‹ Histoire de France (volume 5)Chapitre 85 sur 91 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Mort du comte de Ghalaii. — Grandes mwares d« cardinal. Sié|e de La Rocbelle.

Quelques jours après, le roi ouvrit les états de Bretagne. Pendant qu'on instruisait le procès du comte de Chalais (1 )par

(1) Voici cofliment, dans son Hiai&ire moderne y GondHUe noonte toot eo qii est ralatif au comte de Chalais :

« Marie de Médicls VGolait marier Gaston , duc d'Anjon , avec l'héritière de Montpensier. Elle sollicitait yiyement ce mariage , et le roi ne s*y prêtait pas. Gomme il n'avait point d'enfant , et qu'il craignait de n'en pas avoir, il appréliendait que son frère n'en ciHt , et n'attirât dès-lors tous les respects. Le cardinal , qui ne voulait déplaire ni il l'un ni à l'autre , paraissait n'avoir point d'avis : il se contentait de montrer les avantages et les inconvénients. Mais lorsque la reine-mère e«t enfin déiarminé le roi , il se déclara et pressa la conclusion de ce mariage. Ce dessein partagea toute la cour : chacun cabala suivant ses intérêts. La maison de Condé ne désirait pas qu'on se Mtât si fort de marier le frère da roi. Le dnc de Vendôme voalait lui donner sa sœar, et la reine Anne songeait avec jaloasie à une belle sœar, qui pourrait donner un héritier au trône. La princesse de Condé gagna le maréchal d'Ornano , gouverneur du duc d'Anjou , et le prince fit voir on éloignement marqué pour ce mariage. Les grands , croyant avoir trouvé un chef dans le duc d'Anjou , se réunirent poor perdre le cardinal : ils voyaient les desseins de ce ministre ; ils voulaient prévenir leur chute.

On parla de le faire chasser, de l'assassiner. On parla même d'enfermer la roi dans un cloître , et de mettre le duc d'Anjou sur lo trône. On voulait au moins que le duc épousât une princesse étrangère , afin de devenir plus indépendant.

Richelien, instrait de ces complots» fit arrêter d'Ornano , ses deux frères, Giiaudabonne, Modine et Deagent. Les uns furent conduits k Yincenoes, les autres h la Bastille. Mais , afin de ne pas donner l'épouvante au reste des conjurés , le roi écrivit à tons les gouverneurs que cette affaire n'aurait point de suites, parce qu'il savait que d'Ornano n'avait pour compilées que les personnes qu'on avait arrêtées : il s'agissait d'attirer à la cour le duc de Vendôme , qui était alors dans son gouvernement de Bretagne.

LOUIS Xlli. 4ft0

œmmi$9aire$i on célébrait le mariage du duc d'Anjott, qui prit le nom de due d'Orléans* n épousa la fille du due de Guise; la reine Anne d'Autriche était opposée à ce mariage que le

Les eonjnrés ne ftarent pas rassurés. On commençait à craindre nne fermeté , qui n'éUit i^ta natorelle an roi; et on voulut se dé&ire de celai qui la lai inspirait. Le • dessein fat pris de se saisir du cardinal , lorsqu'il serait à sa campagne. Le duc d'Anjou devait même autoriser cette entreprise par sa présence. Mais le bonheur de Richelieu ayant permis qa*uae indiscrétion fit éventer ce complot , le roi se hitâ d'envoyer trente gendarmes et trente chevaax-légers pour mettre son ministre en sûreté , et la reine-mère lui envoya tous les gentilshommes qu'elle avait auprès d'elle. Le cardinal saisit cette occasion pour demander sa retraite , bien assuré de ne pas l'obtenir, et de s'affermir au contraire davantage. Il supplia la reine-mère d'appuyer sa demande auprès du roi. C'était encore un moyen d'obtenir plus sûrement un refus ; car cette princesse , qui comptait sur lui , et qui en avait besoin , n'avait garde de consentir à son éloignement. On lui répondit que l'état ne pouvait se passer de ses services , et qu'on voulait qu'il eût désormais une garde. Il en eut une : il fit cependant de nouvelles instances , soit pour montrer que sa démarche avait été sincère , soit pour se faire rechercher d'autant plus qu'il paraissait davantage vouloir s'éloigner. II donnait pour prétexte sa mauvaise santé , le besoin de s'absenter souvent de la cour pour prendre du repos , et les calomnies auxquelles il était exposé pendant son absence.

U eat une réponse telle qu'il l'avait prévue , et qu'il la désirait.

Le roi était allé à Blois , où il se proposait de faire arrêter le duc de Vendôme et le grand-priéur, son frère ; ce qu'il exécuta.

Ces deux princes furent conduits an chAteau d'Amboise. Le cardinal avait affecté de ne pas suivre la cour, craignant que , dans les premiers moments d'un coup d'autorité de cette espèce , sa présence n'excitât encotie davantage les murmures des grands. II s'y rendit bientôt après.

Le d«n d'Anjou, soHidtt par sa mère , consentit enfin à se soumettre aux volentés do foi et k se réooneiiier av«e KM^lien. Si cette démarche <^t d'abord sincère, en lui fit bientôt prendre d'autres sentiments : car il voulut quitter la cour, et fit sonder des goovwneurs pour avelr une retraite. Le comte de Ghaiais , qui eonduisait cette intrigue , el qui avait été des antres eonspirattons , fut arrêté. Ainrs h prince cessa de réâstfft^ et «en maiia^e se fit à Nantes , oêi le roi était ailé poir assister aox Etats de Bretagne. MademelseHe de Montpensier lai apporta les principautés de Dombes et de La RoclleHe-su^Yon , les dudiés de Montargis, de CMtellerault et de Fargeau. II eut hii-méne pour apanage les duchés d'Orléans et de Chartres , et le comté de Blois. Ayant aiors renoncé à ses premers prcjets , il découvrit toit ee qu'il savait des intrigues ée Ghalaîs , a qai on fit son procès, et qui eut la tête tinnehée. Bien des personnes se trouvèrent impliquées dans toutes ces fonspirations. La reine règnunte

