CHAPITRE XXIX
Sull; et le duc de Siroie.
11 faut avouer que la faveur de Rosni servait en ce temps là de prétexte presque à tous les mécontentements et h toutes les conspirations des grands. Le roi Tavait véritablement élevé par trois ou quatre belles charges, parce qu'il croyait ne pouvoir assez récompenser les services qu'il lui rendait ; et en cela ce prince ne mérite que louanges, d'autant qu'un bon mattrti
IM HISTOIRE DE FftANCE.
ne peut faire trop de bien à un bon serviteur : mais si les brouillons et les mécontents se plaignaient qu'il lui donnait trop de charges et d'emplois, au moins ne pouvaient^ils pas se plaindre qu'il lui donnât trop de pouvoir, et qu'il n'en donnât qu'à lui seul; car il est vrai de dire que Rosni n'avait pas la liberté de faire la moindre grâce de son chef ; il fanait pour toutes choses s'adresser directement au roi; il voulait distribuer lui-même toutes les grâces et les récompenses à des gens qu'il en connût dignes, qui lui en eussent obligation, et qui n'eussent dépendance que de lui. Ce grand prince savait bien, que celui qui donne tout^ peut tout ; et que celui qui ne donne rien, n*est rien que ce qu'il pUAt à celui qui donne tout. Il avait trop de courage et trop de gloire pour souffrir qu'un autre fit la plus noble fonction de son autorité royale. Quelque faveur et quelque familiarité qu'on eût auprès de lui, si on eût manqué de lui garder un profond respect, de lui parler et d'agir avec lui autrement qu'on ne le doit avec son maître et avec son roi, on fût tombé sans doute aussitôt en disgrâce ; et ce fut, comme nous avons remarqué, une des causes de la mort de Biron. Jugez donc, si celui qui ne vaulait point qu'on fit en rien du monde le compagnon avec lui, eût enduré qu'on y eût fait le souverain ; jugez s'il se fût contenté que ses ministres eussent simplement pris son agrément sur une affaire, et qu'ils ne lui eussent parlé des choses que par manière d'acquit, après les avoir résolues d'eux-mêmes. Non, sans doute; il voulait que les résolutions partissent de sa tête et de son mouvement; que le choix fût de lui; qu'il eût seul la puissance d'élever et d'abaisser, et que personne que lui ne fût arbitre de la fortune de ses sujets. Ce n'est pas qu'il ne considérât, comme il est juste, les recommandations des grands
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de soD élat et de ses ministres, dans la coUation qu'il faisait des bénéfices, des emplois et des charges ; mais c'était toujours de telle façon, qu'il faisait connaître à celui à qui il les donnait, qu'il ne devait les tenir que de lui. L'exemple suivant le inontre bien.
L'évéché de Poitiers étant venu à vaquer, Rosni le supplia instamment de considérer en cette occasion Pierre Fenouillet, réputé savant homme et grand prédicateur. Le roi» nonobstant cette recommandation , le donna à l'abbé de la Rocbeposai, qui, en son particulier, avait beaucoup de bonnes qualités, et, outre cela, était fils d'un père qui Tavait également bien servi de son épée pendant la guerre, et de son esprit dans les ambassades. A quelque temps de là, l'évéché de Montpellier vint à vaquer : le roi, de son propre mouvemait, ravoie chercher Fenouillet, et lui dit qu'il le lui donnait, mais à condition qu'il n'en aurait obligation qu'à lui seul. On voit par là comme il considérait en quelque sorte la recommandation de Rosni; mais on voit aussi comme était bornée la puissance de ce favori, qui donnait de la jalousie à tout le monde. Je l'appelle favori, à cause qu'il avait les em- (dois les plus éclatants; quoiqu'à dire vrai, il n'avait aucune prééminence sur les autres du conseil ; car Villeroi et Jeannin étaient plus considérés que lui pour les négociations et pour les affaires étrangères; Bellièvre et Sillery pour la justice, la police et le dedans du royaume. Et il ne faut pas s'imaginer que ces gens-là dépendissent en aucune façon de lui : il n'y avait qu'un chef dans l'état, qui était le roi, lequel faisait mouvoir tous les membres, et duquel seul ils recevaient las esprits et la vigueur.
Sur la fin de cette année, le duc de Savoie, pensant se
venger et se dédommager de la perte de son marquisat de Sa-^ luces, sur la ville de Genève, essaya de la surprendre par escalade. L'entreprise avait été formée par les conseils du seigneur d'Albigny, et le duc avait passé les monts, la croyant infaillible. D'Albigny conduisit deux mille hommes destinés pour cela jusqu'à demi -lieue de la ville; mais, s'étant chargé de la conduite de celte action, il ne jugea pas à propos de s'engager dans la place , et en laissa l'exécution à d'autres. Le commencement en fut assez heureux : plus de deux cents hommes montèrent par des échelles, gagnèrent les remparts, et coururent par toute la ville sans être aperçus. Cependant les bourgeois furent éveillés par les cris des fuyards d'un corps-de-garde, qui découvrit les entrepreneurs, et qui aussitôt se vit chargé par eux ; et le pétardier, qui devait rompre une porte en dedans, pour faire entrer ceux de dehors» vint malheureusement à être tué ; après quoi ils furent accablés de tous côtés. La plupart essayèrent de regagner leurs échelles, mais le canon de la courtine les ayant brisées, ils furent presque tous tués où se rompirent le cou en sautant dans le fossé. 11 en fut pris treize en vie, presque tous gentils^ hommes, entre autres Attignac, qui avait servi de second à dom Philippin, bâtard de Savoie. Ils se rendirent sur Tassu-' rance qu'on leur donna de les traiter en prisonniers de guerre : mais les cris furieux de la populace, qui représentaient le danger ob leur vie avait été des massacres, des violements, d'un incendie universel et d'une servitude perpétuelle, forcè-^ rent le conseil de cette petite république à les condamner à la mort infâme de la potence, comme des voleurs. On attacha leurs têtes, avec cinquante-quatre autres de celles des tués, sur des fourches patibulaires, et on jeta les corps dans le Rhône.
