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CHAPITRE XXXII

Le duc de Bouillon.

En approfondissant le complot que le père (|e la fparquise ayai^ fait avec les Espagnols, pour leur livrer sa fille et ses enf^pts, on Recouvrit aussi les menées du duc de Bouillon, qui désormais était le seul qui pouvait faire de la peine au roi dans son royaume. Il est constant que ce grand prince lui avait fait des biens très-considérables, lui ayant donné le bâton de naaréchal de France, et procuré le mariage de l'héritière de Sedan. Aussi, ce seigneur l'avait très-bien servi dans ses plus grandes nécessités ; mais, depuis qu'il le vit converti à la foi catholique, il diminua beaucoup de son affection, et étant mû en partie de zèle pour sa fausse religion, en partie d'ambition, il conçut 4e vastes desseins de se faire chef et protec-

leur du parti hugueoot, et, sous ce prétexte, de se rendre maître des provinces d'au-delà la Loire. On disait que, pour cela, il avait fort aidé à échauffer l'esprit du maréchal de piron, et qu*il avait fait un traité avec T^pagnol, qui lui devait fournir de l'argent à souhait, mais non pas des troupes, de peur de le rendre odieux aux protestants.

Il n'était que trop visible que, depuis la conversion du rpj, il avait travaillé sans cesse à entretenir de^ défiai^pes et des mè^ contentements dans les esprits des huguenots, et à les unir ^t rallier tous ensemble, afiq qu'ils pssent cofps, ^ pepsua4^i)t que ce corps voudrait avoir nécessairement une fête, et qu'il n'en pouvais choisir une autre que lui. Voilà pourquoi \ï s'était fait tant d'assemblées et de synodes particuliers e( généraux de ceux de la religion, où l'on n'entendait que des plaintes et des murmures contre le roi, lequel ils fatiguaient sans cesse 4e pouvelles demandes et requêtes.

Outre cela, on sut que ce duc avait des émissaires et des serviteurs dans la Guienne, et particulièrement jl^ns le Limousin et dans le Quercy, qui cabalaieot parmi la noblesse, distribuaient de l'argent, prenaient le serment de ceux qui ji^j promettaient service, et avaient formé des entreprises sur dix ou douze villes catholiques.

Le roi jugeant qu'il fallait couper la racine du mal avant qu'il s'étendit plus au loin, et ne sachant pas même jusqu'où il s'étendait, résolut d'y aller porter le remède lui-même. 11 partit de Fontainebleau au mois de septembre, ayant envoyé devant Jean-Jacques de Mesmes, seigneur de Roissy, qui alla à Limoges pour faire le procès aux coupables.

Aussitôt, toute cette conspiration s'en alla en fumée. Les plus ^visés vinrent ainlev^nt du roi se jeter à ses pieds : les

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autres s'enfuirent hors du royaume, ou se cachèrent. Cinq ou six malheureux ayant été pris, furent décapitis à Limoges, leurs têtes plantées sur le haut des portes, et leui^ corps réduits en cendres qui furent jetées au vent. Trois ou quatre autres souffrirent même supplice en Périgord. Il y en eut dix ou douze des plus considérables condamnés par contumace et effigies : entre autres, la Chapelle-Biron et Giversac, de la maison de Gugnac. Mais, dans toutes ces procédures, il ne se trouva aucunes preuves par écrit, ni même aucune déposition bien formelle contre le duc de Bouillon, tant il avait finement et adroitement conduit toute cette trame.

