CHAPITRE XIII
Arrestation de Favras.
Ce qui résulta de tous ces bruits fut rarrestation du mai*quis de Favras et de son épouse, arrêtés ^ur dénonciation par le comité des recherches. Dans la matinée du 25, tout Paris reçut un billet ainsi conçu :
c Le marquis de Favras a été arrêté avec madame son épouse, dans la nuit du 24, à cause d'un plan qu'il avait for* mé de faire soulever trente mille hommes, pour faire assas* siner M. de La Fayette et monsieur le maire et ensuite nous couper les vivres.
« Monsieur, frère du roi, était à la tête.
c A Paris, ce 25.
ff Signé :BkKREkv, »
Cet écrit, comme on le voit, inculpait gravement Monsieur. Ce prince, après avoir prévenu le conseil de la commune, se rendit, le lendemain 26, auprès d'elle; il fut reçu avec tous les honneurs dus <^ son rang et prit place sur un fauteuil à la gauche du maire. 11 parla avec noblesse et dignité, et se disculpa entièrement de l'accusation dont il avait été victime ; son discours fut fort applaudi, et dans la réponse que fit lemaire, il dit que c'était une grande satisfaction pour les représentants de la commune de voir parmi eux le frère d'un rai chérie d'un roi le restaurateur de la liberté française.
Le général La Fayette prit ensuite la parole pour annoncer
Tarrestation des auteurs du billet; Monsieur demanda leur grâce, mais l'assemblée décida quMls seraient jugés et punis.
A cette époque, en effet, la licence de la presse était grande, surtout dans les journaux révolutionnaires, et les brochures, les pamphlets et les libelles se répandaient de tous cotés.
Voici le récit de M. Labaume :
< Il n'existait plus à Paris d'autre cour judiciaire que le Châtelet ; c'est devant ce tribunal que parut le baron de Bezenval. On a vu que M. Necker , pour le délivrer, tenta une éloquente et vaine intercession ; déjà il avait été acquitté une fois, grâce au privilège des Suisses, qui, selon leur capitulation, devaient être jugés d'après leurs lois. Six mois de captivité, subis par cet accusé , contribuaient plus à irriter qu'à calmer la haine des révolutionnaires : cependant ils avaient des grâces à lui rendre, pour l'inaction dans laquelle il laissa ses troupes durant le siège de la Bastille. Ce militaire de cour, vieilli dans l'habitude du luxe, des plaisirs et de la faveur, d'un caractère frivole et léger, était trop étranger aux secousses politiques pour avoir pu y prendre une part dangereuse. Néanmoins sa défense fut noble et fière ; ses réponses prédses et même énergiques embarrassaient ses accusateurs. Jamais il ne voulut employer, pour sa justification, un ordre écrit de la main du roi , qui lui enjoignait de repousser la force par la force. Il arracha vivement cette pièce des mains de son défenseur, et la déchira en disant : « A Dieu ne plaise que je songe à sauver mes jours &ï compromettant cet excellent monarque 1 » Le Châtelet eut le courage de l'absoudre ; retiré en Suisse, il se condamna à l'obscurité , pour obtenir sur la fin de ses jours le bonheur qu'il croyait attaché à sa destinée.
Cette afaBolution fut reçue avec des cris de rage ; Camille-
DesiDOulins, dans sa fur^r, s'écrie : Cette impunité faii Véloge de la lanterne. Peat^tre la populace se serait-elle portée à des excès déplorables , si le marquis de Favras, contre lequel elle avait une haine encore plus vive, n'eût été désigné pour sa victime. Il parait en effet que Talon, lieutenant civil, avant l'interrogatoire du juge instructeur, se rendit auprès du prisonnier, rrin lui fit Taveu de tout ce qu'il avait tenté ; il indiqua le but du complot, les moyens qui devaient conduire au succès, et les personnages qui l'avaient excité à conspirer. L'interrogatoire terminé, le lieutenant civil lui en fit signer le procès- verbal et le conserva. Puis il représenta à Favras les conséquences terribles de la publicité des secrets qu'il venait de révéler ; il ne lui dissimula pas que la nature du délit qu'il avait commis, et l'exaltation des esprits contre une entreprise capable d'amener la guerre civile, ne lui permettaient pas d'obtenir son pardon ; et que , dans une situation aussi désespérée, il ne devait plus chercher qu'à faire honorer sa mémoire par la noblesse de son caractère , et à procurer à sa famille , par un silence généreux , la protection des personnes que ses révélations ne manqueraient pas de compromettre. Le prisonnier sentit la justesse des réflexions de ce magistrat, et lui donna l'assurance qu'il se ferait un point d'honneur de persister avec fermeté dans la dénégation des faits dont 11 venait de lui faire l'aveu. Favras tint parole, et lorsque le juge instructeur vint pour l'interroger, il répondit négativanènt aux questions qui lui furent adressées.
* Le jour du jugement étant arrivé , le président , placé sous un dais orné de l'image du Christ , entouré de trente juges en robes rouges , ordonne à des grenadiers d'aller chercher Favras. Il arrive tranquille, avec une mise soignée , et portant la
croix de Saint- Louis. Après la lecture du rapport du procès» qui dura plusieurs heures , il régna dans Tauditoire un de ces moments de silence qui caractérisent une grande attente; le président l'interrompit en faisant subir h l'accusé un long interrogatoire. Favras s*énonca avec une dignité et une recti* tude d'idées qui étonna ses ennemis les plus acharnés. Jamais on ne montra plus de caractère, de courage et de vraie noblesse que cet accusé n'en déploya dans sa défense : c'était Socrale devant ses juges ; et ce nom, qu'on lui donnait alors par une dérision cruelle , lui est maintenant acquis par sa fermeté inébranlable et la sagesse de ses réponses.
Turcati et Morel, h la fois espions, dénonciateurs et témoins, ne pouvant indiquer aucun des faits matériels sur lesquels Favras avait bâti son chimérique projet, il fut facile à ce dernier de réfuter ces principaux témoins h charge par leurs dépositions mêmes, et de les faire tomber tous les deux dans les plus choquantes contradictions.
Après avoir invoqué la loi qui s'oppose à ce que le dénonciateur soit témoin, il persista à nier qu'il eût trempé dans aucune espèce de complot contre la nation. 11 soutint toujours que son projet était de lever une troupe armée pour la Belgique. Dans tout le cours de sa défense, il s'expliqua avec clarté et sang- froid ; il parla aux juges avec une force respectueuse. Son assurance ne fut point ébranlée par les clameurs ^un auditoire féroce, qui ne cessait de répéter dans le sanctuaire des lois : Favras à la lanterne ! A deux heures du matin , les juges se retirèrent.
