‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 74 sur 91 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

Arreslalion du prince de Condc.

Cependant, des intrigues qui avaient pour but de ruiner l'autorité de la reine-mère dans la personne de ses conseillers , avaient recommencé très -vivement du côté des princes. Le maréchal d'Ancre était allé visiter le prince de Condé : ce dernier lui notifia qu'il ne pouvait plus répondre de sa sûreté dans Paris , et qu'il lui conseillait de se retirer en Normandie. Le maréchal d'Ancre se conforma sur-le-champ à cette invitation, en laissant à la reine-mère le soin de décider s'il lui était agréable que la cabale des princes la privât des services de son plus ancien serviteur.

Cet incident ouvrit les yeux h la reine et à ses conseillers intimes; et c'est alors qu'il fut décidé qu'on s'assurerait de la personne du prince de Condé; c'est, dit-on, le contrôleurgénéral Barbin qui proposa cet acte de vigueur, vivement appuyé par le conseiller Mangot et ce même évéque de Luçon dont nous avons déjà parlé.

Mais le prince de Condé était encore si populaire dans Paris, que la reine-mère ne voyait qu'avec eflFroi tous les préparatifs d'une arrestation qui , si elle venait à manquer, pouvait mettre en combustion tout le royaume.

L'événement eut lieu le 4 septembre 1616. Ce jour-là, le prince de Condé vint au Louvre sur les dix heures pour as-

sister au conseil des finances ; après la séance , le premier prince du sang sortit et fut arrêté.

On courut aussitôt chez les autres seigneurs du parti de Condé; mais le duc de Vendôme s'était retiré du côté de La Fère; le duc de Bouillon s^était rendu au milieu des réformés réunis dans le temple de Charenton ; le duc de Mayenne, après avoir assemblé ses gentilshommes, sortit à leur tête et en bon ordre de Paris pour se réunir au duc de Bouillon, et de ce lieu partir pour Soissons , où ils furent bientôt suivis par le président Lejay, qui craignait également pour sa personne.

La mère du prince de Condé essaya ce même jour de soulever la capitale, en criant, dans les rues qu'elle parcourait, que le maréchal d'Ancre venait de faire tuer son flls. Sa présence et ses cris faisaient assez peu d'effet, quand parut toutà-coup ce même cordonnier Picard. A sa voix l'émeute devint formidable, des imprécations de mort contre le maréchal d'Ancre retentirent de toutes parts; la foule se porta en masse sur Thôtel du maréchal d'Ancre, situé rue de Tournon : tout l'intérieur est pillé, dévasté et il ne reste bientôt plus de tout Fédifice que les murs et la charpente.

Le peuple fit éprouver le même désastre au logis d'un sieur Raphaël Corbinelli, homme d'affaires du maréchal d'Ancre.

L'arrestation du prince de Condé valut au sieur deThemines le brevet de maréchal de France, qui ne devrait jamais s'obtenir que sur les champs de bataille ; d'autres personnes du parti de la reine-mère qui avaient coopéré plus ou moins à l'arrestation du prince obtinrent également des faveurs ; le marquis de Créqui, entr'autres, fut nommé duc et pair.

Voici comment un historien raconte cette arrestation :

