CHAPITRE XXXIX
Précis.de la vie de Henri IV par Voltaire.
Faisons un précis de cette vie, qui fut trop courte. Il est dès son enfance nourri dans les troubles et dans les malheurs; il se trouve k quatorze ans à la bataille de Moncontour; il est rappelé à Paris; il n'épouse la sœur de Charles IX que pour voir ses amis assassinés autour de lui , pour courir lui-même risque de sa vie , et pour rester près de trois ans prisonnier d'état : il ne sort de sa prison que pour essuyer toutes les fatigues et toutes les fortunes de la guerre , manquant souvent du nécessaire, n'ayant jamais de repos, s'exposant comme le plus hardi soldat, faisant des actions qui ne paraissent pas croyables , et qui ne le deviennent que parce qu'il les a répétées ; comme lorsqu'à la prise de Cahors , en 4 588 , il fut sous les armes pendant cinq jours , combattant de rue en rue sans presque prendre de repos. La victoire de Coutras fut due
principalement à son courage. Son humanité après la victoire devait lui gagner tous les cœurs.
Le meurtre de Henri HI le fait roi de France; mais la religion sert de prétexte à la moitié des chefs de Tarmée pour Tabandonner, et à la ligue pour ne pas le reconnaître. Elle choisit pour roi un fantôme, un cardinal de Bourbon-Vendôme; et le roi d'Espagne, Philippe U, maître de la ligue par son argent, compte déjà la France pour une de ses provinces. Le duc de Savoie, gendre de Philippe , envahit la Provence et le Banphiné. Le parlement de Languedoc défend, sous peine de la vie , de le reconnaître , et le déclare < incapable de posséder jamais la couronne de France , conformément à la bulle de notre saint-père le pape. » Le parlement de Rouen (4 589) déclare criminel de lèse-majesté divine et humaine tous ses adhérents.
Henri IV n'avait pour lui que la justice de sa cause, son courage et quelques amis. Jamais il ne fut en état de tenir longtemps une armée sur pied , et encore quelle armée ! elle ne se monta presque jamais à douze mille hommes complets : c'était moins que les détachements de nos jours. Ses serviteurs venaient tour-à-tour se ranger sous sa bannière» et s*en retournaient les uns après les autres au bout de quelques mois de service. Les Suisses , qu'à peine il pouvait payer, et quelques compagnies de lances, faisaient le fonds permanent de ses forces. Il fallait courir de ville en ville, combattre et négocier sans relâche : il n'y a presque point de province en France où il n'ait fait de grands exploits à la tète de quelques amis qui lui tenaient lieu d'armée.
D'abord avec environ cinq mille combalfants il bat, à la journée d'Arqués , auprès de Dieppe , l'armée du duc de
HISTOIRE DE FRAMCE.
Mayemie» forte de vingt mille hcmmies; c est alors qnll éair vit cette lettre au marquis 4e Grillon : « Pends^ , brave drilloa; nous avons combattu à Arques, et tu n'y étais pas. Adieu , mon ami , je vous aime à fort et à travers. » Ensuite il emporte les faubourgs de Paris , et il ne lui manque qu'assez de soldats pour prendre la ville. Il faut qu'il se relire, iqu'il force jusqu'aux villages retranchés pour s'ouvrir des passages pour eommuniquer avec les villes qui défendent sa cause.
Le roi d'E^gne envoie quinze cents lances Courmes^ «qui foisaieat environ quatre mille cavaliers , et trois mille houimes de la vieille infanterie vallone , sous le comte d'Ëgmont y fils de cet Egmottt à qui ce roi avait fait trandier ia télé. Alors Henri lY rassemble le peu de foroes qu'il peut avoir* et n'est pourtant pas à la tête de dix mille combattants. U livre eette IsUkeuee bataille d'Ivry aux ligueurs commandés par le duc "de Hayenne , et aux Espagnols^ très-supérieurs en nombre, eu artillerie, en tout ce qui peut entretenir uneeruée coosidérsbfe ; il gagne cette bataille , comme il avait f agné celle de Cottiras, en se jetant daps las rangs ennemis au milieu d'une foret de lances. On se souviendra dans tous les siècles de ees paroles : « Si vous perdez vos enseignes, ralliez-vous à mon panacbe blanc ; vous le trouverez toujours au cbamp de Tbonneur et de la gloire. » Sauvez les Français! s'éci^ia-t-il quand les vainqueurs s*acharnaient sur les vaincus.
Ce n'est plus commue à Coutras , où à peine il était le omtre ; il ne perd pas un moment pour profiter de la victoire. Son armée le suit avec allégresse ; elle est même renforcée; mais enfin il n'avait pas quinze mille bommes , et avec ce peu de troupes il assiège Paris, oii il restait alors deux cent vingt
miUe habitaals. Il est constant qu'il l'eût pris par famine , s'il n'avait pas permis lui-même , par trop de pitié, que les assiégeants nourrissant les assi^é^. En vain ses généraux publiaient sous ses ordres des défenses » sous peine de mort, de founiir des vivres aux Parisiens, les soldats eux-mêmes leur en vendaient. Un jour que, pour faire un exemple, on allait pendre deux paysans qui avaient amené des charrettes de pain à une poterne , Henri les rencontra en allant visiter ses quartiers : ils se jetèrent à ses genoux » et lui remontrèrent qu'ils n'avaient que cette manière pour gagner leur vie: < Allez en paix, » leur dit le roi en leur domiaot aussitôt Target qu'il avait sur ki: c Le Béarnais est pauvre» ajouta-t-il; s il avait davantage, il vous le donnerait. » Un cœur bien né ne peut lire de pareils traits sans quelques larmes d'admiration et de tendresse.
Pendant qu'il pressait Paris, les moines armés faisaient des processions , le mousquet et le crucifix à la main et la cuirasse sur le dos. Le parlement , les cours supérieures , les citoyens , faisaient serment sur l'évangile, en présence du légat et de l'ambassadeur d'Espagne, de ne le point recevoir. Mais enfin les vivres manquent, la famine fait sentir ses plus cruelles extrémités.
Le duc de Parme est envoyé par Philippe II au secours de Paris avec une puissante armée; Henri IV court lui présenter la bataille. Le duc de Parme n'accepta point la bataille; il n'était venu que pour secourir Paris, et pour rendre la ligue plus dépendante du roi d'Espagne. Assiéger cette grande ville avec si peu de monde devant une armée supérieure était une chose impossible : voilà donc encore sa fortune retardée et ses victoires inutiles. Du moins il empêche le duc de Parme
de fiaire des conquêtes , et, le côtoyant jusqir'aiix dernières frontières de la Picardie, il le fit rentrer en Flandre.
A peine est-il délivré de cet ennemi , que le pape Grégoire XIV emploie une partie des trésors amassés par Sixte- Quint à envoyer des troupes à la ligue.
Henri IV avait toujours à combattre l'Espagne , Rome et la France; carie duc de Parme, en se retirant, avait laissé huit mille soldats au duc de Mayenne. Un neveu du pape entre en France avec des troupes italiennes et des monitoires ; il se joint au duc de Savoie dans le Dauphiné. Lesdiguières, celui qui fut le dernier connétable de France et le dernier seigneur puissant , battit les troupes savoisiennes et celles da pape. Il faisait la guerre comme Henri IV, avec des c^itaines qui ne servaient qu'un temps ; cependant il défit ces armées réglées. Tout était alors soldat en France , paysan , artisan , bourgeois : c'est ce qui la dévasta , mais c'est ce qui l'empêcha enfin d'être la proie de ses voisins.
Philippe II, du fond de son palais, continuait à entretenir et ménager la dissension, toujours donnant au duc de Mayenne de petits secours, afin qu'il ne fût ni trop faible ni trop puissant, et prodiguant l'or dans Paris pour y faire reconnaître sa fille, Claire-Eugénie, reine de France, avec le prince qu'il lui donnera pour époux. C'est dans ces vues qu'il envoie encore le duc de Parme en France , lorsque Henri IV assiège Rouen , comme il l'avait envoyé pendant le siège de Paris. Il promettait à la ligue qu'il ferait marcher une armée de cinquante mille hommes dès que sa fille serait reine. Henri , après avoir levé le siège de Rouen , fait encore sortir de France le duc de Parme.
Cependant il s'en fallut peu que la faction des Seize , pen-
sionnaires de Philippe II, ne remplit enfin les projets de ce monarque , et n'achevât la ruine entière du royaume. Ils avaient fiiit pendre le premier président du parlement de Paris et deux magistrats qui s'opposaient à leurs complots. Le duc de Mayenne, près d'être accablé Iqi-méme par cette faction » avait fait pendre quatre de ces séditieux à son tour. C'était an milieu de ces divisions et de ces horreurs» après la mort du prétendu Charles X , que se tenaient à Paris les Etats-<>énéraux, sous la direction d'un légat du pape et d'un ambassadeur d'Espagne : le légat même y présida , et s'assit dans le fauteuil qu'on avait kissé vide» et qui marquait la place du roi qu'on devait élire. L'ambassadeur d*Espagne y eut séance ; il y haranpa contre la loi salique^ et proposa l'infante pour reiitô. Le parlement fit des remontrances au duc de Mayenne Gd £siyeur de la loi salique; mais ces remontrances n'étaientelles pas visiblement concertées avec ce chef de parti ? la no* mination de l'infante ne lui ôtait-eUe pas sa place? le mariage de cette princesse , projeté avec le duc de Guise » son neveu , ne le rendait-il pas sujet de celui dont il voulait demeurer le maître?
Yousranarquerez qu'à ces états le parlement voulut avoir séance par des députés » et ne put l'obtenir. Vous remarquerez encore que ce même parlement venait de faire brûler par son bourreau un arrêt du parlement du roi séant à Chàlons , donné contre le légat et contre son prétendu pouvoir de présider à l'élection d'un roi de France.
A peu près dans le même temps plusieurs citoyens ayant
présenté requête à la ville et au parlement pour demander
qu'on pressât au moins le roi de se faire catholique avant de
procéder à une Section , la Sorbonne déclara cette requête
T xnu 19
c inepte, séditieuse, impie, inutile, attendu tju'im connall robstination de Henri le relaps. » Elle excommunie les auCeufs de la requête , et conclut à les chasser de la yitte. Ge décret» rendu en aussi mauvais latin que conçu par un esprit de démence , est du premier noi^mbre 4 692 : il a été révoqué de^ puis, lorsqu'il iiiq)ortait fort peu qu'il le fût. Si Hemi lY n*eût pas régné , le décret eût subsisté , et on eût eontimié d« prodiguer à Philippe II le titre de protecteur de là Fruioe et de l'Eglise.
On a conservé les écrits d'un nommé d'Orléans > avocat au {Mirlement de Paris et député aux états de la ligue.
n faut transcrire les propres paroles de Tavocat au si^et de la loi salique :
« Le devoir d'un roi de France est d'être chrétien aussi bien que mâle. Qui ne tient la foi catholique, apostolique et romaine, n'est point chrétien, et ne croit point en Dieu, et ne peut être Justement rm de France , non plus ^ le plus grand faquin du monde. »
Voici un morceau encore plus étrange :
a Pour être roi de France, il est plus nécessaire d'être catholique que d'être homme; qui dispute cela mérite qu'un ix)urreau lui réponde plutôt qu'un philosophe. > ' Les Espagnols, avec de l'argent et des prêtres, faisaient valoir ces opinions en France; et Philippe II eût soutenu les sentiments contraires s'il y avait eu le moindre intérêt.
Pendant qu'on employait contre Henri les armes ^ la plume, la politique et la superstition , pendant que ces états, aussi divisés qu'irréguliers , se tenaient dans Paris, Henri était aux portes, et menaçait la ville. Il y avait quelques partisans: beaucoup de vrais citoy^s, lassés de leurs malheurs et du
HENRI IV. Mi
joagd'ue puissaiice étrangère, socqpiraieai après la paix; mais le peuple ^t retenu par la rdîgi(m. La plus vile populace fait en ee point la loi aux grands et aux sages : elle con^ pose le plus grand nombre, elle est conduite aveuglément, elle est fanatique ; et Henri IV n'était pas en état d'imiter Henri YH! et la reine Elisabeth. Il fallut changer de reli-
giOA.
Les eoofér^ces qu'on eut avec lui rendirent sa personne chère à tous ceux qui sortirent de Paris pour le voir. Un des doutés, étonné de la familiarité avec laquelle ses officiers se pressaient autour de lui, et faisaient à peine place : < Vous ne voyez rien , dit-il , ils me pressent bien autrement dans les batailles. » Enfin , ayant repris d'assaut la ville de Dreux avant d'apprendre son nouveau catéchisme, ayant ensuite fait s(m alijaration dans Saint-Denis, s'étant fait sacrer à Chartres, et ayant surtout ménagé des intelligences dans Paris « qui avait une garnison de trois mille Espagnols , avec des Napolitains et des Lansqu^ets, il y entre en souverain,, n'ayant pas plus de soldats autour de sa personne qu'il n'y avait d'étrangers dans les murs.
Paris n'avait vu ni reconnu de roi depuis quinze ans. Deux h(»nmes ménagèrent seuls cette révolution; le maréchal de Brissac , et un brave citoyen dont le nom était moins illustre, et dont l'âme n'était pas moins noble : c'était un échevin de Paris nommé Langlois. Ces deux restaurateurs de la tranquilliié publique s'associèrent bientôt les magistrats et les principaux bourgeois ; les mesures furent si Uen prises, le légat , le cardinal de Pellevé , les commandants espagnols, les Seize* si artificieuscanent trompés, et ensuite si bien contenus, que hean lY fit son entrée dans sa capitale sans qu'il y eût pre&-
â93 HISTOIRE DE FRANGE.
<iue du sang répandu, n renvoya tous les étrangers qu'il pou<- Tait retenir prisonniers; il pardonna à tous les ligueurs. Les ambassadeurs de Philippe II partirent le jour même sans qu*on leur fit la moindre violence ; et le roi » les voyant passer d'une fenêtre, leur dit : c Messieurs, mes compliments à votre maître ; mais n'y revenez plus. >
Plusieurs villes suivirent l'exemple de Paris; mais Henri était encore bien éloigné d'être maître du royaume. Pliilippe II , qui , dans la vue d'être toujours nécessaire à la ligue, n'avait jamais fait de mal au roi qu'à demi , lui en faisait encore assez dans plus d'une province. Détrompé de l'espérance de régner en France sous le nom de sa fille , il ne songeait plus qu'à affaiblir pour jamais le royaume en le démembrant ; et il était très-vraisemblable que la France serait dans un état pire que quand les Anglais en possédaient la moitié , et quand les seigneurs particuliers tyrannisaient l'autre.
Le duc de Mayenne avait la Bourgogne ; le duc de Guise , fils du balafré, possédait Reims et une partie de la Champagne; le duc deMercœur dominait dans la Bretagne, et les Espagnols y avaient Blavet , qui est aujourd'hui le Port-Louis. Les principaux capitaines même de Henri lY songeaient à se rendre indépendants ; et les calvinistes , qu'il avait quittés , se cantonnaient contre les ligueurs, se ménageaient déjà des ressources pour résister un jour à l'autorité royale.