Favras avait présenté une requête en faits justificatifs » elle fut rejetée. On assigna de nouveaux témoins; leurs dépositions ne donnèrent aucune lumière. Enfin, le 48 février, on fit un
antre rapport de Taffaire, et le procureur du roi, Flandres de Brunville , conclut à la peine de mort. M. de Corméré, frère de Favras, eut le courage de lui porter cette triste nouvelle ; sa sérénité n'en fut point altérée. Appelé pour la seconde fois devant le tribunal , il persiste dans ses dénégations, et somme ses juges d'admettre ses faits justificatifs ; on lui répond qu'ils ont été rejetés ; il s'explique avec chaleur sur ce refus, et s'écrie : « Suis-je donc ici devant le tribunal de l'inquisition? » Après beaucoup de difficultés, il parvient à faire consigner sur les registres ses protestations et ses demandes ; il les dicte au greffier, et déclare à ses juges , en se retirant, qu'il les rend responsables de ce déni de justice. L'avocat Thilorier et M. de Corméré défendirent Favras avec chaleur; après un délibéré de six heures, l'arrêt fatal fut prononcé : à la majorité d'une seule voix, on condamna l'accusé à être pendu, après avoir fait amende honorable. Le rapporteur, Quatremère de Roissy, avait préparé Favras à sa fatale destinée, lorsqu'il lui dit : Votre vie est un sacrifice que vous devez à lapaixpubUque. c II vaudrait bien mieux, réponditalors Favras, m'abandonner à la fureur du peuple que de me condamner h l'ignominie avec toutes les formes de la justice. »
Ainsi la haine publique et des considérations qui , quoique graves, n'en étaient pas moins inhumaines, déterminèrent ce jugement que la postérité flétrira. Les seuls témoins à charge contre Favras avaient été ses dénonciateurs, à une époque où Ton assurait la fortune de quiconque révélerait un complot. Avec cent louis et deux recruteurs , pouvait-il armer, soulever trente mille hommes et changer la face d'un emjnre? Il était non moins injuste de le eondamner comme complice , puisque la conspiration n'était pas légalement prouvée, et
ftt HISTOIRE DE FRANCE.
qu'une circon^)eetion prudente empêchait de nommer celui dont il n'avait été que l'instrument..
Favras attendait son supplice avec Fattitude mâle et fière qui convient à Tinnocence résignée. Vers onze heures du matin , on le fit appeler; ne pouvant plus douter de son sort, il se présente entre les deux guichets ; là on lui demande sa croix de Saint-Louis ; après Tavoir remise à un sergent de la garde nationale, il est conduit à la chambre de la question, où le bourreau et ses valets se jettent sur lui pour le garrotter : à cette vue , son courage paraît l'abandonner; soutenu par son ami Suleau, royaliste ardent et prisonnier comme lui, il triomphe bientôt d'un instant de faiblesse, et semble n'avoir payé ce léger tribut à la nature que pour s'élever ensuite au-dessus de l'humanité. Après la lecture de son jugement , le rapporteur lui dit : « Je n'ai d'autres consolations à vous donner que celles qu'offre la religion. » — « Mes plus grandes consolations, lui répondit Favras, sont celles que donne l'innocence.»
Le curé de Saint-Paul , qu'il avait fait demander, s'étant rendu auprès de lui , ils restèrent longtemps ensemble. A trois heures , le 4 9 février 4 790 , Favras sortit de sa prison : il était placé dans un tombereau , ayant , par dessus ses habits , une chemise , avec la corde au cou , et un placard devant la poitrine sur lequel on lisait : Traître à la patrie. Une torche funèbre brillait à côté de lui ; placé entre son confesseur et le bourreau , il était suivi de trois aides à pied. Ni son noble courage ni sa constante modération ne purent toucher la férocité du peuple. On eut la cruauté de battre des mains , et des cris répétés de saute marquis se firent entendre pendant qu'il marchait au supplice. Ces traits de barbarie se prolongèrent jusque sur la place Notre-Dame .
Parvenu devant la principale porte de Téglise métropolitaine, il descendit avec assurance» et, prenant des mains du greffier son jugement imprimé, il dit d'une voix haute et ferme : < Ecoutez, peuple ; écoutez, citoyens. Les motifs de ce jugement sont de toute fausseté; je suis innocent, comme il est vrai que je vais paraître devant Dieu ; et je ne fais qu'obéir à la justice des hommes. » Puis il lut son arrêt d'une voix ferme et assez élevée. Remonté dans le tombereau , il dit : « Conduisez-moi à THôtel-de- Ville , je révélerai des secrets importants. » En y arrivant , il trouva s«n rapporteur et deux autres conseillers qui Tattendaient pour recevoir ses déclarations, c En ce moment terrible , leur dit-il , prêt à paraître devant Dieu , je déclare à mes juges que je pardonne à ceux qui m*ont accusé , contre leur conscience , de projets criminels qui n'ont jamais été dans mon âme. Le refus d'entendre ceux qui pourraient dévoiler l'imposture et confondre les faux témoins, est peut-être en ce moment un reproche qu'un malheureux condamné pourrait faire à la justice; mieux éclairée , Terreur ne se serait pas emparée d'elle, et un jugement ef- . froyable qui condamne l'innocence n'aurait pas souillé les lèvres qui l'ont prononcé et les mains qui le signèrent. »
11 discuta ensuite tous les chefs de son accusation , et il les combattit avec la même rectitude d'esprit qu'il avait montrée dans ses interrogatoires. Il jura devant Dieu n'avoir jamais tenu aucun propos qui eût trait aux accusations intentées contre lui à l'occasion des troubles qui tant de fois menacèrent la ville de Paris; il avoua qu'un grand seigneur, d'une maison qui marchait après celle de nos rois, l'avait chargé d'observer l'esprit des habitants du faubourg Saint-Antoine, et, sachant qu'il n'était pas riche, lui avait donné cent louis comme in-
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demnité des frais qu'il avait faits pour ramener la paix dans ce faubourg; qu'un jour ce grand seigneur lui dit : < Vous avez été mal informé , l'insurrection aura lieu , elle se portera vers les Tuileries. » Quelques jours après, ce même person* nage lui annonça , en présence de témoins , que, Dieu merci, ses alarmes allaient cesser ; que le roi recouvrerait bientôt sa pleine autorité ; qu'il ne s'agissait pour cela que de nommer deux hommes qu'il lui désigna , l'un pour connétable et l'autre pour chef de la milice parisienne. Favras lui fit observer que tous deux étaient Irop jeunes pour remplir des fonctions aussi importantes. Sur cette observation , on lui tourna le dos, et Favras affirma que depuis lors il n'avait plus revu ce grand seigneur. Sommé de le nommer et de dire quelles étaient les personnes désignées pour être connétable et commandant, le condamné répondit que c'était inutile , vu qu'on en pourrait déduire des conséquences contraires h ses intentions véritables. « D'ailleurs , ajouta-t-il , ces faits ne sont pas indiqués comme une contre-révolution , mais uniquement comme un moyen de faire reprendre au roi une autorité qui serait à la fois légitime et agréable au peuple.
c Je prie ceux des citoyens qui m'entendent , ajouta Favras , et à qui le détail vrai dans lequel je viens d'entrer peut causer quelque impression , d'être pleinement convaincus de l'innocence d'un homme qui va mourir tout à l'heure , et de le plaindre. Puisqu'il faut une victime, je ne me plains pas que le choix soit tombé sur moi plutôt que sur tout amtre , et je suis prêta monter sur l'échafaud auquel la justice m'a condamné , afin d'y expier des crimes que je n'ai pas commis , mais dont le peuple me croit coupable. Parfaitement résigné , j'abandonne une vie qu'il faudrait un peu plus tard rendre à
TEtre suprême , qui me l'a donnée et qui m'accordera peutêtre un dédommagement pour l'infamie du supplice qui termina mes jours. Je recommande ma mémoire à l'estime publique. Je lui recommande aussi ma femme et mes enfants, h l'éducation desquels j'étais si nécessaire.