<t La résolution fut prise tout à la fois d'arrêter le prince

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de Coodé et de demander les sceaax au président Da Yair, qui n'étoit que Tagent parlementaire du mouvement féodal. C'était là un essai de force, un de ces moyens que les pouvoirs menacés emploient contre leurs ennemis daps les moments de désespoir. Il est rare qu'ils réussissent, parce que lorsque les pouvoirs s y résignent ils sont déjà usés, et que leur débile main ne peut plus la violence. Le conseil organisa une garde de fidèles; la reine confia à Thémines l'exécution du projet, et lui promit la dignité de maréchal de France pour prix de sa hardiesse et de ses services. Un vieux pamphlet contemporain raconte ainsi l'arrestation du prince : < La chambre du conseil est en la salle du vieil corps d'hôtel du Louvre, à main droite en entrant; son entrée et sortie est par le bas du grand escalier ; le logement du roi est dans le grand pavillon ; ceux des reines sont au côté gauche ^n entrant; la reine régnante au haut, et la reine-mère aux salles basses et aux chambres d'entresol où fut arrêté ledit sieur prince. Le dernier jour d'août, sur le tard, la reine-mère envoya dire aux maréchaux de France qi)i étofent en cour, au mestre de camp du régiment des gardes, au colonel-général des Suisses et aux capitaines des chevau-légers, qu'ils eussent à se rendre le lendemain matin près du roi. Tous s'y rendirent ; et la reine-mère, étant à l'entresol, vit entrer M. le prince en ladite chambre du conseil. Le sieur de Thémines avoit eu commandement d'avoir toujours près de lui ses deux fils, et de donner ordre qu'une douzaine de personnes des siens à qui il auroit de la confiance se promenassent dans la cour du Louvre pour s'en servir a l'occasion. D'Elbène, lieutenant de la compagnie des chevaulégers de Monsieur, frère du roi, avoit eu un pareil commandement. La reine ayant demandé à Thémines si ceux qui le

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dévoient assister étoient dans le t^ouyre, fdle en dit autant à d'Elbène : cl^acun d'eux fait chercher ses gens; on les mène en Tune des chambres de Tentresol où étoient le roi et la reine seals ; le roi même leur donne à chacun une hallebarde de celles qu'on avoit fait apporter le jour auparavant au Louvre, en leur disant : « Je ne vous donne point ces armes pour en offenser personne, si vous ne voyez que Tliémines et d'Elbène soient contraints de mettre Tépée à la main, et qu*on fasse résistance à l'exécution du commandement que je leur ai fait. » Tous ayant promis de vivre et mourir en la fidélité qu'ils lui dévoient, on les fît couler dans la salle où devoit être mené ledit sieur prince sitôt qu'il seroit arrêté. On mande en même temps à tous les capitaines françois et suisses qui étoient en garde autour du Louvre de se tenir prêts chacun en leurs corps-de-garde. M. de Créquy, mestre de camp du régiment des gardes françaises, a commandement de s'y rendre. On voit comme remuer dans le Louvre les capitaines des gardes-dncorps suivis de leurs archers et ceux des chevau-légers de leurs plus affidés. Le baron de Thianges, qui se promenoit dans la cour du Louvre, reconnoît qu'il doit y avoir quelque dessein; et, n'y ayant de prince au Louvre que M. le prince, il se doute de quelque entreprise sur sa personne; ce qui le fit aller à la porte du conseil, où étoient M. le garde-des-sceaux, le maréchal de Brissac, le président Jeannin et autres conseillers-d'état. La retne-mère, qui était sur le point de l'exécution d'un si grand dessein, n'était pas sans avoir l'œil ouvert à toutes occurrences; elle envoya un de ses gentilshommes à la porte du conseil pour voir ce que M. le priqce devenoit. Le baron de Thianges, quiy étoit, le voyant venir, lui dit : « Vous venez appeler M. le prince de' la part de la reine? » Le gentilhonune

lui répondit : n Pardonnez-moi, monsieur, j'ai une affaire à un personnage qui est là-dedans, mais je crois qu'il ne sortira sitôt. C'est pourquoi je laisse ici mon laquais pour lui dire que j'aie Fhonneur de lui parler avant qu'il s'en aille du Louvre. » Sur cette réponse, Thianges souleva* une partie du soupçon où il étoit entré ; toutefois il demeura à la porte du conseil jusqu'à ce que M. le prince en sortît , lequel il approcha, et lui dit à l'oreille la méfiance où il étoit entré. M. le prince, sans faire état de cet avis, passe par la salle des Suisses avec MM. le gardedes-sceaux, le maréchal deBrissacet le président Jeannin, et montèrent tous quatre à la chambre de la reine-mère^ à l'entresol, où le roi étoit accoudé sur la fenêtre, ayant plusieurs seigneurs près de lui; la reine-mère étoit en son cabinet. Le roi s*étant retourné ainsi que ledit sieur prince entroit, lui dit : «Bonjour, M. le prince, je vais à la chasse, en voulez-vous être. » 11 lui répondit : « Votre Majesté m'en excusera , s'il lui plaît. » A cette réponse le roi lui repartit : « Je vais dire à la reine ma mère que j'irai courre un chevreuil dès que j'aurai ouï messe aux Capucins : adieu , M. le prince. )» Il dit ce que dessus d'une telle façon , et entra dans le cabinet de la reinemère si gaiement , que ceux qui le virent ont depuis dit qu'il était impossible de mieux faire en cette action qu'il fit. Le roi entré dans le cabinet de la reine-mère , le sieur de Thémines sortit avec ses deux fils d'un petit passage proche ledit cabinet, s'approchant près de M. le prince , lui dit : «Monseigneur, le roi ayant été averti que vous écoutez plusieurs conseils contre son service , et qu'on vous veut faire embrasser des desseins ruineux à l'Etat et à votre propre condition , m'a commandé de m'assurer de votre personne pour vous empêcher de tomber dans ces accidents. » En même temps ses deux fils joigni-

