CHAPITRE XXXV
PUus iotérieara de Henri IV.
Comme il travaillait soigneusement à amasser de l'argent , qui est le nerf de la guerre, il écoutait toujours les propositions que l'on lui faisait pour en recouvrer, d'autant plus volontiers que son dessein était d'abolir les tailles et d'ôter la gabelle. Le premier ne se pouvait faire sans diminuer de beaucoup son revenu; ainsi il fallait trouver quelqu'autre fonds en la place. Or, ce fonds était le domaine de la couronne, lequel
il voulait entièrement dégager, et raccroître par quantité de nouveaux droits , entr'autres par celui des greffes, lesquels eussent été entièrement retirés dans cinq ou six ans, et lui eussent rapporté, disait-on, quinze millions par an. Mais, quand il fut mort, la reine Marie de Médicis les rengagea plus avant qu'ils n*étaient auparavant.
Il serait certes à souhaiter que Ton pût retirer ce sacré patrimoine de la couronne, et que Ton travaillât à rassembler cette masse que la loi du royaume et les soins de tant de sages têtes ont faite et composée durant l'espace de tant de siècles; ce revenu, qui a entretenu si longtemps nos rois, et pourrait encore les entretenir avec éclat et magnificence, sans être à charge à leur royaume, sinon dans les grandes et urgentes nécessités.
Quanta la gabelle, notre Henri-le-Grand avait envie d'acheter des particuliers tous les marais salans de Poitou et de Bretagne ; et puis, quand il les aurait eus en sa main, il eût fait vendre son sel sur les lieux, à tel prix qu'il aurait voulu, à des marchands qui l'eussent revendu par tout le royaume, comme on y vend le blé, sans aucune contrainte et sans aucune imposition. De cette sorte , il n'aurait point fallu tant d'officiers, de grenetiers, de contrôleurs, de commis, d'archers et de cent autres gens, qui, sans mentir, sont au nombre de près de vingt mille , tous nourris et payés aux dépens du roi et du public, et contre lesquels il y a souvent de très-grandes plaintes. On n'aurait point accablé les pauvres paysans que l'on impose au sel , les contraignant d'en prendre une certaine quantité par an , qu'ils le veuillent ou non ; et il est certain que le peuple l'aurait eu à quatre fois meilleur marché qu'il ne l'a , et que le roi en eût tiré beaucoup plus d'argent qu'il
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ne fait, sans frais, sans peine et sans vexation de ses sujets.
Or, le roi cherchant des moyens pour remplir ses coffres et pour remplacer le fonds des tailles, il faut avouer qu'il établit quelques impôts , et même quelques créations d*oflSciers , et qu*il remua beaucoup de choses qui donnèrent sujet de plainte à plusieurs personnes; et avec cela, pour s'acquitter de ses anciennes dettes , et pour payer les récompenses et les pensions de ceux qui Tavaient servi dans ses guerres de la ligue, il était contraint de passer à leur profit les avis de plusieurs partis qu'ils lui proposaient; de sorte qu'il se chargeait de Fenvie et des reproches qui devaient plus justement tomber sur ces gens-là que sur lui-même. Hais ceux qui connaissaient bien ses intentions n'avaient garde de le blâmer, comme faisaient les autres; et ils appelaient bon ménage et sage éœnomie ce que quelques-uns appelaient avarice et soif insatiable.
Au reste, quoique la volonté de ce prince fût très-bonne pour le soulagement de son peuple , et pour la grandeur de son Etat, néanmoins on ne peut nier qu'il ne se soit trompé quelquefois aux choix des moyens , et que tous ceux qu'on lai fournit pour cela n'étaient pas toujours aussi innocents que ses intentions. Il y en eut deux particulièrement, dont l'un fit bien du bruit, et ne réussit pas ; l'autre a été de très-dangereuse conséquence.
