CHAPITRE XXII
Marquisat de Salaces.
Pendant que le roi poursuivait la dissolution de son premier mariage à Rome , il demandait au Saint-Père qu'il eût à vider le différend de la restitution du marquisat de Saluées dont la décision lui avait été déférée par le traité de Vervins.
Pour bien entendre ceci , il faut savoir que ce marquisat était un fief mouvant du Dauphiné, duquel le roi François P' s'était ressaisi par droit de réversion faute d'enfants mâles dans la succession des seigneurs qui le tenaient. « Or, en 1588, durant les Etals de Blois , le duc de Savoie, dit Péréfixe, ayant avis que la ligue se rendait la plus forte en France , et qu'apparemment cette monarchie s'allait démembrer, s'empara de ce marquisat, sans avoir aucun sujet de querelle. Il pallia seulement cette usurpation de ce beau pré-
texte, qu'il se s'en saisissait que de peur que Lesdiguières né s'eu emparât, et que, par ce moyen, il n'établit le hugueootîsme au milieu de ses terres.
€ Sept ans après , savoir Tan 1 595 , le roi étant allé à Lyon après le combat de Fontaine-Française , le duc , qui prévoyait bien qu'il voudrait ravoir le marquisat, lui fit proposer quelque accommodement pour cette pièce. Le roi offrit de la donner à un de ses fils pour la tenir à foi et hommage, avec quelques autres conditions; mais le duc la demandait sans aucune dépendance, et ainsi cette négociation fut rompue.
c Nos ambassadeurs , traitant la paix générale à Vervins , ne manquèrent pas de redemander instamment la restitution de ce fief. Ceux du duc , qui y assistèrent , alléguèrent , en faveur de leur maître , que cette pièce lui appartenait, comme étant un fief mouvant de Savoie , et qu'il avait plusieurs titres essentiels pour prouver cette mouvance, lesquels il fallait voir, pour vider ce différend avec connaissance de cause. Or, il eût fallu bien du temps pour les faire venir de Savoie ; et le nonce du Saint'Père pressait fort la paix , de peur qu'il n'arrivât , dorant ces remises , quelque accident qui la reculât. Tellement que, pour ne la point retarder, on jugea à propos de remettre au pape la décision de cette affaire , à la charge qu'il la terminerait dans un an.
c Les Français, durant ce temps-là, sollicitèrent fort à Rome pour la faire vider. Les Savoyards ne se défendirent qu'à l'extrémité, et seulement de peur de perdre leur cause par défaut. Les uns et les autres produisirent leurs titres : ceux des Français étaient fortifiés d'une possession paisible de plus de soixante ans, qui était plus que suffisante pour acquérir prescription. L'année étant expirée , le pape demanda au roi une
prolongation de deux mois, pour pouvoir rendre cette sentence arbitrale » et que cependant le marquisat serait mis en séquestre entre ses mains. Le roi y consentit volontiers ; mais le duc entra en défiance, que le pape ne le voulût avoir pour un de ses neveux; tellement que son ambassadeur lui ayant témoigné cette défiance , le pape se déporta de ne se plus mêler du dépôt ni de l'arbitrage.
€ Le duc s'imaginait qu'il n'avait qu'à pousser le temps avec l'épaule y et qu'il arriverait , ou que les Français s'ennui^aient de poursuivre cette affaire» ou qu'il en surviendrait quelque autre plus importante, qui détournerait ailleurs les pensées du roi. De plus , comme il y avait encore plusieurs esprits mélancoliques, qu'on n'avait pu guérir de cette opinion que le roi était toujours huguenot dans l'âme, et avec cela quelques ennemis cachés et dangereux , de sorte qu'il n'y avait point d'années qu'il ne se fit plusieurs conspirations contre sa vie; il se pouvait faire qu'il y en aurait enfin quelqu'une qui réusÊÂrait. En effet, cette année^à, on en avait découvert trois, dont celle qui fit le plus de bruit fut d'une femm«, qui alla offrir au comte de Soissons de l'empoisonner; mais le comte la déféra , et die fut brûlée toute vive en Grève.