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Le duc de Savoie, tout confus d'un bî mauvais succès, et encore plus des reproches que toute la chrétienté lui faisait d avoir tenté une telle entreprise en pleine paix, repassa les monts en poste, laissant ses troupes près de Genève, et tâcha de s'excuser envers les Suisses de ce qu'il avait voulu surprendre cette ville, qui était sous leur protection, aussi bien que sous celle de la France; disant qu'il ne l'avait pas fait pour troubler le repos des ligues, mais pour empêcher que Lesdiguières ne s'en emparât, pour la remettre au roi.
Les ducs de Savoie ont depuis longtemps prétendu que cette ville est de leur souveraineté, et que les évéques, qui en ont porté le titre de comtes, et en ont été les seigneurs durant quelque temps, relevaient d'eux. C'est pourtant, ce que les évéques n'ont jamais avoué, ayant toujours maintenu qu'ils dépendaient immédiatement de l'empire. La ville, de son côté, soutient qu'elle est ville libre, qui n'est point sujette, pour le temporel, ni à ses évéques, lesquels elle chassa entièrement Tan 1533, lorsqu'elle renonça malheureusement â la religion catholique, ni au duc de Savoie, mais seulement à Tempire, dont elle a toujours les aigles arborées sur ses portes. Il n'est pas besoin de rapporter ici les titres ni des uns ni des autres; mais pour lors la ville de Genève était en possession de sa pleine liberté, il y avait plus de soixante ans, et s'était alliée avec les cantons suisses. Or, les Suisses étaient compris dans le traité de Vervins, comme alliés de la France; par conséquent la ville de Genève y était aussi, et le roi l'avait assez déclaré au duc de Savoie. Il ne laissa pas pourtant de tenter renireprise que nous venons de dire, espérant que si elle réus^ sissait, le roi d*Espagne et le pape le soutiendraient, et que le roi, pour si peu de chose, ne voudrait pas rompre la paix. T. xm. 13
Les QéD^vpis^ furieusement animés, comnaencèrent de lui faire la guerre, et, entrant courageusement sur ses terres, lui prirent quelques petites bicoques. Ils pensaient que le roi et les Suisses seconderaient les mouvements de leur ressenti* ment, et que tous les potentats d'Allemagne accourraient pour les assister. Mais le roi désirait observer la paix, et était trop prudent pour souffrir qu'il s'allumât une guerre dans laquelle il n'eût pas pu accorder ensemble la religion et la politique, et ajuster l'honneur et les intérêts de la France, obligées à protéger ses alliés, avec les bonnes grâces du pape, porté par son devoir à la ruine des huguenots. Il leur envoya donc de Vie les assurer de sa protection, mais avec ordre de leur faire connaître que la paix leur était nécessaire et la guerre si ruineuse , qu'ils devaient se porter à embrasser l'une et à fuir l'autre. Comme ils avaient peu de force pour tant de colère, et qu'ils 0,e pouvaient rien sans son assistance, ils furent contraints da se relâcher, et d'entrer dans un traité avec le Savoyard, par lequel il fut dit qu'ils étaient compris dans le traité de Vervins, et que le duc ne pourrait bâtir aucune forteresse à quatre lieues de leur ville.
Il arriva presqu'au même temps que la ville de Metz se souleva contre le gouverneur de la citadelle. Il s'appelait Sobole, lequel y ayant été mis lieutenant par le duc d'Epernon, à qui Henri III avait donné ce gouvernement en chef, s'était depuis détaché de ce duc, je ne sais point par quelle considération, et avait pris des provisions du roi. Il avait un frère qui le secondait dans les soins de ce gouvernement. Durant la dernière guerre contre l'Espagne, ces deux frères avaient accusé les principaux habitants de Metz d'avoir conjuré de livrer la ville aux Espagnols. Il y en eut plusieurs d'emprisonnés, quelques-
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UQs de mis à la question ; mais pas un ne fut trouvé éoupable : de sorte que tous les bourgeois, croyant avec sujet que ce fût une calomnie, prirent les Sobole en haine, et dressèrent des cahiers de plainte contre eux, les accusant de quantité d'exactions et de cruautés. Le duc d*Epernon, qui sans doute soutenait ces bourgeois à la cour, y fut envoyé par le roi pour accommoder ce différent. Les Sobole, qui Tavaient offensé, ne se' fiaient point ep lui; i|s ne voulurent pas le laisser entrer daps la citadelle ni dans le fort, ni faire sortir la garnison au-devant de )qi ; tellement qu'étant jiistepient animé, jl enflamma la plaie au lieu de la guérir, et échauffa de telle sorte les habitants qu'ils se barricadèrent contre eux. Le roi, qui^vaitqug les moindres étincelles étaient capables de causer un grapd embrasement, ne se contenta pas d'y envoyer La Vatenne, mais il s'y achemipa lui-même, étant d'ailleurs bien aise de visiter cette frontière. Sobole lui remit la place entre les mains; et il la donna à Ârquien, lieutenant-colonel du régiment des gardes, avec la qualité de lieutenant de roi, pour y commander en l'absence du duc d'Epernon, gouverneur, lequel n*y eut pas grand pouvoir tant que le roi vécut.