CHAPITRE X
La guerre rendue inévitable.
La guerre était donc inévitable au retour de la belle saison. Le conseil fit tout ce qu'il put pour en assurer le succès; il en-
voya, pour représenter la France chez les nations voisines, ceux qu'il crut les plus agréables à chaque état en particulier. Ce fut Tévéque de Luçon qui rédigea les instructions remises à ces ambassadeurs; ces instructions déclaraient que le gouvernement sentait sa force et qu'il le prouverait par son énergie. On y répondait ensuite à tous les griefs articulés par les mécontents, que nous avons déjà fait connaître; elles étaient surtout accablantes pour les princes, lorsque, répondant à leur grief touchant la dissipation des finances, Tévéque de Luçon prouvait que ce malheur était en grande partie leur ouvrage; qu'on avait essayé vainement de les retenir par des chaînes d'or et à des conditions ruineuses pour le trésor royal; que deux fois ils avaient repris les armes et occasionné de grandes dépenses à Tétat pour se mettre en mesure de réprimer leur rébellion ; que le prince de Condé avait reçu près de trois millions et demi, le duc de Nemours un million six cent mille livres, le duc de Mayenne, deux millions, le duc de Bouillon près d'un million.
La dernière phrase de ces instructions était caractéristique : « Le seul blâme qu'on pouvait donc faire au gouvernement c( était qu'il eût montré trop de clémence sans rigueur, et acc cordé trop de bienfaits sans châtiments, » et ces instructions étaient signées : Richelieu.
Enfin le roi donna une déclaration particulière contre le duc de Nevers; elle fut enregistrée par le parlement. 11 était dit, dans cette déclaration , que si le duc et ses adhérents ne faisaient pas leur soumission dans le délai de quinze jours , ils seraient considérés comme coupables du crime de lèse-majesté, et déchus de tous honneurs, dignités, offices, gouvernements et pensions.
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Les princes répondirent par une remontranco dans laquelle ils signalaient le maréchal d'Ancre et sa femme insatiables de biens et de pouvoir, comme la cause de toiït le mal; mais le remède était heureusement des plus faciles, il suffisait, an effet, d'un seul mot du roi pour faire justice du maréobal d'Ancre, de sa femme et de tous leurs complices, pour rendre ensuite la liberté au prince de Gondé, rappeler les autres princes et pour réintégrer dans les fonctions, dont ils n'auraient jamais dû être écartés, les anciens conseillers du feu roi.
La cour répondit à cette remontrance par une nouvelle dé^ claration que le parlement enregistra encore sans la moindre opposition ; cette dernière était spécialement dirigée contre les ducs de Vendôme, de Mayenne, de Bouillon, qu'elle plaçait dans le même état que le duc de Nevers.
Enfin Ton fit de part et d'autre ses dispositions pour la guerre. Le gouvernement , de toutes les troupes qu'il avait disponibles, forma trois corps d'armée. Le premier fut placé sous les ordres du duc de Guise; le second eut pour couh mandant en chef le maréchal de Montigny; le troisième obéit au comte d'Auvergne. Le duc de Guise, parti de Reims contre le duc de Nevers, prit successivement Riscourt sur l'Aisne, Rozoy, Château-Porcien, Rethel, puis il alla assiéger Mézières, où le duc de Nevers s'était renfermé. Le maréchal de Mdntigny fut aussi heureux dans le Berry et le Nivernais; il enleva l'une après l'autre toutes les places appartenant à la duchesse de Nevers, fit prisonnier le prince de Château-Porcien, son second fils, et alla mettre le siège devant Nevers, où la duchesse, sa mère, s'était réfugiée.
Du côté de l'Ue-de-France le gouvernement montra la même vigueur, et ses armes eurent les mêmes succès.
Loms xm. * Jioi
La cour savait que Paris était plus disposée pour les J)rlfacé^ . que pour elle, mais elle avait trouvé moyen de s'assurer de sa soumission. Le parlement ne lui refusait rien , la |)olice était aussi ombrageuse que sévère : comme moyen ^Intimidation, des potences avaient été élevées dans plusieurs rues ; on fit même deux exécutions capitales, Fune d'un ancien garde-du-corps écossais, qui eut là tête tranchée devant le Louvre, pour embauchage au nom des princes, et celle d'un gentilhomme arrêté en Normandie sous la même prévention, et qui subit U même peine à la croix du Trahoir.