« Afin donc de gagner du temps, il désira de venir en France lui-même , ayant si bonne opinion de son esprit et de ses rase6 , qu'il s'assurait d'obtenir du roi ce marquisat en don , ou du moins prétendait faire de telles propositions , et d'employer tant d'artifices , qu'il se passerait plus d'un an avant qu'on les pût démêler. Il disait que son ambassadeur lui avait mandé qu'il avait entendu dire au roi que , s'ils étaient ensemble , ils videraient bientôt ce différend à l'amiable , et que c'était cette bonne parole qui l'avait embarqué en son voyage. Mais
flwem smipfiopntteat avec «ppareooa qii'il le faisait à des* M9 de gagyier qudqufis gens dans le conseil di^ roi, de çonder les affections, de reouirquer et de réveiller les mécontenlemeats, de jeter des semences de corruption et de division , et de renouveler les intelligences qu'il pouvait avoir à la cour. D'autres s'iinaginaient qu'U était n^écontent de l'Espagne , parce qu9 Philippe II » ayant donné les Pays-Bas en dot à sa fiUe iHiiBée 9 n'avait laissé à son aînée , femme du duc , qu'un crucifix et upe image de Notre-Dame. D'ailleurs» il avait en dfet reçi qudques d^laiârs des ministres d'Espape ; et î| bmii eewrir le bruit, uAi qu'il fût vrai ou non , qu'il avait entrepris oe ViOyage sans en rien communiquer à Philippe III , ma heaU'*frère. Enfin, chacun en jugeait à sa fantaisie; et peut-être que pas un ne devinait le secret de ses pensées , n'y ayant jamais en prince moins pénétrable et plus caché que eebiî-Ui : aussi disait-on de lui » que son cœur était couvert de montagnes, aussi bien que ses pays; c'est qu'il était bossu comme la Savoie est montuaise.
c n voulut amener un train qui marquât son rang et sa puissance; il avait douze cents chevaux, mais tous ses officiers étaient vêtus de ^euil à cause de la mort de sa femme ; ce que plusieurs des siens prirent à mauvais présage. Le roi, désirant le recevoir selon sa dignité , ordonna aux villes et aux gouverneurs de lui rendre tous les mêmes hcuineurs qu'à sa propre personne.
c n descendit à Lyon par la rivière du Rhône , et y fut reçu par la Guiche , gouverneur de cette ville ; mais le chapitre de SttDt^Jean ne lui donna pas la place de chanoine et comte de cette église, parce qu'il ne possédait plus le comté de Villars, en v^u duquel les comtes de Savoie y avaient été reçus au-
trefois ; joint qu'il n'avait pas ses titres , et qu'il ne voulait point se donner le temps d'y faire preuve de sa noblesse, dont ce chapitre là ne dispense qui que ce soit , que nos rois.
« De Lyon il vint à Roanne, descendit par eau à Orléans , et puis en poste à Fontainebleau où était le roi. Il arriva le 20 décembre courant, avec soixante-dix chevaux. D'abord, pensant acquérir de la confiance auprès de lui, il se plaignit hautement des Espagnols , lui découvrit ou feignit de lui découvrir ses plus secrètes pensées , et un dessein qu'il avait de les chasser d'Italie : il lui dit ses amis , ses moyens et ses intelligences pour cela : il voulut lui faire croire qu'il lui ouvrait son cœur, qu'il était tout français , et qu'il désirait s'attacher aux intérêts de la France sans réserve. Le roi l'écouta avec attention et le remercia de ses bons sentiments, mais, après tout , il finit par la : Je suis d'avis que nous vidions premièrement les affaires que nous avons ensemble , puis nous parlerons du reste. Trois jours après , le roi s'en alla à Paris , où ils devaient parler plus amplement du sujet qui l'avait amené en 'France.»
aiAPlTRE XXUI. •
Dernière année du seizième siècle. — Le dus de Biron (1).
