‹ Histoire de FranceChapitre 12 sur 53 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Le clergé. — Le déficit. — HoBTements dans les provinces.

La question des biens du clergé agitait encore la France. Celui qui avait porté ce grand coup à Tordre social , en atteignant la propriété , fut Févêque d'Autun , d'abord al)bé de Pérîgord et devenu depuis le prince de Talleyrand. Nul ne savait mieux que lui se taire en parlant et parler en se taisant. Nul ne savait comme lui ce qu'il fallait dire et ce qu'il fallait cacher. Il vit quel était le mouvement des esprits , et il le précipita. Il avait dénaturé l'institution des Etats-Généraux en fai^ sant révoquer les mandais de six millions de Français. 11 s'était élevé contre les réformes lentes et partielles. « La révolution française, avait-il dit , étant un combat entre lés erreurs et les principes, les mesures limitées ne réforment rien , et les abus conservés deviendraient bientôt l'appui et la restauration de ceux que l'on croit avoir détruits. » M. de Talleyrand avait prodigué tous les sophismes dans la discussion. L'abbé Maury avait établi la légitimité des biens ecclésiastiques par une possession immémoriale qu'il fit remonter antérieurement à Clovis.

M. de Talleyrand , par cette mesure , porta un coup terrible au respect dû aux propriétés , comme il avait déjà détruit le respect pour la volonté nationale par l'annulation des mandats.

Il» SÉRIE. T. uu 7

98 HISTOIRE DEFRANGEr

L'horizon était tout entier chargé de nuages ; l'assemblée constituante continuait son œuvre au milieu d'une situation qui avait à redouter l'esprit de révolution, le prix élevé des denrées de première nécessité, et la rareté du numéraire. La misère commençait à être grande dans Paris , et le trésor royal était vide.

Necker fit un tableau de cette situation dans la séance du 1 4 novembre ; la lecture de son rapport dura plus de deux heures, et fit sur l'assemblée une impression pénible. Les gouvernants, à cette époque, étaient peu instruits en matière de finances : un déficit de 40 à 50 millions les faisait trembler.

Necker finit par demander un secours de 1 70 millions pour faire face aux dépenses ; il proposa en même temps de convertir la caisse d'escompte ea banque nationale , et de fixer à 240 millions le montant des billets que pourrait émettre cette banque , ces billets devant être timbrés aux armes de France avec ces mots pour légende : garantie nationale.

Ce plan de finances de Necker fut attaqué par Mirabeau, et défendu par Dupont de Nemours.

L'assemblée rendit le lendemain un décret qui portait demande d'une communication des engagements pris par le ministère avec la caisse d'escompte , ainsi quç de l'afiaire des dépenses extraordinaires et autres objets qui avaient été la matière du mémoire de Necker.

Les débats recommencèrent à ce sujet dans la séance du 1 7 ; ils se terminèrent le 49. L'assemblée nationale rendit deux décrets : le premier concernait la caisse d'escompte ; il devait lui être alloué 4 70 millions en assignats sur la caisse extraonlinaire, ou billets d'achats sur les biens fonds qui seraient en vente. Le second décret établissait une caisse del'extraordinaire.

C'est de ce plan de finances de Necker (jue date Torigiiie de ces, assignats, qui ont eu une destinée si funeste, et qui ne furett imaginés, dans le principe, que pour couvrir un déficit de 4 70 millions.

Le mois de novembre fut remarquable par les mouvements qui éclatèrent dans les provinces, et l'agitation toujours crois* santé de la capitale, mais personne ne prévoyait cette révolution qui devait tout renverser dans son terrible passage. Dans, le principe , les deux plus puissants agents de cette révolution furent Tesprit réactionnaire vers un passé impossible à rétablir , et un esprit de révolution qui était aussi dangereux aux principes de la constitution nationale; ainsi, tandis que les parlements opposaient de la résistance aux décrets de rassemblée constituante , le p^rti populaire leur ac-* cordait une confiance illimitée qui pouvait passer avec raison pour du fanatisme.

