CHAPITRE XIV
Saint-Domingue.
Le bruit de notre révolution , dit encore. M. Labaume, ayant retenti dans l'univers entier, produisit une impression profonde sur la classe la plus asservie et qui avait par conséquent le plus de motifs pour réclamer les bienfaits du régime nouveau. Dès que l'assemblée nationale eut émis le principe que tous les hommes naissaient et mouraient libres et égaux en droits , cette maxime produisit dans l'autre hémisphère une sensation impossible à décrire. Le système colonial n'étant plus compatible avec le système constitutionnel , les esclaves, et plus encore les affranchis , poussèrent des cris de joie , et dès-lors on put prévoir que la prophétie de Mirabeau allait être accomplie : La révolution fera le tour du monde.
Bien avant 1789, il existait à Paris une société dite des Amis des Noirs; cette Société, à l'exemple des clubs , renfermait dans son sein tous les éléments faits pour exciter dans le Nouveau-Monde une violente révolution. Animée du même esprit que la société qui subsiste sous ce nom dans les États- Unis, elle travaillait comme elle à faire abolir la traite des
RÉVOLUTION FUANÇAISE. 149
nègres. Pitt s'était montré partisan de cette idée philanthropique, et Necker avait déclaré que toutes les puissances de TEurope devaient s'entendre pour combiner les intérêts du commerce avec la cessation de ce trafic, également contraire aux maximes chrétiennes et aux lois de la civilisation.
Cette grande question morale et politique, à laquelle devait se rattacher la destinée de l'Amérique, allait o::cuper les déli- ^ bérations de l'assemblée. Malheureusement les colonies n'avaient pas été fondées sur les principes généreux qui présidèrent à l'établissement des colonisations anciennes. Peuplées, dès l'origine, d'hommes aventureux attirés par l'espoir de faire une fortune rapide, la faiblesse de leur premier élablissement les plaça sous l'entière dépendance de la métropole. Non-seulement les colonies furent considérées comme le domaine de l'état, mais encore on les soumit à un régime d'exception sous le rapport des lois civiles et criminelles. Accablées sous le poids de tant de servitudes , elles étaient encore assujetties à un système prohibitif, ruineux pour l'industrie des colons. Us ne pouvaient acheter les denrées de première nécessité ni vendre leurs produits. qu'à la mèrepatrie. Placés sous cette dure condition, ils ne cessaient de réclamer contre un monopole aussi funeste. De là naissait une grande rivalité entre eux et les négociants français. Les colonies renfermaient donc trois espèi^es de mécontents : les colons, les mulâtres , les affranchis et les nègres esclaves. Ces trois classes formaient, comme en France , une noblesse , un tiers-état et une populace.
Parmi nos colonies, la plus vaste, la plus riche, était celle de Saint-Domingue ; elle nous procurait un commerce dont le bénéfice annuel était évalué à quatre -vingt milr-
lioDs. Aussitôt que les mouvements imprimés en France par la révolution se furent communiqués dans cette ile, les hommes de couleur se réjouirent des événements qui leur promettaient une autre destinée ; les colons aussi espérèrent un meilleur avenir. Sur tous les points de Saint-Domingue il se forma des assemblées dans lesquelles les intérêts coloniaux étaient discutés et les questions politiques agitées. Ces assemblées, que le gouvernement tenta vainement de dissoudre, proclamèrent le droit des colons d'envoyer des représentants aux États-Généraux ; on en nomma dix-huit qui s'embarquèrent aussitôt, et arrivèrent en France quelques jours après que Tordre du tiers-état se fut déclaré assemblée nationale ; mais, sur ces dix-huit députés , on n*en admit que six provisoirement.
La plupart des mulâtres , peu considérés parmi les blancs, se retiraient souvent en Europe , lorsqu'ils avaient acquis une certaine fortune ; actifs, adroits , intelligents, ils étaient aptes à tout, et cependant leur qualité d'esclaves affranchis déversait sur eux une espèce de mépris. Il y en avait beaucoup en France , et surtout à Paris ; blessés d'un préjugé qui nuisait à leur carrière et mortifiait leur amour-propre , ils adoptèrent avec enthousiasme les principes de la révolution ; les membres de la société des Amis des Noirs se déclarèrent leurs protecteurs ; ils profitèrent de cette circonstance pour réclamer, en faveur des gens de couleur» l'application des principes consacrés dans la déclaration des droits de l'homme. Ces droits étaient incontestables sous le rapport de la raison et de la justice, mais leur application demandait beaucoup de ménagemaits, puisque tous les hommes versés dans le système col()nial prévoyaient lés plus grands malheurs, si en cette oceur-
rence la rigueur du principe ne fléchissait pas momentanément devant les intérêts locaux , et surtout devant les usages et les opinions reçus dans les colonies.
Il y avait également à Paris un grand nombre d'habitants ou de propriétaires des colonies intéressés à maintenir l'esclavage des nègres ; sur le bruit de leur prochain affranchissement, ils tinrent do ri\}jinentes conférences à Thôlel Massiac. Guidés par rintérét , ils s'étaient constamment attachés à démontrer la supériorité de la race blanche sur la race noire ; ils affectaient le même dédain pour les hommes de couleur, quoique libres , parce qu'ils étaient entachés d'un sang que jusqu'alors on avait cru dévolu à l'esclavage. L'ivresse de liberté dans laquelle était tombée la nation française leur inspirait de vives alarmes ; ils avaient, avec les assemblées de Saint-Domingue , une correspondance si active, qu'on peiit affirmer qu'ils en dirigeaient tous les mouvements, tandis qu'au sein de la métropole ils s'occupaient d'arracher à l'assemblée nationale un décret en opposition avec les principes qu'elle avait solennellement proclamés.