460 HISTOIdE DE PKANGE,

roi désirait, et le comte de Chalais D*était coupable au fond que d*avoir cédé aux suggestions de la duchesse de Chevreuse, -favorite et con6dente de la reine , pour rompre s*il pouvait un pareil mariage. >

Aussi, après la fin malheureuse du comte de Chalais, qui* fut exécuté à Nantes , la duchesse de Chevreuse eut ordjre de quilter la cour ; Anne d'Autriche elle-même fut mandée dans la chambre du roi où se passa, dit-on, une scène des plus violentes en présence de la reine-mère et du cardinal, puis vinrent les larmes , les reproches des deux côtés, et un semblant de réconciliation ; ce qui n'empêcha pas Louis XIII de donner Tordre de n'admettre les hommes dans Fappartement de la reine que lorsqu'il y serait.

L'exécution du comte de Chalais frappa de terreur tous ceux qui avaient encouru la haine du cardinal et qui redoutaient les effets de son caractère tyrannique : le comte de Soissons quitta sur-le-champ Paris pour se mettre en sûreté, et le maréchal d'Ornano en fut si vivement affecté, à la Bastille, où il était détenu, qu'il ne survécut que de quelques jours à la nouvelle de l'exécution du comte de Chalais.

On a vu que le principal objet que le cardinal avait en vue

fut elle-même da nombre : on allait faire le procès k d'Ornano, lorsqu'il mourut; alors toute cette faction fut ^teinte ; mais on répandit bien des calomnies sur le cardinal.

Le crédit de ce ministre croissait néanmoins. Il fut fait chef et surintendant de la navigation et du commerce. U fit supprimer la charge de grand amiral et celle de connétable , parce qu'elles donnaient une autorité qui pouvait être un obstaele à ses desseins. Enfin , pour s'autoriser à faire d'autres changements , il fit tenir aux Toileries une assemblée de notables, dont la plupart lui étaient dévoués. î\ y fut arrêté, entre autres choses , qu'on diminuerait les pensions et qu'on démolirait les places fortes de l'intérieur du royaume, parce qu'elles coûtaient beaucoup à l'état, et qu'elles servaient de retraite aux rebelles. C'est ainsi qu'il écartait peu à peu tout ce qui pouvait faire obstacle ï l'autorité qu'il voulait s'arroger. •

était d'abattre le parti protestant, qui avait son siège principal à La Rochelle.

Le premier soin du cardinal pour arriver à ce but fut de donner une marine à la France. C'est dans cette intention qu'il avait racheté à grand prix le titre d'amiral de France pour créer une charge nouvelle, sous le titre de surintendance de la navigation et du commerce, qu'il se fit donner.

Le cardinal, après avoir pris cette dernière mesure, se hâta de faire construire des navires de toute grandeur tant dans les ports de France qu'en Hollande; puis comme it était désireux surtout de faire approuver les mesures de son administration par de grands corps politiques, il décida Louis XIII à convoquer à Paris une assemblée de notables; elle eut lieu dans la grande salle du château des Tuileries, avec la plus grande pompe.

Le garde-des-sceaux parla le premier : il dit que depuis 4558 les rois de France avaient convoqué huit fois soit les états-généraux, soit des assemblées de notables ; puis vint l'éloge du roi, celui du cardinal, et son discours se termina par une demande d'enquêtes judiciaires qui suffiraient seules pour juger le despotisme des derniers règnes, par la demande de nauveUes lois qui autorisaient les juges à recevoir comme preuves des actes qui, dans les autres cas^ ne passeraient que pour des conjectures.

Après lui le maréchal de Schomberg exposa l'état de Tarmée. Enfin le cardinal de Richelieu prit la parole : son ton était absolu, toutes ses pensées respiraient la tyrannie ; il le termina par cette phrase significative : « Le roi demande à Tasseinblée < peu de paroles et beaucoup d'effets, d Aucun prince du sang, si ce n'est )e frère du roi, ne siégea dans cette assem-

4611 HISTOIRE DE FHANGE.

biée ; on remarqua également Tabsence des dues et pairs. L'assemblée des notables tint trente-cinq séances et dura deux mois et demi. Le principal objet qui ftit soumis à ses dâibérations concernait l'armement des vaisseaux, la levée des soldats et les demandes d'argent.

Tout le monde s'attendait à une reprise d'armes avec les réformés et à une guerre avec l'Angleterre. Les Anglais saisissiien t nos navires marchands sous divers prétextes; de leur cdté, les nôtres usaient de représailles; enfin la mésintelligenee en vint à ce point que le comnierce fut interdit entre les deux pays sous peine de confiscation des vaisseaux et des marchandises.

Le duc de Soubise ne cessait d'exciter le duc ée Buckingham à déclarer la guerre à la France; il lui promettait pour appui une insurrection générale des réformés. Le duc de Rohan faisait de son côté ses préparatifs; il fit répandre partout que la gabelle allait être rétablie dans les provinces deGuienne, de Saintonge et du Poitou , ce qui nécessita , pour cahner l'irritation des esprits dans ces trois provinces, une déclaration royale qui fut enregistrée au parlement. Enfin la flotte d'Angleterre mit à la voile. Louis XIH partit pour aller prendre le commandement de l'armée de Poitou. Il avait la fièvre quand il monta en voiture , et la force du mal le contraignît de s'arrêter à Villeroy.

La flotte d'Angleterre était de quatre-vingt-dix voHes, et portait seize mille hommes, parmi lesquels on comptait trois mille Français. Elle s'avançait sur les côtes de France. On ne savait pas où elle ferait son débarquement ; mais on apprit bientôt que le duc de Buckingbam , qui avait pris le commandement de la flotte, avait débarqué dans l'Ile de Rbé, malgré tous les efforts du comte de Toiras, qui en était

LOUIS Xni. 4it

gouYenieur. Il y paMia un manifeBie , et après un combat sanglant , l€ft Français se virent contraints de chercher un refuge dans la citadelle de Saint-Martin.