Le fait le plus grave fut celui de Toulon, non par lui-mémCi mais par les conséquences qu'il eut ensuite. Cette ville, à l'exemple de Paris, venait d'organiser une garde nationale, qui prit la nouvelle cocarde, tandis que les troupes et les soldats de marine conservèrent l'ancienne. De là quelques démêlés particuliers entre les soldats de la milice citoyenne et les troupes de la garnison ; mais ce qui amena la collision , ce •fut la défense faite par le chef de marine aux ouvriers de l'arsenarde faire partie de la garde nationale ; comme cette défense ne fut point écoutée , le chef de marine déclara alors que tous ceux de ces ouvriers qui faisaient partie de cette garde étaient rayés des classes. Cette mesure était à peine prise et publiée , que des attroupements se formèrent dans la ville; toute la force armée prit les armes, et la garde nationale parvint à dis-

100 llISTOmE DE FRANCE.

siper les attroupements ; mais elle arrêta le chef de la marine ,

Albert de Rions, et plusieurs de ses officiers.

C'est alors que, de part et d'autre, on s'adressa à l'assemblée nationale. Cette affaire occupa plusieurs séances et toute la soirée du 7 décembre ; la droite et la gauche y furent aux prises, et la discussion fut si violente, qu'aucun détail des débats qu'elle avait occasionés ne fut inscrit au procès-verbal.

Toutefois, la majorité voulut se montrer indulgente, elle ordonna donc de remettre les prisonniers en liberté, mais en demandant de nouveaux renseignements.

Un mouvement de nature différente éclata alors Bâns le Dauphinc; plus de douze mille hommes se réunirent sous les murs de Montelimart; c'étaient des habitants de toutes les localités environnantes ; ils jurèrent à Dieu et à la patrie de veiller, jusqu'à la mort à l'exécution des décrets de l'assemblée nationale, et de se porter, à cet effet, tous les secours nécessaires.

Il fut rédigé un procès- verbal de cette fédération, qui fut lu dans l'assemblée, le 23 décembre, et, comme de raison, couvert d'applaudissements; les fédérés de Montelimart voulaient assurer la libre circulation des grains qui commençaient à devenir chers dans le midi, et prouver, en même temps, aux ennemis de la paix publique qu'ils devaient perdre l'espérance de faire décheoir l'assemblée nationale dans la confiance des Français.

11 y eut à Dijon et dans d'autres villes de Bourgogne des mouvements analogues ; à cette époque la ville de Lyon était menacée de la famine.

Le parti populaire s'agitait aussi en Bretagne contre le par-

RÉVOLUTION FRANÇAISE. iW

leinent de Rennes, qui n'avait pas encore enregistré les dé* crcts de rassemblée nationale.

Ce fut Quimper qui débuta dans ce mouvement; une adresse fut rédigée à cet effet, et au nombre des signataires était M. deKératry.

L'exemple de Quimper fut suivi par d'autres villes de la province, telles que Nantes, Vannes, Ploërmel et Rennes même; l'adresse de Nantes fut la plus violente contre le parlement ; aussi eut-elle les honneurs de Timpression dans la séance du 15 décembre; rassemblée manda le parlement à la barre et décida que le roi serait supplié de former une nouvelle chambre de vacations audit parlement.

Voici comment M. Labaume, dans son Histoire de la révolution française, présente ces événements ;

« La résistance la plus grave et la plus solennelle fut celle du parlement de Rennes ; U ne daigna pas même protester comme ceux de Rouen et de Metz; U fallut deux lettres de jussion du roi, et la volonté encore plus impérative du peuple, pour forcer la chambre des vacations à s'assembler. Elle ne se constitua que pour déclarer qu elle ne voulait ni enregistrer ni se charger des fonctions qui lui étaient attribuées par la loi nouvelle. Les Bretons, persuadés qu'ils avaient plus à gagner sous la constitution qu'en conservant les anciens privilèges de la province, favorables à la seule noblesse, se prononcèrent contre leurs magistrats. Rennes et Nantes s'expliquèrent dans ce sens avec la plus vive énergie , et , d'après leurs plaintes, l'assemblée ordonna que la chambre réfraclaire serait maedée à Parts pour rendre compte de sa conduite.

La garde nationale bretonne amena comme prisonniers ces fiers sénateurs, et les conduisit à la barre de l'assemblée. Vm-

f02 HISTOIRE DE FRANCE.

portance de révénement, le désir d'observer la contenance de ces hommes courageux, tout contribuait à exciter la curiosité du public ; c'était en effet un spectacle extraordinaire, de voir des magistrats , si glorieux d'une autorité qui naguère le disputait à celle du roi, fléchir devant le pouvoir de quelques avocats, qu'ils s'étaient souvent permis d'admonester de la manière la plus sévère. Lorsqu'ils furent introduits, l'abbé de Montesquiou, alors président, leur demanda avec une gravité affectueuse pourquoi ils avaient arrêté l'exécution des lois, et donné ainsi l'exemple de la désobéissance.