Sur cela commença la dernière année du seizième siècle , que Ton comptait 1 600 , célèbre par le jubilé centenaire qui s'ouvrit à Rome. Il s'y trouva vingt-quatre mille Français, les uns mus de dévotion , les autres de curiosité , entre lesquels il y avait bon nombre de huguenots qui étaient allés voir cette
(1) Je continue h citer Péréfixe.
grande cérémonie ; ils le pouvaient avec toute liberté ; car, du* raot Tannée du grand jubilé , Finquisition cesse à Rome , où d'ailleurs elle est bien moins rigoureuse qu'en Espagne. Le duc de Bar se trouva en habit inconnu à cette ouverture. Il y était allé pour demander la dispense de son mariage et l'abso* lotion du saint-père. Il obtint l'absolution de la manière que le cardinal d'Ossat le dit dans ses lettres; mais, quelque p^nde que fût sa soumission , il ne put alors obtenir la dispense : elle ne lui fut accordée qu'à trois ans de là , et même elle n'arriva que quelques jours après que sa femme > M'"'' Catherine, fut morte.
Le commencement de cette année vit le roi et le duc de Savoie vivre avec tant de preuves d'amitié , qu'on eût cru que ce n'était qu'un même cœur; la civilité et la courtoisie française obb'geaient le roi de faire toutes sortes de bons traitements au duc; et le désir qu'avait le duc d'obtenir de lui le marquisat le portait à une extrême complaisance, et à chercher tous les moyens de se rendre agréable à un si grand roi.
n n'y a point de civilité ni de courtoisie que le roi ne fit au doc ; mais, après tout , il ne se relâchait point pour son marquisat. Le duc tournait l'affaire en toutes sortes de sens; tantôt il offrait de le tenir en hommage de la couronne, tantôt il proposait au roi de grands desseins sur le Milanais et l'Empire, tantôt il mettait sur le tapis le plan d'une ligue puissante pour détruire l'Espagnol en Italie. Mais le roi était trop habile pour prendre le change : il répondait qu'il n'avait point d'ambition de conquérir le bien d'autrui , mais seulement de recouvrer le sien ; qu'il ne voulait point parler de cette affaire avec le duc , et qu'il fallait remettre cela à leur conseil. En effet, ils nommèrent quelques personnes qui en conférèrent
eoflemble ; mais ceax du roi inûstant toujours k b restitution^ et le duc tâchant à s'en exempter, on ne conclat rien.
Toute espérance étant donc enleféè au duc, il ne perdait pas courage pour cela , mais il se fiait en des intelligenoes se-* crêtes qu'il avait nouées avec quelques grands de la cour, particulièrement avec le duc de Kron. Plusieurs croient qu'il commença pour lors à le séduire , et qu'il se servait pour cet ^et de l'entremise d'un nommé Laffin , gentilhomme bour-» guignon de la maison de Beauvais-la-Nôde , mais le plus per* nicieux et le plus trsdtre qu*on eût su trouver en France : il faisait métier de porter et rapporter les pardes de part et d'au-^ tre. Le roi le connaissait bien , et, sachant qu'il voyait Biron bien familièrement , il eut la bonté de dire plusieurs fois à ce Buiréchal : Ne laissez point approcher cet homme là de vous : c'est une peste ; il vous perdra.
Le duc savait que Biron aimait le roi, parce qu'il l'avait élevé aux plus grandes dignités de son royaume , et que ce prince l'honorait aussi de sa bienveillance; il fallait donc lui faire perdre cette affection , pour le rendre capable de quelque mauvais dessein.