Avant ces exécutions, le roi, ayant fait son entrée à Limoges, s'en retourna à Paris. Il souhaitait avec passion qu'après cela le duc de Bouillon se reconnût et s'humiliât; car, s'il demeurait sans repentance, il était obligé de le pousser à bout ; et, s'il entreprenait de le pousser, il offensait tout ce grand corps des protestants, qui étaient ses plus fidèles alliés. U employa donc sous main tous les moyens dont il se pût aviser, pour le porter à avoir recours à sa clémence, plutôt qu'à l'intercession des étrangers, laquelle ne peut agréer à un souve^ rain pour son officier et son sujet. Le duc désirait, encore plus que lui, se tirer de cet embarras; mais il croyait ne pouvoir trouver de sûreté à la cour, parce que Rosny, qui n'était pas son ami, et qui avait quelque jalousie de le voir plus autorisé que lui dans le parti huguenot, avait beaucoup de crédit auprès du roi : tellement qu'après diverses entremises et négociations, le roi se résolut de l'aller chercher à Sedan avec une armée.

Rosny travaillait avec beaucoup de chaleur aux préparatifs de cette expédition. Le roi se confiait en lui , et^ en l'hono-

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rant, désirait témoigner aux huguenots , que, s*il attaquait le duo de Bouillon , ce n'était point à leur religion qu'il en voulait, mais à la rébellion. Pour ce sujet, il érigea la terre de Sully en duché et pairie; ce qui fera que nous l'appellerons désormais le due de Sully. Son sentiment était que le roi poussât vivement le duc de Bouillon. Yilleroi et les autres étaient d'un contraire avis ; ils ne voulaient point que fon hasardât le siège de Sedan, d'autant que la longueur de cette entreprise eût peut-être réveillé diverses factions aux autres coins du royaume , et eût donné le temps aux Espagnols d'attaquer la frontière de Picardie ; au Savoyard mécontent , de se jeter avec les forces du Milanais sur la Provence désarmée; et aux huguenots et aux protestants d'Allemagne . d'accourir au secours de leur ami.

Le roi prévoyait bien tous ces inconvénients ; c'est pourquoi s'étant avancé jusqu'à Donchery, durant l'absence de Sully, qu'il avait envoyé peut-être tout exprès quérir de l'artillerie, il traita avec le duc de Bouillon , et le reçut en grâce , moyen- Daut qu'il s'humiliât devant sa majesté , qu'il le reçût dans la ville de Sedan , et qu'il lui remit le château , pour le tenir avec telle garnison qu'il lui plairait quatre ans durant.

C'étaient là les conditions publiques; mais, par les articles secrets, le roi promettait de n'être que peu de jours dans Sedan, et de ne mettre que cinquante hommes dans le châteiâu , qui en sortiraient incontinent, à la très-humble supplication que le duc lui en ferait. Toutes ces choses s'exécutèrent fidèlement et sans aucune défiance de part et d'autre. Le duc viut trouver le roi à Donchery, où il le supplia de lui vouloir

Le roi le reçut aussi bien que s'il n'eût jamais failli, et,

cinq ou six joars après , il entra dans Sedan , et en séjourna trois seulement , puis retourna à Paris. Le duc raccompagna jusqu'à Mousson et ne passa pas outre ; mais quelques jours après, lorsqu'il eut appris que le parlement avait vérifié son abolition, dans laquelle ses amis, qui avaient été condamnés par défaut à Limoges , étaient aussi compris, il se rendit à la cour, où il reçut plus d'honneurs et de caresses que jamais, a C'était la manière de ce grand roi : il avait un coeur de lion c contre les orgueilleux et contre les rebelles ; mais il se plai- « sait à relever, avec une bonté sans pareille, ceux qu'il avait < terrassés, lorsque leurs soumissions les rendaient dignes c de recevoir sa grâce. » Aussi le duc de Bouillon , qui connaissait parfaitement son naturel ( car ils avaient vécu et fait la guerre fort longtemps ensemble ), ne manqua pas de se conduire en cette conjoncture avec toute la prudence et toute la souplesse dont un habile homme comme lui était capable.

Nonobstant cette grande générosité et bonté du roi , son règne ne laissait pas d'être traversé par des infidélités et par des conspirations incroyables. Telle fut la trahison de l'Oste , l'entreprise sur la ville de Marseille, par Merargues, et une autre sur Narbonne et sur Leucate, par les Luquisses.

