CHAPITRE XIX
Affranchissement de l'antorité de Richeliea.
La prise de La Rochelle afifermit rautorité du cardinal Richelieu ; après le roi , personne , en France , ne fut au-dessus de lui; cependant il eut toujours des ennemis, qu'il devait craindre, d*abord le caractère de Louis XIII, prince taciturne, haineux et dissimulé, ensuite la reine-mère, qui l'avait poussé au cardinalat et au ministère, par amour, dit-on, plutôt que par intérêt, mais qui, à cinquante-six ans, montrait toujours les mêmes exigences, et voulait surtout une parfaite soumission à ses volontés.
Le cardinal avait encore d'autres ennemis , le duc d'Orléans, le comte de Soissons, et surtout la reine régnante, qui avait tout sujet pour le haïr ; mais il leur tint tête à tous.
C'était Topinion générale que la paix de La Rochelle allait
qnenco Bellièvre ré?Uiit partout ; mais enfin , Charles et Henriette n*ayant pn refuser h leor mère de lui ménager une entreToe avec cet ambassadeur, Henriette le retint dans sa galerie , où était Mario , et lui fermant le passage , lorsqu'il voulut se retirer, robligea d'écouter cette princesse. Bellièvre alla au-devant de ce qu'elle pouvait lui dire. « Madame , lui dit-il , je ne puis me charger d'aucune négociation pour Votre • Majesté. ■ « N'importe , dit la reine , je vous prie de m'entendre ; on ne vous a « pas du moins défendu d'écouter ce que je vous dirais et d'en rendre compte. Je « sais que les ambassadeurs sont obligés de mander è leurs maîtres tout ce qu'on « leur communique , ainsi je compte que vous me procurerez une réponse. » L'ambassadeur l'écouta tant qu'elle voulut parler, sans l'interrompre et sans lui répondre. En prenant congé d'elle , il dit au roi et k la reine d'Angleterre : ce <pCon exige de moi excède mes powoire; cependant il manda exactement au roi et au cardinal tout ce que Marie lui avait dit ; et Marie , comme elle l'avait prévu , reçut une réponse, mais une réponse qui lui ôte toute espérance. Cependant Charles et Henriette ne se rebuterent pas , et suivirent toujours en France les négociations pour le retour de Marie; mais Richelieu, par ses intrigues en Angleterre , souleva contre elle les communes, qui, ayant entraîné les lords, forcèrent le lol k renvoyer sa belle-mère.
consolider tout-à-fait l'autorité absolue du roi , dont Richelieu était dépositaire; c'était également l'opinion des pays étrangers*,^ TAngleterre, en prenant parti pour les réformés de La Rochelle, l'avait assez donné à entendre , de même que l'Espagne, avec son mauvais vouloir; cette puissance savait en effet que la politique du cardinal était au fond une politique hostile à la maison d'Autriche ; elle lui suscita partout des ennemis , dans l'empereur d'Allemagne , qui prit parti pour le prince François de Lorraine dans un différend survenu entre lui et le roi Louis Xni ; la Hollande , Venise , la Savoie , voulaient du mal à la France ; on les encouragea sous main ; enfin l'Espagne alla nous chercher des ennemis jusque dans l'Italie.
La rentrée du roi à Paris fut un jour de triomphe ; la milice bourgeoise et la masse de la population , rangées sur son passage, lui faisaient le plus pompeux accueil; rien ne manqua à sa réception de ce que peuvent procurer l'autorité souveraine et les plus grands succès ; les trophées , les emblèmes, les allégories , les vers, la prose, la peinture et la poésie, furent mises à contribution ; les flatteurs meurent, jamais la flatterie.
Louis XllI pouvait désormais régner dans une paix profonde; mais cela n'entrait pas dans les vues du cardinal de Richelieu. 11 avait besoin, pour conserver l'autorité, de maintenir son maître dans un état continuel d'inquiétudes et de défiances de lui-même et des autres ; il continua , en conséquence , h maintenir la division dans le sein de la famille royale , en entretenant la jalousie du roi contre le duc d'Orléans , l'ombrage que lui inspirait le prince de Condé et les soupçons qu'il nourrissait contre le duc de Montmorency et les plus grands seigneurs de la cour.
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Enfin une occasion se présenta de détourner complèteoieDl le 'foi de la pensée de gouverner par lui-même, et le cardinal s'en saisit avec empressement. Ce fut le projet d'une expédition en Italie; le prétexte fut le secours que la France devait porter à la ville de Casai , appartenant au duc de Hantoue , son alliée , et qui était assiégée par les troupes espagnoles; malgré l'opposition de la reine-mère, l'expédition fut résolue selon les vues du cardinal , et l'armée fut bientôt réunie en Auvergne et en Dauphiné par les soins du comte de Toiras , qui y avait conduit les troupes victorieuses de La Bocbelle.
Avant de partir pour prendre en personne le commandement de l'armée , Louis XIII confia à sa mère le gouvernement pendant son absence , et convoqua le parlement en lit de justice; puis il se mit en route pour l'Italie; il ne passa pas par Lyon, qui était décimé à cette époque par une terrible épidémie; il prit son chemin par la Champagne, pour se rendre àDijon.
Le roi trouva, en arrivant, que l'armée était mal fournie de vivres et de munitions ; mais , grâce h l'activité du cardinal , elle fut en état de se mettre en marche et de s'établir au village de Chaumont , situé à l'autre versant du mont Genève.