Biron était sans doute brave et vaillant au dernier point, mais si enflé de sa bravoure , qu'il ne pouvait souffrir que personne s'égalât à lui. Depuis la paix de Vervins , n'ayant plus rien à faire , il vantait sans cesse ses belles actions : à sou dire il avait tout fait, et il s'enivrait tellement de ses louanges, qu'il mettait sa vaillance au-dessus de celle du roi; il croyait qu'il lui devait sa couronne , qu'il ne lui pouvait rien refuser, et qu'il allait le gouverner absolument. Ces fanfaronneries ne plaisaient point au roi ; il se fâchait que son sujet s'égalât à lui en valeur, et plus encore qu'il eût la pré-
HENRI IV. tu
sofflptifm de te Touloir gouverner, lui qui avait dix f(»s plus de cervelle et de bon sens que ce maréchal.
Hrari-le-Grand avait donc pris quelque dégoût du maréchal de ffiron , à cause de sa vanité, de sorte que le duc de Savoie louant un jour les belles actions et les grands services des Biron père et fils, le roi lui répondit « c qu'il était < vrai qu'ils l'avaient bien servi; mais qu'il avait eu beauc coup de pdne à modérer Tivroperie du père , et à retenir c les boutades du fils. » Le duc recueillit ces paroles et les fit rapporter par Laffin à Biron , lequd» touché en la partie la plus sensible, s'emporta là-dessus à cent extravagances , et, ayant p^u le respect , perdit œ qu'il lui restait d'afb&tîon pour le roi. On soupçonne que dès-lors il s'abandonna à toutes sortes de mauvais desseins , et qu'il promit d'entrer dans une ligue que le Savoyard devait fiiire avec le roi d'Espagne, moyennant qu'il lui donnât sa fille en mariage, et qu'cm lui aidât à se faire duc de Bourgogne.
Après que le duc de Savoie eut demeuré plus de deux mcHS à la cour de France, le roi ne voulut pas lui donner sujet de dire qu'on l'avait traité à la dernière rigueur ; il lui fit savoir (pie , si le marquisat l'accommodait si fort qu'il ne pût le restituer sans une notable incommodité , il se contenterait àe prendre la Bresse en échange. Cette conditira ne semblait guère moins dure au duc que celle de la restitution du marquisat; toutefois, pour avoir quelque prétexte de se retirer avec honneur, il ne s'en éloigna pas, et il fut dressé alors quelques articles, lesquels, il témoigna n'avoir pas désagréables. Mais il demanda du temps pour songer à ralternative de la restitution ou de l'échange, et pour prendre l'avis des grands de son Etat sur une chose si importante. On lui accorda pour
cela trois mois de temps tout entiers : c'était à la fin de février de Tannée 1600.
Peu de jours après, il prit congé du roi qui le conduisit jusqu'au pont de Charenton , et donna ordre au baron de Lux et à Praslin de raccompagner jusqu'à la frontière. Il s'en retourna par la Champagne et la Bourgogne, d'où il entra en Bresse et alla à Bourg. Il eut grande joie de s'y voir arrivé , parce qu'il avait eu peur d'être arrêté en France. En effet, quelques-uns avaient donné conseil au roi de le retenir jusqu'à ce qu'il eût restitué le marquisat; mais le roi s'offensa fort de cette proposition , et répondit en colère : qu'on le voulait déshonorer, et qu'il aimerait mieux avoir perdu sa cou^ ronne que de tomber dam le moindre soupçon d'avoir manqué de foi , mêm^ au plus grand de ses ennemis.