Il fallait autant d'intrigues que de combats pour que Henri IV regagnât peu à peu son royaume. Tout maître de Paris qu'il était, sa puissance fut quelque temps « peu affermie, que le pape Clément VIII lui refusait constamment l'absolution. Aucun ordre religieux ne priait Dieu pour lui dans les cloîtres. Son nom même fut omis dans les prières par la plu-
part des curés de Paris jusqu'en 4 606 ; et il fallut que le par* kment , rentré dans le devoir, ordonnât par un arrêt que tous les curés rétablissent dans leur nûssel la prière pour le roi. Enfin la fureur épidémique du fanatisme possédait encore teUement la populace, qu'il n'y eut presque point d'années ob l'on n'attentât contre sa vie ; il les passa toutes à combattre, tantôt un chef, tantôt un autre, à vaincre, à pardonner, à négocier, à payer la soumission des ennemis. Qui croirait qu'il lui en coûta trente-deux millions numéraires de son temps pour payer les prétentions de tant de seigneurs? Les Mémoires du duc de Sully en font foi; et ces promesses furent fidèlement acquittées, lorsque enfin , étant roi absolu et paisible, il eût pu refuser de payer ce prix de la rébellion. Le duc de Mayenne ne fit son accommodement qu'en 4596. Henri se réconcilia sincèrement avec lui , et lui donna le gouvernement de l'Ile-de-France. Non-seulement il lui dit » après l'avoir lassé un jour dans une promenade : < Mon cou-^ sin , voilà le seul mal que je vous ferai de ma vie ; » mais il lui tint parole , et il n'en manqua jamais à personne.
Il recouvra son royaume, mais pauvre, déchiré, et dans la même subversion oii il avait été du temps de Philippe de Valois , Jean et Charles VI. Plusieurs grands chemins avaient disparu sous les ronces , et on se frayait des routes dans les campagnes incultes. Paris , qui contient aujourd'hui environ sept cent mille habitants, n'en avait pas cent quatre- vingt mille quand il y entra. Les finances de l'Etat , dissipées sous Henri III, n'étaient plus alors qu'un trafic public des restes du sang du peuple , que le consdl des finances partageait avec les traitants.
La reine d'Angleterre, le grand-duc de Florence, des
S9« mSTOntE DE FRANGE:
prinees d'Allemagne, les Hollandais , lui araient prêté l'argent avec lequel il s*était soutenu contre la ligue , contre Rome et contre l'Espagne; et, pour payer ces dettes si légitimes, on abandonnait les recettes générales, les domaines, à des fermiers de ces puissances étrangères, qui géraient au cœur du royaume les revenus de l'Etat. Plus d'un cbef de la ligue, qui avait vendu à son roi la fidélité qu'il lui devait , tenait aussi des receveurs des deniers publics, et partageait cette portion de la souveraineté. Les fermiers de ces droits pillaient sur le peuple le triple , le quadruple de ces droits aliénés : ce qui restait au roi était administré de même; et enfin , quand la déprédation générale força Henri IV à donner l'administration entière des finances au duc de Sully, ce ministre, aussi éclairé qu'intègre, trouva qu'en 1596 on levait cent cinquante millions sur le peuple pour en faire entrer environ trente dans le trésor royal. <
Si Henri IV n'avait été que le plus brave prince de son temps, le plus clément, le plus droit, le plus honnête homme, son royaume était ruiné : il fallait un prince qui sût faire la guerre et la paix , connaître toutes les blessures de son état, et y apporter les remèdes ; veiller sur les grandes et les petites choses , tout réformer et tout faire. C'est ce qu'on trouva dans Henri. Il joignit l'administration de Gharles-le-Sage à la valeur et à la franchise de François P' , et à la bonté de Louis Xn.
Pour subvenir à tant de besoins , pour faire à la fois tant de traités et tant de guerres , Henri convoqua dans Rouen une assemblée des notables du royaume : c'était une e^èce d'étatsgénéraux; les paroles qu'il y prononça sont encore dans la mémoire des bons citoyens qui savent l'histoire de leur pays :
< Déjà, par la faveur da ciel, par les conseils de mes boBS serviteurs , et par Tépée de ma brave noblesse, dont je nedis^ tingae peint mes princes , la qualité de gentilhomme étant nor tre plus beau titre , j'ai tiré cet état de la servitude et de la ruine. Je veux lui rendre sa force et sa splendeur. Participes à cette seconde gloire comme vous aveï eu part à la première. Je ne vous ai point appelés, comme faisaient mes prédécesseurs , pour vous obliger d'approuver aveuglément mes vo* lontés , mais pour recevoir vos conseils, pour les croire, pour les suivre , pour me mettre en tuteUe entre vos mains. C'est une envie qui ne prend guère aux rois, aux victorieux et aui^ barbes grises ; mais l'amour que je porte à mes sujets me rend tout possible et tout honorable. » Cette éloquence du cœul? dans un héros est bien au-dessus de toutes les harangues de l'antiquité.
Au milieu de ces travaux et de ces dangers continuels, les E^gnols surprennent Amiens, dont les bourgeois avaient voulu se garder eux-mêmes : ce funeste privilège qu'ils avaient et dont ils se prévalurent si mal , ne servit qu'à faire piller leur ville , à exposer la Picardie entière , et à ranimer encore les efforts de ceux ({ui voulaient démembrer la France. Henri , dans ce nouveau malheur, manquait d'argent et était malade. Cependant il assemble qudques troupes, il marche sur la frontière de la Picardie ; il revole à Paris , écrit de sa main au parlement , aux communautés , c pour obtenir de quoi nourrir ceux qui défendaient l'état : > ce sont ses propres paroles. Il va Itti-méme au parlement de Paris : a Si on me donne une armée, dit-il, je donnerai gaiement ma vie pour sauver et pour relever la patrie. » II proposait des créations de nouveaux offiees pour avoir les promptes ressources qui étaient
nécessaires; mais le parlement , ne voyant dans ces ressources mêmes qu'un nouveau malheur, refusait de vérifier les édits; et le roi eut besoin d'employer plusieurs jussions pour avoir de quoi aller prodiguer son sang à la tête de la noblesse. Sa maîtresse , Gabrielle d'Estrées , lui prêta de Targent pour hasarder ce sang, et son parlement lui en refusa.
Enfin , par des emprunts , par les soins infatigables , et par l'économie de ce Rosny, duc de Sully, si digne de le servir, il vient à bout d'assembler une florissante armée. Ce fut la seule depuis trente ans qui fût pourvue du nécessaire , et la première qui eût un hôpital réglé, dans lequd les blessés et les malades eurent le secours qu'on ne connaissait point encore : chaque troupe auparavant avait soin de ses blessés comme elle pouvait; et le manque de soins avait Mi périr autant de monde que les armes.
Il reprend Amiens à la vue de l'archiduc Albert , et le contraint de se retirer. De là il court pacifier le reste du royaume; enfin toute la France est à lui. Le pape , qui lui avait refusé l'absolution, la lui avait donnée. 11 ne restait qu'à faire la paix avec l'Espagne : elle fut conclue à Vervins ai 4598; et ce fut le premier traité avantageux que la France eût fait avec ses ennemis, depuis Philippe-Auguste.
Alors il met tous ses soins à policer, à faire fleurir ce royaume qu'il avait conquis : les troupes inutiles sont licenciées; Tordre dans les finances succède au plus odieux brigandage; il paie peu à peu toutes les dettes de la couronne sans fouler les peuples. Les paysans répètent encore aujourd'hui qu'il voulait qu'ils eussent une poule au pot tous les diman-' ehes; expressions triviales, mais sentiment paternel. Ce fut une chose bien admirable que , malgré répuisement et le bri-
gaDdage , il eût en moins de quinze ans diminué le fardeau des tailles de quatre millions de son temps » qui en feraient environ dix du nôtre; que tous les autres droits fussent réduits à la moitié ; qu'il eût payé cent millions de dettes , qui aujourd'hui feraient environ deux cent cinquante millions. Il racheta pour plus de cinquante millions de domaines , aujourd'hui aliàiés; toutes les places furent réparées, les magasins , les arsenaux remplis, les grands chemins entretenus ; c'est la gloire étemelle du duc de Sully, et celle du roi , qui osa choisir un honome de guerre pour rétablir les finances de l'Etat, et qui travailla avec son ministre.
La justice est réformée ; et , ce qui était beaucoup plus difficile 9 les deux religions vivent en paix , au moins en apparence. Le commerce , les arts sont en honneur. Les étoffes d'ai^ent et d'or, proscrites d'abord par un édit somptuaire dans le commencement d'un règne difficile et dans la pauvreté, rqnraissent avec plus d'éclat, et enrichissent Lyon et la France. Il établit des manufactures de tapisseries de hautelice en laine et en soie rehaussée d'or : on commence à faire de petites glaces dans le goût de Venise. C'est à lui seul qu'on doit les vers à soie , les plantations de mûriers , malgré les oppositions de Sully , plus estimable dans sa fidélité et dans l'art de gouverner et de conserver les finances , que capable de discerner les nouveautés utiles.
Henri fait creuser le canal de Briare, par lequel on a joint la Seine et et la Loire. Paris est agrandi et embelli : il forme la place Royale ; il restaure tous les ponts. Le faubourg Saint- Germain ne tenait point à la ville; il n'était point pavé : le roi se charge de tout. Il fait construire ce beau pont où les peuples .regardent aujourd'hui sa statue avec tendresse.' Sainte
298 mSTOIRE DE FRANCE.
Germain, Monceaux , Tontaînebleau , et surtout le Louvre, sont augmentés et presque entièrement bâtis. II donne des logements dans le Louvre, sous cette longue galerie qui est sod ouvrage , à des artistes en tout genre , qu*il encourageait souvent de ses regards comme par des récompenses. Il est enfin le vrai fondateur de la bibliothèque royale.
Quand don Pèdre de Tolède fut envoyé par Philippe Ht en ambassade auprès de Henri , il ne reconnut plus cette ville qu'il avait vue autrefois si malheureuse et si languissante : « C'est qu'alors le père de la famille n'y était pas, lui dit Henri, et aujourd'hui qu'il a soin de ses enfants , ils prospèrent. » Les jeux , les fêtes, les bals , les ballets , introduits à la cour par Catherine de Hédicis dans les temps même de troubles, ornèrent sous Henri IV les temps de la paix et de la félicité.
En faisant ainsi fleurir son état il était l'arbitre des autres. Les papes n'auraient pas imaginé , du temps de la ligue , que le Béarnais serait le pacificateur de l'Italie, et le médiateur entre eux et Venise. Cependant Paul V fut trop heureux d'avoir recours à lui pour le tirer du mauvais pas où il s'était engagé en excommuniant le doge et le sénat , et en jetant ce qu'on appelle un interdit sur tout l'état vénitien , au sujet de droits incontestables que ce sénat maintenait avec sa vigueur accoutumée. Le roi fut l'arbitre du différend : celui que les papes avaient excommunié fit lever l'excommunication de Venise.
Il protégea la république naissante de la Hollande , l'aida de son épargne , et ne contribua pas peu à la faire reconnaître libre et indépendante par l'Espagne.
Sa gloire était donc affermie au dedans et au dehors de son
royanme ! il passait pour lé plus grand homme de son temps. L'empereur Rodolphe n'eut de réputation que chez les physiciens et les chimistes : Philippe II n'a?ait jamais combattu; il n'était après tout qu'un tyran laborieux , sombre et dissimulé ; et sa prudence ne pouvait entrer en comparaison avec la valeur et la franchise de Henri lY, qui, avec ses vivacités, était encore aussi politique que lui. Elisabeth acquit une grande réputation ; mais , n'ayant pas eu à surmonter les mêmes obstacles , elle ne pouvait avoir la même gloire : celle qu'elle mérite fut obscurcie par les artifices de ccNmédienne qu'on lui reprochait, et souillée par le sang de Marie Stuart , dont rien ne la peut laver. Sixte-Quint se fit un nom par les obélisques qu'il releva , et par les monuments dont il embellit Rome ; mais sans ce mérite, qui est bien loin d'être le premier, on ne l'aurait connu que pour avoir obtenu la papauté par quinze ans de feusseté , et pour avoir été sévère jusqu'à h cruauté.
C'est une calomnie absurde de le Yasser et de quelques autres compilateurs , que Henri voulut entreprendre cette guerre pour la jeune princesse de Gondé. Il faut en croire le duc de Sully, qui avoue la faiblesse de ce monarque, et qui en même temps prouve que les grands desseins du roi n'avaient rien de commun avec la passion de l'amour. Ce n'était pas certainement pour la princesse de Condé que Henri avait fait le traité de Querasque , qu'il s'était assuré de tous les potentats d'Italie, de tous les princes protestants d'Allemagne, et qu'il allait mettre le comble à sa gloire en tenant la balance de l'Europe entière.
n était prêt à marcher en Allemagne à la tête de quarantesix mille hommes. Quarante millions en réserve , des prépara-
Sao HISTOIRE DK FRANGE.
tifs immenses , des alliances sûres , d'habiles généraux formés sous lui , les princes protestants d'Allemagne, la nouvelle république des Pays-Bas, prêts à le seconder, tout l'assurait d'un succès solide; par ses alliances , par ses armes, par son économie, il allait changer le système de l'Europe, et s'en rendre l'arbitré.
Si on faisait ce portrait fidèle de Henri lY à un étranger de bon sens qui n'eût jamais entendu parler de lui aupara*vaut, et qu'on finit par loi dire : C'est là ce même homme qui a été assassiné au milieu de son peuple , et qui l'a été plusieurs fois , et par des hommes auxquels il n'avait pas fait le moindre mal , il ne le pourrait croire.
Le premier qui voulut attenter à sa vie, dans le temps même qu'il faisait son abjuration dans Saint-Denis , fut un malheureux de la lie du peuple, nommé Pierre Barrière; il eut quelque scrupule quand le roi eut abjuré ; mais il fut confirmé dans son dessein par le plus furieux des ligueurs» Aubri , curé de Saint-André-de&-Arcs, par un capucin , par un prêtre habitué , et par Varade , recteur du collège des jésuites. Le célèbre Etienne Pâquier, avocat-général de la chambre des comptes , proteste qu'il a su de la bouche même de ce Barrière que Varade l'avait encouragé à ce crime. Cette accusation reçoit un nouveau degré de probabilité par la fuite de Varade et du curé Aubri, qui se réfugièrent chez le cardinal légat, et l'accompagnèrent dans son retour à Rome , quand Henri lY entra dans Paris; et enfin, ce qui rend la probabilité encore plus forte, c'est que Varade et Aubri furent depuis écartelés en efijgie par un arrêt du parlement de Paris , comme il est rapporté dans le journal de Henri IV.
L'esprit de fanatisme était si généralejuent répandu, qu'on
séduisit un chartreux imbécile, nommé Ouin, et qu'on lui mit en téte4*aller plus vite au ciel en tuant Henri lY ; le malheureux fut enfermé comme un fou par ses supérieurs. Au commencement de 4599 deux Jacobins de Flandre, l'un nommé Arger, l'autre Ridicovi, originaire d'Italie» résolurent de renouveler l'action de Jacques Gément, leur confrère : le complot fut découvert; ils expièrent à la potence le crime qu'ils n'avaient pu exécuter. Leur supplice n'effraya pas un frère capucin de Mihn , qui vint à Paris dans le même dessein, et qui fut pendu comme eux. Un vicaire de Saint-Nicolas-des- Qiamps, un tapissier» méditèrent le même crime, et périrent du même supplice.
L'assassinat commis par Jean Châtel est celui de tous qui démontre le plus quel esprit de vertige régnait alors. Né d*une honnête £unille , de parents riches, bien élevé par eux , jeune, sans expérience , n'ayant pas encore dix-neuf ans, il n'était pas possible qu'il eût formé de lui-même cette résolution dé^ sespfytée. On sait que, dans le Louvre même, il donna un coup de couteau au roi , et qu'il ne le frappa qu'à la bouche , parce que ce bon prince, qui embrassait tous ses serviteurs lorsqu'ils venaient lui faire leur cour après quelque absence, se baissait pour embrasser Montigni.
n soutint, à son premier interrogatoire, < qu'il avait fait une bonne action , et que le roi n'étant pas encore absous par le pape, il pouvait le tuer en conscience. » Par cela seul la séduction était prouvée.
