CHAPITRE XIV
Richelieu.
Cette confusion fit la fortune du célèbre Bieh^ievi. U élai( sttriiiitendaiit delà maison de la reine-a^ère , et avait supplanté tAtts les confidents de cette priu^eesse ,, comme il Vemporta de-pais sur tous tes ministres du roi. La souplesse et la hardiesse de son génie devaient partout lui donner la première place,. ou le perdre. Il ménagea l'accommodement de la mère et du fils. La nomination au cardinalat,^ que la reine demanda pour
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lui, et qu'elle obtint difficilement, fut la récompense de ce service. Le ducd'Epernon fut le premier à poser les armes, et ne demanda rien; tous les autres se faisaient payer par le roi pour lui avoir fait la guerre.
La reine et le roi son fils se virent à Brissac , et s embrassèrent en versant des larmes, pour se brouiller ensuite plus que jamais. Tant de faiblesse, tant d'intrigues et de divisions à la cour, portaient ranarchie dans le royaume. Tous les vices intérieurs de Tétat qui Tattaquaient depuis longtemps augmentèrent, et tous ceux que Henri IV avait extirpés renaqmrent.
L'Eglise souffrait beaucoup.
Henri IV n'avait rien réformé; la piété de Louis XIII , peu éclairée , laissa subsister le désordre : la règle et la décence n'ont été introduites que. par Louis XIV. Presque tous les bénéfices étaient possédés par des laïques qui les faisaient desservir par de pauvres prêtres à qui on donnait des gages. Tous les princes du sang possédaient les riches abbayes. Plus d un bien de FËglise était regardé comme un bien de famille : on stipulait une abbaye pour la doi d'une fille , et un colonel remontait son régiment avec le revenu d'un prieuré. Les ecclésiastiques de cour portaient souvent l'épée; et parmi les duels et les combats particuliers qui désolaient la France on en comptait beaucoup oii des gens d'Eglise avaient eu part, depuis le cardinal de Guise, qui tira l'épée contre le duc de Nevers-Gonzague , en 1 61 7 , jusqu'à l'abbé , depuis cardinal de Retz, qui se battait souvent en sollicitant l'archevêché de Paris.
Les esprits, dit Y Essai sur les nations, demeuraient en général grossiers et sans culture. Les génies des Malherte
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et des Racan n'étaient qu'une lumière naissante qui ne se répandait pas dans la nation. Une pédanterie sauvage, compagne de cette iporancequi passait pour science, aigrissait les mœurs de tous les corps destinés à enseigner la jeunesse, et même de la magistrature. On a de la peine à croire que le parlement, en 4621 , défendit sous peine de mort de rien enseigner de contraire à Aristote et aux anciens auteurs, et qu'on bannit de Paris un nommé de Clave et ses associés , pour avoir voulu soutenir des thèses contre les principes d'Aristote sur le nombre des éléments, et sur la matière et la forme.
Malgré ces mœurs sévères, et malgré ces rigueurs , la justice était vénale dans presque tous les tribunaux des provinces. Henri IV l'avait avoué au parlement de Paris, qui se distingua toujours autant par une probité incorruptible que par un esprit de résistance aux volontés des ministres et aux édits pécuniaires : « Je sais , leur dit-il, que vous ne vendez point la justice; mais dans d'autres parlements il faut souvent soute* nir son droit par beaucoup d'ai^ent : je m'en souviens , et j'ai boursiUé moi-même. »
La noblesse, cantonnée dans ses châteaux, ou montant à cheval pour aller servir un gouverneur de province, ou se rangeant auprès des princes qui troublaient l'état, opprimait les cultivateurs. Les villes étaient sans police, les chemins impraticables et infestés de brigands. Les registres du parlement font foi que le guet qui veille à la sûreté de Paris consistait alors en quarante-cinq hommesqui ne faisaient aucun service. Ces dérèglements , que Henri IV ne put réformer, n'étaient pas de ces maladies du corps politique qui peuvent le détruire ; les maladies véritablement dangereuses étaient le dérangement T XIII. 28
«M HISTOIRE DE PRANCE.
des finances, la dissipation des trésors amassés par Henri lY, k nécessité de mettre pendant la paix des impAts que Henri avait épargnés à son peuple lorsqu'il se préparait à la guerre la plus importante; les levées tyranniques de ces impdts, qui n'enrichissaient que des traitants ; les fortunes odieuses de ces traitants, que le duc de Sully avait éloignés, et qui sous les ministères suivants s'engraissèrent du sang du peuple.