Les trois mois étant expirés sans que le duc eût satisfait à sa promesse, le roi se fâche et veut qu'il se résolve à Tune ou à l'autre alternative. Le duc prend de nouveaux délais , et promet toujours qu'il le satisfera. Cependant il faisait remontrer au conseil d'Espagne le péril où il était ; que la perte du marquisat le mettrait hors d'état de pouvoir servir les Espagnols ; qu'elle ouvrirait une porte aux Français pour aller troubler l'Italie, et que cette tempête, après avoir désolé ses terres, irait fondre sur le Milanais. Le conseil d'Espagne en comprenait bien l'importance ; mais , comme il agit fort lentement , il fut assez longtemps à se résoudre : enfin , le comte deFuentes, gouverneur du Milanais, eut ordre, mais deux mois plus tard qu'il ne fallait, d'assister puissamment ce prince. Il se rendit pour cet effet dans le Milanais, où , avec deux millions d'or qui étaient tout prêts , il commença de faire de grands préparatifs.
Après que le duc, par divers artifices, eût fait traîner la ne-gociation près de deux autres mois , le roi étant ennuyé de toutes ses remises, se prépara de lier ce protée, qui se changeait en toutes sortes de formes, et de le forcer à rendre une réponse certaine. Il s'avança, pour cet effet, jusqu'à Lyon, où il avait envoyé son conseil devant. Le duc sachant qu'il s'approchait eut recours à d'autres finesses : il lui envoya trois ambassadeurs, qui proposèrent conjointement un acte, par lequel ils déclaraient que leur maître était prêt à accomplir le traité fait à Paris, et qu'il promettait de remettre le marquisat ; mais celui des trois qui avait le secret, fit refus de signer les articles qu'on dressait sur ce sujet, que, premièrement, le duc ne les eût montrés à son conseil et signés. Par ce détour, le duc ga^a encore sept ou huit jours de temps; mais le roi résolu de le pousser jusqu'au bout, le suivait toujours à la trace, démêlait toutes ses ruses, et ne lui laissait plus de subterfuge ; il fallait donc qu'il répondit positivement, et il promit de rendre le marquisat le 4 6 août.
Sur cette assurance, le roi fit avancer Le Bourg-l'Espinasse» vieux colonel d'infanterie, avec des troupes suisses, pour prendre possession du marquisat. Comme il en approchait, le duc leva le masque, et dit nettement qu'aux conditions qu'on lui avait proposées, la guerre lui était moins dure que la paix. Ainsi le roi fut obligé d'en venir au point où il avait bien prévu qu'il en faudrait venir, c'est-à-dire, à une guerre ouverte : il la lui déclara donc le 4 1 août, mais avec ces termes exprès» que c'était seulement pour le marquisat, et sans préjudice du traité de Yervins, lequel il désirait observer inviolablement.
En même temps, il donna avis de cette rupture à tous les princes voisins^ et leur fit entendre les justes sujets qu'il en
avait. € Ce grand roi savait bien qu'entre les chrétiens Vinc fraction de la paix est extrêmement odieuse, et que, sans < des raisons qui convainquent fortement les esprits, il ne « faut jamais rien faire qui trouble la tranquillité publique. »
Il était pour lors à Grenoble, où il n'avait, pour commencer cette guerre, que trois ou quatre compagnies d'ordonnance. Quelqu'un lui proposa de faire avancer le régiment des gardes ; il répondit qu'il ne le voulait pas éloigner de lui ; que c'était la dixième légion, qui ne combattait point sans César. Mais, dans peu de temps, la noblesse française et les aventuriers accoururent de tous côtés auprès de lui, comme à la noce et au bal.
Le maréchal de Biron, quoique déjà dégoûté, ayant amassé quelques troupes, entama le pays de Bresse en plusieurs endroits. Du Terrail y pétarda la ville de Bourg : mais la citadelle se garda mieux, et elle fit presque la seule difficulté de cette guerre. Créqui, entrant en Savoie, y emporta la ville de Montmélian sur le minuit, mais non pas le château.
