CHAPITRE XXVI
EUblittements et ordonoanees do roi.
La nécessité d'argent l'avait obligé, durant le siège d'Amiens , de créer des officiers triennaux dans ses finances : quand elle fut passée, il connut qu'il n'était pas besoin d'avoir tant de gens qui fouillassent dans sa bourse , et qu'il ne se pouvait qu'il n'en demeurât toujours un peu dans la main
de chacun d'eux : c'est pourquoi il supprima ces uouveaux officiers, et ordonna que l'ancien et l'altematif rembourseraient le triennal. De cette suppression furent exceptés les trésoriers de l'épargne, ceux des parties casuelles et quelques autres.
Rosny avait si bien bridé les financiers et les traitants, qu'ils ne pouvaient plus dévorer de gros morceaux comme autrefois ; mais ce n'était pas encore assez ; ils s'étaient tellement remplis avant qu'il fût surintendant , que le roi ordonna, avec beaucoup de justice, un tribunal composé de certain nombre de juges choisis dans les cours souveraines ( on le nomma la chambre royale), qu'il chargea de faire une exacte recherche des malversations de ceux qui avaient manié les deniers royaux. Cette chambre fit rendre gorge à plusieurs de ces gens-là ; toutefois, une grande partie trouvèrent moyen de se mettre à couvert , les uns par la considération de leurs alliances, les autres à force d'argent, gagnant ceux qui approchaient le roit principalement ses maltresses, ou corrompant les juges même : « tant il est vrai que l'or pénètre partout, « et que rien n'est à l'épreuve., de ce pernicieux métal. Il ne « faut donc pas s'étonner si ces gens-là remplissent leurs cof- < fres le plus qu'ils peuvent, puisque plus ils en ont, plus « leur justification leur est facile. »
Je l'ai déjà dit et je le dis encore (car on ne saurait le marquer en trop d'endroits , ni trop fortement ) ; il n'y a point de remède pour empêcher ce désordre , qui est le plus grand de tous les désordres de l'Etat et la cause de tous les autres , que la vigilance et l'exactitude du roi. « Il faut qu'il tienne luic même les cordons de sa bourse; qu'il ait toujours l'œil sur « ses coffres ; qu'il sache ponctuellement ce qui entre de-
c dans , ce qui en son, par queUes voies viennent ces deniers,
« à quel usage on les emploie , qui sont ceux qui les manient,
< et il faut qu'il leur fasse rendre si bon compte , comme € faisait Henri-le-Grand , que, slls sont gens de bien , ils ne
< puissent se corrompre, et s'ils sont méchants, qu'ils n'aient € pas moyen d'exercer leurs méchancetés. »
On lui avait fait connaître qu'il y avait deux autres désordres dans son royaume qui l'appauvrissaient extrêmement , et en tiraient tout l'or et tout l'argent. L'un était le transport que l'on m faisait aux pays étrangers, en Italie, en Allemagne et en Suisse , où les petits potentats le billonnaient et en faisaient de la monnaie à plus bas titre. L'autre était le luxe , qui en consumait aussi une grande quantité en clinquants, en broderie et passements sur les habits, et non moins encore en dorures de lambris de cheminées et de divers meubles.
Il fit deux sévères édits qui défendaient ces deux abus. Par le premier, il renouvela les anciennes ordonnances sur le transport de l'or et de l'argent , y ajoutant la peine de la corde aux contrevenants, et commandant à tous gouverneurs de veiller à l'observation de ses défenses , et de ne donner aucuns pàsse-ports au contraire; autrem^t il les déclarait participants de ses transports .
Par le second, il défendit, sous peine de grosses amendes pour la première fois , et d'emprisonnement pour la seconde, déporter or ni argent sur les habits, ni d'en employer aux dorures. Cet édit fut rigoureusement observé, parce qu'il D'exeq)tait personne, le roi, lui-même, s'étant soumis à la loi qu'il avait faite, et ayant fait mauvais visage à un prince du sang qui n'obéissait pas à cette réformation.
17â HISTOIRE OË FRANCE
Il se dépensait encore une prodigieuse quantité d'argent en soies , par Tachât desquelles tout notre argent était attiré chez l'étranger : le roi , voyant cela , et considérant que l'usage de ces étoffes est fort beau et fort commode, s'avisa qu'il en fallait introduire la manufacture en France , afin qu'elle flt gagner aux Français ce que gagnaient les étrangers. Pour ce sujet , il donna ordre qu'on eût à planter quantité de mûriers blancs aux pays où ces arbres viennent le mieux , particulièrement en Touraine, pour nourrir des vers à soie , et qu'il y eut des gens qui apprissent à préparer les cocons , et à mettre en œuvre le travail de ces précieuses chenilles.