Le premier fut la recherche des rentes de l'Hôtel-de-Ville, par laquelle on prétendait les faire perdre a ceux qui les avaient mal acquises; et cela en soi était fort juste. Mais, comme la plupart de ces rentes avaient changé demain, on avaient été partagées , et qu'il eût fallu troubler une infinité de familles, tout Paris s'en émut, et les rentiers eurent re-
coursa leur prévôt des marchands. Cétait Miron, qui était aussi lieutenant civil, fort zélé pour le service du roi , comme il l'avait bien montré en plusieurs rencontres ; mais avec cela très-homme de bien , et que nul intérêt du monde ne pouvait détacher de l'intérêt du peuple, dont il était le magistrat. En effet, il le soutint fortement; il parla dans les assemblées de THôtel-de-Ville; il agit auprès du surintendant avec pareille vigueur, et fit des remontrances au roi. Mais , dans ces remontrances , véritablement la chaleur l'emporta à faire quelques comparaisons odieuses, non pas de la personne du roi , mais de certaines gens de son conseil.
Le Louvre en frémit ; les gens de cour s'écrièrent qu'il avait blasphémé; ceux qu'il avait notés par sa harangue, et les intéressés en ce traité de la recherche des rentes , firent tous leurs efforts pour mettre le feu aux oreilles du roi , et pour lui persuader de punir rigoureusement cette audace. D'autre côté, le peuple], ayant appris qu'on menaçait son magistrat, prend feu plus vite qu'on n'eût jamais cru ; les bourgeois viennent en troupes à Tentour de sa maison pour le défendre. Miroû les prie instamment de se retirer, de ne le point rendre criminel; il leur remontre qu'il n'y a rien à craindre , qu'ils ont affaire à un roi qui était aussi grand et aussi sage que doux et équitable, et qui ne se laissait point emporter aux mouvements des mauvais conseillers.
Sur cela, ceux qui lui voulaient mal employaient toutes leurs persuasions pour engager le roi à l'enlever par force , et à faire valoir son autorité suprême : mais il répondait sagement à ces gens-là que l'autorité ne consistait pas toujours â pousser les choses avec la dernière hauteur; qu'il fallait regarder et le temps, et les personnes , et le sujet; qu'ayant été
dix ans à étdndre le feu de la guerre civile , il en craignail jusques aux moindres étincelles; que Paris lui avait trop coûté pour se mettre en danger de le perdre : ce qui lui semblait ÎDËdlIible, s'il suivait leur conseil; parce qu'il serait oUigé de faire de terribles exemples qui lui ôteraient , en peu de jours, la gloire de sa clémence et Tamour de ses peuples , lequel il prisait autant et plus que sa couronne ; qu'il avait éprouvé en cent autres occasions la fidélité et la probité de Hiron , qui n'avait point de mauvaise intention , mais , sans doute, croyait être obligé, par le devoir de sa charge, de faire ce qu'il faisait ; que. s'il lui était échappé quelques paroles inconsidérées, il les voulait bien pardonner en faveur de ses services passés; qu'après tout, si cet homme affectait d'être le martyr du public, il ne voulait pas lui donner cette gloire, ni s'attirer le nom de persécuteur et de tyran ; et qu'enfin ce n'était pas dans des occasions si avantageuses qu'il fallait pousser un homme quand on le voulait perdre.
Ainsi ce sage roi sut dissimuler prudemment une petite escapade» et ne voulut pas même savoir ce qui se passait, de peur d'être obligé à quelque coup d'autorité , qui, peut-être, eût eu de dangereuses suites. Il reçut donc fort humainement les excuses et les très-humbles soumissions de Miron ; et , au reste , défendit qu'on poursuivit cette recherche des rentes qui avait causé tant de bruit.
Le second moyen dont il se servit pour avoir de l'argent, et qui a été de très-dangereuse conséquence , c'est la paulelte , ou droit annuel. Pour bien entendre ceci, il faut reprendre la chose de plus haut.
