ne craignait personne quand il s'agissait du service du roi ; mais il était un peu brusque et lui parlait trop librement, té^

moin ce qu'il lui dit touchant M""^ Gabrielle, qui sut hieo le

lui rendre.

Quanta Jeannin, président au parlement de Bourgogne, et Villeroi, premier secrétaire d*état, ils avaient tous deux été dans le parti de la ligue, et y avaient très-utilement servi le roi et la France , en ce qu'agissant seulement pour la défense de la religion catholique, et non par esprit de faction, Us avaient empêché que les Espagnols n'empiétassent sur ce royaume , et que le duc de Mayenne ne se jetât absolument entre leurs bras, comme souvent le désespoir de ses affaires l'y portait. Ils convenaient tous deux , en ce point , qu'ils aimaient Técat et la royauté avec passion et qu'ils avaient un grand jugement ; mais du reste leurs humeurs étaient assez différentes.

Jeannin voulait mener les affaires par les formes anciennes, suivant les lois et les ordonnances; bon jurisconsulte, ferme et résolu, qui allait droit au but, qui ne savait pas prendre de détours , et qui aimait fort le bien public.

Villeroi était un des plus sages et des plus adroits courtisans qu'on ait jamais vus. Il avait un esprit clair et net, qui développait avec une incroyable facilité les affaires les plus embrouillées , qui les expliquait si agréablement et si intelligiblement, que rien plus, et qui leur donnait le tour qui lui plaisait. II était merveilleusement actif, et avec cela très-fécond en expédients, prenant une affaire par tant de biais, qu'il était malaisé qu'elle lui échappât.

Le roi conférait souvent avec ses conseillers ; on les appelait encore ainsi , et non pas ministres, comme on a fait depuis cette époque. Il leur parlait de ses affaires , quelquefois pour en être instruit, et quelquefois pour les instruire eux-

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mêmes; ce qu'il faisait ou dans son cabinet, ou à la promenade , dans les allées des Tuileries , de Monceaux , de Saint- Germain et de Fontainebleau. Il s'entretenait souvent avec eux séparément , les appelant les uns après les autres ; et il en usait ainsi , ou pour les obliger à lui parler avec plus de ' liberté , ou pour ne leur pas dire lui-même , à tous ensemble , ce qu'il ne voulait dire qu'à quelques particuliers , ou pour quelque autre raison, qui était sans doute d'une fort bonne politique. U disait qu'il n'en trouvait point parmi eux qui le satisfissent comme Yilleroi , et qu'il vidait plus d'affaires avec lui en une heure qu'avec les autres en un jour.

Quant à Maximiiien de Béthune , baron de Rosoy et depuiâ duc de Sullj, ayant été nourri assez jeune auprès du roi dans la religion huguenote , le roi avait reconnu sa capacité et son affection en diverses affaires de conséquence; mais surtout qu'il avait le génie porté au maniement des finances, et qu'il avait toutes les qualités requises pour cela. En effet, il était' homme d'ordre, exact, bon ménager; gardait sa parole , point prodigue , point fastueux , point porté à faire de folles et vaines dépenses , ni au jeu , ni en festins , ni en femmes » ni en meubles somptueux , ni en bâtiments trop superbes , ni en aucune des choses qui ne conviennent pas à un homme élevé dans cet emploi. De plus, il était vigilant, laborieux, expéditif ; il donnait presque tout sou temps aux affaires et peu à ses pkisirs. Avec cela , il avait le don de pénétrer les matières jusqu'au fond , et de développer les entortillements et les nœuds dont les financiers , quand ils ne sont pas de bonne foi , s'étudient à cacher leurs déprédations. Surtout il n'entra jamais dans les traités , ni dans les fermes , sous des noms empruntés ; ce qui sans doute est un vol manifeste et très-punissable, étant

laa HISTOIRE DE FRANCE.

certain que , qui est intéressé h une nflaire , au lieu de la porter aussi haut qu'elle devrait aller, la rabaisse tout autant qu'il peut.

Nous avons dit comme le roi désirait sur toutes choses de pourvoir à l'économie de ses finances, et les raisons pour lesquelles il avait été obligé de laisser François d'O dans la charge de surintendant. Après que cet homine fut mort, il en donna la charge à cinq ou six personnes , qu'il en crut capables et gens de bien. Il s'était persuadé qu'il en serait mieux servi que d'un seul, s'imaginant qu'ils s' entreveilleraient et qu'ils se serviraient de contrôleurs les uns aux autres ; mais tout le contraire arriva : chacun se déchargeait sur son compagnon , rien n'avançait, et si quelqu'un d'eux voulait agir, tous les autres ne manquaient point de le traverser par leurs jalousies ; de sorte qu'ils ne s'accordaient qu'en ce point, que chacun d'eux se faisait bien payer de ses appointements, qui coûtaient six fois plus au roi que s'il n'y eût eu qu'un seul surintendant, sans qu'il retirât aucun profit de cette multitude.

Lorsqu'il eut reconnu que tant de gens ne faisaient qu'em^ brouiller ses finances, il les remit toutes en les mains d'un seul , qui fut Sancy ; mais , quelque temps après , l'ayant re* connu plus propre à d'autres emplois qu'à celui-là , il lui donna Rosny pour compagnon, et puis enfin fit Rosny seul sur-* intendant.

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