L'Oste était commis de Villeroi et son filleul : l'emploi qu'il avait auprès de lui était de déchiffrer les dépêches. Ce mal* heureux faisait savoir tout le secret du roi à quelques gens du conseil d'Espagne , qui l'avaient corrompu moyennant douze cents écus de pension , qu'on lui avait promis pendant qu'il était en ce pays-là avec l'ambassadeur Rochepot. Sa méchanceté étant découverte , il s'enfuit, et, comnie les prévôts des maréchaux le poursuivaient , il se noya dans la rivière

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de Marne , près le bac du Fay. On peut juger si Villeroi , dont la fidélité demeurait par là exposée aux soupçons du roi et aax médisances de ses ennemis , en eut un sensible déplaisir, n eût eu sans doute beaucoup de peine à se laver de cette affaire, quelque innocent qu*il fût, si le roi , qui le vit dans iiDe affliction extraordinaire, n'eût eu la bonté de le visiter lui-même , de lui porter de la consolation et de le justifier, par cet honneur, de toutes les calomnies que ses envieux semaient contre lui.

Herargues était un gentilhomme provençal , de fort bonne maison , lequel ayant assurance d'être viguier de Marseille Tannée suivante , avait promis de livrer la ville aux Espagnols, durant sa viguerie. Il fut assez imprudent et assez fou pour découvrir son dessein à un forçat des galères de Marseille , lequel en donna avis à la cour, afin peut-être d'obtenir sa liberté. Sur cet avis, on épia si soigneusement Merargues , qui était alors à Paris , qu'on le trouva conférant avec le secrétaire de l'ambassadeur d'Espagne, et parlant si haut, qu'on entendit presque tout ce qu'ils disaient. On le fouilla , et on trouva sous les plis de sa jarretière un mémoire contenant le plan de son entreprise. 11 fut arrêté et eut la tête tranchée par arrêt du parlement de Paris , du 19 décembre. Son corps fut écartelé , les quartiers attachés à des poteaux devant les portes de la ville, et sa tête portée à Marseille, pour y être plantée au bout d'une pique , sur une tour des principales portes. Le secrétaire de l'ambassadeur fut arrêté aussi bien que lui , et il eût couru grand risque, si le roi y avait voulu aller aussi vite , comme le lui conseillaient ceux qui désiraient la rupture avec l'Espagne.

Cette rencontre donna sujet aux politiques de discourir

diversement sur les droits des ambassadeurs et de leurs gens. Mais Henri -le-Grand décida lui-même la question de cette sorte : « Les ambassadeurs , disait-il, sont sacrés par le droit « des gens; or, ils le violent les premiers quand ils trament

< quelque trahison contre l'Etat, ou contre le prince auprès « duquel leur maître les a envoyés: par conséquent, ce droit « ne les doit point mettre à couvert de la recherche et de la <K punition. D'ailleurs, il n*est point à présumer qu'ils soient « ambassadeurs, et qu'ils représentent le souverain qui les

< envoie, lorsqu'ils font des lâchetés et des infidélités, les- « quelles il ne voudrait pas faire ni avouer. Toutefois , il y

< a plus de générosité à n'user point en cela de la dernière tt rigueur, mais de se réserver cet avantage de les pouvoir c châtier, sans le faire, j» Ce fut là son sentiment ; et , comme il suivait toujours les maximes les plus généreuses , il défendit qu'on ne procédât contre le secrétaire de l'ambassadeur, auquel les juges allaient donner la question.