On trouva dans les écrits du professeur Guignacd ces propres paroles, de sa main , que € ni Henri 111 , ni Henri IV, ni lareioe Elisabeth, ni la roi de Suède, ni l'élecieur de Saxe , n'étaient point de véritables rois; que Henri UI était un Sar-
M HISTOIMS IDE FRANGE.
iànapâie, le Béarnais on renard » Qbabetii wto louve» ie roi de Suède un griffon > et Télectear de Saxe Un porc : » oda 8*)appelait de Téloqu^ice. « Jacques Oéflaent ^ disaiUl, a ùii un acte bâ*ûïque inspiré par le Saint<&prit: si on peut f^verroyer le Béarnais» qu'on le guerroie; si on tte peut le gMr-rôyer, quon l'assassine. ^
Guignard était bien imprudent de n*ayeir pas brûlé cet écrit dans le moment qu'il apprit Tattentat de Châtd. On se saisit de sa personne et de celle de Guéret, professeur d'une ecience absurde qu'on nommait philesopkie^ et dontGiâtd uvaitélé longtemps l'écolier. Guignard fut pendu et brûlé; et Guéret, n'ayant rien avoué à la question , fût eeuleinent ccmdamné à être banni du royaume avec touB ks finères n$mmé$ fésuUes.
On a vu encore de nos jours un nommé la Croix , théotogien de Cologne , réimprimer et commenter je ne sais qwA ouvrage d'un ancien jésuite nommé Busetnbaam ; ouvrage ^i eût été aussi ignoré que «on auteur et son commutateur» â on n'y avait pas d^ierré par hasard la doctrïie la plus nm»irueuse de l'homicide et da régicide.
Il est (Ut dans ce livre qu'un homme proscrit par un prince ne peut être assassiné légitimement que dans le territoire du grince; mais qu'un souverain proscrit jpar le pape doit être tôsassiné partout, parce que le pape e^ souverain de l'usi- Vers; et qu'un homme chargé de tuer un excommunié , qud qu'il soit , peut donner cette commission à un autre» et que c'est un acte de charité d'accepter cette commission.
Les parlements ont condamné ce livre abominable, et les jésuites de France ont détesté publiquement ces propositions
Ravaillac avait été quelque temps feuillant, et son esprit
étail encore édiauffé de tout ee qu'il avait entendu dans sa jeunesse : jamais dans aucun siècle la superstition n a produit de pareils effets. Ce malheureux crut précisément, coiime Jean Châtel, qu'il apaiserait la justice divine en tuant Henri lY. Le peuple disait que ce roi allait flaire la guerre au pape» parce qu'il allait secourir les protestants d'Allemagne. L'Allemagne teit divisée par deux ligues , dont l'une était VévangéUqtie » composée de presque tous les prmces protestants ; l'autre était k cathoUqtêe^ à la tète de laquelle on avait mis le nom du pape. Henri IV protégeait la ligue protestante; voilà l'unique cause de Tassassûat : il faut en croire les dépositions constantes de AavaiUac. U assura » sans jamais varier, qu'il n'avait aucun compile» , qu'il avait été poussé à ce régicide par un instkiet dent il ne put être le maître : il signa son interrogatoire » éont quelques feuilles furent retrouvées, en 4720, parus greffier du parlem^t : je les ai vues; cet abominable nom eat peint parfaitement» et il y a au-dessous, de la même main : < Que toujours dans mon cœur Jésus soit le vainqueur : B nouvelle preuve que ce monstre n'était qu'un furieux iiid)écilew
On sait qu'il avait été feuillant dans un temps oii ces mmnes étaient encore des ligueurs fanatiques : c'était un homme perdu de enaue» et de superstition. Le conseiller Matthieu » historiographe de France» qui lui parla longtemps au petit hôtd de &etz » près du Louvre , dit dans sa relation que ce misérable avait été tenté depuis trois ans de tuer Henri IV. Lorsqu'un conseiller du parlement lui demanda , dans cet hôtel de Retz, en présence de Matthieu» comment il avait pu mettre la main sur le roi très-chrétien : c C'est à savoir» ditril » s'il est très-chrétien. »
L'aveu de Ravaillac porte que son premier dessein était d'engager le roi à proscrire la religion réformée, et que même, pendant les fêtes de Noël, voyant passer le roi en carrosse dans la même rue où il l'assassina depuis, il s'éeria : < Sire, au nom de notre Seigneur Jésus-Christ et de la sacrée vierge Marie, que je parle à vous ! » qu'il fut repoussé par les gardes; qu'alors il retourna dans Angouléme, sa patrie, où il avait quatre-vingts écoliers; qu'il s'y confessa et communia souvent. Il est prouvé que son crime ne fut conçu dans son esprit qu'au milieu des actes réitérés d'une dévotion sincère. Sa réponse, dans son second interrogatoire, porte ces propres mots : « Personne quelconque ne l'a conduit à ce faire que le commun bruit des soldats qui disaient que si le roi voulait faire la guerre contre le Saint*Père, ils l'y assisteraient et mourraient pour cela ; à laquelle raison s'est laissé aller à la tentation qui Ta porté de tuer le roi , parce que faisant la guerre contre le pape c'est la faire contre Dieu, d'autant que le pape est Dieu , et Dieu est le pape. »
Il est très-avéré qu'on parlait de sa mort prochaine dans les Pays-Bas avant le coup de l'assassin. Il n'est pas étonnant que les partisans de la ligue catholique, en voyant l'armée formidable qu'il allait commander, eussent dit qu'il n'y avait que la mort de Henri qui pût les sauver. Eux et les restes de la ligue souhaitaient quelque Clément, quelque Gérard, quelque Châtel : on passa aisément du désir à l'espérance; ces bruits se répandirent, ils allèrent aux oreilles de Ravaillac, et le déterminèrent.
U est encore certain qu'on avait prédit à Henri qu'il mourrait en carrosse. Cette idée venait de ce que ce prince , si intrépide ailleurs, était toujours inquiété de verser quand il était
HENKI lY. 905
en voiture. Cette faiblesse fut regardée par les astrologues comme un pressentiment.
n n'est que trop vrai que Henri IV ne fut ni cofinu ni aimé pendant sa vie. Sa femme , qui ne Faimait pas , Taccabla de chagrins domestiques. Sa maîtresse même , la marquise de Yemeuil, conspira contre lui : la plus cruelle satire qui attaqua ses mœurs et sa probité fut l'ouvrage d'une princesse de Conti , sa proche parente. Enfin il ne commença à devenir cher à la nation que quand il eut été assassiné. La régence inconsidérée, tumultueuse et infortunée de sa veuve augmenta les regrets de la perte de son mari. Les mémoires du duc de Sulli développèrent toutes ses vertus , et firent pardonner ses faiblesses. Plus Thistoire fut approfondie, plus il fut aimé. Le siècle de Louis XIV a été be:)ucoup plus grand sans doute que le sien ; mais Henri IV est jugé beaucoup plus grand que Louis XIV. Enfin , chaque jour ajoutant à sa gloire , Tamour des Français pour lui est devenu une passion. On en a vu depuis peu un témoignage singulier à Saint-Denis. Un évéque du Puy-en-Vélay prononçait l'oraison funèbre de la reine, épouse de Louis XV ; l'orateur n'attachanfpas assez les esprits, quoiqu'il fit l'éloge d'une reine chérie , une cinquantaine d'auditeurs se détacha de l'assemblée pour aller voir le tombeau de Henri IV ; ils se mirent à genoux autour du cercueil; ils répandirent des larmes, on entendit des exclamations : jamais il n'y eut de plus véritable apothéose.
Jogement de Mirabeau.
La France renaît sous un roi gentilhomme, h l'école du malheur, accoutumé a apprécier et à ménager les hommes, parce T. xni. âO
306 HISTOUŒ D£ FRANGE.
qu'il en avait eu longtemps besoin, et qu'il avait éprouvé toutes les vicissitudes de la fortune; parce qu'il connaissait et chérissait la nation fidèle à laquelle il devait tout, et que sa grande âme, capable de reconnaissance, ne Tétait pas des délires du despotisme et de la cupidité. Il trouve son peuple, déchiré par quarante ans de guerres civiles, débiteur de toute l'Europe, surchargé d'une multitude de dons et de pensions dont il avait fallu acheter la soumission des factieux et payer l'obéissance et les services des sujets fidèles, épuisé par les traitants, les favoris, les rentiers ; en un mot, écrasé d'un dette de trois cents trente millions. Cent millions du fonds des domaines royaux avaient été aliénés. Les frais de perception et les pillages étaient tels, qu'on levait cent cinquante millions quand le roi en recevait trente.
Eli bien ! ce prince, aussi bon homme d'état que guerrier magnanime; ce prince, aidé de Sully, porte en moins de quinze ans son état au plus haut point de prospérité qu'il ait jamais atteint : il diminue les tailles de huit millions ; il réduit les droits intérieurs de près de moitié. Les dépenses extraordinaires et forcées absorbent trente-huit millions ; toutes les dettes sont acquittées; le royaume est embelli par des monuments publics, enrichi par des canaux et des chemins, défendu par des places fortes. On tente de former une marine : l'arsenal est augmenté de cent pièces d'artillerie, de toute sorte de munitions, d'armes pour vingt mille hommes; les revenus du prince s'accroissent, et il se trouve dans ses cofires plus de quarante-cinq millions.... France, voilà ce que tu peux demander à tes rois ; voilà ce qui a été fait; voilà ce qui se peut encore, même sans les talents de Henri-le-Grand, (qui avait après tout bien plus d'âme que de génie), car la nation
IIENRI IV. 307
est plus instruite, plus docile, et les circonstances sont moins défavorables. Mais le monarque qui administrait ainsi ne visait pas au despotisme; il consultait, il écoutait, il voyait ;.il connaissait ses devoirs autant que ses droits, il respectait les lois, il chérissait son peuple, et son ami, son prin(;ipal ministre, était Sully; Sully, vieilli dans les camps et non dans les cours ; mûri et non énervé par Tâge; Sully fier, austère, inflexible, inexorable pour les courtisans, mais ami du laboureur et défenseur de l'opprimé, citoyen avant d'être sujet , patriote avant d'être ministre, grand par ses talents, plus grand par ses vertus... Encore fut-il menacé quinze fois d'une disgrâce; encore était-il assiégé d'une foule d'édits bursaux extorqués par les. gens de cour et les maîtresses. Et cependant où trouver un Henri? En naîtra-t-il sur le trône? Jamais, jaqaais! Ce n'est pas là qu'ils se forment. Ou retrouver un Sully? Quel 2(utre qu'un Henri le soutiendrait? Aveugles Français! s'il reparaissait un de ces hommes courageux et vraiment grands qui sût tout oser pour vous sauver, vou^ vous ligueriez contre lui; vous applaudiriez à sa disgrâce. . . Hélas ! le fanatisme qui nous enleva notre père et notre restaurateur dès l'aurore du beau jour qu'il avait fait naître nous a-t-il donc dévoués sans retour aux excès du pouvoir arbitraire?
Jagement de Sismondix
La haute réputation de Sully , la haute réputation de Henri IV, ce culte de reconnaissance que la postérité leur a voué , sont la juste récompense d'une amélioration dans le sort de tous , qui fut en partie leur ouvrage. La France , pendant tout le seizième siècle , mais surtout dans la seconde
moitié, durant les guerres civiles, avait été exposée à d*horribles souffrances ; elle goûta avec délices, de la paix de Vervins à la mort de Henri IV, douze années de repos , d'espérance et de confiance dans l'avenir. Tous les arts utiles à la vie recommencèrent: le laboureur remit en culture ses champs, demeurés longtemps en friche ; tous les métiers redoublèrent d'activité pour rebâtir les maisons ruinées, pour rendre des vétetpents à ceux qui n'avaient eu longtemps qu'un pourpoint usé par la cuirasse , pour refaire tous les meubles , tous les outils que depuis quarante ans on avait à peine réparés dans les longues fureurs des guerres civiles. Or, il y a du bonheur pour le peuple toutes les fois que son travail est demandé et qu'il est bien payé; depuis deux siècles, il bénit la mémoire de Henri lY et de Sully pour un bienfait reçu pendant leur administration.
En même temps, la découverte des mines d'Amérique commençait à exercer son influence: l'argent avait considérablement baissé de prix dans toute l'Europe , comparativement à tout ce qui est nécessaire à la vie; une once d'argent était obtenue en échange de moins de blé ou de moins de travail qu'elle n'en aurait coûté un siècle auparavant. Dans un pays accablé par d'anciens impôts, d'anciennes dettes et d'anciennes redevances annuelles , la diminution du prix de l'argent équivaut à une abolition partielle des dettes ; on paie avec cinquante mesures de blé ou cinquante journées de travail ce qu'on avait estimé devoir en coûter cent. Ainsi le fardeau qu'une génération impose à celle qui la suit se trouve allégé ; lés Français ne succombaient plus sous le poids de dettes ou de taxes qui cinquante ans auparavant leur auraient paru intolérables. Sully a écrit un Mémoire sur les dépenses de la
HENHI IV. 309
France; il les fait monter à cent cinquante millions par année , mais il y accole très-bizarrement les impôts avec l'argent que le peuple perd en procès et celui qu'il néglige de gagner par fainéantise. Là , il nous apprend que la taille était portée, sous son ministère, à vingt millions; les droits sur le sel, à quatorze millions; ceux sur les boissons, à cinq millions; les péages, les douanes et d'autres moindres impôts, à huit millions. Il suffisait que ces sommes rentrassent aussi régulièrement au trésor et que les grandes voleries des temps antérieurs fussent supprimées pour que Tordre se rétablit bien vite dans les finances du roi.
Voici le portrait d'Henri IV que j*ai tracé dans un voyage à Pau et aux Pyrénées :
« L'hôtel du maréchal Gassion dérobe à la vue le château ou Henri est né. C'est donc là que Jeanne d'Albret enfanta, en chantant, le roi le plus vaillant et le plus aimable; là est le berceau dans lequel il fut reçu. Quand ses yeux purent distinguer les objets, ils se reposèrent sur ce beau pays du Béarn.
