CHAPITRE XXXIII
Àibire de Venise et du pape.
Le papeQément ym étant mort sur la fin de Tannée 4605, le roi voulut employer son crédit pour foire élire un pape de ses amis. Le cardinal de Joyeuse, son ambassadeur, et ses autres agents y travaillèrent si bien qu'ils firent tomber les suffrages sur Alexandre de Médicis, qu'on nommait le cardinal de Florence, n prit le nom de Léon XI; mais il mourut au bout de dix-sept jours, et ce fut à recommencer. Le roi ne voulut pas qu'on se mit davantage en peine d*en faire élire un autre, et déclara que la France n'y prenait point d'autre intérêt, sinon qu'on cboistt un homme de bien. Le conclave ensuite élut le cardinal deBorgbèse, qui fut nommé Paul V.
Dans les premières années de son pontificat, il se ralluma un grand différend , qui avait commencé sous ses prédécesseurs et qui eût mis le feu aux quatre coins de l'Italie , et peut-être à toute la chrétienté , si Henri-le-6rand n'eût pris le soin de l'éteindre.
La seigneurie de Venise avait autrefois fait une ordonnance ou décret qui défendait aux moines d'acquérir des terres dans son domaine au-dessus de la valeur de vingt mille ducats , et enjoignait à quiconque en avait acquis au-dessus de cette somme de remettre le surplus à la seigneurie , laquelle lui rembourserait le prix et les améliorations qu'il y aurait faites. Suivant les traces de cet ancien décret, elle en fit un autre, qui défendait de fonder ni bâtir de nouvelles églises , couvents et monastères, sans permission expresse de la seigneurie, à
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peine de bannissement et de confiscation du fonds et des bâtiments.
€ Il était véritablement de la fonction et charge des évé- « ques d'empêcher cette grande multiplication de couvents ; » mais , par négligence , ou par trop de facilité , ils en donnaient tout autant de permissions qu'on leur en demandait : de sorte que la république , au défaut des prélats , se trouva contrainte d'y mettre la main elle-même. Autrement, il fut arrivé bientêt que toutes leurs villes n'eussent plus été que couvents et églises, et que tous leurs revenus, qui doivent porter les charges de TEtat, et qui servent à la nourriture des gens mariés , lesquels fournissent des soldats , des marchands et des laboureurs , n'eussent plus servi qu'à l'entretien des religieux et des religieuses.
La seigneurie fit donc encore un autre décret qui interdisait toute acquisition de biens immeubles aux ecclésiastiques , si la permission du sénat n'y intervenait. Et au même temps il arriva qu'un certain abbé et un chanoine, accusés de crimes atroces dans les terres de la seigneurie, furent emprisonnés de l'autorité de la justice séculière ; ce qui passe pour un grand attentat de là les monts , parce que les ecclésiastiques y sont en possession de n'être point justiciables des séculiers.
Or, Paul Y, à son avènement au pontificat, ne pouvant dissimuler, disait-il, toutes ces entreprises de l'état séculier sur les ecclésiastiques, dépêcha en même temps deux brefs à son nonce de Venise; l'un contenant la révocation des décrets faits par la seigneurie touchant l'acquisition des biens temporels; Tautre ordonnant le renvoi de l'abbé et du chanoine a la cour d'église. Le nonce signifia ces brefs à la seigneurie. Elle répondit vertement que l'autorité était née avec elle, que
personne qu'elle n'y avait que voir, et qu'elle saurait bien s'y maintenir contre tous ceux qui entreprendraient de la cho* quer.
Cependant le pape , extrêmement offensé de cette réponse, fulmina une excommunication contre le duc et le sénat de Venise, si, dans vingt-quatre jours, ils ne révoquaient leurs décrets , et ne consignaient les deux prisonniers entre les mains du nonce. La seigneurie ne s'en émut guère , mais déclara hardiment le bref d'excommunication nul et abusif; et il ne se trouva aucun ecclésiastique dans toutes ses terres qui voulût entreprendre de le publier, ni qui osât observer l'interdit, ni faire cesser le service divin. 11 n'y eut que les capucins et les jésuites qui se résolurent de sortir, et demandèrent congé à la seigneurie. Elle l'accorda aux capucins avec liberté d'y retourner quand ils voudraient, et aux jésuites, avec défense d'y rentrer jamais.