Cependant les Rochellois ne voulurent pas ouvrir leurs por* tes aux Anglais : ils restèrent tranquilles , i Tabri de leurs murs , entre la flotte anglaise et Taroiée française; mais enfin ils finirent par se déclarer pour la révolte : ils traitèrent avec le duc de Buckingham , et ils rédigèrent un manifeste.

Le roi arriva au camp devant La Rochelle le 8 octobre ; il commença par ordonner la construction des forts et à s'oeeuper d'envoyer des secours au comte de Toiras dans Tile de ahé. 11 rassmbla i cet effet daas l'Ile d'Oleron l'élite des r^ giments, au nombre de quatre niUe trois cents hommes el irob cents maîtres pris dans les compagnies des gardes du roi , de la reine mère et du duc d'Orléans. Ces troupes mon-^ tèrent sur des barques au lieu nommé le Plomb; elles des* cendirent dans l'île de fthé après une faible résistance , et s'établirent dans le fort de la Prée.

T.^ autres troupes arrivèrent successivement, et rarméi une fois réunie, on marcha contre les Anglais, quibattirait toujours en retraite ; enfin on les atteignit à une étroite ebaussée qui menait à l'île d'Oie; la victoire des Français fut complète, la nuit seule les arrêta dans la poursuite des fuyards; les Anglais se r«s)barqu^ent , laissant le damp de bataille couvert de leurs morts, et au pouvoir des Français quatre canons , quaraBte drapeaux ei un grand nombre de prison^ iners.

De tous les princes de. la religion réformée, le duc de Rohan fut le seul qui prit les armes pour appuyer la diversion des Anglais.

Le roi envoya contre lui une armée sous les ordres do prince de Condé , devenu rennemi juré des huguenots : il fit procéder en même temps contre le duc de Rohan par le parlement de Toulouse ; mais le duc était déjà en campagne. Après des fortunes diverses contre les lieutenants du roi , le duc de Rohan commençait à remporter , il venait d'achever la conquête de tout le pays de Foix, quand il apprit la défaite des Anglais en Bretagne. Cette fâcheuse nouvelle le décida à ne pas poursuivre ses avantages; il retourna dans les provinces de son gouvernement.

Là défaite des Anglais et la retraite du duc de Rohan enhardirent le cardinal à faire le siège de La Rochelle dans toutes les règles, et à couper court à toutes les espérances des réformés en faisant rentrer sous Tobéissance du roi cette place rebelle qui ne cessait d'inspirer de sérieuses inquiétudes pour la tranquillité du royaume.

L'armée royale était campée tout autour de la ville et divisée en trois corps sous les ordres de trois généraux différents» le duc d'Angouléme , le maréchal de Schomberg et le maréchal de Bassompierre.

Quant au cardinal de Richelieu , tout homme d*église qu'il était, il avait gardé pour lui Topération la plus importante et la plus difScile du siège, celle de fermer d'un côté la mer aux habitants de La Rochelle , et de l'autre aux secours qu'ils recevaient de leurs navires. On lui avait proposé divers projets pour arrivera ce but; le cardinal s'arrêia au projet d'une digue eiï pierres ({ui lui fut présenté par deux architectes de Paris; les travaux de cette digue étaient plutôt contrariés par la mauvaise saison que par le feu des Rochellois.

La flotte d'Espagne vint rallier la flotte de France; mais

quelques jours après , sur le bruit répandu que les Anglais dirigeaient une seconde expédition sur La Rochelle, elle prit ce prétexte de remettre à la voile , son amiral promettant de revenir au printemps avec des forces plus considérables. Les Rochelloîs parvinrent à signer, en effet, avec le roi d'Angleterre , un traité par lequel il s'engageait à les secourir par terre et par mer. De tous ceux qui assistaient au siège , celui qui avait le moins d'espoir, c'était le roi; il était à ce point découragé qu'il voulut retourner à Paris, en laissant au cardinal toute l'autorité qu'il possédait lui-même.

Quand le roi revint à La Rochelle, il trouva les choses bien changées; l'armée assiégeante avait été portée à vingtcinq mille hommes, toute la ligne de circonvallation flanquée de forts et de redoutes ; la digue était fort avancée , la disette se faisait déjà sentir dans La Rochelle, où l'on attendait avec anxiété le secours promis par les Anglais. Le roi se montra fort satisfait , et en lit ses compliments au cardinal.

Enfin la flotte anglaise parut à la vue de La Rochelle , ses habitants furent dans le délire de la joie , l'heure de la délivrance allait enfin sonner pour eux; mais les Rochellois furent complètement déçus dans leurs espérances , puisque la flotte anglaise, après une vaine démonstration, disparut à la vue des habitants consternés.

On a donné bien des raisons pour expliquer cette retraite du duc de Buckingham , qui commandait la flotte anglaise. Quelques personnes ont prétendu que cette retraite fut due à une lettre de la reine au duc , avec le consentement du roi, dans laquelle Anne d'Autriche flattait sa passion romanesque, et que c'est à cette raison futile que Buckingham sacrifia, en cette circonstance , l'honneur de l'Angleterre.

T. xui. 30

Les Rochellois, par suite de cet abandon, se trouvèrent dans Tétat le plus critique, ils naanquaient déjà de vivres , et se voyaient à la veille d'une famine; ils étaient réduits à une telle extrémité, qu'ils firent sortir les femmes, les enfants et les vieillards; mais le roi ordonna de ne pas les recevoir et de les rejeter dans la ville , ce qui fut exécuté.

Les Rochellois, dans leur douleur, avaient écrit au roi d'Angleterre une lettre des plus touchantes ; on publia bientôt dans la ville assiégée la réponse de ce prince : il promettait de risquer même ses trois royaumes pour sauver la ville de La Rochelle; l'assurance revient, les négociations qu'on avait commencées sont tout-à-coup rompues, et pour prouver leur résolution de combattre jusqu'à la dernière extrémité , les Rochellois redoublèrent six jours durant le feu de leurs batteries.