A ces vices , qui faisaient languir le corps politique , se joignaient ceux qui lui donnaient souvent de violentes secousses. Les gouverneurs des provinces, qui «n'étaient que les lieutenants de Henri lY , voulaient être indépendants de Louis XUI. Leur droits ou leurs usurpations étaient immenses : ils donnaient toutes les places; les gentilshommes pauvres s'attachaient à eux y très-peu au roi , et encore moins à l'état. Chaque gouverneur de province tirait de son gouvernement de quoi pouvoir entretenir des troupes, au lieu de la garde que Henri lY leur avait ôtée. La Guienne valait au duc d'Epernon un million de livres, qui répondent à près de deux millions d'aujourd'hui, et même à près de quatre , si l'on considère renchérissement de toutes.les denrées.
Nous venons de voir ce sujet protéger la reine-mère , faire la guerre au roi, en recevoir la paix avec hauteur. Le maréchal de Lesdiguières avait , trois ans auparavant , en 4 64 6, signalé sa grandeur et la faiblesse du trône d'une manière glorieuse : on l'avait vu lever une véritable armée à ses dépens, ou plutôt à ceux du Dauphiné, province dont il n'était pas même gouverneur, mais simplement lieutenant-général; mener cette armée dans les Alpes , malgré les défenses positives et réitérées de la cour; secourir contre les Espagnols le duc de Savoie, que cette cour abandonnait, et revenir triomphant La
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France alors était remplie de seigneurs puissants, comme du temps de Henri III, et n'en était que plus faible.
Il n*est pas étonnant que la France manquât alors la plus heureuse occasion qui se fût présentée depuis le temps de Oiarles-Quint , de mettre des bornes à la puissance de la maison d* Autriche , en secourant l'électeur palatin élu roi de Bohême , en tenant la balance de l'Allemagne suivant le plan de fienri IV , auquel se conformèrent depuis les cardinaux de Richelieu et Mazarin. La cour avait conçu trop d'ombrage des réformés de France pour protéger les protestants d'Allemagne : elle craignait que les huguenots ne fissent en France ce que les protestants faisaient dans l'empire. Mais si le gouvernement avait été ferme et puissant comme sous Henri IV, dans les dernières années de Richelieu et sous Louis XIV, il eût aidé les protestants d'Allemagne et contenu ceux de France. Le ministère de Luynes n'avait pas ces grandes vues; et quand même il eût pu les concevoir, il n'aurait pu les remplir; il eût fallu une autorité respectée , des finances en bon ordre , de grandes armées ; et tout cela manquait.
Le roi racheta le gouvernement de Blaye, place de grande importance par sa position dans les temps de dissensions civiles.
n voulut ensuite satisfaire en deux points les réformés ; <* en remplaçant le gouverneur de Lectoure, place de sûreté, et qui s'était fait catholique par un religionnaire; 2* en ordonnant au parlement de Paris de recevoir le conseiller de la religion, qui manquait au nombre voulu par les édits.
C'est alors qu'il pensa pouvoir réprimer, avec toute justice, la rébellion des réformés du Béarn. Le roi manda donc auprès de lui le gouverneur de cette principauté et le premier
président de son parlement , et il leur donna ordre d'exécuter l'édit qu'ils connaissaient depuis longtemps.
N'ayant reçu qu'une réponse évasive, le roi quitta Bordeaux pour pénétrer dans le Béarn ; à la nouvelle de son approche, les réformés perdirent courage, et leur conseil souverain vérifia redit qui lui avait été adressé depuis deux ans. Mais le roi n'en continua pas moins sa marche ; il entra dans Pau pour remettre le clergé en possession de ses biens et de la principale église, pour rétablir les évéques et les abbés dans les places qu'ils occupaient auparavant dans les conseils. Enfin le roi , pour achever son ouvrage , déclara réunis à la couronne de France la basse Navarre et le Béarn.
Après avoir nommé le marquis de la Force , gouverneur de cette nouvelle province , Louis XIII regagna Bordeaux , d'où il partit en toute hâte pour sa capitale , où il arriva le 7 novembre de grand matin.