Si l'on avait eu soin, après sa mort , de maintenir cet ordre, et de l'étendre aux autres provinces , on eût épargné à la France plus de cinq millions tous tes ans , qu'elle dépense audehors pour faire venir des étoffes de soie; on eût fait gagner la vie à un million de personnes, qui sont inutiles à d'autres travaux , comme sont les vieilles gens, les filles et les enfants ; et on eût donné moyen à ce peuple 4e payer plus facilement les impôts et les tailles , par le profit qu'il eût tiré de son industrie.
Il y avait un autre mal bien plus grand, qui, pour ainsi parler, desséchait les entrailles du royaume : c'étaient les usures excessives. Les mauvais ménagers, c'est-à-dire, la plupart de la noblesse, empruntaient de l'argent au denier dix ou douze. En cela il y avait deux grands inconvénients : 1( premier, que les intérêts les minaient peu-à-peu , et dans sept ou huit ans, sapaient les fondements des plus riches et plus anciennes maisons, qui sont comme les étais et lesarcs-boutants qui soutiennent l'Etat; le second , que les marchands , trouvant cette commodité de mettre leur argent à si grand
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profit, et sans aucun risque, abaDdonnaieut entièreraent le commerce, dont les sources étant une fois taries, il y eût eu bientôt disette d'or et d'argent dans le royaume ; < car la France n'a point d'autre mine que le trafic et le débit de ses denrées. »
Ces considérations obligèrent le roi , non-seulement de défendre toute usure , à peine de confiscation de la somme prêtée, et de grosses amendes; ensuite de quoi les parlements députèrent des conseillers par les provinces, pour faire recbercbe des usuriers ; mais encore de réduire tous les intérêts ou rentes hypothèques au denier seize. Elles étaient avant cela au denier dix et douze, comme nous avons dit : la raison était que , lorsqu'elles avaient été constituées , l'argent était bien plus rare. Or, puisqu'il s'était multiplié extrêmement depuis la découverte des Indes, il était juste de rabaisser les intérêts; et c'est pour cette raison encore que depuis on les a réduits au denier dix-huit ; et que , peut-être , on les mettra quelque jour an denier vingt.
Dans ce même dessein d'enrichir ses peuples » et de mettre l'abondance dans son royaume , le roi recevait de toutes parts des mémoires de ce qui pouvait servir à faire le commerce meilleur et plus facile à apporter de la commodité à ses sujets , à cultiver et à fertiliser les lieux les plus infructueux. Il voulait rendre, tout autant qu*il lui était possible , les rivières navigables; il faisait rebâtir les ponts et les chaussées et paver les grands chemins ; sachant bien que, si on n'a soin de les entretenir, ils se gâtent si fort que les voitures ne se font que très-difficilement , et que le commerce en est inter-* rompu ; d'où il arrive les mêmes désordres dans Téconomie de Vétat, qui arrivent dans celle du corps humain quand il y
m HISTOIRf; DE FRANGE.
' a des obstructions» et que le passage du sang et des esprits n'est pas libre.
Quand il allait par pays, il regardait curieusement toutes choses, s'instruisait des nécessités et des désordres, et y remédiait tout aussitôt avec grand soin. Sous sa faveur et sa protection, il s'établit en plusieurs endroits du royaume des manufactures de toiles, de tapisseries, de draperies, de dentelles, de clincailleries, et de plusieurs autres cboses.
A son exemple, les bourgeois réparaient leurs maisons que la guerre avait ruinées; les gentilshommes, ayant pendu leurs armes au croc, et n'ayant qu'une houssine k h main, s'adonnaient à ménager leur bien et augmenter leurs revenus : tout le peuple était attentif au travail , et c'était une merveille 4^ voir comme ce royaume, qui, cinq ou six ans auparavant, étaiti pour ainsi dire, une tanière de serpents et de bêtes venimeuses, étant rempli de voleurs, de larrons, de vauriens, de gens de sac et de corde, avait été si bien purgé de tous ces maux, par ce grand roi, et comme changé en une ruche d'abeilles innocentes , qui s'efforçaient à l'envi de donner des preuves de leur industrie, et d'amasser de la cire et du miel. L'oisiveté y était honteuse et une espèce de crime : « aussi est- « elle (comme dit le proverbe) la mère de tous les vices. Un % esprit qui ne prend pas la pejne de s'occuper sérieusement « à quelque chose est inutile à soi-même et pernicieux au « public. » Voilà pourquoi, de ce temps-là, les prévôts recherchaient les fainéants, les vagabonds et gens sans aveu, et les envoyaient servir le roi en ses galères, afin de les obliger à travailler malgré eux.
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