CHAPITRE XXXIV
Le roi d'EstMgne et les Protinees-Unles.
Les Provinces-Unies , que Ton appelle vulgairement Hollande^ du nom de la province la plus considérable des sept qui composent ce corps , avaient quelque sujet de se plaindre de ce que le roi avait fait le traité de Vervins sans leur consentement , et qu'il s'y était obligé de ne point les assister directement ni indirectement. Toutefois il n'avait pas laissé de les secourir toujours d'argent , et de faire passer à leur service grand nombre de noblesse et de volontaires; tellement qa'il y avait plusieurs régiments français tout entiers. Ainsi,
ce n*était pas sans quelque raison apparente que les Espagnols criaient qu'il enfreignait visiblement le traité de Vervins, mais ces reproches n'étaient pas justes, parce qu'ils l'avaient rompu les premiers par cent attentats.
Cependant le roi, qui était bon ménager d'argent, s'ennuyait d'en tant fournir aux Hollandais , et eût bien voulu les voir en état de ne lui être plus si fort à charge. Il n'y avait qu'un seul moyen pour cela , qui était de leur procurer la paix avec les Espagnols. Il résolut donc d'y travailler, et il choisit le président Jeannin , homme de grand sens, pour ménager cette négociation.
Les deux parties consentirent d'abord à une trêve de huit mois , pendant laquelle les Etats , afin de pouvoir traiter avec plus de réputation et plus de sûreté , prièrent le roi de leur accorder une ligue offensive et défensive. Il la leur accorda volontiers. En voici les principaux articles:
Il leur promettait de les assister et aider de bonne foi , en ce qu'il pourrait, pour obtenir du roi d'Espagne une bonne paix et assurée; que s'il plaisait à Dieu de la leur faire obtenir , il la ferait observer de tout son pouvoir, et les défendrait contre tous ceux qui la voudraient enfreindre ; et , pour cet effet, leur soudoierait dix mille hommes de pied à ses frais pour autant de temps qu'ils en auraient besoin. Réciproquement les Etats s'obligeaient, s'il était attaqué dans son royaume, par qui que ce fût, de le secourir aussitôt de cinq mille hommes dé pied , à leurs dépens , et ils laissaient au choix du roi de prendre ce secours en soldats, ou en navires équipés et fournis de tout pour combattre sur mer.
Les Espagnols s'alarmèrent extrêmement de cette "ligue. Don Pèdre de Tolède , l'un des plus grands seigneurs d'Espa-
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gne, passant par la France pour aller aux Pays-Bas , en fit de grandes plaintes au roi; et néanmoins plusieurs s'imaginèrent que tout le bruit qu'il faisait ne tendait qu'à l'obliger à négocier au plus tôt la paix avec les Holkindais , parce que l'Espagne était lasse au dernier point de soutenir une guerre si longue, si ennuyeuse et si meurtrière , avec tant de dépense et si peu de progrès.
Ce don Pèdre, selon l'humeur de la vraie noblesse espagnole , avait une morgue fière et grave , et était haut et magnifique en paroles, quand il s'agissait de l'honneur et de la gloire de sa nation , et de la puissance de son roi ; mais hors delà, fort civil et courtois, soumis et respectueux où il le fallait être , galant, adroit et spirituel. Il se passa entre le roi et lui des choses assez remarquables, qu'il ne faut pas oublier.
Gomme le roi croyait qu'il lui apportait des menaces de guerre, et qu'il savait que les Espagnols faisaient courir le bruit qu'il était tout estropié de la goutte , et ne pouvait plus monter à cheval , il lui voulut faire connaître que sa vigueur n'était point diminuée. Il le reçut dans la grande galerie de Fontainebleau , et lui fit faire vingt ou trente tours à si grands pas, qu'il le mit hors d'haleine; puis il lui dit : « Vous voyez , monsieur, comme je me porte bien. >
A cette première audience, don Pèdre portait son chapelet à la main : il représenta au roi l'intérêt général qu'avaient tous les princes catholiques à la ruine ou à la conversion des hérétiques , et les grandes guerres que son maître avait faites à ce dessein. Puis changeant de propos, il lui dit, que le roi catholique souhaitait de s'allier plus étroitement avec lui, et de faire des mariages entre leurs enfants , pourvu que le roi quitr
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tât l'alliance et la protection des Pays-Bas. Le roi lui répondit franchement que ses enfants étaient d'assez bonne maison pour trouver parti ; qu'il ne désirait point des amitiés contraintes et conditionnelles; qu'il ne pouvait abandonner ses amis, et que ceux qui n'en voudraient pas être se repentiraient d'avoir été ses ennemis.