« Messieurs, répondit l'intrépide Lahoussaye, président de la chambre , impassibles comme la loi dont nous sommes les organes, nous nous félicitons de pouvoir donner en ce moment au plus juste des rois une grande preuve de notre soumission , en exposant aux représentants de la nation les motifs et les titres qui ne nous ont pas permis d'enregistrer vos décrets portant continuation des vacances de tous les parle^ ments du royaume. » Après cet exorde, il attribua la résistance des parlements à leur anaour pour le roi, et à leur respect religieux pour le serment qu'ils avaient prêté de maintenir les privilèges de la province. Il établit que ces privilèges étaient des droits ; il invoqua les capitulations de la Bretagne, les testaments , les contrats de mariage du duc François , de la duchesse Anne, sa fille, les serments des Bretons et du roi, et les mandats donnés aux députés de la province ; d*où il conclut que le parlement avait dû , sous peine de se rendre parjure , refuser l'enregistrement d'un décret qui changeait l'ordre judiciaire delà province, et que l'assemblée nationale était sans pouvoir et sans titre pour abroger les traités qui liaient la Bretagne à la France. « Cette circonstance, ajouta Lafaoussaye,

illustrera mon nom et celui de mes collègues ; l'histoire rap*pellera que nous avons bravé les dangers plutôt que d'étouffer le cri de la conscience et de Thonneur ; un jour les Bretons désabusés rendront hommage à nos principes. »

« L'assemblée nationale , lui répondit le président , pèsera avec maturité vos observations ; je prendrai ses ordres, et vous en connaîtrez les résultats. » Aussitôt les magistrats bretons se retirent avec assurance, et laissent l'assemblée et le pu* blic également étonnés de tant de fermeté. Cet aveu franc et courageux des principes , qu'on voulait à tout prix renverser, trouva des panégyristes et des censeurs ; c'était, selon les uns , le modèle de l'héroïsme ; pour les autres , c'était le comble de la témérité. En vain Mirabeau le jeune, Fron*deville , d'Bprémesnil , Gazalès et l'abbé Maury voulurent prendre la défense des accusés, et les couvrir de leur égide, ils furent *hués par les tribunes , qui accueillirent avec trans^ port Chapelier , Barnave , Lanjuinais et Mirabeau , lorsqu'ils soutinrent que les contrats et les testaments étaient anéantis du jour où le peuple avait voulu rentrer dans ses droits ; que les Bretons ne formaient point un peuple particulier au milieu de la France , et qu'ils faisaient partie intégrante de la grande famille , puisqu'ils avaient confié leurs intérêts à des représentants librement élus , et siégeant au sein de l'assemblée nationale. « D'où vient l'audace de ces magistrats? demanda Mirabeau ; quelle puissance auxiliaire leur inspire tant de confiance? La Bretagne a soixante-six députés dans cette assemblée , et l'on vous dit qu'elle n'est pas représentée ! Onze magistrats bretons viennent vous dire qu'ils ne peuvent pas consentir que vous soyez les régénérateurs de la France ! Une poignée d'individus , sans titre et sans carac-

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tère, osent dire au souverain : Nous avocs désobéi, et la postérité nous admirera! Il ny aura que leur démence qui passera à la postérité, si toutefois elle peut y être transmise ; mais ils n'empêcheront pas cette grande révolution, qui va changer la face du globe et le sort de Tespëce humaine. Qu'ils inscrivent, qu'ils réclament, qu'ils protestent, qu'ils choisissent enfm parmi ces mots ceux qui plaisent le plus à leur orgueil féodal, à leur vanité nobiliaire, j'y consens ; mais qu'ils obéissent à la nation quand elle leur intime ses ordres sanctionnés par son roi. »

L'assemblée , sur la proposition de Barrère , désapprouva la conduite des onze magistrats bretons , et les rendit inhabiles à remplir aucune fonction publique , jusqu'à ce qu'ils demandassent à prêter serment de fidélité à la constitution. On crut un instant que Lahoussaye allait en présenter la requête; mais^ui et ses collègues retournèrent en Bretagne sans vouloir se soumettre. Les successeurs qu'on leur donna , imitant leur exemple , refusèrent de rendre la justice. 11 fallut alors que le garde-des-sceaux vint prier l'assemblée de donner des juges à la Bretagne : un tribunal provisoire fut aussitôt formé et présidé par M. Talhouet, le seul des magistrats bretons qui eût reconnu la constitution. Son dévouement à la cause nouvelle lui suscita de nombreux ennemis, mais il souffrit tout sans se plaindre.