Cependant les travaux du siège continuaient toujours, la digue avançait à vue d'œil, ce qui n'empêcha pas la cour de se réjouir, le roi donna même des fêtes , de sorte que comme cela arrive assez ordinairement dans la guerre civile , la joie était dans un camp et le désespoir dans l'autre.

En attendant des nouvelles des députés que les Rochellois avaient envoyés à Londres pour presser un nouvel armement, la ville se vit réduite aux plus cruelles extrémités , on se nourrissait déjà de cuirs bouillis avec du suif et de la cassonade; mais la majorité des habitants préféra supporter tout plutôt que de se rendre , tant était encore grande leur confiance dans le secours de l'Angleterre ! Ils refusèrent en conséquence d'écouter les propositions que leur apporta un héraut d'armes avec solennité. On n'a pas oublié le maire de La Rochelle Guiton , qui répétait sans cesse : « quand il ne restera

LOUIS Xlll. M7

plus qu*uii seul homme, il £audrâ qu'il ferme les portfô» » Mais les Rochellois devaient être déçus dans leurs dernières espérances, car le duc de Buckingham fut assassiné à Ply* mouth au moment même où.il se disposait à monter sûr la' flotte pour agir en faveur de la ville assiégée. Le roi d'Angleterre s'empressa de déclarer, il est vrai , aux députés , que le secours partirait tout de même , et comme pour joindre l'effet aux paroles , il pourvut au remplacement du duc de Buckingham , en nommant le comte de Lindesey commandant de la flotte. Enfin , le 28 septembre, cette flotte anglaise tant désirée parut en vue de La Rochelle.

L'Europe avait les regards fixés sur ce qui allait se passer, à cause de la puissance du royaume qui avait entrepris cette expédition. La flotte anglaise présentait une force imposante : cent quarante vaisseaux de tout rang et six mille soldats ; les réformés de France , commandés par le duc de Soubise et ,1e comte de Laval, étaient à Tavant-garde. Les Anglais vinrent se ranger devant la rade; le roi s'était porté de sa personne au quartier du maréchal de Bassompierre , qu'on croyait le plus menacé par l'ennemi.

Le jour suivant , les Anglais lancèrent quelques bâtiments remplis d'artifice pour essayer d'incendier les vaisseaux du roi ; enfin la flotte anglaise profitant , le quatrième jour au matin-, d'un vent favoral)le, força l'entrée de la rade et fit trois décharges de toutes ses batteries contre les vaisseaux et les batteries du roi, qui leur répondirent; ensuite la flotte anglaise sortit de la rade pour aller reprendre sa première position. Le lendemain et les jours suivants, les Anglais recommencèrent ^a même manœuvre; il devint clair alors pour les réformés de La Rochelle cl de la flotte qu'ils n'avaient plus

rien à espérer d'eux ; ils prirent en conséquence la résolution de traiter avec le roi pour la reddition de la ville et leur soumission particulière, et le 4 novembre le roi fit son entrée dans la ville de La Rochelle, à cheval et avec ses armes; le cardinal de Richelieu lui en présenta les clefs.

La flotte anglaise retourna dans ses ports, emmenant avec elle le duc de Soubisc , le comte de Laval et les autres capitaines de La Rochelle qui n'avaient pas voulu accepter l'amnistie royale; le roi, maître de La Rochelle, ressentit des attaques de goutte; il souffrait beaucoup le jour où la mine faisait sauter les murs de la cité ; ù peine rétabli , il se mit en route pour retourner à Paris , où on lui préparait une entrée triomphale (4).

(1) Voici eomment Gaillard raconte les mômes événements :

t Le mariage de Charles I" avec une princesse française» loin de fortifier la ligne catholique de l'Europe, fat favorahle an contraire à la ligue protestante; Jacques I", il qui le duc de Buckingham avait inspiré son ressentiment contre le comte d'Olivarès et contre l'Espagne , avait, un peu avant sa mort, proposé b Louis XIII de 8*oair avec lui contre la maison d'Autriche ; Louis XIII avait accneilli cette demande avec tout l'empressement de quelqu'un qu'on prévient sur une proposition qu'il voulait faire. En effet, on avait encore changé de système politique en France; TAIliance espagnole était abandonnée , et la rivalité des maisons de France et d'Autriche s'était ranimée , malgré les nœuds qui les unissaient ; un ministre absolu le voulait ainsi, la rivalité n'était point entre les souverains des deux nations , mais entre leurs ministres; c'étaient Richelieu et Olivarès qui étaient rivaux, non Louis XIII et Philippe IV.

Richelieu , après avoir été successivement créature du maréchal d'Ancre et du connétable de Luynes, mais surtout de la reine-mère Marie de Médicis , après avoir vu passer comme une ombre le crédit précaire et borné des Sillery , des Mangot , des du Vair, des de Vie, du cardinal de Gondy, du comte de Schomberg, du cardinal de la Rochefoucauld, du duc de la Vieuville, etc., avait su enfin fixer la faveur et donner du poids il l'autorité royale qu*il concentrait tout entière dans son ministère. Il avait repris l'ancien système politique suivi autrefois par François I" et par Henri II, celui d'abaisser la maison d'Autriche et d'exterminer en France le parti protestant , système qui parait d'abord contradictoire dans ses deux branches; aecordes-mûi ces feux iwee cette protection , disait Brantôme , en parlant des feux qu'on allumait en France runtrc les protestants et de la protection que François I" accordait aux pro-

LOUIS XUI. 469

La dernière espérance du parti réformé était ^dans le dac de Rohan ; ce prince entreprit de surprendre Montpellier,

testants d*Alleiiia(ne. Le système de la ligue , qai , en réduisant tonte la politique k la religion , rassemblait sous les mêmes drapeaux les catholiques de tout pays, et forçait par la même raison les protestants de tout pays ii s*unir pour faire contrepoids, était plus conséquent; mais il avait bien d'autres inconvénients. L'ancien système que reprenait Richelieu, malgré ses inconséquences apparentes , tenait ii deux principes raisonnables, équilibre au dehors , unité de puissance au dedans. Les prolestants formaient une puissance dans TEtat, où il ne doit point y avoir d'autre puissance que celle de l'Etat, et la maison d'Autriche paraissait tendre à devenir au dehors la seule puissance , ce qui menaçait la liberté de toutes les autres.

