CHAPITRE XXXI
Ordonnance contre les duels. — La marquise d'Entragues.
La noblesse française, ayant la paix, ne pouvait aussi demeurer sans rlenjfaire ; les uns passaient le temps à la chasse, les autres auprès des dames ; quelques-uns à apprendre les belles-lettres et les mathématiques; d'autres à voyager dans les pays étrangers, et d'autres à continuer Texercice de la guerre sous le prince Maurice , en Hollande. Mais plusieurs , qui cherchaient à signaler leur valeur, sans partir de leurs maisons , devenaient pointilleux , et-,' pour le moindre mot , ou pour un regard de travers, mettaient Tépée à la main. Ainsi la manie des duels entra bien avant dans les esprits des gentilshommes ; et ces combats étaient si fréquents que la noblesse versait presque autant de sang sur le pré par ses propres mains, que les ennemis lui en avaient fait perdre dans les batailles.
Le roi , pour cela , fit un second édit fort sévère qui défendait les duels , et confisquait le corps et les biens de ceux qui se portaient sur le pré. D'abord, cette défense refroidit un
petf Tardënr des plu^ échauffés; mais, parce qn^il donnait souvent grâee de ce crime, sa bonté ne pouvant la refuser à des gens qui Tavaient fidèlement servi dans son besoin, il arriva que , dans peu de temps , le mal reprit son cours près* que aussi fort comme auparavant.
Comme il recevait de tous côtés des avis pour accommoder et enrichir son royaume , il apprit qu'il y avait en divers endroits de la France d'assez bonnes mines d'or et d'argent, de cuivre et de plomb , et que , si on y faisait travailler, on n'aurait pas besoin d'en acheter des étrangers; que même , quand il n'y aurait pas grand profit à les fouiller, on en tirerait toujours cet avantage , que l'on y emploierait quantité de fainéants, et aussi ceux des criminels qui ne méritaient pas la mort, lesquels eussent pu y être condamnés pour quelques années. Il fit donc un édit qui renouvelait les anciennes ordonnances touchant les officiers, directeurs et ouvriers des mines ; et Ton commença d'y travailler dans les Pyrénées , où il est certain qu'il y en avait autrefois d'or et d'argent, et qu'il y en a encore. De sorte que, si on eut voulu continuer ce travail , il y a bien de l'apparence qu'on en eût tiré de notables avantages; mais, ou la négligence des directeurs, ou leor peu d'intelligence , et d'ailleurs l'impatience des Français, qui se rebutent aussitôt si une chose ne leor réussit pas avec facilité, le firent discontinuer.
On en entreprit un autre de fort grande commodité pour Paris. C'était de joindre la rivière de la Loire à la Seine par le canal de Briare. Rosny y faisait travailler avec beaucoup de dépense, et y employa près de trois cent mille écus; mais l'ouvrage fut interrompu, je ne sais pourquoi. On Ta repris sous le règne de Louis Xm , et amené à sa perfection.
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On en proposa encore un autre, qui était de faire comnotuniquer les deux mers , l'Océan et la Méditerranée , en joignant la Garonne , qui va dans TOcéan , et TAube, qui tombe dans la Méditerranée au-dessous de Narbonne ., par des canaux qu'on devait tirer par de petites rivières qui sont entre ces deux grandes. Le pays de Languedoc offrait d*y contnbuer. Mais il se trouva des diflScultés qui empêchèrent cette entreprise.
La navigation s'étant rétablie par le bon ordre que le roi avait donné de tenir ses côtes en sûreté, et de punir sévère* ment les pirates quand on les enseignait, nos vaisseaux ne se contentaient pas de trafiquer aux lieux ordinaires , mais entreprenaient aussi d'aller au nouveau monde , dont ils avaient presque oublié la route depuis l'amiral de Coligny. Un gentilhomme saintongeois ,^ nommé du Gas , commença , avec commission du roi , les voyages de Canada , oii depuis fut établi le commerce des castors, qui sont des peaux d'un certain animal amphibie , presque semblable aux loutres de ce pays-ci.
Parmi tous ces établissements , il ne faut pas oublier ceux de quantité de nouvelles compagnies religieuses qui se firent dans Paris. On y vit, pour la première t'ois, des Récolets, qui est une branche de l'ordre de Saint-François, d'une nouvelle réforme; des Capucines et des Feuillantines, des Carmélites, lesquelles y furent amenées d'Espagne, des Carmes déchaussés, qui vinrent aussi du même pays; des Frères de la Charité , vulgairement appelés Frères ignorants , venus d'Italie; et tous eurent bientôt bâti leurs couvents des aumônes et charités des personnes pieuses.
Au milieu de ce grand calme , dont le roi jouissait , et
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dorant toates ces belles occupations , qui étaient si dignes de loi , il ne laissait pas de sentir des chagrins et des ennuis qui le fâchaient fort. Il n*y en avait point de plus cuisant , ni de plus continuel que celui qui lui venait de la part de sa femme et de ses maîtresses. '
Nous avons vu comme mademoiselle d'Entragues l'avait engagé. Il lui avait donné la terre de Verneuil , près de Sentis, et , pour l'amour d'elle , lavait érigée en marquisat. Depuis qu'il avait été marié, il ne laissait pas d'avoir le même attachement pour elle, de la mener en ses voyages , et de la loger à Fontainebleau.