On était sur les frontières de Savoie ; on fit des propositions au duc s'il voulait livrer le passage ; ne les trouvant pas assez avantageuses, il voulut traîner la négociation en longueur; mais le cardinal donna ordre aux troupes de forcer le passage. Elles s'avancèrent, en conséquence, vers le lieu appelé le Pasde-Suse, gorge étroite et tortueuse que le duc de Savoie avait fait garnir de trois rangs de barricades épaisses, et derrière
lesquelles il y avait de nombreux soldats. La position était forte ; mais rien ne résista à Timpétuosité de Tarmée française.
Après avoir forcé le Pas-de-Suse, l'armée française déboucha des montagnes pour se diriger sur la ville de Suse , qui se renditle jour suivant; de là, Tavant-gardc de Tarmée, aux ordres des maréchaux de Gréquy et de Bassompierre, s'avança jusqu'à Boussolens y oii l'on s'arrêta en attendant de nouveaux ordres.
Hais la prise du Pas-de-Suse décida le duc de Savoie à la paix ; un traité fut bientôt conclu , et son effet immédiat fut la retraite des Espagnols /qui levèrent le siège de Casai pour se retirer dans le Milanais.
Cependant le roi Louis XllI retira plus d'honneur que de profit de ce traité , car les Espagnols restèrent toujours en possession du Milanais, et l'alliance du duc de Savoie était toujours suspecte.
Le roi reçut à Suse, où il séjourna plusieurs semaines, des ambassadeurs de tous les Etats d'Italie ; il y renouvela aussi son traité d'alliance avec le roi d'Angleterre; ensuite, sur les conseils du cardinal, Louis se décida à rentrer en France, laissant la plus grande partie de ses troupes sous le commandement du cardinal et des maréchaux de Créquy et de Bassompierre.
Mais Louis XIII ne quitta l'Italie que pour aller se mettre en Dauphiné à la tête des troupes que le maréchal de Schomberg venait de réunir dans cette province pour soumettre le duc de Rohan , qui , malgré tous les revers qu'avait essuyés le parti des réformés , soutenait toujours sa rébellion.
H s'était adressé, pour cela, aux puissances étrangères; il était persuadé que le roi d'Angleterre ne ral)andonnerait
pas; il fondait le même espoir dans le duc de Savoie» et il sollicitait le roi d*Espagne de lui venir en aide, et, pour mettre le monarque espagnol tout-à-fait dans ses intérêts, il s*engagea de tenir toujours sur pied quatorze ou quinze mille hommes de troupes pour entretenir la guerre aussi longtemps que cela pourrait servir aux intérêts de TEspagne. Ces offres du duc de Rohan finirent , après quelques temporisations, par être acceptées , et le cabinet de Madrid s'engagea à payer annuellement au duc de Rohan , comme subsides, trois cent quarante mille ducats.
L*armée du roi commença ses opérations par le siège de Privas, capitale du Yivarais. Le siège marchait avec lenteur; quand le cardinal arriva , les affaires changèrent de face ; Privas fut emportée , pillée et incendiée; et son sol, ses ruines et leurs dépendances , confisquées pour être données par le roi à ceux qui voudraient s'y établir de son agrément formel.
Après la prise de Privas , la route des Cevennes était ouverte à l'armée royale; c'est alors que le duc de Rohan députa vers le cardinal pour traiter définitivement de la paix , qui fut conclue le 28 juin ; le traité portait en substance : « que le « roi avait reçu en grâce les ducs de Rohan et de Soubise, « les habitants des villes du Languedoc , Yivarais et Guienne , c lesquels devaient faire serment de fidélité à Sa Majesté , et c raser leurs fortifications. »
Le roi fil bientôt son entrée dans la ville de Nimes, où le traité fut publié. Le duc de Rohan , tout en recouvrant ses biens et même en recevant des indemnités pour ses maisons détruites et ses forêts abattues, fut obligé de quitter la France; il fixa sa résidence à Venise , où étaient déjà sa femme et le comte de Caudale.
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MoDtauban seul ne voulut pas adhérer au traité ; mais ses habitants furent bientôt dans la nécessité de se soumettre cooime les autres; le cardinal, qui avait été précédé par le maréchal de Bassompierre , avec une partie de ses troupes, le nonce du pape et le premier président du parlement de Toulouse, y fit une entrée magnifique; il y séjourna deux jours , et se mit ensuite en route pour retourner vers le roi. Son voyage fut marqué par les félicitations empressées de toutes les villes qu'il traversa , de manière qu'on put croire que c'était au roi lui-même que s'adressaient tous ces hommages.
Le cardinal trouva la cour à Fontainebleau ; la reine-mère lui fit le plus mauvais accueil; elle croyait avoir depuis longtemps des sujets de plainte contre le premier ministre ; et elle fut bien aise de trouver l'occasion de le lui faire connaître ; le duc d'Orléans en était l'unique cause. Marie de Médicis accusait le cardinal de tous les chagrins que ce jeune prince avait éprouvés par suite des obstacles qui s'étaient opposés à son mariage avec la fille du duc de Mantoue ; les choses en Vincent à ce point que le duc d'Orléans crut devoir quitter la France ; il passa , en effet , la frontière peu de jours avant l'arrivée du cardinal.
Voilà le sujet de la grande colère de la reine-mère; cependant telle était l'adresse du cardinal qu'il parvint au bout de quelques jours à rentrer dans les bonnes grâces de son ancienne protectrice , et tout son ressentiment se porta sur son collègue le cardinal de Berulle. Tandis qu'il en était à chercher le moyen de le satisfaire, la mort s'en chargea d'une manière aussi terrible qu'imprévue; dix-huit jours après le retour du premier ministre , le cardinal de Berulle expira au
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pied de Tautel; des bruits d'empoisonnement coururent; mais rien n'est venu les justifier.
Toutes ces misérables brouilleries et intrigues de cour s'accomplissaient au milieu des événements les plus graves.