Observons que le projet d'abattre les protestants en France était plus raisonnable du temps de Louis XIII , qu'il ne l'avait été du temps de François T' et de Henri II, parce que, sous Louis XUI , ils formaient réellement une puissance, au lieu que sous François I" et sous Henri II , ce n'était qu'une secte qu'on pouvait éteindre par un mélange adroit de mépris et de douceur, et l'on en forma une puissance par les moyens mêmes qu'on prit pour la détruire, c'est-à-dire par la persécution.

Mais du temps même de Louis XIII, n*annit-il pas mieux valu s'en tenir h ces tempéraments doux, à ces voies de modération qui avaient si bien réussi à Henri IV T Sans doute. Hais Richelieu employait les moyens assortis k son caractère; d'ailleun la faiblesse et les inconséquences du gouvernement de Marie de Médicis et des gouvernements suivants , avaient rendu les huguenots plus entreprenants, plus mutins, la force était devenue plus nécessaire k leur égard; le projet de les réduire rentrait dans la politique qui avait autrefois armé Louis-le^ros et saint Louis contre une noblesse indépendante et indocile; aussi le projet d'abattre la noblesse faisait-il partie du système de Richelieu.

Quant a la politique extérieure d'abaisser la maison d'Autriche , c éuit le renouvellement de la rivalité de la France et de l'Autriche. Louis XIII faUalt par système ce que Louis XI et François 1" avaient fait par passion, c'est^-dire , Louis XI par sa haine pour Charles-le-Téméraire et pour Maximilien , gendre de Charles, et François I*' par sa haine non moins violente pour Charles-Quint. LUdée même d'armer les puissances du nord contre la maison d'Autriche n'avait rien de nouveau, cette politique avait été mise en œuvre par François I"; il s'était allié avec le Danemarck et avec la Suède, mais Gustave Vasa n'avait pas fait contre la maison d'Autriche, du temps de François I", tout ce que fit Gustave-Adolphe, appelé par Richelieu. François I*' et Henri II avaient suppléé aux faibles efforts de la Suède par leur alliance avec les Turcs, moyen qui paraît avoir été un peu négligé sous Louis XUI.

Il ne l'avait point été sons Henri IV, témoin le traité conclu en 1604, entre ce prince et le sultan Achmet par l'ambassadeur de Brèves. Il paraît même que la considératioA dont les Anglais joaiisaient à la Porte » du temps de la reine Elisabeth , avait

470 HISTOIRE DE PRANCE.

mais son prc^t échoua par la fidélité et le conrage de la garnison ; le duc de Rohan y fit des pertes sensibles , puisqu'il

passé font entière aoi Fmicito. On pwt en jvger ]Mr Fntlde 4 de ee traité, qtii porte que tons les peoples eommerçants de l'Enrope , y compris les Anglais, ponrront eommeroer librement avec la Porte soos la bannière et protection de la France , et sous l'obéissance des consuls fkmicais. Ainsi , relatirement anx aftires de la TvrqQle, la France était alors la protectrice de la chrétienté entière et même de l'Angleterre sa ri?ale; cet avantage s'affaiblit sons Louis XIII.

Le système introduit par la ligne et par les guerres de religion , confondait les intérêts politiques avec les intérêts religieux , et ce système avait été repris et suivi sons Marie de Médicis : par le renouvellement de l'ancien système sous le cardinal de Richelieu , on distinguait ces intérêts , et on redonnait aux intérêts politiques leur ancienne influence.

An reste , la nouvelle alliance de la France et de l'Angleterre contre la maison d'Autriche , ne produisit pas de grands effets. L'Angleterre avait promis it la France six vaisseaux qui devaient être employés contre les Génois, alliés des Autrichiens; leur destination fut changée, Lonis XIII voulut les employer contre La Rochelle, qu'il méditait dès-lors d'enlever aux protestants ; les Anglais étaient encore très-attadiés aux intérêts de leur religion , ils refusèrent de servir contre leurs frères protestants et retournèrent en Angleterre ; Charles I", fidèle observateur de sa parole, les renvoya en France , ils désertèrent tous.

On tenta sur Cadix une entreprise , qui manqua par l'Inexpérience des chefs et par l'Intempérance des soldats.

L'Angleterre et la France se brouillèrent bientêt , moitié pour les intérêts des protestants , moitié par la rivalité qui s'éleva entre Richelieu et Budrïllgham.

Richelieu , fait pour glacer l'amour par sa sévérité , pour Teffrayer par sa Tiolence, aspirait cependant è plaire. Il osa, dit-on, porter ses vœux jusqu'h la reine Anne d'Autriche, dont le faible crédit sur l'esprit de son faible mari avait besoin de s'étayer de celui du cardinal , et il la persécuta dans la suite , parce qu'elle n'avait pn Taimer. Bnckingham vint en France chercher la princesse Henriette, il devint aussi amoureux de la reine Anne ; on a prétendu qu'il avait été plus heureux , du moins cet homme brillant et avantageux ne négligea rien pour le faire croire; « cet attachement de « l'Ame , qui eouvre tant de dangers sons une délicieuse surface , semble avoir été « souffert par la reine , dit M. Hume ; et c'est en effet ce qui résulte dn récit de « M** de Motteville, k qui la reine avait laissé voir toutes les affections de sod « ftme. » Je répondrais bien an roi de votre vertu , mais non pas de votre cmauté, disait la prinoesse de Conti à la reine , après une conversation que Buckingham venait d'avoir avec cette reine , en présence de la princesse. Mais si la reine se bornait h l'attachement de l'âme , Buckingham ne savait pas toujours commander h ses transports, on sait même qu'il osa être entreprenant, et qne s'étant trouvé m momentà l'écart avec Anne d'Autriche , h Amiens , où elle étiit allée avee la reiaê-mèr» coa-

eut la douleur de voir tués, blessés ou prisonniers» plusieurs chefs et gentilshommes du parti réformé.

doire la reine d'Angleterre , il l'obligea de rappeler sa suite. On dissimula ou Ton déguisa cette insolence d*un ambassadeur.