Le comte d'Auvergne, avec son corps d'armée, entra dans le Soissonnais. Après s'être emparé du château de Pierre-Fonts, il se porta, pour en faire le siège, sur la place de Soissons, qui était défendue par le duc de Mayenne : comme ce prince avafé de la réputation parmi les hommes de guerre, et que la place était importante, on fit le siège en règle, et au bout de quelques jours la tranchée fut ouverte. L'assaut allait être donné, lorsque les assiégeants remarquèrent avec surprise que les canons des assiégés se turent (out-à-coup, que là foule se portait sur les remparts au son des violons, avec toutes les marques d'une joie délirante et en criant aux assiégeants : Votre maître a été tué par le nôtre.
C'est que le dénouement de cette querelle, auquel personne ne devait s'attendre, venait d'avoir lieu à Paris, et voici comment:
Nous avons dit que la reine-mère avait, au fond, la suprême autorité dans l'état; qu'elle abandonnait son fils aux divertissements et aux plaisirs de son âge, en compagnie de Charles d'Albert de Luynes, qu'elle lui avait donné pour compagnon de ses jeux; mais il arriva qu'avec le temps Charles d'Albert de
Luynes se trouva mûr pour l'ambition; des mémoires prétendent que, dès le voyage de Bordeaux, il était en intelligence avec les princes par l'entremise du cardinal de Guise.
Il arriva que Louis XIII tomba malade dans les premiers jours de novembre 4 61 6; les princes, Tayant appris, s'empressèrent de lui faire passer les vœux qu'ils formaient pour son rétablissement. La maladie fut grave, mais courte; et le roi fat vivement touché de cette démarche des princes, pour laquelle Charles d'Albert ne trouvait pas assez de louanges; et à partir de cette dernière époque, le langage du favori fut bien plus explicite : < Vous êtes, disait-il à son maître, prisonnier dans le Louvre sous l'œil de votre mère et gardé par les affidés du maréchal d'Ancre; vos amusements sont des frivolités indignes de vous, avec lesquelles on a entrepris de continuer votre nullité de monarque. Le divertissement qui vous appartient est celui de régner; vous en avez le droit et la capacité, il ne manque plus que la volonté; mais il est nécessaire, avant tout, de briser les indignes liens avec lesquels on veut perpétuer votre tutelle , et vous débarrasser de ce maréchal d'Ancre qui est en horreur à tout le royaume. >
Le jeune roi goûtait fort ces conseils, que Charles d'Albert répétait dans une familiarité de tous les instants , et il en vint bientôt à discuter les moyens d'exécution.
Le roi eut d'abord l'idée de quitter furtivement le Louvre pour se retirer soit à Amboise , soit dans l'armée des princes. Le second était de faire arrêter le maréchal d'Ancre et de le livrer h la justice du parlement. Le troisième projet était de se défaire du maréchal, par la main d'un serviteur dévoué, dans rapparlenieiit même du roi. C'est à ce dernier parj-i que Louis XIII s'arréla, après de mûres réflexions; on prit alors
toutes les mesures nécessaires pour en assurer le succès, et un homme fut trouvé qui accepta avec plaisir la proposition de tuer de snng-froîd le maréchal d'Ancre, attiré "dans un guet-à-pens ; c'était un baron de Vitry , capitaine aux gardes.
« Presque toute la France, dit un historien, soulevée contre le maréchal, ne put le faire tomber; et un jeune homme, dont il ne se défiait pas , et qui était étranger comme lui , causa sa ruine et tous les malheurs de Marie de Médicis.
Charles-Albert de Luynes , né dans le comté d'Avignon , admis avec ses deux frères parmi les gentilshommes ordinaires du roi attachés à son éducation , s'était introduit dans la familiarité du jeune monarque , en dressant des pies-grièches à prendre des moineaux. On ne s'attendait pas que ces amusements d'enfance dussent finir par une révolution sanglante. Le maréchal d'Ancre lui avait fait donner le gouvernement d'Amboise, et croyait l'avoir mis dans sa dépen'dance: ce jeune homme conçut le dessein de faire tuer son bienfaiteur, d'exiler la reine, et de gouverner; et il en vint à bout sans aucun obstacle. Il persuade bientôt au roi qu'il est capable de régner par lui-même , quoiqu'il n'ait que seize ans et demi ; il lui dit que la reine sa mère et Concini le tiennent en tutelle. Le jeune roi , h qui on avait donné dans son enfance le surnom de Juste , consent à l'assassinat de son premier ministre. Le marquis de Vitry , capitaine des gardes , du Hallier, son frère. Persan, et d'autres , l'assassinent à coups de pistolet dans la cour même du Louvre. On crie vive le rai comme si on avait gagné une bataille. Louis XIII se met à la fenêtre , et dit : < Je suis maintenant roi. » On ôte à la reine-mère ses gardes; on les désarme : on la tient en prison dans son appartement ; elle est enfm exilée à Blois. La plape de maréchal de France de
Concini est donnée à Yitry , qui l'avait tué. La reine avait récompensé du même honneur Thémines pour avoir arrêté le priace de Gondé ; aussi le maréchal duc de Bouillon disait qu'il rougissait d'être maréchal depuis que cette dignité était la récompaiise du métier de sergent et de celui d'assassin.