Les parlements de Douai et de Nancy cédèrent à l'empire des circonstances ; il n'en fut pas de même à Grenoble, où aucun des conseillers au' parlement ne voulut faire partie de la chambre des vacations pour être présent à la transcription. On attribua cette résistance à l'impulsion que donnait Mounier dans une contrée ou lui-même avait excité le premier élan de

liberté. Sa présence en Dauphinc alarma les révolulionnaires. On savait qu'il avait des révélations h faiie sur les attentats du 6 octobre ; ne pouvant ni le convaincre ni le gagner, ses lâches ennemis, pour éluder son témoignage, lui suscitèrent des persécutions. Des émissaires , envoyés à Grenoble , le signalèrent comme un homme vendu à la cour, et capable d'allumer la guerre civile. Ce vertueux citoyen , insulté , menacé par des hommes armés, poursuivi de retraite en retraite, se vit bientôt contraint d'abandonner la France et de se réfugier à Genève , d'où il publia une justification honorable pour tous ceux qui , comme lui et Lally-Tolendal , avaient , dans les commencements, déclaré la guerre au despotisme, sans pouvoir augurer que leur cause serait un jour souillée par les fauteurs de Tanarchie.

A Aix, les lettres-patentes qui ordonnaient la suspension du parlement furent enregistrées ; mais les avocats , par Torgane de l'un d'entre eux nommé Pascalis, homme ardent et d'un royalisme très-exalté, déclarèrent qu'ils étaient décidés à vivre et à mourir en bons et fidèles sujets du comte de Provence. «Puisse le ciel , dirent-ils, hâter le moment où, par le bienfait d'une constitution sage , les citoyens détrompés se réuniront pour assurer l'exécution des traités de la Provence avec la France ! » Les procureurs au parlement adhérèrent au sentiment des avocats. Le président de Cabre promit que leurs discours et leurs noms seraient insérés sur le registre de la cour, comme monument de leur fidélité au roi, de leur attachement à leurs devoirs et h la constitution française et provençale.

Cette opposition troubla de nouveau la paix des contrées méridionales; l'agitation se manifesta surtout dans les ports de uicr. Déjà la ville de Toulon avait été le théâtre de rixes

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violentes, provoquées par Timprudence de M. de Béthisy. Ce commandant , ayant fait défense à la garnison de porter la cocarde tricolore, échappa par la fuite au ressentiment du peuple, et fut remplacé par Albert de Rions, connu par ses exploits maritimes dans la dernière guerre. Mais ce marin , si respectable par ses talents et son courage , avait aussi une extrême répugnance pour les nouvelles doctrines. Déjà il s'était rendu suspect par des mesures d'ordre et de discipline qui portèrent ombrage au parti populaire.

Au mois de novembre , la municipalité de Toulon ayant foit arborer les couleurs nationales , la cocarde tricolore devint encore un sujet de dissension entre les citoyens et les troupes de la marine. Deux charpentiers de l'arsenal l'ayant mise à leur chapeau sans en avoir reçu l'ordre, furent chassés par Albert dé Rions. Cette mesure révolte les ouvriers : une émeute éclate; on ordonne aux soldats de faire feu; ils refusent d'obéir. M. de Saint-Julien , major de vaisseau , accouru l'épée à la main pour défendre son chef, en se faisant jour à travers la multitude , est accusé d'avoir blessé un individu inoffensif. On le poursuit , on le désarme, l'air retentit de cris féroces; la foule augmente ; une grêle de pierres fohd sur l'hôtel de la marine, le gouverneur est assiégé chez lui. La municipalité demande au peuple le sujet de ses plaintes; il veut qu'on lui livre M. de Brèves, qui, dit-on, avait proposé de mettre en vigueur la loi martiale. Cet officier se dévoue, on exige d'autres victimes. En vain des proclamations invitent les citoyens à la concorde , rien ne peut calmer la multitude , elle envahit l'hôtel du comte Albert de Rions , se saisit de sa personne , et le jette dans un cachot avec trois de ses officiers.