Ces désordres scandaleux offensaient extrêmement la reine ; et d'ailleurs la fierté de la marquise l'outrageait furieusement. Car elle parlait toujours d'elle avec des termes ou injurieux, ou méprisants, jusqu'à dire quelquefois que, si on lui faisait justice, elle devrait tenir sa place.
La reine , aussi de son côté , s'emportait avec raison contre elle, et en faisait ses plaintes à tout le monde. Mais ce n'était pas le moyen de gagner l'esprit du roi : il eût peut-être mieux valu qu'elle eût sagement dissipé son déplaisir, et que, par ses caresses , elle se fût rendue maîtresse d'un cœur qui lui appartenait Intimement. Le roi aimait à être flatté, il aimait le doux entretien et la complaisance , il se prenait par la tendresse et par l'affection. Elle était toujours en pique avec le roi , elle l'aigrissait à toute heure par des plaintes et par des reproches, et , quand il pensait trouver avec elle quelque douceur pour se délasser de ses grands travaux d'esprit, il n'y rencontrait que de l'amertume et du fiel.
Elle avait auprès d'elle une femme de chambre florentine, fille de sa nourrice , nommée Léanora Galigài , créature
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èxtrémethent laide , tnais fbh spirituelle , et qui avait su si adroitement s'insinuer dans son cœur, et s'en emparer, qu'elle la gouvernait tout-à-fait. On dit ( je ne sais ce qu'il en est), que cette femme, craignant que la reine, 6a maltresse, ne Taimât moins si elle aimait parfaitement le roi , son mari , l'éloignait de lui tant qu'elle pouvait , afin de la posséder pliis à son aise. Depuis , afin d'avoir un second dans ^es desseins , elle se maria et épousa un florentin , domestique de la reine , qui s'appelait Conchini , un peu de meilleure extraction qu'elle , étant petit-fils d'un Baptiste Conchini , qui avait été secrétaire de Côme, duc de Florence.
L'opinion commune est que ces deux personnes travaillèrent conjointement, tant que le roi vécut, à entretenir des aigreurs dans l'esprit de la reine , et à la fendre toujours fâcheuse et de ttiativaise huiieur envers lui, de sorte que, sept ou huit ans durant , s'il y avait un jour de calme et de plaisir dans ce ménage, il y en avait deux de niécontentement et de fâcherie. En cela , véritablement , la faute du roi était la plus grande , parce qu'il donnait sujet k ces troubles , et que le tliari étant, comme dit saint-Paul , le chef de la femme, doit lui dôtinër l'exemple , et avoir plus étroite union avec elle.
Pour revenir à la marquise, il arriva un jour que la reine, étant fort offensée de ses discours, la menaça qu'elle saurait bien réprimer sa méchante langue. La marquise se mit à faire la triste et la dolente, à fuir le roi et à lui faire entendre ^i'ellë le suppliait de ne lui plus parler, parce qu elle avait |>edr que la continuation de ses faveurs ne lui fût trop préjudiciable à elle et à ses enfants. Son dessein était d'enflammer plus fort sa passion en se montrant plus diflScile. Or, comme elle vit que son adresse n'avait pas tout l'effet qo'elle espé-
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rait, et que d'âiHears la colère de la r èitie s*était aeerne S tel point qu'il y avait eo effet quelque danger pour elle et j^our les siens, elle s'avisa d*une antre chose. D*Entragues, son père, demaridst permission au foi de remmener hors du royaume pour éviter M vengeance de la reine. Le roi lui accorda sa demande plus facilement qu'elle ne pensait, ce qui l'exaspéra ati dernier |ioint. Son père et le comte d'Auvergne, son frère Utérin, se ihirent à traiter secrètement avec l'ambassadeur d'Espagne, fiour avoir retraite sur les terres de son roi, et se jeter entièrement eiix et les enfants entre ses bras.
L'ambassadeur crut que cette affaire serait fort avantageuse à âon maître, et qu'en temps et lieu il se pourrait servir de cette promesse de mariage que le foi avait donnée à la tïiarquise. Âiffsi il leur accorda facilement tout ce qu'ils demandèrent, et y ajouta toutes les belles promesses, dont des esprits faibles et légers se peuveftt enivrer.
Le roi leur avait accdfdé permission de se retirer hors de France, sans emmener pourtant les enfants, dans la croyance qu'il avait qu'ils Iraient en Angleterre, auprès du duc de Lendx et du comte d'Aubigny, de la niaison de Stuart, qui étaient leurs proches parents; mais lorsqu'il eut appris qu'ils tnéàltalent leur retraite en Espagne, il résolut de les en empêcher, et premièrement d'y employer les voies de douceur. Il manda donc le comte d'Auvergne , qui était alors k Glerniont, assez aimé dans la province, pour croire qu'il y pouvait demeurer en sûreté. Il refusa de venir avant qu'il n'eût son abolitioh scellée en bonne forme, de tout ce qu'il pourrait avoir fait. C'était une sorte de nouveau crime de capituler avec son roi : toutefois il la hii etivoya; mais avec cette clause, qu'Use retidroit aumtôt auprès de lui.