Les choses étaient donc brouillées au dernier point entre ces deux puissances. Les Espagnols avaient l'œil au guet pour faire leur profit de ces divisions, et sous -main jetaient de l'huile sur le feu, quoique ouvertement ils fissent semblant de l'éteindre. Car, d'un côté, ils échauffaient les Vénitiens, et leur mettaient le cœur au ventre pour soutenir leurs droits; et, de l'autre , ils ordonnaient à leurs gouverneurs de Naples et de Milan de servir le saint -père avec toutes leurs forces. Henri-le-Grand . plus sincère et plus désintéressé, embrassa cette occasion d'établir sa puissance en Italie par une plus belle et plus juste manière. Il assura le pape que , comme vrai filsatné de l'église, il soutiendrait toujours ses intérêts, et, qu'en cas de rupture , il irait en personne h son secours avec une armée de quarante mille hommes ; mais qu'il le suppliait.
fis HISTOIRE DE FRANGE.
avant que d*en venir là , d'agréer qu'il tentât tbusles moyens possibles d'accommodement,
Il répondit aussi à l'ambassadeur de Venise, qui lui demandait assistance , qu'il la devait au saint-père au préjudice de tout autre; partant qu'il exhortait la seigneurie de lui donner contentement, et, qu'afin qu'elle le pût faire sans blés* ser son honneur et ses droits, il désirait d'en être le médiateur.
Tous deux ayant accepté sa médiation , il dépécha le cardiiial de Joyeuse en Italie; lequel , pour dire la chose en deux mots , conduisit cette négociation avec tant d'adresse , qu'enfin il mit les parties d'accord. Le traité contenait quatre principaux articles : 1° que la seigneurie consignerait les deux prisonniers entre les mains de Tambassadeur de France pour les remettre à Sa Sainteté ; 2"" qu'elle révoquerait le manifeste et la déclaration qu'elle avait faite contre les censures apostoliques ; 3"" qu'elle rétablirait tous les ecclésiastiques dans leurs biens; 4^* que le pape lui donnerait l'absolution , et qu'en revanche elle l'enverrait remercier par une célèbre ambassade , et l'assurer de son obéissance filiale.
Le lendemain le cardinal de Joyeuse se trouvant au lieu assigné par lé sénat, mais les portes fermées, en présence du doge, de vingt-cinq sénateurs et de l'ambassadeur de France, révoqua l'excommunication, et donna l'absolution à la seigneurie. Toutes ces choses se passèrent sans que les Espagnols en eussent participation , quoiqu'ils se tuassent de se faire de fête. Ainsi , toutes les deux parties eurent quelque sorte de contentement par l'entremise de Henri-le-Grand.
Il n'y eut que l'affaire des jésuites qui retarda le traité de quelques mois, et qui pensa le rompre tout-à-fait; parce que
HENRI lY. MO
le pape » otmsidérant qu^ils avaient été chassés pour sa cause , voulait absolument que la seigneurie les rétablit en leurs maisons et en leurs biens; et elle s'opiniâtrait de tout risquer plutôt que d'y consentir. Enfin le pape , persuadé par l'éloquence du cardinal du Perron , qui était pour lors à Rome , comprit qu'il valait mieux se relâcher sur ce point que de mettre toute la chrétienté au hasard de se brouiller; de sorte qu'ils demeurèrent bannis des terres de la seigneurie. Le pape Alexandre YII les y a rétablis par son intercession.
Si l'accommodement du différend d'entre le pape et les Yâiitiens ajouta un grand éclat à la réputation de notre Henri, ressuscitant le crédit de la France au-delà des monts, où il semblait être mort , et y ravalant de beaucoup celui des Espagnols , lesquels auparavant y étaient tout puissants; le traité qu'il amena entre le roi d'Espagne et les Etats, ou Provinces- Unies, ne lui en acquit pas moins parmi les protestants et les peuples du septentrion.