L'assemblée , informée de ces désordres , après de longs dé*

RÉVOLUTION FRANÇAISE. iOT

bats, déclara, surTavisdeM. de Liancourt, qu'au milieu d'une révolution qui changeait les lois, les usages et les habitudes de tant de siècles , des malheurs passagers étaient inévitables, et que, présumant favorablement des motifs qui avaient animé chacun des partis , elle reconnaissait la pureté de leurs intentions , et déclarait qu'il n'y avait pas lieu à les poursuivre. Robespierre, toujours opposé à la clémence, s'écria que de pareilles conclusions étaient une insulte pour le peuple. « Lorsque je considère , dit-il , les événements de cette province, je ne puis m'empêcher de penser que, rapprochés par leurs époques , ils sont peut-être liés par des fils à d'autres événements qu'il ne serait pas impossible de découvrir, puisque leurs ramifications couvrent la France entière. » La Fayette et Alexandre Lameth ne partagèrent point cette sombre méfiance ; ils obtinrent que l'assemblée témoignerait aux officiers de marine l'estime due à des guerriers dont les services avaient dignement soutenu la gloire de la nation. Cette satisfaction , donnée par le parti constitutionnel à un corps dont les opinions étaient hostiles à la révolution, fut un acte politique : on craignait une guerre maritime ; vingt vaisseaux de ligne armés étaient dans le port de Toulon , et ce dépôt précieux méritait des ménagements pour les officiers auxquels on l'avait confié.

Les premiers développements de la liberté en France furent salués à Londres comme l'aurore d'un beau jour. Les Anglais applaudirent. Le célèbre Shéridan, le jeune Fox, les deux plus grands orateurs du Parlement , et presque tout le parti de l'opposition, qui jamais n'avait été plus nombreux, plus instruit ni plus puissant, ne parlaient qu'avec admiration de la liberté française; tous la considéraient comme le triom-

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phe éclatant de leurs théories. En même temps Thomas Paync, publiciste américain , démocrate très-ardent, répandit en Angleterre un écrit sur les Droits de V Homme , où il provoquait des rapports de fraternité politique entre les novateurs de tous les pays. Le docteur Price, presbytérien religieux, adoptait aussi les doctrines révolutionnaires, et les poussait jusque dans leurs conséquences les plus funestes à la royauté. Il avait pour collègue et ami le célèbre chimiste Priestley, qui prétait à des abstractions philosophiques Tappui d'un nom irès-considéré.

Sous leurs auspices, il s'était formé à Londres une société politique dont le but était de travailler à la propagation des principes qui chassèrent du trône la famille des Stuarts. Cette société, connue en Angleterre, sous le titre iesAmisde la Révolution , et présidée par lord Stanhope, choisit le 4 novembre, jour oii Ton célèbre dans toute la Grande-Bretagne la mémorable révolution de 4688, pour écrire à rassemblée nationale et la féliciter de son zèle à opérer une régénération qui devait amener celle de TEurope et le bonheur du genre humain.

L'assemblée chargea son président , Tarchevêque d' Aix, de répondre. Un seul député , nommé Martincau ,' avocat de Paris , alors peu connu , ne put s'empêcher de faire observer que les Anglais , malgré leurs protestations d'amitié , étaient les plus dangereux ennemis de la France , et qu'il ne fallait compter sur leur alliance qu'avec une extrême circonspection.

Les habitants de Neufchâtel firent don à la France du quart de leurs rentes sur notre trésor, et cette offrande fut reçue avec gratitude. Genève offrit neuf cent mille livres; mais lorsqu'on sut que cette somme était le produit d'une souscription

remplie par les principaux chefs du parti aristocratique qui,^ depuis 1782, tenait la population genevoise asservie, les représentants du peuple français ne voulurent point accepter un présent qui semblait être un prix offert pour obtenir une alliance incompatible.

Un événement d'une nature différente vint encore mettre à répreuve la politique et h prudence de nos législateurs. Joseph TÎ s'était aliéné l'esprit des Belges , en proposant à Télecteur palatin de lui céder les Pays-Bas autrichiens en échange de la Bavière. Informés des négociations entamées à ce sujet, les Belges, qui ont toujours allié la turbulence à l'esprit religieux , rappelèrent à la cour de Vienne qu'il avait été stipulé par des capitulations qu'elle ne céderait à aucune puissance la moindre partie des Pays-Bas sans le consentement des états. Joseph II avait aussi mécontenté le clergé en réformant l'université de Louvain , et en faisant vendre les biens de plusieurs monastères supprimés. Dans la crainte que les forteresses ne favorisassent la révolte qu'il appréhendait y il les fit démolir , circonstance favorable à la France , étroitement liée avec ces provinces par une conformité de langage et d'intérêts.