Les offices de judicature , de police et de finances étaient autrefois exercés en France sous la première et seconde race
de nos rois par des gentilshommes. Car la noblesse était obligée d'étudier et d'apprendre les lois du royaume. On les choisissait pour la maturité de leur âge et de leur jugement; on les changeait de temps en temps d'un siège à un autre, et ils ne prenaient aucun salaire des parties , mais seulement des gages fort modiques, que le public leur payait, plutôt par honneur que pour récompense. Depuis, dans la fin de la seconde race , et au commencement de la troisième, la noblesse étant devenue ignorante et fainéante tout ensemble , les roturiers et les bourgeois qui apprirent la jurisprudence s'élevèrent peu -à-peu dans ces charges , tant de judicature que de finances, et commencèrent à les mieux faire valoir, parce qu'ils tiraient tout leur honneur et toute leur dignité de là , n'en n'ayant point d'ailleurs par leur naissance, comme avaient les gentilshommes. Ils n'avaient pourtant guère d'emploi pour les affaires de judicature , d'autant que les ecclésiastiques possédaient quasi toute la juridiction , et avaient leurs officiers . qui rendaient la justice.
Cependant le parlement , qui auparavant était comme le conseil d'état du royaume , et un abrégé des étals-généraux , étant venu à' s'embarrasser de la connaissance des différends d'entre les particuliers, au lieu qu'auparavant il ne traitait que des grandes affaires politiques , Philippe-le-Bel , ou selon quelques autres , Louis Hutin , son fils , le rendit sédentaire à Paris. Or, comme cette compagnie déjuges était très-illustre, parce que le roi y prenait souvent séance , que les ducs et pairs et les prélats du royaume en faisaient partie, et qu'on choisissait ce qu'il'y avait de plus habiles gens pour la judicature, afin de remplir ces places là , elle mit dans sa dépendance toute la force des autres juges royaux; savoir : des bail-
lifeet sénéchaux , qui , ayant été auparavant juges souverains, devinrent leurs subalternes.
Longtenips après, nos autres rois ont encore créé à diverses fois plusieurs autres parlements, mais par la seule intention de faire mieux rendre la justice et sans aucun intérêt pécuniaire; tant s'en faut, ils chargèrent leurs coffres de nouveaux gages qu'il fallait payer à ces nouveaux officiers.
En ce temps-là, le nombre des officiers de justice était fort petit, et l'ordre qu'on observait pour remplir les charges des parlements, parfaitement beau. On avait accoutumé d'y tenir un registre de tous les habiles avocats et jurisconsultes, et quand quelque office venait à vaquer, on en choisissait trois, desquels on portait les noms au roi, qui préférait celui qui lui plaisait. Mais les favoris et les courtisans corrompirent bientôt cet ordre, ils persuadèrent aux rois de ne point s'arrêtera ceux qu'on leur présentait, et d'en donner un de leur propre mouvement. Ce que ces gens-là faisaient, pour retirer quelque présent de celui qui était nommé par leur recommandation, et l'abus y était si grand, que souvent ces charges étaient remplies d'ignorants et de faquins, à cause de quoi les gens de mérite tenaient la condition d'avocat beaucoup plus honorable que celle de conseiller.
Le mal croissant toujours , et les gens riches devenant extrêmement friands de ces charges , pour le lucre , et leurs femmes pour la vanité , ceux qui gouvernaient se mirent .Vfabriquer de cette marchandise pour la débiter et en lirer de l'argent. Ainsi, sous Louis XII, ses coffres étant épuisés par les longues guerres d'Italie, on commença à rendre les charges de finances vénales. Toutefois ce bon roi, en ayant aussitôt prévu la* dangereuse conséquencp, avait résolu de rem-
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bpurser ceux qui les avaient achetées; mais, étant mort daos ce bon dessein , François r% duquel il avait bien prédit qu'il gâterait tout, vendit aussi celles de judicature, puis en créa de nouvelles par plusieurs fois, afin d'en tirer de l'argent.
Depuis Henri II , son fils , créa les présidiaux , et Char-^ les IX et Henri III, entassant mal sur mal, et ruine sur ruine, firent grand nombre d'autres créations de toutes sortes , pour avoir de ces denrées à débiter; et de plus, ils vendaient les charges quand elles vaquaient, ou par mort, ou par forfaiture.