Grand roi, tu fus encore un grand homme!... Oui Henri d'Albret avait raison, quand il disait : Voyez maintenant, ma brebis a enfanté un lion; un lion généreux qui tempérait la force par la douceur. Est-il beaucoup de rois qui aient pu se dire comme lui: Je fais ce que je veux, parce que je ne fais rien que ce que je dois? iamm on n'eut plus d'esprit que Henri IV ; son expression franche et animée est toujours spirituelle. « Souvenez-vous, disait-il à ses soldats, que ma rec traite hors de cette ville, sans l'avoir assurée au parti, sera € la retraite de ma vie hors de ce corps. » Et quel caractère que celui d'un roi chef de parti et inviolable en sa parole ! Quels mots heureux ne citerait-on pas du roi béarnais! Les
310 mSTOIRE DE FRANCE.
mots du courage, il les a tous. « A quartier, criait-il à Cou- < tras, à quelques-uns des siens qui lecouvraient de leurs per- € sonnes, à quartier, je vous prie ; ne m'offusquez pas, je veux € paraître. » C'était là le roi des braves, comme l'appelait cet infortuné et brave Givry. Et que de gaieté au milieu de ses traverses! c Je suis roi sans royaume, disait-il avant la bataille € d'Arqués, mari sans femme et guerrier sans argent. » Il méritait d'inspirer les sentiments les plus généreux. On n'a pas oublié ce mot d'un de ses colonels : <k En me rendant € rhonneur, vous m'ôtez la vie. » Après ou avec la harangue de Henri de La Hochejaquelein, en fut-il jamais de plus lacédémonienne que celle-ci : « Je suis votre roi, vous êtes Fran- « çais, voilà Tennemi. » Et à ses soldats : c: Tournez la tête € po'ur me voir mourir. ï> Voilà le guerrier. Ecoutez le roi : « Je suis le vrai père de mon peuple, je ressemble à cette vraie « mère qui se présenta devant Salomon. J'aimerais mieux n'a- « voir pas de Paris, que de l'avoir tant ruiné, tant dissipé par « la mort de tant de personnes. » Et ce mot, qui révèle toute la constitution de la France ! La duchesse de Beaufort lui témoignait son étonnement de ce qu'il avait dit au parlement qu'il voulait se mettre en tutelle entre ses mains : « Il est vrai, réi pondit le roi, mais je l'entends avec mon épée au côté. » « Je vous aime et ne vous crains point, disait-il aux protes- « tants, et mon prédécesseur vous craignait et ne vous aimait « point. Je suis roi berger, qui ne veux répandre le sang de « mes brebis , mais je veux les rassembler avec douceur. » Son premier mouvement , à la naissance de son fils , après qu'il eut invoqué les bénédictions du ciel et qu'il lui eut donné la sienne, n'est-il pas le mouvement d'un roi de France? Plaçant son épée dans la main de son fils , il pria Dieu que cet
enfant en usât pour la gloire et la défense de son peuple. Ce roHà connaissait tous les secrets du cœur. « Elle me vaut ce « que je veux , » disait-il de la France au duc de Savoie, qui lui en demandait le revenu. Qui ne con.ait ce billet qu'il écrivait à Sully : « Mon ami , venez me voir, car il s'est passé ce c matin quelque chose dans mon sein , pour quoi j'ai affaire € de vous. » Et la scène de Fontainebleau : « On croirait que < je vous pardonne. i^ Ce mot a retenti dans tous les cœurs : € Venez ça ; n'avez-vous rien à me dire? — Non. — Oli ! si € ai bien moi à vous. » On l'engageait à punir l'auteur d'une satire : « Je ferais conscience de fâcher un homme pour avoir € dit la vérité. » Comment ne pas parler de Henri IV dans le Béam , et comment le louer sans le faire parler ! Le souvenir du roi de bonheur (1) est la gloire de ce délicieux pays.»
(i) L'anagramme de son nom est roi de bonheur.
LOUIS XIH.
PRÉFACE
PK LVx\nL1SSEMENT DU DKSPOTISME EN FRANGE A LA SUITE DU PROTESTANTISME.
Du système politique du cardinal de Hiehelieu (1).
On ne peut trop insister sur les effets funestes de l'esprit d'insurrection introduit dans le seizième siècle au sein de la société françaiso. On a vu que cet esprit était parvenu, à la faveur d'une déviation du principe chrétien, à s'emparer de la force des sentiments religieux, et que le fait de la révolte, établi sur le sol avec une puissance militaire et politique, reconnu par des traités formels, après des guerres et des victoires , dominait les principes , le gouvernement et les lois, et corrompait ceux mêmes que les nouvelles croyances n'avaient pas atteints.
On a vu qu'en présence de ce fait de révolte tous les progrès de la société s'étaient arrêtés ; que toutes les institutions avaient été altérées dans leurs formes essentielles; que les maximes sociales s'étaient affaiblies, et que la féodalité, rétablie dans ses positions politiques, tendait à rendre une.'Seconilo fois inamovibles et héréditaires , dans ses mains , les fonctions qu'elle tenait de la nomination royale.
La constitution était impuissante contre un mal qui avHit sa cause au-dessus d'elle; la liberté politique, viciée par la rébellion, n'avait pu triompher du désordre; la royauté,
(M M. de Lourdoueix.
représentée par un prince d'une santé faible , d'une grande bravoure militaire, mais d'une capacité médiocre, privée de Pappui des institutions 9 aurait succombé dans la lutte. L'intérêt national avait besoin d'un homme qui le comprit et le délivrât ^ et comme il arrive toujours en présence d'un grand danger social , toute puissance devait être donnée à celui qui se dévouerait pour le surmonter.
Cet homme fut Richelieu : son génie découvrit les causes compliquées de ce désordre universel qui menaçait l'Etat d'une ruine complète ; son courage s'exalta jusqu'à la hauteur du mal ; et au lieu d'essayer comme les Valois , Henri IV et de Luynes , de combattre ces causes les unes par les autres , il résolut de les attaquer toutes à la fois.
Tous les faits de la société étaient des usurpations que le temps avait consacrées, que les intérêts avaient érigées en maximes imposées par eux à l'opinion. Richelieu osa nommer des abus ce que tout le monde appelait des usages et des droits acquis^ il attaqua ces abus directement sans s'inquiéter ni da rang, ni du nombre, ni de la puissance des hommes qui les défendaient. Les institutions corrompues se refusaient à le seconder dans cette lutte : il changea les institutions ; il en ût pour le but qu'il voulait atteindre ; se plaçant de prime abord dans le principe monarchique et dans l'intérêt national, sa logique hardie et impitoyable fit un crime de la rébellion et des appels à l'étranger^ qui, depuis les guerres de religion, étaient passés en quelque sorte dans le droit de la guerre civile-, les prétentions des princes du sang à partager le gouvernement furent déclarées attentatoires à l'autorité royale ; leurs cabales furent des conspirations , leurs fuites furent des crimes de lèse-majesté , leurs levées d'armes des révoltes ^ les exactions des gouverneurs de, châteaux furent des brigandages , et enfin les refus des parlements déjuger et de condamner les coupables furent des dénis de justice, qui exigeaient des châtiments contre les magistrats.
Pour faire prévaloir cette logique absolue qui offensait toutes les grandes existences de son siècle, Richelieu n'avait que
3U fflSTOlRE DE FRANCE.
la force du principe monarchique et l'énergie invincible de son caractère personnel qu'aucune affection humaine , aucun intérêt, aucune crainte, ne purent jamais entamer; il avait pour auxiliaires muets et invisibles dans cette grande tâche , lés souffrances du peuple , les idées dYgalité , et la perspective a*un démemhrement , résultat probable des divisions de religion qui se réalisaient sur le territoire , et des alliances des partis avec les ennemis étrangers.
' Ainsi son système de gouvernement ne fut, à l'intérieur, qu'une logique inflexible, secondée à Textérleur par une politique habile et infatigable.
Nous allons examiner dans ses développements le système de gouvernement de Richelieu.
Nous avons dit que rorganîsation militaire et politique des protestants était le point d'appui des grands seigneurs pour dicter des lois à la royauté; avant d'attaquer de haute lutte l'usurpation féodale, il fallait donc réduire par la force des armes la vieille rébellion protestante : ce fut l'objet du siège de La Rochelle et de la campagne du Limguedoc. où la noblesse catholique, commandée par le roi, préparait sciemment par des victoires la ruine de sa prépondérance. Bassomr pierre disait : « Vous verrez que nous serons assez fous pour « ' prendre La Rochelle. »
Il faut laisser expliquer par Richelieu lui-même en quoi le plan de pacification qu'il adopta à l'égard des protestants vaincus différait de ceux qu'on avait suivis avant lui. «« D'a- « bord, dit-il, ces messieurs avaient de belles prétentions. H Leur intention eût été de se maintenir en de petites répu- « bliques ; mais la nécessité les contraignait à ce à quoi ils ne « pouvaient se porter volontairement , quoique la raison le « requît d'eux; ils furent contraints d'accepter la paix, non •< comme ils désiraient, mais comme il plut au roi de la leur « donner ; et non en forme de traité comme ils avaient tou- « jours fait par le passé, mais par abolition et par grâce. Au- « paravant, on leur laissait des villes de sûreté; en cette « occasion , le roi les condamna à raser généralement , sans
«c exception aucune, toutes les fortifications de celles qui s*^é- «t taîent portées à la rébellion : et ce, à leurs dépens et par « leurs propres mains; ce qui est à noter : le roi voulant « avoir cette gloire, que ce qui avait été élevé contre son au- «€ torité fût détruit par ceux mômes qui en avaient été Içs « architectes. Autrefois , les chefs Mes rebellions recevaient « des établissements et des récompenses, et des sommes int- «« menses de deniers. En cette occasion, le duc de Rohan « quitta non-seulement le Languedoc, mais sortit du royauft me-, et tant s'en fallut qu'on lui donnât récompense, qu'on « lui rendit seulement son bien et lui donna-l-on cent mille « écus , qui n'étaient pas la moitié des ruines des bâtiments de « ses maisons et du rasement de ses forêts 5 encore y a-t-il « à remarquer qu'aux autres traités l'intérêt particulier mar- « chaît le premier, au lieu qu'en cette occasion jamais le « duc de Rohan ne sut que le roi lui voulût accorder aucune « chose, qu'après qu'il eut accepté la grâce de la paix. »
Tout ce passage est remarquable : on voit que Richelieu ne se bornait pas à dompter la révolte dans le matériel de sa puissance , à détruire ses arsenaux et ses places fortes, c'est dans les idées qu'il voulait l'atteindre ; le mal était dans la subversion des maximes sociales , c'est là qu'il voulait porter le remède-, c'est la première fois peut-être que cette importance d'une rectification logique avait été aperçue en France par un homme d'Etat-, c'est que le protestantisme avait transporté danslcs doctrines la lutte qui auparavant était concentrée dans les faits.
Il restait à régler la situation civile et religieuse des protestants soumis , et ici on doit encore reconnaître combien Richelieu était supérieur à son siècle. Avant lui, les échecs éprouvés par les protestants étaient toujours suivis de quelques atteintes à leur liberté religieuse; leurs croyances étaient considérées comme vaincues par l'épée qui abattait leur puissance temporelle; et dos persécutions plus ou moins violentes, selon que leur défaite était plus ou moins complète , perpétuaient la révolte dans 1rs cœurs, pu attendant qu'elle pût se
316 HISTOIRE DE FHAINCE.
relever dans les camps. Richelieu, prêtre calholique, savait fort bien que la force matérielle ne soumet que les résistances matérielles , et quMl faut d'autres moyens pour triompher des résistances morales •, ministre de la royauté , il ne confondit point la question politique avec la question religieuse. Les protestants rentrés, comme il le dit lui-même, dans la règle commune , ne furent plus à ses yeux que des sujets du roi, ayant droit comme tous les autres à la protection du pouvoir public, et le prince de TEglise ne crut point compromettre la pourpre romaine en réunissant autour de lui les pasteurs calvinistes pour les assurer de sabienveillance personnelle et du soin . qu'il apporterait à ce que toute justice leur fût rendue; c'est encore dans ses Mémoires que nous puiserons l'exposé de sa conduite dans cette partie si délicate de son plan de pacification.
Ayant donné audience aux ministres protestants , il leur dit : «Qu'autrefois ils estimaient que leur sûreté dépendait des « bastions et fortifications , qui étaient contraires h Tautorité « royale, et qui par conséquent obligeaient le roi à en pro- « curer la ruine, qui tirait après soi celle de ceux qui en en- « treprenaient la défense; que maintenant qu'ils s'étaient (( remis dans la règle commune de tous les sujets, dont la M sûreté ne devait dépendre que de la bienveillance et de la « foi du prince, sa majesté aurait un soin particulier de faire « connaître, à leur avantage, qu'en qualité de sujets il ne c( faisait point de distinction entre eux et les catholiques; que, « pour son particulier, il s'estimerait heureux de les servir <c en toute occasion et de leur faire connaître par efièt que *i s'il désirait ardemment leur salut, comme la charité et leur « intérêt l'y obligeaient, il souhaitait aussi leur conservation « temporelle. »»
Richelieu termine ce récit des moyens adoptés par lui pour éteindre la rébellion protestante, en disant : «Qu'il établit « par toutes les villes des missions de jésuites, capucins, « prêtres de l'Oratoire, récollets, et autres religieux, dont « on a vu les fruits avec le temps. »
LOUIS XÏII. §17
Nous laissons à décider si ce fut seulement la charité chrétienne qui inspira au cardinal-ministre ces mesures pour la conversion des protestants; quoi qu*il en soit, ces missions de prédicateurs, qui ne blessaient en rien la liberté religieuse des dissidents, valaient sans doute mieux que les bûchers et les expéditions judiciaires et militaires du président d'Op* pède et de Pavocat-général Guérin.
Le matériel de la rébellion protestante étant détruit par la démolition des forteresses, Richelieu dirigea tous ses efforts contre les grands seigneurs , réduits désormais aux positions militaires qu'ils avaient conquises à la faveur des guerres de religion et des embarr^ d'une régence. Ces positions consistaient dans les gouvernements de provinces, qui étaient devenus dans leurs mains des espèces de propriétés garanties par des traités, et dans lesquelles ils exerçaient la puissance souveraine, faisant des levées d'hommes et d'argent, malgré les défenses du roi, et souvent même contre lui.
Nous ne pouvons présenter ici les détails des moyens employés par Richelieu pour faire rentrer ces provinces sous l'autorité directe de la royauté 5 ces moyens étaient déterminés par les occasions qui s'offraient, et par la nature même des événements qui lui servaient de prétexte-, c'est par le résultat que nous ferons apprécier la vigueur et l'efficacité de ses mesures et que nous montrerons la pensée dominante de sa politique.
A Favénement de Richelieu, les provinces du royaume étaient partagées entre les princes du sang et les grands seigneurs, qui composaient ce parti des mécontents dont les orgueilleuses exigences avaient mis le royaume en feu et dont Pavidité insatiable avait ruiné le trésor royal.
Après quelques années d'une lutte violente, où l'inflexible ministre fut favorisé dans ses desseins par les conspirations et les révoltes, voilà ce qu*6taient devenus tous ces petits rois des provinces.
Le duc (le Monlmorency , gouverneur du Languedoc , pris les armes à la main, avait été décapité à Toulouse. Le duc
de Rohan, gouverneur du Poitou était mort dans Texil; le due d'Épernon, gouverneur Jdu Limousin ,; de la Saintonge et de VAngoumois , expiait au . château de Loches , dans une vieillesse oisive, toute une vie d'intrigues et de tyrannie. Le duc de Guise , gouverneur dç Provence ,. condamné à.. mort, s'était réfugié en Flandre. Le duc de Bellegarde, .gouverneur de Bourgogne , se dérobait aus^i à une condamnatiçn capitale. Le duc de LonguevUlc, prince légitipié, gQuye^neur de Normandie, vivait sans crédit dans ses terrres. Le duc de Lavalette , beau-frère du r9i , gouverneur de Metz,,Toul et Verdun 9 avait été forcé de diercher un asile à Lop^res. Louis de Bourbon, cpmte dp S.oisson$, gouverneur du Dauphiné, avait été tué en gagnant une bataille .contre l'armée royale. Le. duc de Vendôme, fils naturel de Henri IV, .gouverneur de Bretagne, pours^ivi comme coupable de haute trahison, s'était sauvé en Angleterre. Le prince deCpodé, gouverneur du Berri , avait été heureux d'acheter la faveur du roi pari-union du duc d'Ënghien, son fils, avec une nièce du cardinal-, enfin la reine douairière , qui avait le gouvernement de l'Anjou , expulsée de la couï", ppis de la France^ languissait à Cologne dans Tabandon et d^ns la misère. De tous les grands seigneurs que Richelieu avait trouvés en pps-. session des provinces , quatre seulement s'^tfi^ient maintenus dans leurs fonctions en donnant au ministre des gages de leurs soumissions. ... i
Ainsi furent succçssivepient reprises par le pouyoir royal toutes ces positions militaires concédées à la révolte féodale \ mais ces coups portés à la puissance politique de la noblesse, ne. tombaient pas seulement sur ces grands usurpateurs de l'autorité souveraine : toutes les hautes existences de la monarchie furent atteintes par cet orage qui frappait les sommités de l'édifice social. Montmorency Boutteville porta sa tête sur l'échafaud pour avoir violé la loi des duels;' Chalais, de la maison de Taleyrand, ouvrit cette liste de condammés à mort où figurent les noms du comte de Moret, frère naturel du roi; du duc dd Bouillon, souverain de
LOUIS XIU. ^19
Sedan ^ du prince de Marcillac, chef de la mfiiaon de La Rochefoucauld-, du duc d'Elbœuf, du duc de RoapiiiQis, des comtes^ de Montrésor, d'Aubijoux, de Fontrailles, du commandeur de Jars, etc. Le jeune Cinq-Mars subit, à la fleur de Tâge, un trépas ignominieux pour avoir conspiré, avec le roi lui-même, contre les jour^ du premier ministre. L'héritier présomptif du trône, Monsieur, duc d'Orléans, n^écbappa à la prison , qu'en dénonçant ses complices -, la reine^ fouillée au Val-de-&àce, et enfermée pendant trois jours à Chantilly, fut mise, par un ordre. écrit du i^oi, sous l'espionnage officiel de sa femme de chambre. Enfin tous les châteaux-forts étaient pleins de prisonniers d*Etat, et toutes les cours étrangères étaient peuplées des illustres proscrits de France.