En même temps les colons annoncèrent aux négociants français, dont ils étaient les débiteurs pour plus de cent millions, qu'ils seraient forcés de manquer à leurs engagements si on leur enlevait les moyens de cultiver leurs plantations. Le commerce, effrayé, s'éleva avec force contre les principes proclamés en faveur des noirs. Il soutint que la servitude et la traite étaient indispensables à la conservation des colonies, que cet affranchissement dépouillerait les colons de leurs propriétés, les créanciers de leurs gages , et les négociants de leur fortune.
La franche exposition de ces principes accroissait Tindigna-
m IIISTOJBE DE FHANCE
tion de tous les amis des noirs , et bientôt leur philanthropie dégénéra en violente animosité contre les blancs. De concert avec les mulâtres réunis à Paris, ils répandirent dans la Martinique, et surtout à Saint-Domingue , d'innombrables copies de la déclaration des droits de Thomme , avec des instructions dictées par Brissot , Clavière , Pétion et Tabbé Grégoire. Ces écrits annonçaient aux nègres qu'ils étaient les égaux de leurs maîtres ; et ils excitèrent, dans toutes les habitations, une fer-^ mentation voisine de la révolte.
Dans ces conjonctures alarmantes , le ministre de la marine transmit à M. de Peinier, gouverneur de Saint-Domingue, l'ordre de convoquer les colons , à l'effet de nommer des délégués pour fournir au corps législatif et au roi des renseignements sur Tétat et les intérêts de la colonie. Mais Y assemblée provinciale, qui avait été créée par le mouvement spontané des colons, déclara que tous les pouvoirs émanaient d'elle, et, opposant la résistance la plus vive au conseil supérieur et aux ordres du gouverneur, compromit la sûreté de la colonie, en manifestant le projet de déclarer l'ile indépendante ; comme $i l'affranchissement , à l'égard de la métropole, n'entraînait pas celui des esclaves à l'égard de leurs maîtres.
Les mulâtres , quoique admis aux élections comme propriétaires , ne jouissaient pas des prérogatives attachées à ce titre. A la faveur du mouvement qu'excita la convocation des colons, ils réclamèrent leurs droits de citoyens : on les leur refusa; alors ils forment scission, s'établissent en assemblée délibérante , et créent une autorité municipale. Les blancs irrités font trancher la tête au procureur du roi , Ferrand de la Baudière , qui avait favorisé ce commencement de révolution de tout l'ascendant de son potivoir. Ensuite ils fondent à l'impro-
viste sur les habitations des gens de couleur, et enlèvent leurs ' papiers, dans Tespoir d'y trouver leur correspondance avec les Amis des Noirs.
Les homnaes de couleur s'empressèrent de donner une prompte organisation à la garde nationale.
Le commerce continuait à faire connaître à rassemblée ses vœux et ses inquiétudes sur les rapports de la France avec ses colonies ; les nouvelles alarmantes de la Martinique et de Saint-Domingue , transmises par le ministre de la marine , donnaient à comprendre combien il importait d'assurer le sort de ces contrées. Alors on résolut d'agiter cette question majeure : abolira -t-on oui ou non la traite des nègres? L'abbé Maury voulait la prompte solution d'un problème auquel se rattachaient l'un des plus grands principes sociaux et la fortune de notre commerce. Mais Cazalès repoussa l'opinion de Maury pour adopter celle d'Alexandre Lameth , dont l'avis était qu'il fallait prendre d'abord des moyens pour arrêter les insurrections qui affligeaient les colonies, et qu'on discuterait ensuite à loisir la question philosophique et politique de la trailedes nègres. L'assemblée prit le parti de nommer des commissaires , qui formèrent un comité colonial composé de douze membres.
Le comité, après un examen attentif et profond, redoutant les suites des deux moyens extrêmes , crut devoir prendre le milieu entre deux écueils également dangereux; ce fut le 8 mars 1790 que Barnave fit en son nom un rapport célèbre. A peine eut-il lu son projet de décret, que l'assemblée , d'une voix presque unanime, s'empressa de déclarer que, désirant faire jouir les colons des fruits de notre régénération, elle les autorisait à émettre leur vœu sur la constitution, et les invi-
tait à former des assemblées coloniales auxquelles on permettait de mettre à exécution la partie des décrets qui pouvait s'adapter aux convenances locales , sauf la décision de l'assemblée nationale et du roi sur les modifications et la sanction de tous les arrêtés pris par les corps administratifs ; d'un autre côté , appréciant les motifs qui avaient fait agir les citoyens des colonies , elle déclarait , touchant les derniers événements, qu'il n'y avait lieu à aucune inculpation contre eux , et que , jusqu'à nouvel ordre , tout rentrerait dans Tétat accoutumé. Sur-le-champ une corvette fut expédiée pour les colonies, où Ton ne put maintenir Tordre et la paix.