Buckingham, de retour à Londres , brouilla l'Angleterre avec la France, comme il rayait brouillée avec l'Espagne , et Richelieu devint le rival de Buckingham dans la politique, parce qu'il l'avait été dans ses amours ; il eut à combattre à la fois Buckingham et Olivarès.

La guerre était alors fort animée en France contre les protestants ; Soubise, frère du duc de Rohan , vint à Londres demander du secours. Par une violation coupable des conventions du mariage de Charles I" avec Henriette-Marie , on commença par renvoyer les chapelains et les domestiques catholiques de cette reine ; Soubise obtint le secours qu'il demandait, Buckingham voulut le conduire lui-même ; ne pouvant plus revenir en France comme ambassadeur, (car Richelieu, instruit qu'il y était retourné secrètement , et que , s'étant présenté chez la reine , il avait été congédié avec un reproche qui annonçait; dit M. Hume, moins de colère que de bonté, lui avait fait interdire tout voyage en France , à quelque titre que ce pût être), il voulut y rentrer en ennemi , en vainqueur, pour déposer ensuite ses lauriers aux pieds de sa souveraine, c'était là toute sa politique. Il alla descendre k La Rochelle ; mais un défaut de concert entre Soubise et les Rochelois empêcha que ce recours ne fût reçu dans la ville ; le nom des Anglais fut suspect , on craignit que Soubise ne fût convenu avec eux de leur livrer La Rochelle ; Buckingham , obligé d'employer ailleurs son armement , fit une descente dans l'île de Rhé ; cette expédition ne réussit pas mieux que n'avait réussi celle de Cadix ; les Anglais furent repoussés avec une perte considérable, et le duc de Buckingham , par cette entreprise mal concertée et mal exécutée , acheva de perdre l'estime et la faveur de la nation. Le parlement le traita en ennemi public, et le poursuivit comme auteur de toutes les injustices que les Anglais aimaient alors à reprocher au gouvernement. Pour toute réponse, le duc de Buckingham se disposait à aller prendre sa revanche en France ; les Rochellois , pressés par les armes de Louis XIII , réclamaient d'eux-mêmes le secours qu'ils avaient refusé ; Buckingham était 11 Portsmouth, où il préparait le nouvel armement qu'il allait conduire en France. A une conférence qu'il eut avec Soubise et quelques gentilhommes français, les spectateurs crurent apercevoir qu'on mettait de part et d'autre un peu de chaleur dans la dispute , et que les Français surtout gesticulaient encore plus qu'à l'ordinaire. Le due les quitta ; lorsqu'il passait dans une chambre voisine , un homme , qui se cachait le visage, lui donne un coup de couteau et laisse le couteau dans la plaie, le duc l'arrache et le jette , en s'écriant : le vilain nfa tué , il tombe mort sur le plancher ; on crut d'abord que ce funeste accident était une suite de la conférence qu'il venait d'avoir avec les Français ; mais on trouva par terre un chapeau dans lequel étaient écrits comme des termes sacramentels , quelques mots d'une remontrance du parlement, qui déelaraient Buckingham ennemi public ; un homme qud son maintien suspect fit arrêter

479 HISTOIRE DE FlUNGE.

Bientôt le parlement de Toulouse rendit un arrêt qui déclarait le duc de Rohan criminel et coupable de lèse-majesté au

reconnut le chapean pour être le sien et le eoap ponr être de lai ; c'était nn gentilhomme anglais nommé Felton, homme atrahilaire et enflammé de ce fanatisme pariementaire qui devenait alors la maladie anglaise.

On accusa le cardinal de Richelieu de la mort de Buckingham, parce qu'ils avaient été rivaux, et parce qu'on attribuait à Richelieu tous les crimes politiques qui se commettaient dans l'Europe , et même ceux qui ne se commettaient pas ; il fut soupçonné aussi d'avoir fait tuer k la bataille de Lutzen , Gustave , son allié, parce qne ce conquérant se rendait plus redoutable qu'il ne convenait aux intérêts de la France.

Malgré la mort de Buckingham, l'armement partit pour La Rochelle, mais il trouva le port fermé par cette fameuse digue que Richelieu avait fait construire, et qui força enfin La Rochelle de se rendre à la vue des Anglais.

Le système politique ayant repris la place du système religieux , il en naquit des combinaisons nouvelles ; les alliances ne furent plus réglées par les opinions, mais par les mtéréts , et l'Espagne , moins éloignée du rit protesUnt que le cardinal de Richelieu , fournit des secours aux huguenots pendant le siège de La Rochelle. Aussi , le cardinal de Richelieu se vanUit-il d'avoir pris La Rochelle malgré trois rois : le roi d'Espagne, le roi d'Angleterre, et surtout, ajoutait-il , le roi de France, parce que Louis XIII , par ses irrésolutions et par l'effet des cabales qui agitaient sa cour, éuit quelquefois celui qui mettait le plus d'obstacle aux opérations d*un ministre qu'il respectait plus qu'il ne l'aimait. Ce siège de La Rochelle est l'événement le plus mémo, rable du règne de Louis XIII et du ministère de Richelieu. Lès Français, tant le^ assiégeants que les assiégés , y signalèrent surtout une constance qui ne passe pas ponr leur être aussi familière que la valeur ; ils s'y montrèrent supérieurs de tout point aux Anglais. *