Don Pèdre là-dessus exalta la grandeur et la puissance d'Espagne. Le roi , sans s'émouvoir, lui fit connaître que c'était la statue de Nabucbodonosor, composée de diverses sortes de matières, et qui avait des pieds d'argile. Don Pèdre en vint aux reproches et aux menaces. Le roi lui rendit bientôt la pareille et lui dit que, si le roi d'Espagne continuait ses attentats, il porterait le feu jusque dans l'Escurial, et que, s'il montait une fois à cheval, on le verrait bientôt à Madrid. L'espagnol lui répondit arrogamment : « Le roi François y fut bien. C'est pour cela , repartit le roi , que j'y veux aller venger son injure , celle de la France et les miennes. »
Après quelques paroles un peu hautes , le roi, abaissant le ton de la voix , lui dit : « Monsieur l'ambassadeur, vous êtes espagnol , et moi gascon , ne nous échauffons point. » Ils reprirent donc les termes de douceur et de civilité.
Une autre fois , le roi lui montrant ses bâtiments de Fontainebleau , et lui demandant que vous en semble? Il répondit qu'il lui semblait qu'il avait logé Dieu bien à l'étroit. 11 n'y avait pour lors que les deux chapelles qui sont dans la cour en ovale, et qui sont véritablement assez petites. Le roi ne put souffrir qu'il accusât sa piété , et lui répondit un peu vertement : c Vous, messieurs les Espagnols, ne savez donner à Dieu que des temples matériels; nous autres Français ne le logeons pas seulement dans des pierres , nous le logeons dans
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nos cœurs; mais , quand il serait logé dans les vôtres, j'ai peur qu'il ne fût que dans des pierres. >
De Fontainebleau ils vinrent à Paris , où le roi lui montrant un jour sa galerie du Louvre, et lui en demandant son avis : c L*Escurial est tout autre chose, dit don Pèdre. 4e le crois, repartit le roi -, mais y a-t-il un Paris au bout comme à mes galeries? »
Un jour don Pèdre , voyant au Louvre l'épée du roi entre les mains d'un porte-manteau, s'avança, mit un genou ei^ terre et la baisa ; <i rendant cet honneur, disait-il , à la plus ^orieuse épée de la chrétienté. »
Durant la trêve de huit mois, dont nous avons parlé, le pré^dent Jeannin travailla sans cesse au traité. Il y eut deux grandes difScultés; Tune, que le roi d'Espagne ne voulait traiter avec les Provinces-Unies, que comme avec ses sujets, et elles voulaient qu'il les reconnût pour pays libres et ind^ pendants; l'autre, que le prince d'Orange, dont la puissance et l'autorité s'affaiblissaient extrêmement par la paix , s'y opposait par mille artifices , étant soutenu par la province de Zélande, qui veut toujours la guerre, et par quelques villes de sa faction.
On surmonta enfin ces deux obstacles : l'Espagnol se relâ«cha sur le premier, et avoua qu'il tenait les Etats pour pays, provinces et états libres; et sur le second , le roi parla si haut an prince d'Orange qu*il n'osa plus arrêter le cours du traité. Il n'aboutit pourtant pas à une paix , comme il était à désirer, mais seulement à une trêve de douze ans, qui était marchande , et assurait le commerce de part et d'autre.
Le bruit de cet accommodement porta la gloire du roi par toute l'Europe. Le doge de Venise dit à notre ambassadeur»
dans le sénat : « Que la seigneurie entrait en nouvelle admiration de la sage conduite du roi, lequel ne se trompait jamais en ses mesures, et ne jetait jamais son coup en vain; qu'il était le véritable appui du repos et du bonheur de la chrétienté, et qu'il n'y avait rieu à désirer pour la félicité de son règne , sinon qu'il fût perpétuel : » éloge d'autant plus beau et plus glorieux , qu'on peut dire avec vérité que Venise a toujours été le siège de la sagesse politique , et que les éloges qui partent de ce sénat sont comme autant d'oracles.
De tous côtés on recherchait l'amitié ou la protection de ce grand roi. On se remettait de tout à son arbitrage : on implorait son assistance; et, comme il était également puissant et sage , aimé et redouté , il n'y avait personne qui réclamât contre ses jugements, ou qui osât attaquer ceux qu'il protégeait. Mais il était si juste, qu'il n'entreprenait point sur les droits d'autrui , et qu'il ne voulait point entretenir les rébellions des sujets contre leur prince naturel : il en donna une belle preuve dans l'affaire des Morisques.
Nous avons vu autrefois comme les Maures ou Sarrasins avaient envahi toutes les Espagnes vers l'an 725. Les chrétiens, avec Vaide des Français, les avaient regagnées sur eux pied-à-pied; si bien qu'il ne leur restait plus que le royaume de Grenade , qui était petit eu étendue, mais fort riche et extrêmement peuplé , parce que tous les débris de cette nation infidèle s'étaient retirés en ce petit espace. Ferdinand , roi d'Aragon, et Isabelle, reine de Castille, achevèrent de conquérir ce royaume-là , l'an 4 492 , et ainsi mirent fin à la domination des Maures et à la religion mahométane en Espagne, contraignant ces infidèles de prendre le baptême , ou de se retirer en Afrique.