< Avant de clore ma déclaration, je me permettrai, poursuivit Favras, de demander à M. le conseiller rapporteur s'il sent son âme émue en faveur d'une justification qui pourrait être plus complète si je n'avais éprouvé un déni de justice ; s'il croit que Taveu des noms qu'il désire connaître pourrait changer quelque chose à la sentence sous laquelle je vais succomber. Je lui demande, dis-je, s'il croit que cette déclaration eût porté un plus grand jour à mon innocence et retenu le bras de la justice prêt à me frapper? » Le conseiller Quatremëre ayant gardé le silence, le condamné n'insista plus; il tira quelques louis de sa poche et les remit au curé de Saint- Paul, qui l'accompagnait, pour les remettre à sa femme, détenue à l'Abbaye. Puis il se lève, et dit: < Je suis prêt à mourir. »
Depuis huit heures du matin , plus de cinquante mille personnes étaient entassées sur la place de Grève; sur le soir, la populace impatiente murmure et dit qu'on attend la nuit afin de substituer plus aisément au condamné un criminel obscur. Pour la calmer, on fit éclairer les façades de la place, on mit même des lampions jusque sur la potence, qui était d'une hauteur extraordinaire. A huit heures , Favras descend de l'Hôtel-de-Ville. Tous les assistants étaient émus ; lui seul était tranquille ; le curé de Saint-Paul s'évanouit sur son sein, et le patient donna au prêtre les secours qu'il en attendait. Le calme de l'innocence, au milieu de l'horrible appareil du sup-
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plice des traîtres, le sang-froid du courage et la dignité de Thonneur, en présence d'une mort ignominieuse, firent plaiodre la victime qui allait être immolée. Sa taille élevée,* ses longs cheveux flottants, et cette chemise blanche qui, à travers le feu des lampions , paraissait être la robe du lugubre sacrifice, formaient un tableau effrayant qui suspendit et enchaîna la rage de la multitude.
Arrivé au pied du gibet, Favras lève les yeux au del , se recommande à la clémence divine qui allait le juger, et la . supplie de pardonner à ses bourreaux, {^uis il s'écrie : c Je meurs innocent , priez Dieu pour moi ! » Le peuple frémit ; le bourreau lui-même se sentit touché , et lui dit avec compassion ; « Criez plus haut , faites qu'ils vous entendent. » Favras, montant l'échelle fatale, répéta encore plusieurs fois : « Citoyens , je meurs innocent , priez pour moi ! » Un silence religieux régnait sur la place. Alors se retournant avec une sérénité céleste : « Exécuteur de la justice , dit-il, faites votre devoir... »
Jamais vainqueur ne monta avec autant de gloire sur un <;har de triomphe que Favras à l'échafaud ; mais sa résignation 81 noble , si adminble , est encore surpassée par cette vertu sublime qui le porta à ne vouloir pas même prononcer le nom du prince dont les sourdes menées avaient occasionné son supplice. B expire, et n'a rien déclaré, écrivit Talon à M. de Lévis , au moment où on exécutait Favras. On assure que ce magistrat avait un cheval tout prêt et une ceinture pleine d'or, avec l'intention de s'expatrier, si la victime eût parlé ; et lorsqu'il alla raconter qu'elle avait cessé de vivre , il ter« mina par ces mots : Alors je respirai! Pour rendre justice à ce modUe de là fidélité de cour, l'histoire dira que, si la vie
de Favras avait été celle d*un intrigant , sa mort ftit celle d'un héros. Aucun de ceux pour lesquels il s'était sacrifié, après n'avoir rien fait pour le sauver, n'ont pas même songé, dans des temps plus heureux , à réhabiliter sa mémoire.
Le Châtelet , après avoir offert une victime à la fureur du peuple, crut pouvoir absoudre quelques accusés plus puissants que Favras, MM. de Barentin, d'Autiehamp et dePuységur. €es jugements excitèrent des murmures , mais point d'insurrection. Nous ferons observer encore qu'on avait des griefs bien plus fondés contre M. Augeard , secrétaire des commandements de la reine , qui fut arrêté pour un fait semblable à celui de Favras. Son projet d'enlèvement du roi et son itinéraire jusqu'à Metz étaient écrits de sa main , il l'avait communiqué à M. de Clermont-Tonnerre, évéque de Châlons; sa haine et ses vues hostiles contre l'assemblée n'y étaient pas dissimulées. Cependant l'issue de son procès fut aussi heureuse que l'autre avait été tragique. Angrand-d'AUeray, vertueux citoyen dont la haute moralité honorait la magistrature, après le jugement de Favras , se démit de la présidence du Châtelet, et le jeune Norvins écrivit h M. Talon qu'il ne voulait plus siéger avec une cour qui s'était souillée du sang d'un innocent.
Ni la démarche franche et paternelle du roi auprès de Tas- .semblée. ni Favras sacrifié à l'animosité publique, ne purent calmer les fureurs populaires ; malgré ces deux grands exem ples/l'un d'une magnanimité sans bornes, l'autre d'une politique cruelle , les factieux continuèrent contre le trône leurs infâmes machinations. Le roi n'obtint pas même» pour prix de sa démarche conciliante , la satisfaction de voir cesser les horreurs de la démagogie. Sur tous les points , on dévastait
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les campagnes , on brûlait les châteaux , et la plupart des provinces continuaient à être en proie aux insurrections.