Il faut compter, parmi les expéditions de ce siège , celles qui se firent à l'occasion de ce même siège dans les fies de Rhé et dpOIéron , lorsque les Anglais tentèrent de s'y établir pour être à portée de secourir La Rochelle. Us ne purent descendre dans rtle d'Oléron. Plus heureux , pour un moment , dans l'Ile de Rhé , ils investirent le fort de Saint-Martin , où les Français , commandés par Thoiras , qui fut dans la suite maréchal de France, firent une vigoureuse résistance ; l'eau douce vint à manquer aux assiégés ; la famine se fit sentir dans le fort ; les passages, étroitement gardés, étaient k Thoiras les moyens d'instruire la cour de l'extrémité où il était réduit. Trois soldats du régiment de Champagne offrent de passer à la nage le bras de mer de deux lieues d'étendue , qui sépare Tile de Rhé du continent. Le premier se noya ; le second, épuisé de fatigue, se rendit aux Anglais, qui, après avoir été les témoins de son courage, eurent la barbarie honteuse de le massacrer ; le troisième, longtemps poursuivi par une barque anglaise, exposé ii un feu continuel toutes les fois qu'il élevait la tête au-dessus de l'eau pour respirer, plus cruellement tourmenté par les morsures des poissons , toutes les fois qu'il plongeait pour échapper ii la mousquelieric , couvert de

premier chef; et l'arrêt fiit exécuté sur un maonequin dont la figure ressemblait , autant qu'on l'avait pu , à celle du duc

plaies et sontenn par son senl couraye , atteignit enfin la terre à travers tant de fatigues, de dodears et de périls.

Aussitôt qu'on fut instruit , par son récit , de Tétat où étaient les Français assiégés dans le fort de Saint-Martin , on chargea de troupes vingt-quatre pinasses , espèce de barques qui vont à rames et à voiles ; on choisit, pour commander ce secours , César de Ghoiseul , qui avait déjà contribué il empêcher le débarquement des Anglais dans rtle d'OIéron , et qui fut, dans la suite , ce célèbre maréchal du Plessis-Praslin , une fois vainqueur de Turenne. Prasiin était retenu au lit par la fièvre , lorsqu'il reçut Tordre de partir : il partit. Les vents contraires rarrétèrent deux jours à l'Ile d'Esté et sa maladie continuait. Le cardinal de Richelieu lui envoya dire qu'il pouvait revenir k terre; mais le vent ayant changé, Prasiin trouva le moyen de pénétrer dans rtle de Rhé à travers la flotte anglaise. Il fallait , en trompant de nouveau la vigilance des Anglais , faire savoir cet heureux succès au roi , qui en attendait la nouvelle avec d'autant plus d'impatience qu'il n'osait l'espérer. Morand , gentilhomme normand, attaché au comte de Prasiin, se chargea de cette périlleuse commission, et l'exécuta heureusement. Le roi , aussitôt qu'il le vit, lui dit d'un ton inquiet et cha* grin : « Eh bien ! Morand , le comte du Plessis n'a pu passer dans l'ile de Rhé ! « Voilà, Sire, répondit Morand, une lettre par laquelle il rend compte à Votre c Mjjesté de tout ce qui s'est passé. > Dès que le roi eut lu les premiers mots de la lettre, il se jeta aux pieds d'un crucifix pour rendre grâces à Dieu, et, courant k son secrétaire , il écrivit sur-le-champ au comte pour le féliciter.

Le comte de Prasiin avait aussi écrit au cardinal : « Vous avez bien voulu m'exhor^ « ter de regagner la terre pour m'y rétablir; j'ai jugé que l'air le plus favorable d « ma santé serait celai du fort de la Prée, dans l'Ile de Rhé, et c'est là que j'at- « tends les ordres de Votre Eminence. » Le cardinal , qui sentait dans autrui tout le prix de l'héroïsme qu'il avait dans son àme, lui fit une réponse pleine d'éloges, et Prasiin se crut récompensé. 11 défit les Anglais devant le fort de la Prée :Thoiras les chassa de l'Ile de Rhé , et Prasiin les battit encore dans la retraite.

Cependant le courage forcené des Rochellois résistait à ce courage fidèle des catholiques ; les premien avaient forcé un d'entre eux , .nommé Jean Guiton , d'accepter la place de maire de leur ville. Vaincu par l'importunité, cet homme auquel il n'a manqué qu'une cause légitime pour égaler la gloire de ce fameux maire de Calais , Eostacbe de Saint-Pierre , cet homme prend un poignard , et dit à ses concitoyens : m Je serai nuire , puisque vous le vouiex , mais je ne le serai qu'à condition que « vous m'autoriserez tous à plonger ce poignard dans le sein du premier qui pariera « de se rendre; je demande qu'on en use de même à mon égard , si jamais je propose « de capituler, et j'exige que ce poignard reste pour cet usagç sur la table du lien « où nous nous assemblons. » Tout le monde entra pour Ion dans ses sentiments; mais lorsque la famine eut presque entièrement dépeuplé la ville , il fallut bien céder

474 HISTOmE DE FRANCE.

de Rohati. Hais cela n*empécha pas le chef des réformés de guerroyer avec les lieutenants du roi dans le haut et bas

M sort et parler àe se rendre : Gaiton seul était inflexible, et rappelait les engagements qu'il avait fait prendre ; La Rochelle , lui disait-on , n*a plus de défenseurs. Eh! ne suffiUl pas, répondait Guiton , qu'il y reste un seul habitant pour en fermer la porte à nos tyrans f Tels étaient les ennemis qu'on avait eus à combattre ; c'est de cet enthousiasme de religion et de liberté qu'avait triomphé Richelieu.

II avait fallu aussi qu'il triomphât des éléments ; Touvrage construit d*abord par Pompée Targon, ingénieur italien, avait été renversé par la mer; une autre digue, d'environ quatre mille sept cents pieds de long , que Richelieu fit construire ensuite , fut encore détruite par les vents ; enfin , la digue que deux ingénieurs français , Meteseau et Tiriau , construisirent , résista aux vents et aux vagues.