Le mécontentement des Belges excita des troubles qui ne tardèrent pas a prendre le caractère d'une révolution semblable à celle de la France , quoiqu'au fond les deux nations rompissent le frein des lois dans des vues bien contraires : l'une se soulevait pour abaisser les grands et s'emparer des richesses du clergé ; l'autre s'armait pour faire rendre aux nobles leurs privilèges, et au clergé les biens que l'autorité absolue lui avait enlevés. L'archiduchesse Marie-Christine, sœur de Marie-Antoinette, gouvernante des Pays-Bas , et son époux le duc de Saxe-Teschen , menacés d'un soulèvement, ordonné-

110 HISTOIRE DS FRAHCE;.

rent k concentration de leurs troupes . lorsque les Brabançons, animés par un avocat et un prêtre, poursuivirent en vainqueurs les troupes autrichiennes jusque sous les murs de Luxembourg. Maîtres de Bruxelles e^ des villes les plus importantes , ils voulurent d'abord former une république fédérative, puis le comte Charrost de Béthune eut la prétention de se faire élire roi des Belges.

L'Angleterre et la Prusse, pour forcer Joseph II à suspendre ses efforts combinés avec la Russie contre les Turcs , favorisèrent d*abord Tinsurrection de la Belgique; mais lorsqu'ils virent les progrès rapides de la révolution française , ils craignirent que les deux peuples ne se confondissent , et ils abandonnèrent les Brabançons , après les avoir flattés d'une prochaine indépendance. Ceux-ci , réduits à une situation critique , envoyèrent des députés à l'assemblée nationale et au roi pour implorer leur secours. Dans un premier mouvement d'enthousiasme, les deux révolutions de Paris et de Bruxelles semblaient devoir se prêter un mutuel appui : Dumouriez , lieutenant de roi à Cherbourg, connu pour avoir été secourir les Polonais , fut envoyé à Bruxelles. Il examina attentivement l'état du pays , et se convainquit que la révolution belge ne reposait sur aucune de nos doctrines; que c'était simplement une lutte du sacerdoce et de la noblesse réunis contre un prince philosophe, et qu'un pareil esprit ne pouvait s'allier avec celui de la révolution française. Alors l'assemblée nationale annonça aux eqvoyés du Brabant qu'une réunion d'efforts exigeait d'abord une communauté de principes, et qu'il fallait commencer par introduire en Belgique les idées démocratiques ; mais les Belges s'y refusèrent. L'assemblée mécontente retira ses offres, et quoique l'opinion publique

RËYOLUTION FRANÇAISE. Ut

désirât rindépeadançe des Brabançons , elle ne voulut pas blesser les intérêts de Joseph II , qu'il nous convenait de mé*nager^ et elle remit ses projets de propagande sur cette ccmtrée à une époque plus favorable , ce qui signifiait qu'elle at* tmidait les résultats du futur congrès , oti rAutriche et la Prusse devaient se prononcer sur les destinée^ de ces riches provinces.

L'assemblée montra également une politique ferme et prudente dans sa conduite envers la Corse. Autrefois cette ile, après avoir longtemps lutté contre la tyrannie de la république de Gènes , se déclara indépendante sous les auspices de Paoli , que les Corses élurent commandant général ; les Génois eurent recours à la France, et le duc de Choiseul, après les avoir vainement aidés à étouffer cette révolte , fit avec eux un traité, en 1768, par lequel ils cédaient à Louis XY un droit d'administration qu'ils n'avaient plus les moyens d'exereer. Par ce traité , la Corse appart^ait à la France, mais le sénat de Gènes se réservait de rentrer dans sa souveraineté aussitôt qu'il pourrait nous rembourser les frais de. la guerre.

Ce traité ne fit qu'irriter les Corses , quoique flattés de devenir Français; leur fierté fut naurellement blessée de se voir livrés à un nouveau maître ; domptés par la force, ils étaient subjugués plutôt que soumis, lorsqu'à Tépoque de la convocation des Etats-Généraux, séduits par leur amour pour la liberté , ils s'attachèrent à la France nouvelle , et ils demandèrent que la Corse en fût déclarée partie intégrante. Sur le bruit qu'on allait la rendre aux Génois , ou la placer sous un 0auverne0ient purement militaire, la joie des habitants se diangea en consternation; ce bruit paraissait d'autant plus

ilâ IlIfiTOfUE DE FRANCE.

fondé , que de tous les décrets on n'avait encore publié dans leur lie que la loi martiale.