Une sanglante émeute , survenue a Béziers contre les com* mis de la gabelle qui avaient saisi des contrebandiers , fit sentir la nécessité de mesures plus énergiques pour le maintien de la tranquillité. Afin d'arrêter le mal et de prévenir h rigueur des lois pénales , La Fayette monte à la tribune et demande des moyens répressifs pour faire cesser de si violents désordres. «L'ancien régime, dit-il, n'était qu'injustice et servitude, et alors l'insurrection était le plus saint des devoirs; mais aujourd'lmi que la révolution est faite et la constitution établie, il faut que Tordre nouveau s'étabUsse, que le calme renaisse et que l'obéissance aux lois devienne un devoir sacré. »
C'est dans la discussion relative à la répression de ces événements désastreux que Cazalès proposa, à l'exemple delà constitution anglaise , de donner au pouvoir exécutif, pour un temps limité , le droit d'employer tous les moyens convenables au maintien de l'ordre et de la paix. « Cette motion tend à décerner la dictature, s'écrie Mirabeau, et c'est insultera rassemblée que d'oser faire une semblable proposition ; > mais l'abbé Maury et d'Eprémenil la déclarent indispensable pour étouffer la révolte et la sédition répandues dans tout le royaume. « La loi martiale , dit ce dernier, est insuffisante; elle convient aux émeutes , mais n'est pas faite pour réprimer un esprit général d'insurrection; il faut donc investir le roi de toute la plénitude des pouvoirs. »
Les révolutionnaires répondent à Cazalès, à Maury, h d'Ëprémenil, que donner une autorité illimitée au roi, sous le prétexte d'arrêter des désordres provoqués par les ennemis de
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la liberté, c'est luer la liberlé elle-méiue, et qu'une révolu* tion faite pour le peuple ne pouvait être protégée par le déploiement ministériel de la Torce des armes. Robespierre, comme nous lavons dit , s*était imposé un silence de plusieurs mois; pendant cet intervalle, il s'était occupé a former sa diction, ses gestes, et surtout à acquérir de l'aplomb et de l'assurance. Mais n'ayant aucun des avantages extérieurs qui captivent le vulgaire , il s'était attaché à remploi de petits ar«tifices qu'un grand caractère dédaigne. Rien n'égalait le ton hypocrite avec lequel il avait Tart de ^'écrier, dans presque toutes ses harangues : Pauvre peuple! peuple vertueux ! voilà comment il devint l'idole delà multitude.
c Cessez , dit*il en s'adressant aux évéques et aux nobles, cessez de calomnier le peuple. Que les ennemis de la révolu^ tion ne viennent plus dans cette enceinte lui reprocher des barbaries, des atrocités. J'atteste que jamais révolution n'a coûté si peu de sang , n'a occasionné si peu de meurtres et de cruautés. Vous avez vu un peuple immense , maître de ses destinées, rentrer dans l'ordre, [au milieu de tous les pou* voirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprimé pendant tant de siècles. Sa douceur, sa modération inaltérable, ont seules déconc^té les manœuvres de ses ennemij , et on l'accuse devant ses représentants ! » L'orateur voulait qu'on usât d'une excessive indulgence envers les d{ot/^n« 9m brûlaient les châ-teaux. « Dites les brigands , » lui crièrent d'Eprémenil et Foucault, c Je disais, répliqua audacieusement Robespierre, les citoyens qui brûlerU les châteaux. » Il ne voyait dans ces horreurs que des actes de patriotisme , tels qu'il les fallait au commencement d'une révolution , lorsqu'on voulait exciter l'énergie populaire; et il finit par inviter ses collègues à ne
pas oublier que rétabliasemeDl d'une constitution nouvelle dépendait de l'esprit national et énergique du peuple; qu'on ne devait pas énerver ses sentiments généreux, pour le porter à pr éférer un paisible esclavage à une liberté achetée au prix de quelques sacrifices. Son ami Pétion prononce un discours &^ eore plus anarchique : non-seulement il repousse la motion de Cazalès, c mais adopter, dit-il , le projet de Malouet, qui veut que tous les corps civils et militaires obéissent constitutionnellement au monarx}ue , autant vaudrait renoncer à la liber té , et courber avec docilité notre tête sous le joug de la servitude. »
Mirabeau , qui, selon ses intérêts privés, se montrait tour à tour favorable ou contraire au pouvoir monarchique , voulait se venger du parti royaliste qui s'était uni au parti de la révolution pour l'empêcher d'arriver au ministère : c QuiMl dit-il , on ose nous proposer de donner un pouvoir dictatorial à un seul homme ! la dictature dans un pays deji^ingtrquatre millions d'âmes, la dictature dans un pays qui travaille à sa constitution, et dans un moment où la nation a ses représentants légaux ! £^ vous voulez connaître les conséquences d'une dictature , lisez , lisez ces lignes tracées en caractères de sang dans les lettres du général d'Alton , chargé par l'empereur Joseph de soumettre la Belgique insurgée, et qui dit à son maître : Il ne faut point hésiter, lorsqu'il s'agit d'apaiser des trot$bles : il vaut mieux voir des villages incendiés que des vUr loges révoltés. Voilà le code des dictateurs ; voilà ce qu'on ne craint pas de demander à une assemblée qui a eu le courage de sauver deux fois la France des proclamations dictatoriales des mois de juin et de juillet. La dictature passe les forces d'un seul, quels que soient son caractère, ses vertus, son talent,
son génie ; que ceux qui veulent empiéter sur nos travaux nous laissent achever l'organisation des pouvoirs militaires et judiciaires; en attendant, vous avez une loi martiale dont l'exécution est confiée aux municipalités, faites la leur exécuter, en fixant le mode de leur responsabilité. » Cet avis, fortemant appuyé par Grégoire, fut celui qu'adopta l'assemblée; mais, impraticable daii^ son exécution, il ne produisit aucun effet.
Dans cette discussion , les révolutionnaires laissèrent entrevoir la défiance que leur inspiraient les troupes de ligne. Malgré la multitude de citoyens armés , les soldats mieux exercés , mieux commandés , soumis à une discipline ferme, précise , devaient l'emporter sur les gardes nationales , dont la force était souvent paralysée par l'excès de leur ardeur; si Louis XYI, sortant enfin de sa longue léthargie, eût tenté de ressaisir son ancienne autorité, il était à craindre qu'avec le secours de l'armée il n'exerçât ce pouvoir dictatorial qu'une partie de l'assemblée voulait lui décerner.
Cependant l'armée , ainsi que la population , était partagée en deux classes d'un esprit bien différent : celle des ofScicars, et celle des soldats. L'une, avide de distinctions , de prérogatives, de prééminences, redoutait l'égalité; l'autre, plus nombreuse, sans préjugés, fière de son courage et remplie d'mithousiasme , devait embrasser avec transport un système de gouvernement qui promettait la considération et les récompenses au vrai mérite et aux services. Le projet fut alors de licencier les officiers , et de les remplacer par les sous-officiers dont le dévouement était certain; mais la crainte d'une désorganisation complète et du mécontentement des anciens ofSr ciers fit abandonner ce moyen pour se cont^ter d'exiger d'eux uasennent.
En leur faisant jurer fidélité à la nation , on enlevait au roi le droit d'employer la force militaire, qui ne devait plus agir contre les perturbateurs que sur la réquisition des municipalités. Ainsi la prérogative souveraine de commander à Tannée fut livrée à toutes les municipalités du royaume. La plupart des officiers, sans y attacher beaucoup d' importance , se soumirent à la formalité d'un serment imposé par la force et la nécessité , et qui , privé du concours des formes sacrées , n'avait plus ce caractère imposant et redoutable que la religion lui imprime.