Sa défiance ne lui permit pas d*obéir à cette condition ; il demeura dans la province, où il se tenait sur ses gardes, avec toutes les précautions imaginables. Néanmoins il ne put être si fin, que le roi ne le fit surprendre, et par un artifice assez grossier. 11 était colonel de la cavalerie française : on le pria d'al - 1er passer la revue d*une compagnie du duc de Vendôme. Il y alla bien monté, se tenant assez éloigné pour n'être pas enveloppé; néanmoins d'Eurre, lieutenant de cette compagnie, et Nérestant, Tabordant pour le saluer, montés sur des bidets, de peur de lui donner du soupçon, mais avec trois soldats déguisés en laquais, le jetèrent à bas de son cheval, et le firent prisonnier. On Tamena aussitôt à la Bastille, où il fut saisi d'une extrême frayeur, quand il se vit logé en la même chambre où avait été le maréchal de Biron, son grand ami.
Incontinent après, le roi fît aussi arrêter d'Entragues, qui fut mené à la Conciergerie, et la marquise, qui fut laissée dans son logis, sous la garde du chevalier du Guet; puis, désirant faire connaître, par des preuves bien publiques, la mauvaise intention de l'Espagnol, qui séduisait ses sujets, et qui excitait et fomentait à tout propos des conspirations dans son état, il remit les prisonniers entre les mains du parlement; lequel, les ayant convaincus d'avoir comploté avec l'Espagnol , déclara , par un arrêt du 1" février, le comte d'Auvergne, Entragues, et un anglais nommé Morgant, qui avait été l'entremetteur de cette belle négociation, criminels de lèse-majesté, et comme tels, les condamna à avoir la tête tranchée; la marquise à être conduite, sous bonne garde , en l'abbaye des religieuses de Beaumont, près de Tours, pour y être recluse, et que cependant il serait plus amplement informé contre elle à la requête du procureur-général.
La reine n*avait point épargné ses sollicitations pour faire donner cet arrêt, croyant que Texéculion satisferait son ressentiment; mais la bonté du roi se trouva plus grande que sa passion. L'amour qu'il avait pour la marquise n'était pas si fort éteint, qu'il pût se résoudre à sacrifier celle qu'il avait si puissamment aimée. 11 ne voulut pas qu'on leur prononçât l'arrêt; et à deux mois et demi de là, savoir, le 15 avril, il commua, par des lettres du grand sceau, la peine de mort du comte d'Auvergne et du seigneur d'Entragues, en uiie prison perpétuelle, et celle de Morgant en un bannissement perpétuel. Quelque temps après, il changea encore la prison d'Entragues au séjour de sa maison de Mallesherbes en Beauce. Il permit aussi à la marquise de se retirer à Verneuil; et sept mois s'étant passés sans que le procureur-général eût trouvé aucune preuve contre elle, il la fit déclarer entièrement innocente du crime dont elle avait été accusée.
n n'y eut que le comte d'Auvergne, qui, étant le plus à craindre, fut le plus maltraité; car, non-seulement le roi le retint prisonnier à la Bastille, ob il resta douze ans durant, mais encore lui fit Ater la propriété du comté d'Auvergne. Il en portait le titre et en jouissait en vertu de la donation que le roi Henri III lui en avait faite.
La reine Marguerite, nouvellement revenue à la cour, soutint que cette donation ne pouvait être valable, parce que le ' contrat de mariage de Catherine de Médicis, leur mère, à laquelle ce comté appartenait, portait substitution de ses biens, et'cette substitution, disait-elle, s'étendait aux filles, au défaut de mâles; partant ce comté lui revenait après la mort du roi Henri III, et il n'avait pu le donner à son préjudice.
Le parlement, ayant écouté ses raisons, et vu ses preuves»
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cassa ]sL 4onation faite par Hepri, et lui adjugea le çoxn^. En récompense de cette obligation , et de beaucoup d'autres qu'e}|e ^vait au roi, elle fit une donation entre-vifs de tous ses Ifiens à monsieur je Dauphin, s*en réservant seulement Tusu fpuit sa vie durant.
Le comte d'Auvergne, ainsi dépouillé, demeura dans la Ba^ t[)le jusqif'en l'an 4646, que h reine, Marie de Médicis, ayant besoin dç lui dupant quelques brouilleries, le délivra de là et Ip fit justifier. Plle voulut piéme qu'on tirâf des registjre^ du parlemept et du grefi'e j'arr^t et les informations qui eussent conservé la mémoire de son crime. « Voilà comme le « temps ^mène toutes choses, et comme il change les plus grandes haines en grandes affections, de même qu'il change les plus fortes affections en des haines moptelles. »