Cette circonstance excita une inquiétude générale; tous les Corses furent sous les armes, non plus contre les Français, mais bien pour leur rester fidèles. Us déclarent vouloir former une garde nationale, et malgré Topposition de la garnison , ils s'emparent de la citadelle , de l'arsenal et de tous les édifi*^ ces publics. En rendant compte de cet événement à l'assemblée nationale , ils annoncèrent que si l'ancien gouvernement avait conquis l'île de Corse par violence, à présent ils faisaient des vœux pour sa pleine et entière réunion à la France. L'assemblée se rendit à leurs désirs ; cette ile fut déclarée partie intégrante de l'empire français et soumise aux mêmes lois. Dès ce jour, la Corse devint tout-à-fait française, puisque les deux nations , par un pacte volontaire , consentirent à une réunion définitive. Mais les oligarques de Gênes n'en jugèrent point ainsi ; à l'instigation du ministère britannique , ils revendiquèrent leurs droits sur la souveraineté de l'île, en protestant que dans leur cession au roi de France , ils ne Favaient considéré que comme simple admiiiistrateur, 11 n'y eut qu'un cri dans l'assemblée contre cette note diplomatique , et Maury même se réunit à Mirabeau , à Barnave et à Robespierre , pour faire regarder comme non avenue une requête qui , par une expression inconvenante , blessait la dignité du peuple français dans la personne de son roi.

Quoique l'assemblée eût rompu les ressorts du pouvoir monarchique , elle ne manqua jamais de donner au roi des preuves de son respect, et de lui adresser des hommages publies toutes les fois que les circonstances en fournissaient l'occasion. Ce^ égards dus au chef de l'état se manifestèrent le

4'*^ janvier 4790 : l'assemblée nationale se rendit en corps aux Tuileries» et M. de Fréteau, son président, prononça en cette occasion le discours le mieux fait pour amener une parfaite intelligence entre le peuple et le trône. Louis XVI , qui ne s'attendait pas à cet acte de déférence , en fut ému et exprima avec bonté combien il y était sensible. La reine , égale* ment surprise d'une démarche aussi inattendue , se montra touchée des sentiments de l'assemblée ; sur la demande qu'on lui fit de voir le dauphin , elle prit son fils dans ses bras et le porta dans toutes les parties de la salle. Cette scène attendrit vivement la famille royale; le roi surtout en conçut une joie extrême , et crut retrouver dans ce témoignage d'amour un avenir plus consolant. Mais les journaux révolutionnaires , après avoir qualifié cet hommage d'indécent et de ridicule , ne tardèrent pas à répandre leurs poisons ; ils ofl'rirent au roi , pour ses étrennes, de troquer de bonne grâce sa couronne contre le bonnet de la Ubertéj et ils le menacèrent d'une société de tyrannicides, s'il ne consentait à tenir du peuple le sceptre du pouvoir.

L'assemblée nationale , en décidant que la liste civile serait votée pour toute la durée du règne , n'eu avait point encore fixé la somme , et ce fut avec beaucoup de ménagements et de dignité qu'elle traita cette affaire si délicate pour le fond , et si nouvelle pour la forme. L'abbé deMontesquiou» chargé d'aller prier Sa Majesté de vouloir bien fixer elle-même la portion des revenus publics que la nation devait aligner à l'entretien de sa maison et à celui de sa famille, s'exprima en ces termes: «Sire, nous connaissons cette écc^on^ie sévère qui prend sa source dans l'amour de vos peuples, et dans la crainte d'ajouter à leurs besoins.; mais ils placent leurs pre* 11* sÉm«, T. jii, 8

lU HISTOIRE DE FRANGE.

mières jouissances dans celles qu'ils viennent vous offrir.... Vous le savez, Sire, ils ne peuvent être heureux que par le maintien des lois : ainsi c'est pour leur bonheur que nous venons contrarier ces goûts simples et ces mœurs patriarcales qui vous ont mérité leur amour, et qui montrent aux nations l'homme le plus vertueux dans le meilleur des rois. > Louis XVI répondit comme il répondait toutes les fois qu'il parlait d'après son cœur : < Je suis sensiblement touché de la délibération de l'assemblée nationale, je n'abuserai point de sa confiance , et j'attendrai , pour m'expliquer à cet égard, qu'il y ait des fonds assurés pour le paiement des intérêts dus aux créanciers de l'état, et pour suflSre aux dépenses nécessaires à l'ordre public et à la défense du royaume : ce qui me regarde personnellement est , dans la circonstance présente, ma moindre inquiétude. » Ce ne fut que plus tard , et sur de nouvelles instances , qu'il se décida à déterminer le chiflre de sa liste civile , qui fut voté par acclamation.