L'assemblée nationale, pour faire cesser les craintes des militaires inquiets sur leur avenir, institua un comité chargé de leur donner une constitution. Durant les débats soulevés par ce projet , des paroles injurieuses pour l'armée échappèrent au député Dubois-Crancé, auteur d'un projet d'organisation militaire; ce député avait perdu jadis un procès qui lui fut suscité pour avoir usurpé le titre de noble. Cette mortification l'irrita au plus haut degré contre les anciennes institutions. Cependant les régiments s'indignèrent d'avoir été insultés, et s'en plaignirent à l'assemblée. Dubois-Crancé publia à ce sujet une lettre explicative. Mais les chefs de corps ne se contentèrent point de cette satisfaction, ils attaquèrent leur détracteur. Celui-ci, voyant qu'il avait encouru la juste animadversion des officiers, chercha à se concilier l'amour des soldats; il se déclara leur défenseur, et les soutint dans les réunions politiques; de concert avec Robespierre et quelques autres députés exagérés , il les excitait à Tinsubordination , à la révolte.
Avant que la constitution fût achevée , l'assemblée nationale voulut montrer aux régiments que leur existence dépendait
d'elle, et que Tautorité du roi constitutionnel serait restreinte dans Tadministration militaire comme elle l'avait été dans Tadministration civile. La marche des affaires politiques ne permettant pas de dissoudre Tarmée » on voulut gagner son affectio)a, en décrétant Tégalité d'admission à tous les grades, et qu'aucun officier ne pourrait , sans jugement , être destitué de son emploi ; que chaque législature statuerait sur la dépense de l'armée et sur le nombre d'hommes dont elle serait compo* sée; qu'elle réglerait la solde de chaque grade; enfin que le comité de constitution présenterait un code militaire qui compléterait l'organisation de l'armée. En attendant, la force publique , communément appelée mar^é^Aattôs^^, reçut une formation nouvelle, et, sous le nom de gendarmerie, rendit d'importants services.
Malgré cette tendance à améliorer les institutions , le pouvoir exécutif voyait diminuer chaque jour son influence par les progrès alarmants des factieux au sein des assemblées populaires, devenues des foyers de discorde.
Ces réunions ou clubs eurent une si grande influence sur les événements , qu'il est nécessaire d'en connaître l'origine, d'en suivre les progrès, et surtout de bien distinguer les époques.
Lors de la translation à Paris de rassemblée nationale , le club breton transporta le lieu de ses séances dans le couvent des Jacobins-Saint-Honoré , qui venaient d'être supprimés. Dans le même local s'étaient tenues ces fameuses assemblées de la ligue, composées d'ecclésiastiques et de moines exaltés qui provoquaient le désordre et prêchaient le régicide. La nouvelle réunion politique, devenue trè^nombreuse, voulut changer de nom ; eUe prit d'abord] le titre de Société des Amis de la Constitution , puis celui de Société des Antis de la Li-
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berté et de f Egalité ; mais le pablic Tippela Société des Jor cobim, par allusion au lieu du elle s'était établie. Ses membres s'honorèrent de ce titre dès qu'on le leur eut donné par mépris, et cette épithète fut ensuite transmise non-seulement à tous ceux qui se firent affilier à leur société, mais encore à ceux qui professaient un ardent patriotisme.
Ds nommèrent pour leur président le baron de Menou, homme de plaisir, de courage, mais dont les principes politiques avaient peu de fixité. Target fut élu secrétaire. Bientôt après, on admit tous ceux qui, sans être députés, furent présentés. On créa quatre comités dont les chefe seuls étaient instruits des projets de la société. Le premier, appelé de la Trésorerie, avait pour objet d'établir des clubs dans toute la France et de gérer les fonds ; ses membres les plus connus furent Bonne-Carrère , Mendouse , Gerdret et Desfieux. Le second , appelé Comité de Correspondance , était composé de MM. d'Aiguillon, Bamave, Laborde, Laclos, les deux Lameth, Alexandre de Beauharnais et Victor de Broglie; Barrère , Gollot-d'Herbois et Fouquier-Thinville en faisaient aussi partie. Ce comité était chargé du salaire des journalistes , des frais d'impresâon, de l'envoi des missionnaires dans les provinces et dans les pays étrangers. Le troisième comité portait le nom des Recherches. Il dénonçait et faisait arrêter les individus soupçonnés d'apporter de la résistance aux vues de la société; Sillery, Yoidel , Cochon , Pardieu , Poulin , étaient chargés de cet office, mais ils l'exerçaient avec trop de modération pour le conserver longtemps. Enfin le quatrième comité, appelé de Présentation, avait pour membres Carra , L^endre , de la I..ea , Dttfourni et Polverel fils : ils examinaient les candidals et vérifiaient ks pouvoirs. Les ducs de Chartres et de Mont-
RÉVOLUTION FRANÇAISE. ISS
pensier firent un moment partie de ce dernier comité; ih venaient à peine d'achever leur éducation , sous les auspices de H*** de Genlis; encore sans expérience, ils suivaient les inspirations d'un patriotisme ingénu , et se laissaient guider par les faux amis de leur père. Pleins de philanthropie, au sortir des jacobins, ils se rendaient aux hôpitaux pour y panser les malades. Ces princes se retirèrent un peu plus tard , et prirent rang dans l'armée comme officiers de cavalerie.
Les séances des jacobins devinrent régulières et publiques; on y délibérait comme à rassemblée nationale. Là , les chefs de parti discutaient d'avance toutes les mesures qu'on voulait proposer au corps législatif; ils y élaboraient les idées nouvelles et se créaient des partisans. Là , les forts dirigeaient Topinion , et les faibles venaient se raffermir et s'encourager. Beaucoup d'habitants des provinces, présents à Paris, se firent affiliera la société, et témoignèrent le désir d'en établir de parâlies dans leurs villes. Chaque bourg, chaque village eut soQ club , et tous se considérèrent comme succursale de celui des jacobins , qui prit alors le titre de Société-mère,
En même temps il existait un autre club, connu sous le nom de Cercle godai ou de Bouche de fer. Il avait pour président Biauzat, et pour orateur perpétuel l'abbé Fauchet, un des héros de la Bastille , dont l'ardente vocation était de calomnier, en chaire comme à la tribune, les rois, la noblesse et le clergé; les fondateurs de ce club avaient pour but de donnwà h voix du peuple toute sa' force, afin qu'il jouit, avec une latitude infinie, de toute sa puissance. Il tenait ses séances au cirque du Palais-Royal.
Mais la société la plus redoutable et la plus turbulente, sans contredit, était celle que dirigeait Danton, né à Arcis-
sur-Âube. Décrété de prise de corps, rayé du tableau des avocats, il vivait en se chargeant des affaires les plus mauvaises. Lorsque Paris fut divisé en districts, sous les auspices de Mirabeau , dont il é^ait le grossier imitateur (4), il devint le président de celui des cordeliers , puis il forma le club de ce nom à côté duquel les jacobins n'étaient qu'une réunion de modMs. Danton était insatiable d'argent et obéissait à tous les chefs de parti qui lui en promettaient. La violence de ses passions et un esprit sans méthode et sans culture donnaient à la force de son organe Téloquence des halles et la logique des brigands.