Cependant l'ambassadeur, pensant couvrir cette perfidie à force de crier bien haut, vient se plaindre à lui qu'on avait violé le droit des gens et la dignité de l'ambassade, protestant que le roi , son maître , en aurait le ressentiment que doit avoir un grand prince offensé. Le roi , lui répondant avec une sage froideur, lui représenta ce que son secrétaire avait fait avec Merargues. L'ambassadeur, ne voulant pas avouer son homme , ni approuver son action , tourna l'aflaire d'un autre biais, et se plaignit que le roi avait le premier fait infraction au traité de Vervins, puisqu'il assistait les Hollandais d'hommes et d'argent. Le roi répliqua que, pour les hommes, ils n'y allaient point par ses ordres, et qu'il y avait des Français au service de Tarrhiduc aussi bien qu'au service des HoHan-

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dais; mais , pour son argent, qu'il était en son pouvoir d*en faire ce qu'il lui plairait, et de le prêter, ou de le donner, sans qu'on y pût trouver à dire. L'ambassadeur s'échauffa fort, et il y eut des paroles bien hautes de part et d'autre. Eofia le roi lui fit rendre son secrétaire, comme il l'avait résolu avant de lui en parler.

Quant aux Luquisses, c'étaient deux frères, génois d'extraction , qui avaient fait marché avec le gouverneur de Perpignan de lui livrer Narbonne et Leucate. Il est certain qu'il n'était pas en leur pouvoir d'exécuter ce dessein, et qu'il y avait plus de mauvaise volonté en eux que de danger que la chose réussit ; néanmoins ils furent pris et conduits à Toulouse, où le parlement les envoya l'un et l'autre au gibet.

n semblait que non-seulement la malice des hommes conspirât alors contre la France , mais aussi la folie ; car le même jour que Merargues fut exécuté, un malheureux fou attenta sur la personne sacrée du roi , se jeta sur lui une dague à la mam, comme il passait à cheval sur le Pont-Neuf, en revenant de la chasse. Les valets de pied de sa majesté y étant accourus, lui firent lâcher prise, et l'eussent assommé surle-champ sans la défense du roi , qui le fit mener en prison au Fort-rEvéque. Il s'appelait Jean de l'Ile , natif de Vineux , près de Senlis. Il fut aussitôt interrogé par le président Jeannin, qui n'en put jamais tirer aucune réponse raisonnable, car il était tout-à-fait hors de sens. Il croyait être roi de tout le monde , et disait que Henri IV ayant usurpé la France sur lui, il voulait le châtier de sa témérité. Sur cela, le roi ju* géant qu'il était assez puni par sa folie, commanda qu'on lui fit seulement garder la prison , où il mourut peu de temps après.

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Ceux qui désiraient la guerre ne perdaient point l'occasion d'irriter l'esprit du roi sur toutes ces conjurations et entreprises des Espagnols. Ils lui remontraient qu'il n'en devait point attendre d'autre de ses ennemis perpétuels; qu'ayant fait tous leurs efforts pour l'empêcher de parvenir à la royauté, ils les continuaient toujours pour attenter sur son repos et sur sa vie; que leurs embûches étaient {dus à craindre dans la paix que dans la guerre ; qu'il fallait rompre avec eux , parce qu'ils iiuraient moins.de moyens de lui mal faire quand ils ne seraient plus dans les entrailles de son Etat ; qu'il y avait plus d'avantage d'agir avec eux à force ouverte que de démêler ainsi toutes les menées et pratiques qu'ils tramaient sous le manteau de paix et d'amitié. Us lui représentaient avec cela le mauvais état des affaires de l'Espagne, qui, s'étant tout épuisée d'argent dans les guerres des Pays-Bas , avait été contrainte d'avoir recours à des moyens extraordinaires pour en recouvrer; mais surtout ils n'oubliaient pas de lui mettre devant les yeux les grandes et avantageuse^ qualités qu'il avait par-dessus Philippe III , son adversaire.

Ce roi là, quoiqu'il eût l'esprit assez éclairé, et que les soins du roi Philippe II, son père, très-grand politique, lui eussent donné toutes les connaissances nécessaires pour gouverner ; néanmoins , par une certaine timidité et par une défiance de lui-même, trop ordinaire à beaucoup de grands, fuyait le travail et la peine, et s'était entièrement déchargé du gouvernement sur le marquis de Dénia , lequel il fit bientôt duc de Lerme.

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