Jusque-là le mal était fort grand; mais il n'était pas incurable. Il ne fallait que supprimer une partie de ces charges, quand elles fussent venues à vaquer , et remplir l'autre de personnes de capacité et de mérite. Ainsi, dans vingt ans, on eût réduit cette fourmilière d'officiers à un très-petit nombre, et de fort gens de bien.
Mais on ne présenta pas Taffaire à Henri-le-Grand de ce biais-là; on la lui fit voir d'un autre sens. On lut donna à entendre que, puisqu'il ne tirait rien des charges vacantes, étant presque toujours obligé de les donoer, il ferait bien de trouver moyen de décharger par-là ses coffres d'une partie des gages qu'il payait à ses ofiiciers. Ce qu'il ferait en leur accordant la conservation de leurs charges pour leurs héritiers, moyennant certaine somme modique qu'ils paieraient tous les ans, sans pourtant y contramdre personne; de sorte que ce serait une grâce et non pas une vexation. Cela fut nommé le droit annuel, ou autrement la paulette, du nom du traitant appelé Paulet, qui en donna l'avis et en fut le premier fermier. Tous les officiers ne manquèrent pas de payer aussitôt ce droit, pour assurer leurs charges à leurs enfants. •
HENRI IV. m
Le prince de Condé ^usa Charlotte Marguerite de MontmoreDcy, fille du connétable, laquelle était merveilleusement belle et avait Tair tout-à-fait noble. Aussi le roi, l'ayant considérée, en fut plus vivement frappé qu'il n'avait jamais été de pas une autre : ce qui causa peu après la retraite du prince de Condé, qui Femmena en Flandre, et de-là se retira à Milan, non sans que le roi eût un extrâme déplaisir de voir le premi^ prince de son sang se jeter entre les bras de ses ennemis.
Le duc de Vendôme épousa mademoiselle de Mercœur, laquelle il avait fiancée dès l'an 4597, et toutefois la mère de la fille, étant fort altière et fort glorieuse, apportait de grandes répugnances a l'accomplissement de ce mariage ; de sorte qu'il ne se fût jamais fait, si le roi ne s'en fût mêlé. Ce ne fut pas une des moindres peines qu'il eut en sa vie que de fléchir cet «prit difficile; il n'y employa toutefois que les voies de douceur et de persuasion, et ne se conduisit en cette affaire que comme un père qui fait l'amour pour son fils , et non pas comme un roi qui veut être obéi.
Je ne parlerai point de ses divertissements ordinaires, la chasse, les bâtiments, le jeu, les festins et la promenade. J'ajouterai seulement que, dans les festins et dans les carrousels, il voulait paraître aussi bon compagnon et aussi adroit que pas un autre; qu'il était de belle humeur le verre à la main, quoiqu'il fût assez sobre; que sa gaité et ses bons mots faisaient la plus douce partie de la bonne chère; qu'il ne témoignait pas moins d'adresse et de vigueur aux combats à la barrière, aux courses de bagues et à toutes les galanteries, que les plus jeunes seigneurs; qu'il se plaisait même au bal, et qu'il dansait quelquefois, avec plus d'enjouement que de bonne grâce. Quelques-uns trouvaient à dire qu'un si grand
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prince s'abaissât à folâtrer de la sorte, et qu'une barbe grise se plut encore à faire le jeune homme. On peut dire, pour l'excuser, que ses grands travaux d'esprit avaient besoin de ces délassements : mais je ne sais pas ce qu'il faut répondre à ceux qui lui reprochent qu'il a trop aimé le jeu des cartes et des dés, peu séant à un grand roi, et qu'avec cela il n'était pas beau joueur, mais âpre au gain, timide dans les grands coups, et de mauvaise humeur sur la perte. A cela je crois qu'il faut avouer que c'était un défaut dans ce roi, qui n'était pas exempt de taches non plus que le soleil.
On ferait vingt romans des intrigues de ses diverses amours avec la comtesse de Guiche, quand il n'était encore que roi de Navarre ; avec Jacqueline du Bueil, qu'il fit comtesse de Moret, et avec Charlotte des Essarts; sans compter beaucoup d'autres , dames de toutes qualités, qui se faisaient gloire d'avoir quelque charme pour un si grand roi.