. Pour atteindre ses ennemis dans la famille et dans la couche nuptiale du monarque, la logique de Richelieu avait e^u besoin de faire un premier esclave : c'était Louis XIU luimême, dont il défendait les droits et le pouvoir. Le principe monarchique, invoqué par le ministre, lui servait à vaincrq dans le roi les faiblesses de l'homme, et la royaujté était si engagée dans cette lutte à mort contre la coaUtion féodale ;,, que la force et la puissance du ministre qui souteqait cett^ ii^tte étaient pour le roi un intérêt d'existence. Louis XIII avait appris, par l'entreprise de sa mère pour le précipiter du trOne,' à redouter les complots de ses frères et de ses courtisans^ et les traités d'alliance que tous les conspirateurs ne manquaient pas de faire avec les ennemis de la France, l'avaient habitué à confondre dans sa pensée la cause du cardinal, la sienne, et celle de son peuple. Il est certain qu'au point où les choses avaient été portées, il fallait, sous peine de périr, suivre l'esprit de révolte partout où il parvenait à s'introduire, de même qu'en Hollande on doit surveiller jusqu'aux moindres infiltrations de la mer dans les digues qui la contiennent, sous peine de livrer le pays à un submersion irrémédiable. Les mesures de défiance contre la reine, quelque indignes qu^elles paraissent et qu'elles soient ei} efiet, étaient
tout aussi motivées que les coups d'Etat contre le parlement et les procès de haute trahison. Anne d'Autriche, voyant la santé du roi s'affaiblir, et craignant avec raison que Richelieu ne lui enlevât la régence, était forcée de ranimer le parti des mécontents; elle correspondait avec eux et avec le roi d'Espagne, et la rébellion , vaincue à la cour et dans les provinces , pouvait sortir triomphante de Técritoire de la reine. On ne doit même pas se dissimuler que les plus grands dangers pour le système de Richelieu se trouvaient . dans les secrets de TintimKé du roi -, on en vit la preuve dans la défection du jeune Cinq-Mars, Tami et le compagnon de Louis XIII, défection qui livra le cœur de ce prince aux séductions les plus redoutables. Il y a tant de fatigues à lutter contre son siècle, à marcher en sens inverse de la sphère où Von est enfermé , à se soutenir contre les intérêts , les volontés , les clameurs ou le silence de ses parents et de ses amis; il faut une énergie si extraordinaire pour supporter longtemps la solitude de Tesprit, plus affreuse encore que la prison et l'exil -, il y a tant d'attrait pour la paresse dans la fin d'un combat qui retient notre vie hors de la nature humaine et nous impose les petites tyrannies à la suite des grandes, qu'on doit s'étonner que ce prince, plus guerrier que politique, ait soutenu jusqu'au bout cette terrible gageure, et que le roi n'ait pas manqué au ministre. Il n'y a rien de plus remarquable dans notre histoire que cette conférence de Tarascon où Louis XIII et Richelieu mourants, l'un de lassitude morale, l'autre d'épuisement physique, firent approcher leurs lits pour avoir, sur le bord du tombeau , cette longue explication qui coûta la vie à Cinq-Mars, Quelle image que ces deux moribonds discutant d'une voix défaillante les exigences d'un système que tous deux allaient abandonner à ses destinées incertaines, et vouant à la mort cet homme plein de jours et d'illusions qui avait cru trouver dans la complicité de son maître une sauvegarde contre le ressentiment de son ennemi ! On sait que Louis XIII ayant avoué à Richelieu l'assentiment lacite qu'il
LOUIS XliL 321
avait donne aux projets de son favori, Timpitoyable logicien , qui ne ménageait pas plus Tagonie du roi que la sienne propre, insinua u que sa majesté ayant eu connais- « sance du complot, il était digne de sa justice de donner « une déclaration qui fournit aux juges les moyens d'ac* « complir leur devoir. » Louis XIII se rendit à cette raison : ainsi, après avoir sacrifié sa mère, ses frères, sa femme et son ami , il sacrifia en quelque sorte ce qu^il y. avait de faible en lui-même, en confessant au public qu'il avait rois le pied sur Téchelle qui conduisit Ginq-Hars à Téchafaud!
Richelieu frappa la puissance du parlement. Voici les empiétements successifs de cette compagnie sur las attributions des assemblées nationales et sur l'autorité du roi.
Institué par saint Louis, comme cour de justice, pour prononcer en dernier ressort sur les appels des bailliages royaux, le parlement avait été rendu sédentaire à Paris par Philippe-^ l(>Bel , qui lui avait donné une organisation toute judiciaire. La nomination des conseillers se faisait tous les ans par lettrespatentes du roi ; mais , pendant la longue maladie mentale de Cliarles VI, on négligea de renouveler les commissions des magistrats, qui se trouvèrent ainsi perpétués dans leurs fonctions.
Le parlement étant chargé d'appliquer les lois , il était né« cessaire que le dépôt lui en fût confié ; les édits et ordonnances furent donc envoyés à ses archives ; l'ordre exigeait qu'ils fussent inscrits sur ses registres ; tous les procès auxquels ces mesures pouvaient donner lieu aboutissant à cette cour su** prême , les lois qu^on ne lui aurait pas transmises n'auraient pas été appliquées. L'enregistrement de ces lois était un moyen de les promulguer et d'en obtenir Tcxécution. .
Cet enregistrement autorisait l'examen des édits envoyés au nom du roi, car il fallait s'assurer que ces nouvelles disposi-^ lions n'étaient pas en contradiction avec des lois précédentes, ce qui aurait mis le désordre dans la marche des tribunaux inférieurs ; cet examen entraînait le droit de remontrance : il fallait bien que le partement fit connaître au roi les difficultés et les inconvénients que pouvaient présenter, dans leur T. xm. SI
HISTOIRE 0E FRANCE, application, las mesures légidatives qu'il ordonnait Ces remontrances, lorsqu'on n'y atait pas égs^d» étaient quelquefois suivies d'un refus absolu d'enregistrement : on conçoit que des lois mal faites pouvaient présenter des impossibilités matérielles ] mais le droit de refuser Timpossible fut étendu à ee qui ne plaisait pas ^ dans ces cas, le roi venait lui-même au parlement faire enregistrer en sa présence les édits qu'on avût repoussés. Ainsi Tabus du principe monarchique était le remède à l'abus du pouvoir judiciaire.
Il est inutile de faire remarquer tout ce que ces formes de législation avaient de contraire à la constitution de la France. Si les assemblées générales eussent été régulièrement convoquées, les lois rendues par l'accord du roi et de la nation n'auraient éprouvé aucune résistance^ les parlements seraient restés dans leurs attributions judiciaires , et ces conflits, qui ont si souvent compromis Tautorité royale et la paix intérieure, ne se seraient jamais présentés^ mais les rois, en s'abstenant de convoquer les Ëtats^^énéraux , autorisaient les empiétements des corps judiciaires, et le défaut d'une représentation réelle faisait chercher dans une représentation HcUve ces idées * de monarchie tempérée qui naissent' de la constitution de ce pays. L'usurpation du pouvoir législatif par la royauté fui d'ailleurs favorisée par les parlements , qui voulaient partager ce pouvoir avec elle. Leur dev oir eût été de refuser renregistrement des édits bursaux, en se fondant sur cette maxime nationale u qu'aucun impôt ne pouvait être établi que par le libre consentement des assemblées générales^ » ils aimèrent mieux autoriser Tillégaiité de ces édits, afin de se substituer auiL droits politiques de ces assemblées qu'ils aspiraient à remplacer^ Le principe représentatif, privé des formes qui lui étaient propres, fut donc forcé de se servir du monopole parlementaire dans les longs intervalles des Etats-Généraux ^ il prétait une force morale à des résistances irrégulières ^ et les rois qui, par les lits de justice , étaient assurés de terminer ces résistances au proiit de leur autorité y ménageaient cette fiction , même lorsqu'elle contrariait leur volonté.
LOUIS xm. sts
Ce M mrtoiit pendant les longues dissensions tmaUà pur rjnvaiÉion da protestantisme, que le pariement de Paris réalisa les plus grandes usurpations sur les attributions de Pinstitotion représentative. Le droit de discuter et d'autoriser les nouveaux impôts^ le droit de contrôler et de modifier les lois émanées des assemblées générales, le droit d'intervenir par des arrêts dans des questions de principes agitées par ces assemblées ; enfin , ce nom d'Etats^Généraux au petit pied^ qui résumait toutes ses prétentions législatives, furent acquis au milieu des troubles civils causés par les guerres de religion. C'était la royauté qui , dans ses embarras , aidait le pariement à empié^ ter sur le principe représentatif ; c'était le principe représentatif qui soutenait ce corps judiciaire dans ses empiétements sur l'autorité royale.
11 faut reconnaître, au reste, que si le parlement gardait un silence coupable sur tout ce qui se rapportait aux assemblées nationales dont il convoitait les fonctions , il se montrait gar* dien vigilant et courageux de toutes les maximes fondamentales qui ne touchaient point à cette partie du droit public qu'il voulait laisser tomber en désuétude. Ainsi on le vit opposer la plus grande résistance au concordat de François P', qui donnait au roi la nomination des bénéfices ecclésiastiques, laissés par la pragmatique de saint Louis à l'élection des églises et chapitres \ il osa, dans Paris occupé par les Espagnols, maintenir la loi salique contre le duc de Mayenne et les ambassadeurs d'Espagne , qui demandaient la couronne de France pour la fille de Philippe II ; et quand le cardinal Du Perron soutint, sous Louis Xill, dans les Etats de 1614, cette doctrine anti-française , que le pape avait le droit de détrôner les rois, le parlement rendit un arrêt pour flétrir et condamner cette opinion , qu'il déclara contraire aux lois du royaume.
Un de ces abus que ]e temps amène dans les monarchies dont la constitution est arrêtée , avait beaucoup contribué à fonder la puissance politique du parlement, et à placer cette compagnie dans une complète indépendance de l'autorité royale. Sous Louis XII , quand des emplois venaient à vaquer
dan? les parlements du royaume , le corps pré&entait trois candidats entre lesquels le roi choisissait le nouveau juge. François P^, dans un embarras d'argent, imagina de vendre ces emplois ; et , comme il arrive toujours quand la raison fiscale s'est placée au-dessus de la raison d'Etat , Tabus devait, en se développant, dénaturer entièrement Tinstitution.dans laquelle on Tavait introduit. Sully , très-grand financier, mais très-mauvais politique , assujettit les offices déjugés , comme tous les autres offices qui se vendaient au profit du trésor, à Timpôt annuel d^un soixantième, et pour augmenter la valeur de l'impôt qu'il grevait de cette redevance , il attacha au paiement de cet impôt Thérédité des offices, et même le droit de les céder et de les vendre comme des propriétés particulières. Henri IV éludait, par cet expédient financier, la nécessité de convoquer les Etats-Généraux pour leur demander des subsides ; mais il ruinait par là l'héritage de ses successeurs, en dépouillant le principe monarchique de sa plus importante prérogative. Ainsi la royauté ne peut s'écarter de la constitution sans se détruire elle-même.
Cette certitude de trouver dans la vente des emplois une contribution agréable à ceux qui la payaient, fit créer un grand nombre d'offices, inutiles quelquefois jusqu'au ridicule ; on attachait à quelques-uns de ces prétendus emplois des titres de noblesse , pour en augmenter le prix aux yeux des acquéreurs ; cette facilité d'anoblissement, en multipliant en France les familles privilégiées , affaiblissait le privilège luimême; l'exception passait peu à peu du côté de la règle, le niveau s'établissait par Texhaussement, et le besoin d'inégalité produisait l'égalité.
A l'époque où Richelieu prît en main le limon de l'Etat, le nombre des familles investies d'offices de judicature et de finances s'élevait à plus de quarante mille. Ces familles , dît M. de Saint-Aulaire, « possédant, en outre, la meilleure partie « des richesses mobiliaires acquises par le commerce et l'inft dustrie, étaient unies entre elles par un lien beaucoup plus « fort que celui des anciens barons. La magistrature forma
LOUIS XllI. Sfi5
« une association très-compacte ; sa hiérarchie bien ordonnée « s'élevait depuis le contrôleur du port pour la vente de la (t marée jusqu'à Toi&cier des cours souveraines. Le parlement « de Paris formait le couronnement de Tédiflce, et là se ren* « contraient de grandes existences, d'impienses fortunes, des a noms populaires et déjà illustrés. »
Ainsi la royauté avait , sous Tempire de la même cause d'affaiblissement, la rébellion protestante , aliéné aux grands seigneurs le gouvernement des provinces, et à la bourgeoisie tous les emplois de la justice , de Tadministration et des finances. Le régime féodal reparaissait sous une autre forme, avec cette différence entre la haute noblesse et la bourgeoisie, que les grands seigneurs usurpaient leurs offices comme au moyen-àge, et se faisaient donner par le roi de fortes pensions, tandis que les bourgeois achetaient la propriété de leurs emplois, et payaient une redevance annuelle pour la conserver.
La puissance politique dû parlement de Paris avait donc substitué un gouvernement de monopole et une fiction de représentation à la monarchie représentative qui devait sortir de la constitution de la France. En réalité, le parlement , qui était censé représenter les intérêts généraux de la société, ne représentait que les quarante mille familles qui , comme lui, avaient acheté le droit exclusif d'administrer et d'exploiter la société , à peu près comme nos chambres de députés représentent les quatre-vingt mille électeurs d'un parti dans lequel les lois , faites par ces chambres, ont concentré tous les droits politiques, et par conséquent toutes les fonctions du gouvernement et de l'administration , ne laissant au droit commun que l'impôt, la conscription et l'obéissance.
Il s'ensuit que les rois , lorsquMls étaient d'accord avec le parlement de Paris, pouvaient établir les impôts les plus désastreux, les mesures les plus oppressives, parce que le peuple, qui souffre de ces mesures, n'avait plus aucun moyen régulier de faire entendre ses réclamations et ses doléances. Il suffisait à laroyauté, pourobtenirl'enregistrementdeseséditSjd'accorder quelques concessions à l'intérêt particulier du grand monopole
parlementaire. Elle payait ainsi en abus leprii des abns qu'elle demandait, ifais quand Q y avait conflit entre la cour et les parlements , la société se trouvait divisée en partis. Le parlement faisait défection et devenait populaire. Il créait une irritation qui s'élevait bientôt jusqu'à la révolte. L'insurrection est fille du monopole : quand on n'admet pas Pintérèt populaire à la source de là législation, cette législation, qui apporte le mal, est reçue comme une ennemie : on se soulève contre les effets quand on ne peut agir sur la cause.