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rent des deux c6tés M. le prince qui dit au sieur de Thémines : « Moi? — Oui , vous, monseigneur. — Vous savez ma qualité? — Je sais bien le respect que je vous dois , mais je sais bien aussi Fobéissance que je dois au roi. » Sur ce , ledit sieur prince demanda à parler au roi et à se justifier devant Leurs Majestés de tout ce qu'on leur pourroit avoir dit contre lui. Thémines lui dit : « Allons, monseigneur, où le roi m'a commandé de vous conduire. » Ledit sieur prince voulut alors comme se retirer en arrière , et mit une de ses mains au haut des boutonnières de son pourpoint, et dit : « Quoi! n'ai-je ici trouvé personne pour moil» Ce qu'il dit en se tournant vers plusieurs grands seigneurs et autres personnes qui regar^ doient cette contestation , et Thémines lui dit : « Ce n'est ici , monseigneur, où il faut faire de la résistance. » Ainsi ledit sieur prince , voyant qu'on le pressoit pour sortir de la cbam« bre, demanda encore à parler à Leurs Majestés, et y eut plusieurs paroles dites et redites , car il ne désiroit sortir, et fallut que ledit sieur de Thémines l'assurât que lui ni autres n'avaient aucune charge de lui méfaire. Enfin , se laissant conduire, il dit en descendant au marquis fils aîné du sieur de Thémines :

< Vous n'êtes pas capitaine des gardes? » A quoi ledit sieur marquis lui repartit : «Nous avons un commandement souve« ram pour nous assurer de vous. Monseigneur. «.Entrant dans la salle préparée pour le mettre, et voyant d'Elbène (qu'il n'aimoit pas) avec tant de gens la hallebarde au poing , il dit :

< Hélas 1 je suis mort !» Il eut lors une grande appréhension de mourir, laquelle ledit sieur d'Elbène calma en lui disant : « Que tous ceux qu'il voyoit étoient gentilshommes et non pas des meurtriers, lesquels n'avaient autre commandement du roi que de le veUler et garder. » 11 ne lui échappa de dire

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en tout céiâ aueune chose contre Leurs Majestés, et fut un long temps sans dire mot. On le voyoit plein de r^rets du changement de sa liberté en captivité. Par suite de Farrestement dudit sieur prince , les gardes françoises et suisses qui étaient dehors du Louvre prirent les armes et se mirent aux avenues; on fit aussi sortir tous ceux qui étaient dans la cour du Louvre. Ceux qui allèrent pour se saisir de M. de Vendôme trouvèrent qu'en venant au Louvre il avoit été averti et s'était sauvé par le derrière de l'hôtel de Mercœurqui est au faubourg Saint-Honoré , tenant le chemin de La Fère (ville qui lui appartient comme bien patrimonial de la maison de Vendôme ) , et ce , en telle diligence que ceux qui le poursuivirent ne purent l'atteindre. Le marquis de Cœuvres, gouverneur de Laon , oncle maternel duûii duc de Vendôme , alla trouver M. de Mayenne en son hôtel près la porte Saint-Antoine, et lui porta les premières nouvelles de l'arrestement de M. le prince. Sur cet avis, on ne parla à l'hôtel de Mayenne que de monter à cheval : tout fuit; et six à six, et dix à dix ils vont rencontrer le maréchal de Bouillon près Gharenton , où il était allé au prêche dès le matin, a la sortie du Palais, le président Le Jay , se ressouvenant d'Amboise, aima aussi mieux prendre Tair des champs par la porte Saint- Antoine que de demeurer dans Paris. »