C'est du sein de ces assemblées que sortirent ces nombreux prédicants qui allèrent propager la discorde dans les départements. Vrais apôtres d'un culte nouveau , munis d'instructions incendiaires, .ils se répandaient dans tous les lieux publics pour y proférer des doctrines coupables et livrer aux persécutions d'une populace furieuse tous ceux qui osaient attaquer les principes qu'ils voulaient faire triompher. Ils apprenaient au peuple le secret de sa force , et lui répétaient qu'il était temps de briser les chaînes de son long esclavage et de reconquérir ses droits primitifs.
La confédération des clubs , en amenant la destruction de l'autorité légale, donna à la révolution une énergie immense. Toutes les administrations lui étaient soumises et recevaientses ordres ou ses instructions. Ces agrégations, unies par des liens intimes, se servaient d'appui l'une à l'autre. En se garantissant une protection armée, elles exerçaient sur toute la surface de la France une influence déplorable. Alors commencèrent à se répandre ces idées de républicanisme qui , en altérant
(1) Mirabeau l'appelait le Gracchus des Percherons.
le vrai caractère de la révolution , attirèrent sur la France des calamités sans nombre.
Barnave , les Lamelh , d'Aiguillon , après avoir été les fondateurs du club des jacobins, rabandonnèrent. La Fayette, Bailly, Sieyès, Laborde, Beauharnaîs , Victor de Broglie, Talleyrand, la Rochefoucauld et plusieurs autres membres distingués du corps constituant, ne pouvant souffrir le despotisme de la multitude , s'en éloignèrent aussi pour fonder une société rivale , dans Fespoir qu'elle atténuerait le mauvais effet que Teffervescence des jacobins commençait à produire sur l'opinion publique.
Mirabeau, rassasié de popularité, déserta avec fracas la société des jacobins pour faire partie de cette nouvelle réunion, qui prit le titre de Club de 1789. Instituée par Sieyès, elle était composée d'hommes attachés à la monarchie constitutionnelle. Ils espéraient que Louis XVI, habitué à n'avoir que l'ombre de royauté que lui laissaient les courtisans et les ministres, satisfait des avantages que lui offrait le gouvernement représentatif, se réunirait à eux et adopterait de bonne foi toutes les conséquences du nouveau système. Ces hommes, pour la plupart modérés ou corrigés par l'expérience , en préchant la doctrine des garanties sociales, parlaient avec calme et raison à un peuple qu'on ne pouvait émouvoir qu'avec les accents de l'enthousiasme. Divergents d'opinions et pleins d'un respect judaïque pour leurs doctrines, ils n'osèrent agir avec l'énergie nécessaire dans des circonstances aussi impérieuses que difSciles. Cette nullité était insupportable à Mirabeau, et il rétourna aux jacobins moins pour abonder dans leur sens que pour épier leur conduite.
Les journaux furent, aussi bien que les sociétés populaires ,
le mobile mis en nsage pour exciter les passions , corrompre Tesprit public et faire dévier la révolution de la route que lui avaient tracée ses premiers fondateurs. Les factieux , en faisant mouvoir ces deux puissants leviers de Fesprit humain , entachèrent la liberté de tous les excès du crime. Mais puisque nous avons fait connaître les clubs principaux qui influèrent sur la marche des événements, il faut aussi faire connaître les journaux qui par leur renommée dirigèrent les esprits et formèrent l'opinion . Après la Feuille Villageoise , dans laquelle Rabaud-Saint-Etienne et Cerruti cherchèrent par un style familier, mêlé de propos et de doctrines philosophiques, à faire prévaloir les principes de la révolution , le journal le plus spécialement destiné à en provoquer Faction eut Mirabeau pour rédacteur. Il Tintitula Journal des Etats-GéfiA-aux. Le gouvernement, comme nous l'avons vu, lui interdit ce titre; il reparut sous celui de Lettres du comte de Mirabeau à ses comr mettants, et après le 44 juillet cette même feuille circula en s'intitulant le Courrier de Provence.
Vint ensuite le Mercure de France; Mallet-Dupan , Genevois , en était le rédacteur : très-connu en Europe comme habile publiciste, il se déclara l'apologiste de la constitution anglaise , qu'il voulait naturaliser m France. C'est lui qui le premier introduisit dans les journaux des considérations politiques du plus grand intérêt; plein de verve et d'éloqurace, il ?e rendit célèbre en atttiquant avec énergie cette série de crimes et de folies que les factieux présentaient à l'Eure^ comme les conquêtes de la liberté.
A la même époque, le député Barrère, dit Yieuzac, fit paraître une autre feuille intitulée le Point du Jour. Elle renferttffto l'analyse des débats de TassemUée. Cette gaxetie,
rédigée avec goût, cherchait plutôt à calmer les esprits qu'à fomenter les haines. L'auteur, quoique partisan de la révolu-, tion , ne parlait jamais du roi et de la reine qu^avec respect , et sa plume adulatrice recherchait toujours Toccasion de les louer. «Quand la justice et la probité sont sur le trône, écrivait Barrère , toutes les vertus régnent avec elles. » On pourrait citer plusieurs traits pareils pour prouver que souvent nos plus vils démagogues ont été les plus grands flatteurs de la. royauté.
La première feuille qui commença à attaquer Tautorité royale fut le Patriote Français, rédigé par Brissot, fils d'un pâtissier de Chartres ; ce publiciste ajoutait à son nom celui de Warville , pour cacher l'obscurité de sa naissance sbos un vernis de noblesse. Il fut d'abord clerc de procureur; ntais trouvant cette place au-dessous de son ambition et de ses talents , il Vabandonna pour entrer dans la carrière littéraire , oà il débuta par des productions qui déjà faisaient connaître la nature de son caractère remuant et délié. Peu de temps avant la révolution , il coopéra , avec Condorcet et un Genevois nommé Clavière , à un journal intitulé la Chronique du Mois. Encouragé par l'amitié de ses collaborateurs et les éloges du public, il fit paraître plusieurs ouvrages empreints d'une grande indépendance et qui lui valurent les honneurs de la Bastille. Protégé par M"''' de Genlis, il en sortit bientôt ; après. De là il fut à Londres et aux Etats*-Unis pour y fonder une colonie établie sur les principes les plus libéraux.
Il respirait dans cette contrée l'air de la liberté, lorsqu'on 4788 les événements précurseurs de la révolution française retentirent au-delà des m^s et le firent renoncer au projet ^ dont Clavière et ses amis étaient les vériiablea auteurs. Ibis*-
sot, n'ayant plus besoin du Nouveau-Monde pour mettre en pratique ses folles théories, revint à Paris , et, selon son habitude, continua à publier des pamphlets. Ancien condisciple dePétion , il se lia encore plus étroitement avec lui, et travailla souvent aux discours qu'il prononçait à rassemblée nationale. Ecrivain infatigable et abondamment muni de ces connaissances fausses et superficielles qui dénaturent tout , il voulut hâter sa renommée en prenant les devants sur toutes les idées absurdes et extrêmes : dans Tiinpossibilité de concilier la liberté avec la force et Tunilé du pouvoir, il avait l'intention de faire de la France une république fédérative , à l'instar des Etats-Unis d'Améd<{qe.i,
Tel était l'homme destiné à donner son nom à un parti puissant : aux jacobins il osa proposer la loi agraire , et dans le Patriote Français il soutint que la terre appartenait à tous, et que les fruits seuls étaient des propriétés individuelles. Par des assertions aussi téméraires, Brissot acquit cette fatale célébrité qui l'appela à devenir l'instrument des grands désordres dont la France et l'Europe allaient être accablées. - Parmi les pamphlets hebdomadaires professant aussi des principes anarchiques , je dois citer le Courrier du Brabant , rédigé par ce jeune Camille Desmoulins dont les écrits brûlants et le caractère impétueux avaient poussé plus d'une fois le peuple à la révolte ; sa caustique fureur était alors dirigée contre La Fayette, auquel il avait juré une haine implacable depuis qu'il avait arrêté et prévenu les fatales conséquences qui faillirent résulter des crimes du 6 octobre.