Alexandre lui avait donné, devant Tyr, l'exemple d'une pareille opération et d'une pareille constance. Richelieu , en faisant rtcommencer la digue , dirigeait , dit-on, son Xîulnte-Curce k la main, les travaux des Ingénieurs, et apprenait surtout d'Alexandre à n'être point rebuté par les difficultés : la belle description de la digne de Tyr servit beaucoup pour la construction de celle de La Rochelle; mais Richelieu, entouré d'obstacles qu'Alexandre n'avait p^is connus, et que suscitaient chaque jour les divisions des chefs , la haine des grands , l'envie des courtisans , se permit , diton , un stratagème , dont Alexandre ne lui avait pas donné l'exemple. Pour se donner le temps de faire construire sa digue , il profita contre Buckingham de cet amour même que la reine Anne avait su lui inspirer. On exigea que la reine écrivît il son amant, et qu'elle le priât de différer l'embarquement qu'il projetait; Buckingham sacrifia son devoir et sa gloire à ce chimérique amour; il obéit k la souveraine de son cœur ; et lorsqu'enfin , honteux de sa faiblesse et pressé par les instances des Rochetlols , il voulut partir, lorsqu'au moment du départ il fut tué , lorsque , malgré sa mort , la flotte arriva devant La Rochelle , la digue était construite , et le port fermé.

Les jeunes rois , sous le nom desquels étaient alors gonvemées ces trois grandes monarchies , la France , l'Espagne et l'Angleterre , auraient vraisemblablement vécu en paix ; Louis XIII et Philippe IV par indolence , Charles I*' par modération ; mais ils avaient , dit M. Hume , résigné le gouvernement de leurs personnes et de leurs empires ^ des ministres turbulents , et ils faisaient la guerre. Dans les guerres ordinaires , la haine ou l'intérêt réunit certaines puissances contre d'autres; on ne voyait rien de semblable dans celle-ci ; on n'avait , de tonte part , que des ennemis et point d'alliés ; chacun des trois peuples et des trois monarques était l'ennemi des denx autres , c'est que la guerre tenait uniquement b la haine des ministres , et que chacun des trois ministres haïssait les denx antres. Cependant comme la guerre civile , qui se faisait en France , était une guerre de religion , et qu'il s'agissait d'abattre les protestants*, l'Espagne crut devoir envoyer nne flotte devant La Rochelle; pais cette flotte ne fit qae paraître « et retonma dans ses ports, sons prétexte qne Louis XIII

LOUIS XTII. «78

Languedoc, et, après des succès variés, de se maintenir en possession de ces provinces, et de sauver, pour le moment, la cause des réformés d'une ruine complète.

Bravait pas vonla accorder à l'amiral espagnol la permission de se couvrir en sa présence. Quoique ces misérables disputes de cérémonial et d*étiquette soient en possesston de balancer les plus grands intérêts et d'infloer sur les plus importantes affaires , il parait qn*en cette occasion l'étiquette n'avait pas seule causé la défection de la flotte espagnole. L'Espagne était depuis longtemps aigrie par la guerre de la Valteline, et les nouveaux difiïrends, as sig'et de la snccession de Mantone, ajoataient encore à ces dispositions ennemies.

Charles I", devenu roi par la mort de Buckingham, se hftta de faire la paix avec la France et avec l'Espagne , pour n'avoir plus de guerre que contre ses indociles siqets; cette guerre n'était qne défensive de sa part: il était attaqué avec toute la violence du fanatisme. La nation se vengeait sur lui du despotisme de Henri VIII , de la reine Marie et de la reine Elisabeth : il ne lui était pas même permis de donner, dans son royaume, un asile à sa belle-mère. Marie de Médicis, chassée de France par les violences du cardinal de Richelieu , s'était d'abord retirée dans les Pays-Bas espagnols : la France était alors en guerre nrcc l'Espagne ; mais comme il faut bien qu'enfin la guerre finisse , Richelieu craignait que , quand la paix viendrait à se faire , Philippe IV ne se crût obligé , par honneur, à faire du rétablissement de sa belle-mère , qui serait actuellement dans les états d'Espagne , une des conditions delà paix; les intrigues du cardinal, ayant en conséquence chassé Marie des Pays- Bas , elle passa en Hollande , où le besoin qu'elle avait du prince d'Orange , par les bienfaits duquel elle subsistait , ne l'empêcha pas de refuser obstinément le baiser à la princesse , sa femme : elle s'embarqua pour l'Angleterre , où Charles I" et Henriette-Marie la reçurent avec toute la tendresse due k une mère malheureuse et avec tonte la magnificence qne ponvait permettre la médiocrité de leur revenn ; il est à remarquer cependant que Charles I" ne fit aucune demande au parlement ponr cette augmentation de dépense , pendant trois ans qu'elle dura ; il jugea que c'était à Ini , non à ses peuples , ù supporter l'entretien de la maison de sa belle-mère. Cette retraite de Marie de Médicis , en Angleterre , donna de nouvelles inquiétudes au cardinal ; il craignit ( car la politique malfaisante a toujours k craindre ) que Marie n'engageât Charles I" ii prendre parti pour l'Espagne contre la France : il craignit les négociations que l'Angleterre allait entamer pour réconcilier Marie avec le roi son fils ; il ne redoutait rien tant qne cette réconciliation , dont il aurait pu être la victime. Voilà pourquoi il ne pouvait souffrir que Marie restât chez aucun prince puissant et capable on de s'armer pour elle ou d'exiger son retour : il voulait qu'elle se retirât â Florence , auprès du grand-duc de Toscane , qui pourrait bien importuner la France de ses impolisantes sollicitations en faveur de Marie, mais qui ne serait jamais en état de rien exiger; il avait défendu an président deBelIièvre, ambassadeur de France à Londres , d'aller chez Marie et d'avoir ancan entretien avee elle : en eonsé-

Page 1