Le 7 décembre, le roi tint au parlement un lit de justice. Jamais souverain avant lui n'avait été aussi mal accompagné dans une ^circonstance aussi solennelle; pas un seul membre de la famille royale, excepté son frère, trois maréchaux et cinq ducs et pairs.

La déclaration royale fut d'un bouta l'autre Tacte d'acculAtion du prince de Gondé et des siens. On chercbaitt disait-

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eDe, à travailler le peuple pour ramener à la révolte ; les chefs de la milice bourgeoise pour l'organiser, les curés des paroisses pour échauffer en chaire tous ces levains de guerre civile. La déclaration parlait ensuite du projet formé par la cabale de se saisir de la personne du roi et de celle de sa mère ; que sa majesté en avait reçu l'avis par les ducs de Guise et de Sully et Tarchevéque de Bourges , et que ce fait lui avait été confiriné par tous les ambassadeurs étrangers. C'est alors, ajoutait la déclairation, que le roi , aprës avou* imploré Tassistance divine, s'était décidé à faire arrêter son cousin pour le loger près de lui au Louvre , avec truitement honorable. La déclaration finissait par proclamer qu'il n,e s^ait rien changé au traité de Loudun, qui serait exécuté, comme par le passé, à l'égard de tous ceux qui persisteraient dans leur fidélité ou reviendraient à leur devoir, s'ils s'en étaient écartés» dans le délai de quinze jours.

Le premier acte du conseil fut d'envoyer des commissaires vers les princes réunis à Soissons pour traiter avec eux. C'était là le but ostensible; mais le but réel était de les diviser et de dégoûter en même temps tous ceux que les amorces de la guerre civile pouvaient exciter à se joindre à eux. Les princes, en effet, avant l'arrivée des commissaires avaient déjà levé des troupes, qu'on devait assembler à Noyon pour de là se diriger sur Paris, si la chose était praticable.

Les commissaires , aussitôt leur arrivée , s'attachèrent à gagner le duc de Guise et ses deux frères.

Quelques Mémoires du temps rapportent que ce qui décida surtout les Guise ce fut la garantie de l'ambassadeur d'Espagne, qui leur fut donné par son secrétaire, qui avait suivi à dwein les commimâre»; te» Guise observèrent en conséquence

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aux autres princes qu*ils leur seraient bien plus utiles auprès du roi qui les demandait que dans une conférence , ce qui leur fut accordé; ils partirent donc avec les commissaires pour la capitale, oii ils arrivèrent le jour même de la translation du prince de Condé du Louvre à la Bastille, sous la garde de cinq cents hommes, commandés par le même sire de Tbémines qui avait reçu le bâton de maréchal pour l'avoir arrêté. Le prince de Condé fut d'abord mi» à la Bastille et ensuite conduit à Vincennes. La princesse sa femme s'enferma avec lui; sa vertu égalait sa beauté.

Le 20 novembre de la même année, par suite de la retraite du vieux président Duvair, qui fut forcé de rendre les sceaux, le sieur Armand Duplessis de Richelieu, évêquede Luçon, fut promu, par brevet, aux fonctions de secrétaire-d'état des affaires étrangères aux gages de dix-sept milles livres^ y cam" pris ceux de deux milles Uvres quHl avait déjà comme conr seiller d'état.

Cette suite de changements ministériels n'avait rien de ras^ surant pour les princes en état de rébellion contre le pouvoir; aussi prirent-ils leurs mesures en conséquence : le duc deNe^ mours recruta en Hollande et dans le pays de Liège, et il fit entrer en France, par Sedan, ces recrues, qu'il distribuait aus^ sitôt dans ses places; de son côté, le duc de Bouillon, qui était le voisin du duc de Nemours» le secondait de son mieux.

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