Le journal des Révolutions de Paris avait ^our épigraphe cette phrase insurrectionnelle : « Les grands ne sont grands que parce que nous sommes à genoux Levons-nous ! » Son
éditeur éisk un marchand de papier appdé Pradlioquine; ce journal , non moins dangereux par les fails controuvés que par ses maximes subversives et les réflexions sanguinaires qu'il renfermait , était la mise en action des doctrines de Ta^ narcbie. Loustalot , son principal rédacteur, professait au plus haut degré Tesprit perturbateur des cordeliers. En provoquant et en [approuvant tous les excès , il fit la fortune de cette feuille infâme.
Fréron, fils du fameux critique, était le rédacteur d*un journal démagogique inti^lé V Orateur du Peuple. On ne pouvait accuser l'esprit philosophique d'avoir faussé les idées de son enfance : spirituel , aimable , ses formes étaient douces et remplies d'agréments. Le roi Stanislas avait été son parrain. Mais , oubliant les sages conseils de son père et de l'abbé Royou son oncle , il se souvint seulement qu'il avait été condisciple de Robespierre et de Camille Desmoulins, et sa gazette rivalisa de démence et d'atrocité avec celles qui provoquaient ouvertement à la révolte et à l'assassinat.
Le journal des jacobins, peu remarqué à sa naissance, contenait la série de leurs débats, de leurs dénonciations, de leurs violences , et par la suite il devint le répertoire du crime. Plus tard parut le jourqal d'Hébert qui se fit appeler le Père Duchesne. Cet Hébert , né à Âlençon , était commis dans l'administration des théâtres. Il vivait à Paris fort misérable, lorsque le triomphe de l'anarchie le mit à même de jouer un rôle conforme à ses inclinations perverses; s'attachant à dissoudre les institutions sociales, il prêchait les maximes de là révolution au bas peuple, en adoptant ses expressions obscènes et ordurières. Cette feuille dégoûtante poussa la licence et le cynisme au point qu'on ne pourrait faire connaître son style
f M BISTOIRB DE FRANCE.
sans s'ayilir soi-même. Chaque matin elle analysait les aete de rassemblée pour blâmer les mesures de la veille, et le soir elle reparaissait pour préparer les révoltes du lendemain. Il est impossible de raconter l'effet que produisirent les écrits de ces fougueux démagogues, c'étaient de vrais programmes de spoliations et de massacres.
Parmi le petit nombre de journaux voués à la défense de la monarchie , on doit citer la Gazette de Pans et VAmi du Roi; Tun était rédigé par Durosoy, littérateur médiocre, mais plein de sentiments nobles et cciurageux ; Tautre par Tabbé Royou , royaliste très-prononcé , et dont le style ne manquait pas d'énergie. Parurent ensuite les Actes des Apôtres. Champeenetz, Suleau, Rivarol, le vicomte de Mirabeau et le marquis de Bonnay en furent les principaux rédacteurs. Cette feuille , vrai chef-d'œuvre de malignité, était un recueil de facéties, de sarcasmes, d'anecdotes scandaleuses et piquantes, et de sanglantes épigrammes contre les révolutionnaires; elle leur lança des traits si acérés, que ceux-ci mirent tout en usage pour la détruire et se venger de ses spirituels auteurs , qui plus d'une fois furent en butte aux violences populaires.
Le Logographe, journal écrit sous la dictée des orateurs de l'assemblée, eut pour protecteurs Adrien Duport et les La meth ; leur but avait été de se mettre à l'abri de la mauvaise foi de leurs adversaires, qui souvent altéraient le texte dd leurs discours. Les ministres en soutinrent l'existence ; ils espéraia)t que les orateurs seraient plus calmes lorsqu'ils seraient retenus par la crainte de voir reproduire textuellement les expressions peu décentes que la violence leur arrachait. Mais afnrès la déchéance de la royauté le Logogrofhe fut supprimé. C'eut été ua écho tr(^ fidèle de tous les discours
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seandaleux qui retentirent lorsque l*anarchie eut envahi la tribune.
Enfin leManUewr, commencé au mois de novembre 4789» fut d'abord Tamplification d'une petite feuille appelée le Bulletin, et qui contenait un abrégé des principaux débats de l'assemblée nationale. Ce journal, depuis son origine, a toujours été écrit dans le sens du parti dominant.
Après avoir fait l'historique des clubs et des journaux qui comme deux grands leviers agissaient à la fois pour tout soulever et tout abattre, il convient de jeter un coup-d'œil rapide sur l'organisation administrative de Paris. Cette grande ville, devenue la métropole de la révolution» quoique dominait la France , se trouvait alors sans gouvernepient. Ses soixante districts formaient autant de centres d'autorité, et c'étaient autant de petites républiques. Chacun d'eux avait un conseil dont il nommait le président, et celui-ci décidait de toutes les affaires administratives. Chaque district avait aussi à ses ordres une force militaire composée d'un bataillon de cinq compagnies , dont quatre de volontaires et une soldée , où se trouvaient les anciens gardes françaises dévoués à la révolution. Ces soixante autorités rivales s'élevaient les unes à côté des autres et se croisaient dans tous les sens. Lorsqu'il y avait opposition , le3 districts faisaient consigner leurs proteslations jusque sur les registres des procès-verbaux de l'assemblée nationale. Enfin une municipalité nouvelle , sous le nom de comité central, s'était établie à l'archevêché et censurait celle de rhôtel-de-viUe.
De cette déplorable organisation nous verrons surgir tous les maux provoqués par les factieux qui , en faisant mouvou* les clubs et parler les journaux, se servirent de ces deux élé^
Googfe .
ments de discorde pour entacher la liberté de tous les excès du crime. Les représeutants de la |commuDe , en. considérant les dangers qui devaient résulter pour la capitale d'une telle confusion , résolurent de donner collectivement leur démission. Mais les districts déclarèrent que ces fonctionnaires n'en avaient pas le droit. Ils leur enjoignirent de )rester à leur poste. Pour ne pas compromettre la tranquillité publique , les représentants de la commune promirent de' continuer leurs fonctions jusqu'à l'organisation définitive de toutes les municipalités de France , qui , conformément au décret de l'assemblée nationale, devaient être établies sur des bases nouvelles.