Le pape, alarmé par les premières étincelles de cet incendie, et ayant peur qu'il n'embrasât toute l'Italie, s'employa tout aussitôt pour l'éteindre. Il dépécha un prélat qui portait le titre àe patriarche de Constantinopley vers le roi, pour lut remontrer les inconvénients de cette rupture, et pour le conjurer, au nom de Dieu, de ne point passer outre. Le roi l'assura qu'il n'avait nul dessein de troubler la paix dltalie; qu'il était prince chrétien et juste; que Dieu lui avait donné un assez beau royaume pour s'en contenter ; mais qu'il désirait ravoir ce qui était de sa couronne; que s'il avait eu d'autres plus vastes desseins, il aurait fait de plus grands préparatifs.
Peu de jours après, il partit et entra lui-même dans la Sa-
BENRl IV. i5f
voie. Sa présmice étonna teUement la ville de Qiambéry, qu'il en fit sortir la garnison par une prompte capitulation. H se rendit maître des avenues de la Tarentaise et de la Maurienne , en prenant, dans deux ou trois jours» le château de Conflans et celui de la Charbonnière, qui jusque-là avaient passé pour imprenables.
Le duc de Savoie ne se remuait point pour toutes ces perr tes; il ^ était si peu touché , qu'il chassait et qu'il dansait, tandis qu'on le dépouillait de ses provinces. Il ne semblait pas qu'il fût l'adversaire , mais le spectateur. Ses sujets, pareillement , ne s'étonnaient guère des progrès du roi : ils disaient que, s'fl prenait quelque place en Savoie, leur duc en prendrait bien d'autres en France. On ne pouvait deviner d'où procédait cette grande sécurité. H y en avait qui croyaient que le duc s'assurait sur je ne sais quelles pronostications d'astrologues , qui lui avaient prédit que , dans le mois d'aoât , il n'y aurait point de roi en France ; ce qui se trouva fort vrai, parce qu'en ce tenip»-là , le roi était victorieux au milieu de la Savoie. D'autres croyaient que le duc se fondait encore sur les iatdligoiees qu'il avait avec le marédial de Biron , dont la fidélité ayant été fort ébranlée par ses artifices, tandis qu'il était CD France, il venait d'être entièrement débauché par de nouveaux sujets de méeont^tement que ce maréchsd avait legus depuis cette guerre ; car le roi ne témoignait plus se fier tant à lui ; il ne le traitait plus avec la même franchise qu'auparavant, et il commettait la princq>ale direction de cette amquéte à Lesdiguières, qui, en effet , savait mieux le pays ^ la maniée de faire la guerre dans ces oKmtapes que lui. Cette préférence irritait furieusement un esprit altier, qui croyait qu'on ne pouvait et qu'on ne devait rien faire sans lui :
puis le refus que fit le roi de lui donner le gouvernement de la citadelle de Bourg , le mit tout-à-fait hors de sens. Depuis cela , il n'eut plus que des pensées extravagantes et criminelles, et il commença , disait-on , de traiter une ligue avec le Saxpyard, pour rallumer la guerre civile en France.
Le duc de Savoie croyait ses forteresses de Montmélian en Savoie , et de Bourg en Bresse , imprenables , et se reposait de la sûreté de son pays là*dessus : il fut bien surpris d'apprendre que le marquis de Brandis, gouverneur de la première, avait capitulé de la rendre. Sur cela, il se mit aux champs , et fit tous ses efforts pour être en état de le secourir. Il eut recours à Tassistance des Espagnols ; mais le comte de Puantes , qui désirait engager les affaires encore plus avant , lui refusa des troupes dans son besoin; et cependant, le terme de la capitulation étant échu, il perdit Montmélian , au grand étonnement de ses sujets et à la honte de Brandis. La disette de vivres et de munitions lui fit aussi perdre , à quelques semaines de là, la citadelle de Bourg, dont le gouverneur sou-^ tint le siège jusqu'à l'extrémité.