A l'époque oii les travaux constitutionnels de l'assemUée semblaient marcher d'accord avec la volonté royale , la révolution du Brabant força Joseph II à revenir de la Crimée, où il était allé avec l'impératrice Catherine pour reoonnattre l'empire turc, dont ils méditaient le partage. Ce prince, de retour dans ses états , chercha à ramener les Belges par la douceur «t la modération. L'exemple d'un peuple soulevé pour conserver ses institutions religieuses confondit la politique de ce monarque , et lui prouva que les théories imaginées pour le hoor heur public sont souvent fatales lorsqu'elles sont en contradiction avec les mœurs et les usages nationaux. Les progrès ~de la révolution de France, entreprise dans un but opposé à celui des Bdges , achevèrent de le constemar. U

BÉVOLUnON FRANÇAISE. lit

craignit que le résultat d'une insurrection heureuse n'ébranlât tous les trônes. Au chagrin qu'il éprouvait de sa dignité blessée se joignit la douleur des outrages ûiits à une sœur qu'il avait vue si puissante , si heureuse. Perdant l'espoir de la délivrer, il tomba dans une mélancolie profonde : « Je n'ignore pas , dit-il , que les ennemis de la reine de France ont osé l'accuser de m'avoir fait passer des sonunes considérables; prêt à paraître devant Dieu, je déclare que cette inculpation est une horrible calomnie. »

A l'âge de quarante-neuf ans, il mourut avec sang-froid et résignation.

En recevant la nouvelle de la mort de son frère, Marie-Antoinette fut obligée de dévorer en secret la douleur que lui causait une perte aussi sensible. On crut d'abord que cet événement allait apporter de grands changèmente dans les affaires de l'Europe, et l'assemblée nationale, de son côté, sentit pour la première fois la nécessité de parer aux événements que pourrait faire naître la politique , et de repousser les injustes prétentions des souverains envieux de nos plus belles contrées. Dans ce dessein , une commission fut chargée de vérifier l'état des forces militaires du royaume et la situation politique des diverses puissances relativement à la France. Les commissaires firent leur rapport , et l'assemblée , après s'être réservé de statuer sur le passage demandé par l'ambassadeur d'Autriche pour les troupes que la cour de Vienne voulait envoyer en Belgique , se concerta avec le ministre de la guerre afin de prévenir toute infraction au droit des gens. Puis elle créa un comité diplomatique chargé de Finstruire des traités existants entre la France et les autres états; et lorsqu'elle eut connaissance des engagonents respectifs qui en résultaient , eUe prit les diq)o-

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tl6 HISTOIRE DE FRANCE.

sitkMis les plus efficaces pour mettre le royaume à l'abri des actes hostiles qui pourraient porter atteinte à son indép^daace.

A Paris, dans ce mois de décembre 4789, le bruit d*une conspiration ayant pour but de rétablir les choses sur l'ancien (Med, prit, chaque jour, plus de consistance ; on allait jusqu'à répandre qu'on avait miné Paris.

On annonçait le jour précis où cette conspiration devait éclater, et de petits écrits , répandus avec profusion , demandaient, dans rintérét du salut commun, que la garde nationale fût en permanence; Tabrroe fut si grande que, le 24 au matin, le district des cordeliers envoya explorer les carrières qui existent depuis la rue de Vaugirard jusqu'à la rue Saint-Jacques; les informations prises et les explorations faites, il fut constaté que Paris n'était pas menacé de sauter, mais on eut connaissance que des membres du clergé et de la noblesse s'assemblaient quelquefois aux Grands-Augustins.

Le même jour, une nouvelle , qui se répandit tout à coup dans la capitale, vint se mêler à tous ces sujets d'inquiétude : la garde nationale de Besançon venait de s'emparer des forts et de la citadelle de cette ville, sur le soupçon que le commandant était en correspondance avec M. le comte d'Artois et tout prêt à lui livrer la place; on voulait égorger La Fayette et Bailly, qui jouissaient alors de la plus grande popularité.

Le roi devait être enlevé des Tuileries, conduit à Saint- Denis ou l'attendaient trois mille gentilshommes décidés à le mener à Lille. Tous les proposés à la garde des barrières étaient gagnés; plus de trente mille individus étaient enrôlés dans le but d'exciter un désordre à la suite duquel on exécuterait facilement ce projet d'enlever le roi. On doubla , en

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conséquence , les patrouilles dans la nuit du 34 au 25 décembre.

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