Tous^lea systèmes de monopole se sont fondés en France 9nr la nécessité de limiter le pouvoir royal ; cette nécessité eiiste en effet dès que la royauté sort de la constitution , et ne donne point accès dans la législation aui vœux et aux intérêts des populations; c'est-à-dire, quand le principe monarchique se sépare du principe représentatif.
llsis l'idée de liqiite est fausse quand la royauté est iden- Uflée à l'intérêt national , non en esprit seulement, mais en r^té, par des institutions représentatives qui font entrer les YCBUX de la nation dans la législation et le gouvernement \ d^ |eU^ sorte que l'action de l'autorité royale est la réalisation des vœux du peuple et la satisfaction des besoins de la société. Dans ce cas, cette action étant bonne n'a pas besoin 4'0tr9 Uwtée , elle peut être livrée à toute son étendue, on ne 0pit; prévenir que ses écarts.
jDansleç systèmes de monopole, la nécessité de limiter de fpoQt le pouvoir royal par la résistance des assemblées n'ayant qil'une force morale , tandis que la royauté dispose de la fof ce matérielle de Tarmée, la limite qu'elles opposent serait illusoire, si elles n'avaient aussi derrière elles upe force matéfielle, celle du peuple.
Telle était la situation du gouvernement en France, quand |Ric)ieUeu, qui comprit que la royauté s^était annulée en livrant les provinces aux grands seigneurs, la législation aux parlernentei , et l'administration à la bourgeoisie , entreprit de rétablir Tautorité royale en attaquant à la fois toi^s cefi abus, pe fnini^tre se conduisit par cet aiiome : j|^ |6i pQppirs
U>UI8 Xm. 197
qui s'affaiblissent no peuvent se retreaq^er que dans leur ^ndpe. En combattant au nom du principe monarchique la puissance politique des parlements , il n'avait point h craindre les soulèvements populaires, parce que cette partie de son plan se combinait avec rabaissement du grand vasselage.
Comme tous les monopoles se soutiennent , le parlement de Paris était Tappui naturel de la ligue des grands seigneurs; et de même que ceui-ci allaient au-devant de leur ruine en formant avec l'étranger des complots qui donnaient à Richelieu Poccasion de les frapper, de même le parlement favorisait le plan de ce ministre en venant au secours de la haute noblesse , et il s'enferrait ainsi qu^elle dans cette épée du principe monarchique dont Richelieu avait tourné la pointe contre ces deux ennemis du pouvoir royal.
La guerre commença à propos des commissions instituées par le cardinal pour faire juger le maréchal de Marillac. Le parlement voulut prendre connaissance de Pafiaire. Le prpcureur-général Mole fut décrété d'ajournement personnel devant le conseil d'Etat, censuré et interdit. Dans une autre affaire de même nature, le parlement ayant refusé d'enregistrer les lettres patentes du roi qui condamnaient le CQipte de Moret, les ducs d'Elbeuf , de BellegardQ et de Roannais, un président et trois conseillers furent exilés, et le parlement fut mandé au Louvre et obligé d'entendre à genoux une réprimande du roi. plus tard Richelieu entreprit d'associer le parlement lui-même aux condamnations des grands seigneurs, en faisant entrer des présidents et des conseillers dans les commissions extraordinaires qu'il formait pour jugçr les prévenus politiques Les procès des duc de Lavalette et de Vendôme furent instruits de cette manière. Enfin, pour atteindre dans son intérêt de corps cette compagnie souverainia., Richelieu créa quinze nouveaux offices de conseillers , et le roi vint en personne installer les titulaires que le parlement refusait de reconnaître. Dans cette lutte du pouvoir royal centre l'usurpation parlementaire, les expédients des lits de
StS HISTOIRE DE FRANCE.
Justice étaient Tarme ordinaire employée par le ministre pour vaincre les résistances trop opini&tres. Dans ces circonstances, les feuillets des registres qui contenaient les arrêts de refus étaient lacérés ; et toujours quelques conseillers payaient de Texil, de la perte de leur liberté et de la privation de leurs offices , cette résistance impuissante au pouvoir absoludu ministre.
Non content d'avoir frappé à la tête le monopole féodal et parlementaire , Richelieu voulut les atteindre dans les intérêts qu'ils représentaient. L'administration des provinces était inféodée dans les mains d^un grand nombre d'officiers , tels que les trésoriers de France et les élus, chargés de Passiette et du recouvrement de l'impôt, delà réparation des routes et établissements publics, du logement et deTentretien des gens de guerre, etc. Ges fonctionnaires, qui avaient acheté leurs offices, étaient inamovibles et héréditaires ; ils rendaient, dans les matières de leur compétence, des jugements , dont les appels se portaient aux parlements. Richelieu supprima tous ces offices au nombre de trois mille, et les remplaça par des intendants , révocables à la volonté du ministre , qui dirigeait par eux toute l'administration publique. Il ordonna à ces fonctionnaires de sévir contre les gentilshommes qui troublaient l'ordre dans les provinces. Ainsi la guerre qu'il faisait à la noblesse se généralisait dans tout le royaume, et les parlements, qui, par les appels, intervenaient dans l'administration des élus, se trouvèrent dépouillés de cette attribution importante et de l'influence qu'elle leur donnait.
Quand Richelieu crut avoir abattu par toutes ces mesures l'outrecuidance des parlements , il essaya de portg: à ce corps une atteinte définitive, en résumant dans un éditles tcr;Ties auxquels il avait résolu de les réduire ; c^est dans ce but que furent rédigées ces lettres patentesde 1 641 , apportées en grande pompe par le roi lui-même, qui les fit enregistrer devant lui. Ces lettres portaient : « Nous ferons connaître à nos par- « lements l'usage légitime du pouvoir que nous leur avons « conféré , afin qu'une chose étaUie pour le bien des peuples
«t ne produise pas des effets contraires, comme il arriverait « si les oi&Giers voulaient entreprendre sur le gouvernement « de l'Etat, qui n'appartient qu'aux princes. A ces causes, « de notre science certaine, pleine puissance et autorité royale, a nous avons dit et déclaré que notre cour du parlement et a toutes nos autres cours n'ont été établies que pour rendre « la justice; nous leur faisons à l'avenir très*expresse inhi- « bition et défense de prendre connaissance d'aucune des (( affaires qui peuvent concerner l'Etat, administration et « gouvernement d'icelui , que nous réservons à notre per- « sonne seule, et celles de nos successeurs rois. Nousdécla- « rons , dès à présent, toutes délibérations et arrêts qui pour- « raient être faits contre Tordre de la présente déclaration, « nuls et de nul effet , voulons qu'il soit procédé contre ceux (( qui se trouveraient en pareille délibération , comme dé- « sobéissant à nos commandements et entreprenant sur notre « autorité
« Et afin de faire connaître à tous que la création, la subie stitution et la suppression des charges est un effet de notre « puissance, nous avons, dès à présent , éteint et supprimé « les charges dont sont pourvus les sieurs de Barillon, Paul « Scaron, Laine, Bidot, Sevin|et Sallot, afin que l'exemple « de la peine encourue en leur personne retienne les autres « en leur devoir. »
Ainsi se trouvèrent anéanties en un seul jour toutes ces idées de limites que la puissance législative des parlements semblait offrir contre la trop grande extension de l'autorité royale. Ainsi plusieurs siècles de précédents, habilement créés, d'empiétements progressifs , de prétentions avancées avec réserve, soutenus avec talent et fermeté , s'évanouirent devant la simple expression de la volonté du roi. Cette œuvre de travail et d'artifice, si bien liée dans toutes ses parties, fut renversée au premier orage ; le principe monarchique n'avait eu qu'à se montrer pour faire tomber l'orgueil parlementaire du haut de la sphère politique dans le cercle étroit des attributions judiciaires; ruiusion de représentation nationale que le parle-
tSO HTSTOIRE DE FHANCE.
ment avait produite tut dissipée. La fletion n'était plus possible dès que le roi refusait de s'y prêter. C'est qu'il n'est pas donné aux hommes d'élever un pouvoir politique véritable hors des bases constitutives d'une société ; la royauté qui se fonde sur un principe national était nécessairement plus forte que le parlement qui, en fait, émanait d'elle; mais cette royauté est impuissante pour détruire la liberté politique résumée dans le vote libre de TimpOt; elle peut temporiser avec cette liberté; elle peut ajourner la convocation des assemblées nationales, elle peut lutter plus ou moins- longtemps contre les embarras qui naissent pour elle de l'absence des institutions représentatives ; mais elle ne peut arracher du sol cet arbre dont les racines sont aussi profondes que les siennes. La liberté politique étant, comme la royauté, un principe constitutif, elle subsiste dans les idées, dans les droits, dans les besoins de cette société , dans les intérêts de la royauté même ; en France on peut dire de cette liberté qu'elle est patiente , parce qu'elle est étemelle.
La destruction du monopole parlementaire ne saurait être un sujet de reproche pour la mémoire de Richelieu; il mériterait même des éloges si, en faisant disparaître une vaine image des assemblées générales , il avait rétabli la monarchie représentative dans son auguste réalité. Le pquvait-il en présence de la rébellion protestante à peine éteinte, et de la ligue féodale h peine dqmptée? Et s'îll'eùt pu aurait-il voulu le faire? Une œuvre aussi vastq dépassait sans dpute la portée de spn génie et la somme de ses jours ; il est bien probable que la pensée de ce ministre se bornait à relever le principe monarchique, et à tirer de ce principe la ruine des factions, le rétablissement de Punité nationale , et de la prépondérance de la France au-dehors; enfin la réparation des désordres qui troublaient ce pays depuis un siède. Sa mission fut une dictature. Il la remplit par des moyens violents et ii^ustes, que pous nommerions aujourd'hui révolutionnaires. Le résultat de cette mission fut le pouvoir absolu substitué à l'anarchie. Il sf^uvft la société pi^ les points où elle était menacée de pé-
LOUIS xm. ssi
rfr:leat ee qui tenait h l'action du gouvernement reçut de ses mains puissantes une organisation forte et durable. Les institutions de liberté ne pouvaient se relever par les mêmes effi)rt8 : c'étaient là d^autres combats réservés à un autre siècle et àd^autres hommes.
Le parlement n'avait qu'un moyen de sortir avec honneur de cette grande crise : c'était de demander la convocation des Etats-Généraux, et d'abdiquer, entre les mains des véritables possesseurs, ce pouvoir législatif dont 11 disait avoir reçu le dépôt, qu'il ne pouvait plus conserver. Il ne le fit pas : la santé débile du roi et la perspective d'une régence lui offraient d'autres chances qui Taidèrent sans doute à supporter l'humiliation de sa déchéance.
Il est bien remarquable que cette période du seizième siècle, qui fut remplie par la crise protestante , vit dans toute l'Europe s'arrêter le progrès de la civilisation , et le développement des institutions politiques. C'est dans cette période que Henri YIII fonda le despotisme en Angleterre; que les diètes cessèrent d^être convoquées en Allemagne, que les cortès furent suspendues en Espagne, et les Etats-Généraux en France. Ainn partout le dogme de l'insurrection rejeta les gouvernements dans le principe de nécessité et les força de remplacer, par le pouvoir absolu des rois , la nationalité des peuples.
Richelieu avait prouvé que le principe monarchique, placé dans rintérêt national, et appliqué par un ministre habile, pouvait, sans les assemblées représentatives, surmonter les résistances des corps privilégiés. Mais il ne s'en suivait pas que le pouvoir absolu eût remplacé la constitution ou se fût établi au-dessus d^elle ; il restait à savoir si les maximes pro* clamées par Richelieu se perpétueraient après lui dans le gouvernement ; si elles pourraient -sans se démentir passer tranquillement d'un règne à l'autre, si enfin la royauté telle qu'il l'avait soutenue sous Louis XIII était une institution ou un système* Le propre des institutions c'est de se par*pétuer toutes seules, indépendamment d«s bomniM) c^est
d'avoir un esprit et une raison plus forte que les volontés humaines. L^eiercice du pouvoir dépend beaucoup de Tbabileté et de la force personnelle des rois ou de leurs ministres ; mais le pouvoir lui-même est tout entier dans sa transmission sans altération et sans lacune ; c'est là tout le mystère des constitutions politiques : nous verrons comment la logique de Richelieu a supporté cette grande épreuve.
Pour transmettre la couronne à son fils âgé de sept ans, Louis XIII n'avait besom que de mourir; mais assurer la continuation du pouvoir absolu que Richelieu avait conquis, était pour le monarque expirant un problème difficile à résoudre. Tout le parti que Richelieu avait comprimé était revenu de l'exil à la nouvelle de sa mort : ce parti fondait les plus grandes espérances sur la régence d'Anne d'Autriche, qui avait eu sa part d'humiliations et d'offenses dans le despotisme qui allait finir. Elle avait conspiré avec la plupart des proscrits; elle était même liée avec plusieurs d^entre eux par des engagements écrits. On devait donc croire que cette coalition de la noblesse et des cours souveraines, courbée par le bras de fer de Richelieu, réagirait violemment contre le système, et reprendrait de prime d'abord toutes les positions qu'on lui avait enlevées.
Si les Etats-Généraux avaient été appelés à régler la régence, les prétentions du parlement eussent été mises à néant par ce fait seul, et la nation, tutrice pendant les minorités, aurait sans doute pris des mesures pour contenir dans de justes bornes la puissance des princes et des grands; mais par ce fait aussi, le système de monarchie absolue eût été ruiné. Dans cette situation, Louis XIII ne pouvait rien de plus , pour continuer son système, que d'établir lui-même la régence de son fils par une disposition testamentaire : il donna à la reine le titre de régente , mais il plaça le pouvoir suprême dans un conseil composé des ministres qui avaient dirigé les affaires sous Richelieu, et qui devaient décider, à la majorité des voix, toutes les mesures du gouvernement; il déclara que ce testament serait irrévocabk
LOmSXUl. 833
comme ta loi Salique , et il écrivît au bas : « Ce que dessus est ma très-expresse volonté que je veux être exécutée. C'était là le dernier effort du pouvoir absolu, et cet effort était à la fois un rêve et une inconséquence-, c'était un rêve, car Louis XIII ne pouvait laisser dans cette déclaration la vie qui allait le quitter : c'était surtout une inconséquence , car il soumettait la royauté, représentée par une régente, à la msyorité d'un conseil de ministres inamovibles et irresponsables; il rendait cette royauté, qui ne meurt pas , esclave de la volonté d'un mort. La monarchie absolue était donc détruite par la précaution môme qu'il employait pour la perpétuer. La volonté d'un roi est nécessairement indépendante de la volonté de son prédécesseur, et plus on prétendra que cette volonté est absolue , moins on sera fondé à l'enchainer et à Tasservir : ce ne fut point seulement en cela que Louis XIII détruisit le principe de son despotisme en s'efforçant de le perpétuer; il crut nécessaire à la validité de son testament de l'envoyer enregistrer au parlement; c'était reconnaître à celte compagnie le droit de prendre cmnaissanoe des affaires qui concernaient PEtat^ droit qu'il lui avait formellement dénié par son ordonnance de 1641 ; c'était donner ouverture à ses prétentions de remplacer les Etats-Généraux, c'était enfin une abdication de cette souveraineté de la volonté royale qu'on avait placée au-des- Bud de tout.
Ainsi le pouvoir absolu est privé en France des moyens de se perpétuer; il peut vivre dans la raison d^un homme ^ mais la raison des choses lui est contraire ; il n'y a pas dans ce pays d'institutions qui le conservent : il meurt avec le roi, il peut renaître dans le règne suivant, mais ce sont deux accidents toujours séparés par un tombeau. En France , tous les despoiismes se sont appelés d'un nom d'homme.
CHAP,ITRB PREMIER.
ATénement de Looit XIII. — Sapplio6|de Ravaillae.