Le roi, étant passé du côté de Genève, soumit le pays de Chablais et de Faucigni. Les habitants de Genève prirent le fort Sainte-Catherine, que les Savoyards avaient bâti pour les tenir en bride, et le démolirent. Après cette prise, il voulut visiter Genève, si célèbre pour être un des remparts de la religion protestante. Théodore de Bèze , le premier en âge comme en doctrine , de tous les ministres huguenots , lui fit une harangue en peu de paroles. Le maréchal de Biron , ayant considéré la place , que les habitants fortifiaient depuis quarante ans , avec beaucoup de soin et de dépense , soit pour se faire estimer grand capitaine, soit pour montrer beaucoup de zèle
h la religion catholique , se vanta qu'il la pourrait prendre en vingt jours ; ee que le roi ne trouva pas bon , d'autant que la France l'avait prise sous sa protection , dès le règne de François I**, et s'était obligée de la défendre contre le duc de Savoie , qui prétend que la seigneurie lui en appartient.
Cependant le pape , désirant sur toutes choses éteindre le fen de cette guerre , avait dépéché vers le roi et vers le duc , son neveu , le cardinal Aldobraodini, lequel travaillait incessamment à procurer la paix. Sa plus grande peine était de trouver des nœuds assez sûrs et assez forts pour attacher le duc de Savoie; car ceux de ses promesses et de sa foi étaient si incertains et si coulants « que Ton ne s'y pouvait fier.
Au même temps, le roi, à qui la guerre n'avait pas in« terrompu les pcaasées deson mariage, s'embarqua sur le Rhône et descendit à Lyon , oii la reine, sa nouvelle épouse , était arrivée et l'attendait.
Le légat n'avait point discontinué le traité de la paix, il était venu à Lyon pour cela, ob il fit son entrée quinze jours après la reine. Les ambassadeurs de Savoie l'y suivirent ; mais leur pouvoir était conçu en tels termes, que le duc avait moyen de le désavouer. Toutefois, quand ils virent k citadelle de , Bourg à l'extrémité, ils sollicitèrent instamment le légat de reprendre les premiers errements du traité : mais il n'en vou«« lut rien faire, qu'ils ne lui eussent donné par écrit qu'ils l'en avaient prié pour le bien des affaires de leur maître.
Comme les articles furent dressés et accordés , on les signa de part et d'autre , et la paix fut publiée à Lyon le 1 7 janvier 4601 , par laquelle le duc cédait au roi et à tous ses successeurs , rois de France , les pays et seigneuries de Bresse , Bu-* gey et Valromey, et généràlemmt tout ce qui lui appartenait T xui. 11
Ifâ' HISTOIRE DE FRANCE.
lô long de la rivière du Rhône, depuis la sortie de Genève, comme aussi le bailliage et baronie'de 6ex , et cela en échange du marquisat de Saluées , que le roi lui délaissait entièrement pour lui et pour les siens. Le traité portait aussi que toutes les places que le roi avait prises sur le duc de Savoie lui seraient rendues : mais seraient réservés au roi tous les droits prétendus contre ledit duc, suivant qu'il était contenu aux traités de Cateau en Cambresis et de Vervins.
Dans cet échange, Tun et Tautre gagnaient également. Le roi pour un marquisat de peu d'étendue , éloigné de ses terres, enclavé dans celles de Savoie, et lequel il ne pouvait conserver que par de grosses garnisons, qui consumaient deux fois plus que le revenu qu'il en tirait , acquérait un pays de plus dJè vingt-cinq lieues d'étendue , qui était contigu aux siens , qUi élargissait sa frontière, auquel il y avait huit cents gentilshommes, et qui était très-fertile et très-abondant, principalement en pacages pour nourrir des haras. Le duc , en s'appropriant le marquisat, se tirait une fâcheuse épine du pied , ou plutôt une épée qui lui traversait le corps, et se mettait en sûreté; car, tandis que les Français le tenaient, il n'osait sortir de Turin qu'accompagné de trois ou quatre cents chevaux d'escorte, et il fallait qu'il entretint de grosses g'arnisons au milieu de son pays.