La populace , toiyours extrême » toujours barbare quand ou lui lâche la bride , va déterrer le corps de Concini , inhumé à Saint-Germain-l'Auxerrois , le traîne dans les rues , lui arrache le cœur ; et il se trouva des hommes assez féroces pour le griller publiquement sur des charbons , et pour le manger : ^n corps fut enfin pendu à une potence. U y avait dans la patioq un esprit de férocité que les belles années de Henri lY et le goût des arts apporté par Marie de Médicis avaient adouci quelque temps , mais qui , à la moindre occasion , reparaissait dans toute sa force. Le peuple ne traitait ainsi les restes sanglants du maréchal d'Ancre que parce qu'il était étranger, et qu'il avait été puissant.
Cet emportement de haine n'était pas seulement dans le peuple; une commission est envoyée au parlement pour condamner le maréchal après sa mort, pour juger sa femme, EléonQr Galigaï, et pour couvrir, par une cruauté juridique, l opprobre de l'assassinat. Cinq conseillers du parlement refusèrent d'assister à ce jugement ; mais il n'y eut que cinq homme» sag;es et justes.
Jamais procédiiLre ne fut plus éloignée de l'équité , ni plus déshonorante pour U raison. U n'y avait rien à reprocher à la paréchale; elle avait été favorite de la reine, c'était là tout son crkne : on l'accusa d'être sorcière. Le conseiller Courtin Xwt demanda de quel charme elle s'était servie pour ensorceler ]^ reinft ; Galigaï, indîgpée contre le conseiller, et un peu mé-
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conteatede Marie de Médieis, répondit : « Mob sortilège a été le ponvoir que les âmes fortes dolYent avoir sur les esprits faibles. » Cette réponse ne la sauTa pas : quelques juges eu* rest amez de lumière et d'équité pour ne pas opiner à la mott; mais le reste , entraîné par le pr^ugé public , par Fignoranee, el plus encore par ceux qui voulaient recueillir les dépouilles de ces infortunés , condamnèrent à k fois le mari déjà mort et la férnine eoBme convaincus de sortilège , de judaïsme et de inalirersations. La maréchale fut exécutée , et son corps brûlé : le favori de Luynes eut la confiscation.
C'est cette infortunée Galigai qui avait été le premier nie^ Hle de la fortune du cardinal de Richetiea , lorsqu'il était jeune encore et qu'il s'appelait l'abbé de ChiUon ; elle lui avut procuré Tévèché de Luçon , et l'avait enfin fait secrétaire d'état en 4 646. Il fut enveloppé dans la disgrâce de ses protecteurs, et celui qui depuis en exila tant d'autres du haut du trône , où il s'assit près de son maître , fut allors exilé dans un petit prieuré, au fond de l'Anjou.
Concini, sans être guerrier, avait été maréchal de France ; Luyvesful quatre ans après coimétaUè i étant à peine officier. Une tdle adminisiratiOB inspira peu de respect; il n'y eut plus que des factiens dan» tes grands et dan» le peuple , et on osa tovi entreprendre.
Le duc d'Ep^iion , qui avait fait donner la régence à la reine , alla h tirer du château de Blois , oii die était relouée , et b nen» dans ses terres à Angouléme , eoaDime un souverain ^ni secourait son alliée.
C'était là manifestement un crime de lèse-majesté , mais un crime approuvé de tout le royaume, et qui ne donnait au due d'EpernMi cpie de fai gloire. On avait haï Marie de Médieis
toute-puissante, on Taimait malheureuse. Personne n'avait murmuré dans le royaume quand Louis XIII avait emprisonné sa mère au Louvre , quand il l'avait reléguée sans aucune raison ; et alors on regardait comme un attentat Teffort qu'il voulait faire pour ôter sa mère à un rebelle. On craignait tellement la violence des conseils de Luynes et les cruautés de la faiblesse du roi , que son propre confesseur, le jésuite Arnoux , en préchant devant lui avant l'accommodement , prononça ces paroles remarquables : c On ne doit pas croire qu'un prince religieux, tire Tépée pour verser le sang dont il est formé : vous ne permettrez pas , sire , que j'aie avancé un mensonge dans la chaire de vérité. Je vous conjure , par les entrailles de Jésus-Christ , de ne point écouter les conseils violents , et de ne pas donner ce scandale à toute la chrétienté. » Mais il faut reprendre le récit des événements.