Or, comme ceux qui avaient ainsi professé la religion chrétienne Tavaient fait par force, ils étaient pour la plupart demeurés mahométans dans le cœur, ou juifs (car il y avait plusieurs juifs parmi eux ] , et nourrissaient secrètement leurs enfants dans leur incrédulité ; à quoi la rigueur des Espagnols contribuait encore, car ils ne recevaient point les nouveaux aux charges, ni aux ordres sacrés : ils ne s'alliaient point avec eux , et, qui pis est, ils leur faisaient mille avanies, et les opprimaient à force d'impôts; de sorte que ces malheureux se voyant ainsi accablés, et étant trop faibles d'eux-mêmes pour s'affranchir de ce joug, ils avaient pensé qu'il fallait s'adresser à une puissance étrangère , mais qui fût chrétienne, parce que celle du roi de Maroc, ou des autres princes d'Afrique, eût été trop odieuse. Pour cet effet , ils eurent recours, par des députés secrets, h notre Henri, lorsqu'il n'était encore que roi de Navarre; puis en l'an 4595, quand ils virent qu'il avait mis la ligue h bout, et qu'il était au-dessus de ses affaires , ils implorèrent encore sa protection. Il écouta favorablement leurs propositions, envoya des agents inconnus en Espagne, pour voir l'état de leurs affaires, et leur fit espérer qu'il les assisterait. Et véritablement il le pouvait faire, puisqu'alors il était en guerre avec le rei d'Espagne, et que l'on peut se défendre avec toutes sortes d* armes contre ses ennemis. Or, étar^t revenus en cette année, 1608, pour le solliciter instamment d'accepter leurs propositions et leurs offres, et pour savoir la réponse de sa bouche même, il leur fit entendre nettement que la qualité de roi très-chrétien qu'il portait ne lui permettait pas de prendre leur défense, tandis que la paix de Vervins subsisterait; mais que si l'Espagnol venait le premier à l'enfreindre ou- T xiii. 15
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vertement , il aurait juste sujet de les recevoir sous sa protection.
Leurs députés, ayant perdu toute espérance de ce côté-là , s'adressèrent au roi d'Angleterre, qu'ils trouvèrent encore moins disposé que lui à leur prêter assistance. Cependant le vent de leur menées , étant parvenu à la cour d'Espagne , y causa de l'étonnement et de la peur; car ils faisaient près d'un million d'âmes et tenaient presque tout le commerce , particulièrement celui des huiles , qui est fort grand en ce pays-là.
Le roi Philippe III ne trouva point d'autres sûretés, pour empêcher le dangereux effet de leurs conspirations, que de les bannir entièrement de ses terres : ce qu'il fit par un édit du 10 janvier 1610, qui fut exécuté avec beaucoup de chaleur, d'inhumanité et de mauvaise foi ; car, en transportant ces malheureux en Afrique, comme ils Tavaient demandé, on en noya une partie dans la mer et on dépouilla les autres : si bien que ceux qui restaient à sortir, s' étant aperçus du mauvais traitement qu'on faisait à leurs compagnons, se jetèrent du côté de la France, les uns, par terre, à Saint-Jean-de-Luz, au nombre de plus de cent cinquante mille; les autres dans des vaisseaux français, qui les amenèrent en divers ports de ce royaume. Mais, à dire vrai, ceux qui vinrent par terre ne furent guère mieux traités par les Français que les autres l'avaient été par les Espagnols ; car, en traversant les Landes, ils furent presque tous dévalisés, et leurs femmes et filles violées : de sorte que, trouvant si peu de sûreté dans un pays où ils croyaient trouver du refuge, ils s'embarquèrent, par la permission du roi, aux ports du Languedoc, et traversèrent en Afrique, où ils sont devenus implacables et très-cruels ennemis de tous les
chrétiens. Il en resta quelques familles dans les villes maritimes du royaume.
Bien loin de vouloir prendre la protection de ces infidèles, le roi avait de fort grands desseins pour la gloire et pour Tétendue de la religion chrétienne du côté du Levant; mais il ne voulait point se déclarer que lorsqu'il aurait si bien ordonné les affaires de la chrétienté, qu'il p'y eût plus d*appréhension d'aucun trouble, ni d'aucune division, et qu'elle pût lutter de toutes ses forces contre un si puissant ennemi qu'est le grandseigneur. Dans cette pensée, il avait envoyé trois ou quatre gentilshommes dans le Levant, qui, sous prétexte de voyager et de visiter les saints lieux, reconnaissaient le pays, la disposition des peuples, l'état des forces, des places et du gouvernement du Turc. Ce qu'ayant bien considéré, il se promettait que, lorsqu'il aurait réglé les intérêts et procuré l'union des princes chrétiens, il ruinerait cette puissance, estimée si redoutable , dans trois ans ou dans quatre tout au plus, et cela, avec une année de trente-cinq mille hommes de pied, et de douze mille chevaux seulement.