Dans les temps de trouble et d'anarchie , on voit souvent des misérables pétris d'audace et de vices obtenir la faveur de la multitude, au lieu du châtiment qu'ils ont justement mérité. C'est ce qui arriva à Marat. Il était né de parents pauvres, à Boudry, dans la principauté de Neufchâtel; petit de taille, sa tête était énorme, ses traits ignobles et sa structure gro* tèsque. Avec des paupières et des cils d'une couleur fauve , il avait l'œil vif, le teint jaune et cuivré. Sa figure, ordinairement hérissée d'une barbe immonde, semblait être d'accord avec sa mise cynique et dégoûtante , au point que de ses habits et de son corps s'exhalait une odeur fétide. Sa difformité et sa laideur l'auraient rendu le Thersitc de cette histoire , si son caractère atroce et sanguinaire n'avaient fait oublier sa lâchelS. Enfin on peut dire que la nature semblait l'avoir formé pour rassembler en un seul individu toutes les imperfections de l'espèce humaine.
Livré à l'étude de l'anatomie et des sciences physiques et médicales , il savait assez l'anglais pour avoir professé en Ecosse. De retour ii Paris, il y resta longtemps dans la mi-
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sère. Son imagiDatlon ardente , et pour ainsi dire convulsive, lui avait autrefois inspiré le désir de révolutionner le monde savant. Après avoir attaqué avec audace les systèmes les mieux établis , il n*en retira que la réputation d'empirique effponté. Cependant ses> ouvrages, par leur originalité, ont été traduits, et des hommes célèbres ne dédaignèrent pas de les réfuter. Un traité de physique mtellectuelle lui valut des protecteurs , et notamment la bienveillance du duc de Praslin, qui , l'ayant recommandé , obtint àt Voltaire un article littéraire en faveur de Marat. Ce livre le tira de la misère , et lui valut le litre de médecin des écuries du comte d'Artois , avec un petit traitement attaché à cet emploi. Mais lorsque le volcan des idées nouvelles eut fait jaillir l'écume de la France , il se précipita sans hésiter dans la carrière, et avec une telle frénésie pour la liberté , qu'il semblait s'être mis aux gages de ceux qui travaillaient à la détruire, en s'appliquant à faire ressortir ses excès.
Remarqué dans sa section par son enthousiasme et Vâcreté de ses opinions, il composa des pamphlets atroces, qui froidement érigeaient en théorie les doctrines du crime. Et lui aussi voulut faire un journal ! Ses premiers numéros n'ayant obtenu aucun succès , à l'imitation de Fréron , il comprit qu'un titre populaire en ferait la fortune , et il lui donna celui d'Ami du peuple. Ce titre nouveau eut un succès prodigieux , et lui procura la clientèle de tout ce qu'il y avait à' Paris d'hommes pervers et corrompus. Rien n'arrêtait le fiel de sa plume, qu'il répandait également sur la famille royale, sur les rois , sur les députés , sur les magistrats et les administrateurs.
Ses criminelles extravagances n'inspirèrent d'abord que du
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mépris. On se moquait de lui ouvertement , et lorsqu'on le trouvait au milieu de la foule qui le suivait, on le heurtait, on lui marchait sur les pieds. Ces mortifications l'irritèrent, et il redoubla de colère contre les riches et les aristocrates , qui alors croyaient rire à ses dépens. Aurait-on jamais pensé qu'un homme ainsi bafoué deviendrait la terreur de la plus puissante nation de l'Europe.
Sa renommée le fit rechercher par Robespierre qui , encore dans Tenfance du crime, avait besoin du secours des anarchistes pour réaliser ses odieux projets. La lâcheté de Marat était égale à sa cruauté; il se tenait caché dans les souterrains de l'église des Cordeliers pour y faire imprimer ses turpitudes. Un travail nocturne et la vie ténébreuse à laquelle il se condamnait avaient échauffé sa bile et excité en lui une acrimonie qui le rendait de plus en plus dangereux ; affranchi de toute crainte par l'ascendant que son parti acquérait , il employa son temps et sa précieuse influence à exalter le peuple et à décrier les ministres et les généraux dans une longue suite de placards séditieux, qui chaque jour servaient d'aliment à une multitude immorale et féroce. La tâche de Marat était aussi de calomnier tous ceux qui joignaient à la pureté du patriotisme l'amour de la vraie liberté et la confiance de la nation ; actif, défiant , et toujours impitoyable, il faisait vibrer sa parole âpre et retentissante.
L'autorité, lassée de cet excès de perversité, le dénonça aux tribunaux. Le timide Châtelet , après avoir condamné Favras, hésita longtenaps avant de faire mettre à exécution le décret de prise de corps qu'il avait lancé contre lui. Mais le district des Cordeliers s'étant érigé juge des tribunaux, aucune sentence ne pouvait être exécutée dans sa circonscription
sans l'avis de quatre commissaires désignés comme conservateurs de la liberté. A la nouVelIe du mandat d'amener contre Marat, Danton, son ami, le prit sous sa protection; il fallut commander un bataillon entier et un escadron de cavalerie pour donner main-forte aux huissiers. Ceux-ci se rendirent dans la cour du Commerce, oii logeait Marat. Là un poste les arrête et les invite à exhiber le visa des conservateurs de la liberté. Le visa obtenu, le district s'assemble, annule Tarrét et s'oppose à son exécution.
L'assemblée nationale, instruite de cet événement , déclara mal fondée l'opposition du district , et les huissiers reçurent de nouveau l'ordre de se rendre au domicile du prévenu ; mais Marat l'avait quitté. Vainement La Fayette , avec trois mille hommes, vint cerner le quartier des Cordeliers, toutes ses recherches furent inutiles ; bientôt après, Marat rentra dans ses souterrains; la punition qu'on avait voulu lui infliger ne servit qu'à provoquer de plus en plus la rage de ce forcené. Fier d'avoir échappé au châtiment qu'il méritait , il continua à braver les lois et leurs ministres; ses feuilles, courant les rues , excitaient Thorreur des amis de l'ordre. Tant d'audace, jointe à l'impunité , paraissait inconcevable , et fit que les provinces doutèrent de l'existence de Marat comme de celle d'un être fabuleux , tant il était difficile de croire à la réalité d'une telle dépravation.
Danton fut aussi décrété par le Châtelet pour avoir eu l'insolence de dire pendant qu'on faisait des recherches chez Marat : < S'il le faut , nous ferons venir le faubourg Saint- Antoine. » Son district, plus véhément encore qu'il n'avait été pour Marat , lança un arrêta contre le Châtelet , et lit une adresse au conseil de la commune , qui crut ne pas devoir in-
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lerrompre le cours de la justice. Mais l'assemblée nationale sembla respecter en Danton un des membres du club des Cordeliers, et cet homme, connu jusqu'alors seulement par l'excès de son audace , triompha des tribunaux et de l'autorité législative qui représentait la nation ! Cette faute fut capitale ; elle inspira aux clubistes , jusque là soumis au joug des lois, une hardiesse qu'ils puisèrent dans le caractère d'inviolabilité qui leur fut imprudemment donné. »