< On vit après la mort de Henri IV, dit Voltaire» eombioi la puissance, la considération ^ les mœurs ^ l'esprit d'une nation dépendent souvent d*un seul homme. 11 teiiait , pai* une administration douce et forte, tous les ordres de rétat réunis, toutes les factions assoupies, les deux religions dans la paix, les peuples dans l'abondance. La balance de l'Europe était dans sa main , par ses alliances , par ses trésors et par ses armes. Tous ces avantages sont perdus dès la première année de la régence de sa veuve , Marie de Médicls. Le due d*Epernoii, cet orgueilleux mignon de Henri III , ennemi àecret dé Henri lY, déclaré ouvertement contre ses ministres , va au parlement le jour même que Henri est assassiné. D'Epemon. était colonel-général de Tinfanterie ; le régiment des gardes était à ses ordres : il entre en mettant la main sur la garde de son épée, et force le parlement à se donner le di*ôit de disposer de la régence ; droit qui jusqu'alors n'avait appartenu qu'aux Etats-Généraux. Les lois de toutes les nations ont toujours voulu que ceux qui nomment au trône quand il est vacant nomment à la régence. Faire un roi est le premier des droits ; faire un régent est le second , et suppose le premier. Le parlement de Paris jugea la cause du trône , et décida du pouvoir supréine pour avoir été menacé par le duc d'Epernoîi, et parce qu'on n'avait pas eu le temps d'assembler les trois ordres de l'état.
c II déclara, par un arrêt , Marie de Médicis seule régente. La reine vint le lendemain faire confirmer cet arrêt en pré-
LOUIS Xlll.n SSS
sawe de son fils; et le chancelier de Silleri, dans cette cérémonie qu'on appelle lit de justice, prit Tavis des présidents avant de prendre celui des pairs, et même des princes du sang, qui prétendaient partager la régence. »
Tout cela se fit atec une promptitude extraordinaire: Henri IV avait reçu le coup mortel à quatre heures de Taprèsmidi ; à six heures et demie, le duc d'Ëpernon et le parlement avaient iait une régente. Le lendemain 43 mai eut lieu le lit de justice, qui se tint au même couvent des Augustins; tout le parlement y assista revêtu de ses robes d'écariate. Le jeune roi s'assit sur son trône : sa mère était a sa droite avec le prince Aé Conti et les prmcipaux seigneurs î à sa gauche » les cardinaux, les pairs ecclésiastiques et l'évêque de Paris. La reine-mère prit la parole et voului ensuite se retirer; mais on la ht remonter a sa place; après elle, le jeune roi prononça uu discours que le clianceuer acheva eu donnant les motil's qui devaient engager le parlement a delérer la régence a la rein^mère. Le premier président parla ensuite; puis ravocat-général; ensuite le chancelier, après avoir recueilli les voix, déclara que le roi, séant en son lit de justice, nommait la reme sa mère régente en i< rance, couiormement â l'arrêt du parlement donne la veille.
Le corps inanimé du roi u élait gardé au Louvre que par un petit uomiire de serviieurs uaeies. U^pendant le peuple , encore trompé, croit que Henri existe toujours, se l'ait Ouvrir les églises, et ne cesse pendant touie la nmt d'intercéder le ciel pour la conservation des jours du bon roi. Âu point du jour, les alarmes redoublent : ou voit se former au parlement, lappared d'un ht de jubuce. Des omciers du roi parausseut couverts de deuil, a cet aspect, les sanglots éclatent; k^
336 HISTOIRE DE FIIANGE.
femmes courent éclievelées , la douleur s'exprime tantAt par des hurlements et tantôt par un affreux silence. On accuse les Espagnols, on soupçonne la cour. Un grand nombre de personnes , en apprenant la mort du roi , éprouvèrent un saisissement qui mit leur vie en danger; d'autres moururent subitement. Le brave de Yic , passant quelques jours après dans la rue de la Ferronerie, tomba en défaillance en regardant la place où son roi avait été frappé, et expira le lendemain (4).
L'arrêt de régence du parlement de Paris fut confirmé par tous les autres parlements du royaume; cet exemple fut suivi par les gouverneurs des provinces et des villes, qui s'empressèrent de reconnaître le nouveau règne. Toutes les communautés montrèrent le même sentiment, et nulle part il ne se manifesta le moindre symptôme de troubles.
La régence établie , on procéda au jugement de Ravaillac, assassin du feu roi : on procéda contre lui avec la plus grande rigueur; il subit la question ordinaire et extraordinaire, et il fut condamné à un supplice horrible, quMl subit le 27 mai sur la place de Grève (2).
(1) Biographie univerBellê,
(%) Ravaillac (François) est on de ceux dont le nom n*cst resté dans les langea hamaines que pour y devenir une injure. On connaît tout ce que rapportent nos historiens sur la mort tragique de Henri IV, et les soupçons de complicité , dans cet attehtat , qui planèrent sur les personnages les plus élevés de cette époque. Il ne reste, pour présenter le procès, les indices ou plutôt les conjectures, sons un jour différent, qu'à consulter et à suivre, comme nous l'avons fait, les registres du parlement de Paris. C'est l'unique motif, mais il était important, qui nous a déterminé à donner une certaine étendue à la biographie d'un monstre qu'un grand crime pouvait seul tirer de son obscurité. Ravaillac naquit à Angouléme, en 1578 ou 1579. La perte d'un procès avait réduit son père à l'aumône. Il se fit clerc et valet de chambre d'un conseiller nommé Roziéres , travailla ensuite chez des procureurs , et devint en même temps praticien, solliciteur Oe procès et maître â* école. l\ avait, dit-il , quatrevingts écoliers, auxquels Jl enseignait t à lire, écrire et prier Dieu en la religion catholique, «postolique et romaine. »
La reine Marie de Médicis était alors âgée de trente-sept ans ; elle avait eu de Henri IV six enfants tous vivants , et dont Louis XIII était l'ainé. Pendant le règne de Henri lY, tout le
Qaelqne opinion qu'on adopte sar la question de saToir 8*0 eut, on non, des complices, on ne pent s*empéeher de reconnaître qae RavalUac était an de ces fanatiques sombres , nn de ces Tistonnaires rares , même an temps des guerres civiles et religieuses da seizième siècle , et qu'il était facile de pousser au meurtre en leur montrant le ciel ; mais qui pouvaient aussi s'exalter d'eux-mêmes et , sans impulsion directe, se lancer dans le crime , quand un cerveau troublé le leur présentait comme une vertu et peut-être comme un devoir. Ravaillac avait été longtemps détenu pour dettes à Angouléme. Il avait eu dans sa prison des visions comme des sentiments de feu, et de soufre et d'encens. Une nuit qu'il méditait dans son lit , les mains jointes et les pieds croisés , il avait , disait-il , senti sur sa face couverte une chose qu'il ne put distinguer: H se mit alors à chanter le miserere et le de profundis. Il était minuit. « Il lui sembla qu'il avait à la bouche une trompette faisant pareil son que les trompettes à la guerre. Il se leva pour allumer du feu , et tandis qu'il soufflait les tisons enflammés, il vit incontinent, aux deux côtés de sa face, des hosties, et, au-dessous de sa bouche, un rouleau de même grandeur que celui que le prêtre lève II la célébration du service divin. »
Depuis quatorze ans , Ravaillac avait fait » comme solliciteur de procès , plusieurs voyages 2i Paris , avec l'argent qu'il recevait de ses élèves. Dans un de ces voyages, il I prit l'habit de frère eonters chez les feuillants , et fut renvoyé six semaines après
' comme viêionnaire. N'ayant pu obtenir de rentrer au couvent, même en qualité de
I frère lai , il eut la volonté de se faire jésuite ; mais il apprit qu'on ne recevait point
en cet institut ceux qui avalent été en d^autres religions. Il reprit donc le chemin d'Ân- I goulême. n fréquentait dans cette ville un nommé Berthault , qui se mêlait de faire
j des vers ; et Ravaillac se croyait poète lui-même. Il avait écrit ce mauvais distique sur
I ïïù papier où étaient peintes les armes de France , ayant pour support deux lions qui
I {K)rtaient , l'un une dé , l'autre une épée :
I Ne souffre pas qn'on fasse en ta présence ,
An nom de Dieu ancane irréréreDoe.
En signant tm des interrogatoires de son procès , il écrivit au-dessous de son nom :
Que toujours en mon cttnir I Jésus soit le vainqueur.
I n voyait à Angouléme un nommé Belliard, et avait entendu dire par lui que l'ambas-
' sadeor de Rome ayant menacé d'excommunier le roi, le roi lui avait répondu : « Si
le pape m'excommunie, je le déposerai. » Cette dernière menace lui fit prendre la résolution de tuer le roi ; et c'est alors <iu'i] T. XIII. 22
SM HISTOIREfDE FRANGE^
parti catholique ae rattacliait à cette princesse; TEaps^e la flattait ainsi que Tambassadeur du Saint-Siège, et tous ses amis étaient des eathoUques à gros grains (3).
éorim sur ua papier soo premiAr distique. U fut encore fortifié dans sa résolution paf ce qu'il avait entendu dira dans Paris k des soldats, entre autres a un sieur de Saint- Georges, que, si le roi voulait faire la guerre au pape , ils loi obéiraient, parce qu'ils y étaient tenus ; « mais que s'il la faisait mal a propos, cela tournerait sur lui. 9 Dans l'avant dernier voyage qu'il fit k Paris, il chercha vainement a voir le roi , pour le déterminer « a ranger a l'Ëgiise catholique , apostolique et romaine , ceux de la religion prétendue reformée. » 11 se rendit plusieurs fois au Louvre, demandant a parler au roi. Un jour qu'il insis^t plus vivement , le sieur de La Force lui dit « qu'il était un papet et un catholique a gros grains. » Kavaiilac le supplia encore de vouloir le faire parler au roi , « afin de déclarer a Sa Majesté les intentions où il était depuis longtemps de le tuer, n'osant le déclarer a aucun prêtre ni à aucun autre, parce que, l'ayant dit a Sa Majesté , il se serait désiste tout-a-fait de cette mauvaise volonté....* et avait cru qu'il était expedietft de lui faire cette remontrance plutôt que de le tuer. « Kavaillac se présenta aussi chez la duchesse d'Angouléme , pour y chercher quelqu'un fH$ Upût introduire. Il alla m ioftis dit cênUnal Du Perrw, et ne put parler qu'à ses aumôniers, il s'adressa encore à un écuyer de la reine Marguerite, nomme Ferrare. U lui parla de ses visions , comme il en avait déjà parié au curé de Sainl-Severiu , à ua jeune cordelier nommé Lefevre , au P. d'Auhigny, jésuite , et au P. Marie-Madeleine, provincial des feuillants ; mais i'ecuyer, le curé et les trois religieux lui répondirent qu'il ne devait point s'occuper de ces visions , et qu'il ferait bien de retourner à Angoulême. D'ailleurs , il n'avait fait part a personne de son dessein de tuer le roi, parce que , « s'il leur eût déclare l'attentat qu'il voulait flaire, c'était leur devoir de se saisir de sa personne , et le rendre euire les mains de la justice, d'autant qu en ce qui concerne le public , les prêtres sont obligés de révéler le secret. »
D<4a I en 1606 , Kavaillac avait donné , dans un de ses voyages à Paris, des preuves du desordre de ses idées; et il fut accuse, suivant l'esprit du temps, de sorcellerie et 4e commerce avec les démons. Lors de son procès pour crime de regicida, le président Potier et les conseillers commissaires lui demandèrent si , plus de quatre OM auparavant, il ne s'était pas fatt enfant du diable , en invoquant les démons, qu'il avait fait venir dans la chambre d^ua nommé Dubois. Kavaillac répondit qu'étant une nuit couché avec d'autres personnes , dans un grenier au-dessus de la chambre dudit Dubois , il entendit ce dernier l'appeler par son nom , a minuit , en criant : Ravaillac, wtim ami, descends en bas , je suis mort. Mais il fut empêche de descendre par la frayeur de ceux qui couchaient avec lui dans le grenier. Le lendemain matin, Dabois lui dit « qu'il avait vu dans la chambre un chien d'excessive grandeur et fort ef« froyable, lequel s'était mis ks deux pieds de devant sur son lit; de quoi il avait eu telle peur, qu'il avait pensé mourir. » Kavaillao lui eonseilla d'avoir recours h la com* QimUNi M fe U célébiatiMi de k aatote neiao, «t fum h Mi#liift au eoavwt (l#
LOUIS xm; SS9
n était naturel de penser que sa régence devait nécessairement profiter à son parti ; mais Marie de Médicis fut assez politique pour agir contre sa propre inclination, en confirmant
Gordelien, faire dire la sainte messe, poor s'armer de la grâce de Dieu contre les Tisions de Satan, ennemi des hommes. > Tels sont les faits que le procès de Ravaillae fait connaître comme antérieurs k son dernier voyage à Paris. Il communia le premier dimanche da carême 1610, il Angouléme, et, le jour de Pâques, après avoir fait célébrer une messe , il partit ^ pied pour la capitale , où il arriva quinze jours on trois semaines avant de commettre son crime. Il logea en face de Téglise Saint-Roch , i Taoberge des Trois-Pigeons. Le même jour, il avait volé sur la table d*une autre hôtellerie , où Ton avait refusé de le recevoir, un couteau ^*<f mit dam un sac en sa pochette. Il reconnut depuis , dans ses Interrogatoires , qa*il avait dérobé ce couteau dans le dessein de tuer le roi. Cependant il n'était pas encore bien affbrmidans cet horrible dessein : il parut y renoncer, et quitta Paris, pour reprendre le chemin A*Angottiéme.Arrivé devant les jardins de Ghanteloup, il rompit la pointe de son couteau contre ■Da charrette; mais en entrant dans le faubourg , il s'arrêta devant l'image d'un Ecce homo, et sentit soudain renaître sa volonté de tuer le roi, « parce qu'il ne convertissait pas eenx de la religion prétendue réformée , qu'il voulait faire la guerre an pape , et transporter le Saint-Siége a Paris. » Il refit la pointe de son couteau avec we pierre, revint il Paris, et attendit que la reine eût été couronnée, « estimant qu'il n'y aurait pas tant de confusion en France après le couronnement. Le li mai , il entendu la messe a l'église Saint-Benoit , dîna dans son auberge avec son hâte et on marchand nommé Colletet. 11 sortit ensuite et se rendit au Louvre. Il voulait tuer le roi entre les deux portes ; mais il ne put approcher du carrosse lorsque le prince sortit a quatre heures du soir. Henri voulait voir les préparatifs qu'on faisait alors pour l'entrée de la reine.
Dans te carrosse étaient avec le monarque , les dues d'Epernon et de Montbaxon , les maréchaux de la Force , de Roquelaure et de Lavardin, le premier écuyer de Liancourt et le marquis de Mirebean. Les deux portières étaient ouvertes , la garde étaitrestée au Louvre ; un petit nombre de gentilshommes a cheval et quelques valets de pied escortaient le carrosse : Ravaillae le suivit. Lorsque le carrosse entra dans la rue de la Ferronnerie , qui était alors fort étroite , il fut arrêté par un embarras de charrettes ; la plupart des valets de pied entrèrent dans le cimetière des Innocents pour courir plus à l'aise. Il n'en restait que deux aaprès de la voiture. Ravaillae dit qu'à ce moment, « Sa Majesté étant au fond , tournant le visage, et penché du côté de M. d'Epernon , il lai donna dans le côté , d'un coup ou deux de son couteau , passant son bras au-deasos de la roue du carrosse. » Aucun des seigneurs ne vit frapper le roi , chose surprenmte! dit l'Etoile. L'assassin , ajoute-t-il , eût pu s'enfuir sans être reconnu , s'il n'était resté le couteau à la main , comme pour se faire uoir et pour se glorifier du plus grand dea assassinats.
On Ut daiu It vie do due d'E^nion qn'u des gentilshommes ordinaires, nommé
S40 HISTOIRE Dfi FRANCE.
dans leurs places et dignités tons les conseillers de son mari qui lui avaient été contraires.
Les deux personnes qui étaient le plus dans Tintiniité
Siint-Michel , mit Tépée à la main , et allait en percer le parricide , lorsqne le doc d'Eperaon lui cria : t qo*il y allait de sa vie 8*il tuait ce malheureux; quMl fallait seulement s*t8saTer de lui. » Mais cette circonstance importante n*est point dans la pro^ eédure. Rayaillac se contenta de répondre « qne le couteau lui fut il l'instant dté par nn gentilhomme qui était k choYal. » L'assassin fut d*abord conduit ii Thôtel de Retz, et remis li la garde du grand prévdt. Lorsqu'on le fouilla , on trouTa sur lui on chapelet, nn papier, où le nom de Jésus était écrit trois fois sur divers plis ( le même peut-être où était écrit le distique qu'on a cité) , et un coeur de carton suspendu h son eol. RavalUac dédara qne ce cœur, béni par les capucins d*Angouléme , lui avait été donné par un chanoine de cette ville, nommé GuiUebant, comme nn remède eontre la fièvre qui le travaillait alors. Il soutint constamment , dans les quatre interrogatoires qu'il subit , le 14 mai , fe l'hôtel de Retz , devant le président Jeannin , et Bullion , eonseiller,- le 17 mai, au palais, devant le premier président Achille de Harlay, le président Potier, et les conseillers Gonrton et Bonvin , commissaires députés par la eour; le 18 et le 19 , devant les mêmes commissaires , excepté le premier président , qni se trouva indisposé; qu'il n'avait été iiuMt par personne à entreprendre cet at* tentât i qu'il avait éprouvé des tentationt de tuer le roi; que pielquefoie il y cédait, et iwîree non ; qu'enfin il n'avait été nmqneparett volonté seuk^ et qn'il ne l'avait déclêré à personne» On est étonné , en lisant tes interrogatoires , du peu de fermeté , d'adresse et d'instance avec lesquelles on a cherché ou paru chercher h découvrir si Ravaillac avait des complices. Bien des personnes avaient été nommées par lui : nn écoyer de la reine Marguerite, les aumôniers du cardinal Duperron, un jésuite, nn eordelier, un feuillant, le curé de Saint-Séverin , un chanoine et nn poète d'Ângonléme , nn seigneur du nom de La Force , nn marchand nommé GoUetet , avec lequel 11 avait dtné le 14 mai , et plusieurs autres : on ne le confronta qu'avec le P. d'Aubigny. Ravaillac soutint, 4ans cette confrontation, qu'après les fêtes de Noél 1609 , Il alla voir k la maison des Jésuites , rue Saint-Antoine , le père d'Aubignyï parce qn'il éUit l'ami du P. Marie-Madeleine , feuillant ; qu'il lui parla de oee grondée visions et imaginations; qu'il lui dit avoir senti des puanteurs comme de soufre et de feu aux pieds, qui démontraient le purgatoire , et avoir vu la sainte hostie aux deux cotée de 0a face. l\ ajouta avoir montré un morceau de couteau oHUy avait un cœur et une croix, et dit gue le roi devait convertir ceux de la religion P. R; que le P d'Aubigny lui répondit : « qne c'était plus imaginations que visions, qni procédaient d'un cerveau troublé , comme sa face le démontrait ; » qu'il lui conseilla donc de manger de bons potages , de retourner en son pogs , de dire son chapelet et de prier Dieu. Le P. d'Aubigny, interpellé , déclara que c'étaient toutes rêveries fausses et wtenteriesy et qu'il croyait n'avoir /oiMto vu Ravaillac. Mais celui-ci Insista , disant : « Vous me donnâtes m «W, qtt« VOMI demandâtes è un aotre q«i était Ift, » Le jésuite répliqua qne cela
LOUIS XIII. S4t
de la reioe régente se nommaient Léonora GalligaietConcini son époux, tous les deux Florentins; Léonora était la sœur de lait de Marie de Médicis» d une laideur extrême» mais ha-
éUitfanx; qoe eenx de sa compagnie >«nNit« ne daiment fargeni , et n*en porleni point. Ravaillae reeonnnt d'ailleurs qa*il n'avait va le P. d'Aubigny que cette foûf et le P. d'Anbigny le traita de méchant, qui tnentait, et aorait dfl se contenter de son crime , sms être cause de cent mille qui arriveront , disait-il. Le 27 mai , Ravaillae fut déclaré , par le parlement, criminel de lèse-majesté divine et bumaine au premier chef; condamné k être tenaillé , avec versement , dans les plaies , de [^omb fondu, d'huile bouillante, etc. ; à avoir la main droite, tenant le couteau parricide , brûlée du feu de soufre ; li être ensuite écartelé , avoir les membres réduits en cendre, et les cendres jetées an vent. U fut ordonné , par le m£me arrêt, que la maison où il était né serait démolie; que son père et sa mère sortiraient, dans quinzainb, dv royaume , avec défense d*y rentrer, sous peine d*étre pewbu et étranglés ; en6n , que les frères, sœurs , oncles , etc., quitteraient le nom de Ravaillac pour en prendre un autre , 3i quoi ils seraient tenus sur les mêmes peines. Dans les tortures de la question qui suivirent l'arrêt , Ravaillac , pressé de révéler ses complices , répondit : « Que , sur la damnation de son Ame , il n'y avait en homme , femme , ni antre , qui e&t eu connaissance de son dessein , en confession on autrement. • Deux célèbres docteurs de Sorbonne , Filesae et Gamaches , l'assistèrent dans ses derniers moments, n leur déclara n'avoir cédé qu'à la tentation du diable. Lorsque , le même jour, 27 mai , il allait sortir de la Conciergerie , il fut assailli par les prisonniers en tumulte , accablé d'injures et de malédictions ; et U eût été mis en pièces , si les archers n'eussent employé la force et les armes pour l'arracher de leurs mains. U devint bientêt plus difficile de le soustraire ï l'indignation et à la fureur du peuple. Le monstre priait sur Féchafaud an milieu des tourments. Mais lorsque les docteurs , découvrant leur tête, commencèrent à haute voix le salve regina, la foule s'écria qu'il ne fallait pas prier pour le méchant damné , et contraignit les docteurs de cesser. Ravaillac dit alors : « Si j'eusse pensé de voir ce que je vois , et un peuple si affectionné à son roi, je n'eusse jamais entrepris le coup que j'ai fait , et m'en repents de bon cœur; nais je m'étais fortement persuadé ( vu ce que j'en oyais dire ), que je ferais un sacrifice agréable au public , et que le public m'en aurait de l'obligation , où , au contraire , je vois que c'eut lui qui fournit les chevaux pour me déchirer. » U demanda l'absolution an docteur Filesae , qui répondit : « Il nous est défendu de la donner, en crime de lèse-majesté , ï moins que le coupable ne révèle ses fauteurs et ses complices. » — « Je n'en ai point ; U n'y a que moi qui Vai fait; donnez-moi l'absolution à condition, et vous ne pouvez ainsi la refuser. — Eh bien? je vous la donne, en ce cas, reprit le confesseur ; mais si le contraire était vrai , an lien de Tabsolution , je vous prononce votre damnation éternelle ; et pensez-y si vous voulez. — Je reçois l'absolution à cette condition. » Ce furent lcs,dernièrcs paroles de Ravaillac. On lit dans le procès-verbal de l'exécution que le peuple foulat associer sa vengeance à la vindicte des lois :
34â HISTOIRE DE FRANŒ.
bile et capable de conseil et d'influence; elle avait été choisie par la reine pour dame d'atour, malgré Henri IV . La régente n*eut rien de plus pressé que de donner un gage
« Plusieura se sont mis b tirer les cordes avec une telle ardeur que l'un de la noblesse, qui était proche , a fait mettre son cheval pour mieux tirer; et enfin , par une grande heure tiré , sans être démembré , le peuple de toute qualité s*est jeté avec des épées, couteaux, bfttons... à frapper, couper et déchirer les membres du condamné, ardemment mis en diverses parties et pièces , les ont ravis ii l'exécuteur, les traînant , qui çà qui lii , par les rues , de tous cdtés , avec une telle fureur que rien ne les a pu arrêter, et ont été brûlés eu divers endroits de la ville. » — On a beaucoup écrit sur la question de savoir si Ravaillac eut ou non des complices de son crime : ceux qui rafiSrment s'autorisent des Mémoires de Sully, des Mémoires du maréchal d'Estrées sur la régence de Marie de Médicis, de l'abrégé chronologique de Mézerai et du journal de Henri lY, où l'Etoile dit , que , dans le procès de l'assassin , la lâcheté des mogiatraia , pour découvrir les auteurs et complices , a été si grande qu'elle fait mal au cœur de tous les gens de bien et particulièrement à moi , auquel la douleur que j'en ai fait tomber la plume des mains pour en écrire davantage. •
A l'appui de l'opinion sur les complices , on cite encore la relation de Pierre du Jardin , sieur de la Garde , l'accusation de la femme Goman ou Descomau contre le duc d'Epernon et la marquise de Yerneuil ; la disgrâce sa us terme ou tomba Marie de Médicis dans le cœur de son fils , et l'abandon cruel où elle mourut sur une terre étrangère. On pourrait remarquer encore que , le jour même de l'assassinat du meilleur des rois (14 mai) , tout semblait préparé d'avance pour un nouveau gouvernement. Henri IV n'était sorti du Louvre qu'à quatre heures , et déjà, avant que cinq heures fussent sonnées , le duc d'Epernon avait rassemblé les gardes sur le Pont- Neuf, et le parlement était investi ; déjà ce seigneur avait demandé la régence de la reine , et annoncé aux magistrats qu'il fallait absolument et promptement s'y résoudre. Déjà Marie de Médicis était déclarée régente par le parlement assiégé. Le corps du roi était exposé sur un lit de parade , entouré de flambeaux , et des religieux récitaient les vigiles. Enfin , dès le 17 mai, on criait le portrait en taille douce du nouveau roi. Or comment, en deux fois vingt-quatre heures , le portrait de Louis XIII avait-il pu être gravé en taille douce et mis en vente avec un trézain? Ce n'est pas sans raison que l'Etoile a parlé des lâches procédures du parlement. Il parait certain, non que Ravaillac eut des complices, mais que le parlement fut effrayé du danger d'en trouver. La relation du sieur de la Garde ne mérite aucune confiance : il fait venir à Naples Ravaillac , tramant aux confins de l'Italie la mort de Henri IV , avec un jésuite nommé d'Àlagon , oncle du duc de Lerme , premier ministre de la cour d'Espagne. Rien n'est plus invraisemblable et plus ridicule que le manifeste et le factum de ce misérable aventurier, qui fut mis à la Bastille , d'où il ne sortit, après neuf mois de détention, que pour être enfermé à la Conciergerie; il y était encore en 1615, et c'est U qa'il écrivit soa faettm. UaecosatioQ da h femma Goman ou Descoman,
LODIS Xm. S4S
de sa bonne volonté aux protestants malgré tont le zèle qu'elle éprouvait pour la cause catholique ; elle publia une dédaration qui confirmait l'édit de Nantes dans toutes ses dispositions» et
qai aTait été aa service de la marquise de Vemenil , fat jogée finisse et ealomiiieus« par arrêt du parlement , da 30 jaiflet 1611 , eiosttB femme fnt eondamiée k use prison perpétuelle entre qoatre murailles.
L'Etoile est visiblement animé d'une haine violente contre les jésuites. Mêlerai éenvtt sous Tinfluence du carénai de Richelieu , implacable ennemi de la reine-mèn. Sully dit que ceux qui ont armé la main de Ravaillac sont asseï désignés par le cri public ; mais ce cri public pouvait être le résultat de Terreur. On remarquera que Ravaillac avait fait cent lieues k pied; qu'arrivé k Paris, sans argent, il avait rect un sol d*aumône ; qu'il avait volé l'instrument de son crime dans ane auberge , parée qu'il n'avait pas , sans doute , les moyens de l'acheter. Gomment concilier cet état de dénuement avec l'opinion qui lui donne des complices si riches et si puissants ! Péréfixe a en raison de dire , dans son Histoire de HenrilêGfÊitd, « que si l'on demandait qui avait inspiré cette damnable pensée k ce monstre infernal , l'histoire répond , pfeOe fCen sait rien, et qu'en une chose si importante, il n'est pas permis de faire passer des soupçons et même des conjectures pour des vérités assoréee ( qoe les juges mêmes qui l'interrogèrent , n'en osèreiU ouvrir la bouche ; ils n'en parièrent jamais que des épaules. »
Le même jour où le parlement rendit son arrêt eontre RanfUae, l'aidietêque d'Aix, le p. Goeffetean, dominicain, et plusieurs autres personnages, ayant représenté il la cour que lorsqu'ils avaient visité le parricide dans sa prison , il leur avait répondu conformément aux maximes de Marlana , Becan et autres , qu'il était permis de tuer les tyrans; an second arrêt ordonna que la facalté de théologie serait assemblée « pour délibérer sur la confirmation du décret d'icelle , du 13 décembre 1413 , résolu par la censure de cent quarante docteurs de ladite faculté, depuis antorisé par le concile de Constance , qifU if est loisible à Mcm, pmÊr çuel^ emse et «cmHm que ce puisse être , <Fattenter aux personnes sacrées des rois et autres princes souverains. » La faculté de théologie s'assembla le A juin , et confirmant son anden décret, statua qu'à l'avenir les docteurs et bacheliers jureraient d'enseigner la vérité de cette doctrine en leurs leçons , et de la faire connaître au peuple dans leurs prédications. Le 8 juin , le parlement eondamna le livre de Mariana , De rege et régis instittttione, à être brûlé par la main du bourreau, et ordonna que ce décret de la henité de théologie serait lu chaque année , à pareil jour , dans l'assemblée de ladite facalté , et publié , le dimanche suivant , au prdne , dans toutes les paroisses de Paris et de ses faubourgs. C'est à cette époque que le P. Cotton, confesseur de Henri lY, publia sa lettre déelaraioire de la doctrine des P. Jésuites, conforme au décret du concOe de Constance. Cette lettre était adressée à la rayne-mère du roi, régente en France ; et tandis qu'elle était l'occasion d'une foule de libelles sous le titre àAnli- Coton, (tàsUi-Uarttma , de h Sallade des iniçuttés , etc., le çgm de Upm lY ^Uit
qui fut vérifiée en parlement; ce fut la première mesure qui signala le nouveau règne.
On songea ensuite aux grands préparatifs de guerre faits par le feu roi. Il ne s^agissait plus de l'expédition d'Allemagne ; mais comme on avait encore des alliances à ménager dans ce pays, au lieu de dissoudre complètement l'armée de Champagne» on se borna à la réduire à huit mille hommes de pied, quinze cents chevaux et un peu d'artillerie. On licencia le reste, ainsi que le corps de troupes qui se trouvait du côté de la Savoie sous le commandement du maréchal de Lesdiguières.
Cette opération terminée, on rendit au feu roi les honneurs funèbres; son cœur, selon le vœu qu'il en avait fait, fut porté dans le collège des jésuites de La Flèche, enfermé dans une boite d'argent. Son corps fut porté en grande pompe , le 4*' juillet, dans l'église de Saint-Denis, et descendu dans le caveau royal avec tous les honneurs et les formalités accoutumés.
Il y avait six semaines à peine que la France avait perdu le meilleur, des monarques, et déjà se manifestaient jusque dans le sein du conseil des signes de division.