CHAPITRE XVIL
Troubles dans les provinces. — Enthousiasme de Paris.
Dans les provinces, à la même époque , s'étendaient partout les fédérations ; du Dauphiné elles s'étaient propagées
dans le Languedoc. Toutes les villes et bailliages de la Franche-Gomté conclurent à Besançon un pacte fédératif, pour faire respecter les décrets de rassemblée nationale et Tautorité du roi.
Indépendamment de leur côté politique, ces fédérations avaient pour but d'assurer la libre circulation des grains ; on fit effectivement la remarque que le prix baissa devant ces manifestations de Topibion publique.
Un mouvement d'une autre nature éclata en Bretagne ; de graves atteintes furent portées à la propriété des seigneurs dans plusieurs localités. Cet état devint si alarmant, qu'un grand nombre de nobles abandonnèrent leurs châteaux ; la populace se livra alors aux plus coupables excès du côlé de Bains, de Guer et de Louheac ; des châteaux furent dévastés et même incendiés. L'autorité prit des mesures peur arrêter ces brigandages, mais elles furent insuffisantes, et le pillage et l'incendie continuèrent encore quelque temps.
Enfin, le 45 janvier, trois cents jeunes gens, députés de toute la jeunesse de Bretagne, se réunirent à Pontivy : la jeunesse d'Anjou y envoya ses députés. Cette assemblée signa une coalition indissoluble pour la dcfenso de la constitution,' de l'assemblé nationale et du roi. L'acte se terminait par ces mots : < Au premier signal de guerre , le cri de ralliement de nos phalanges armées sera : vivre libre ou mourir !
Dans la séance du 2 février ^ l'assemblée constituante choisit M. Bureau de Puzy pour son président. M. de Poucaut annonça que dans le Périgord ceux qui n'avaient rien dépouillaient les propriétiires. M. Lachèze affirma que les choses se passaient de la même manière dans le Quercy : six personnes y ont perdu la vie. M. de Fayel ajoute que ces troubles
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agitent TAgenois ; de tous côtés on demande que le comité féodal fasse son rapport le plus tôt possible. L'assemblée arrête qu'il le fera samedi.
Le roi se rendit à l'assemblée dans la séance du 4 février. Sa Majesté s'était fait précéder de la lettre suivante :
« Je préviens M. le président de rassemblée nationale, que je compte m'y rendre ce matin vers midi ; je désire être reçu sans cérémonie. »
Cette lettre fut accueillie par d'unanimes acclamations.
A l'arrivée du roi , ces acclamations reprirent avec une nouvelle force.
Le discours qu'il prononça avait pour objet les moyens d'assurer le retour de la tranquillité publique. Plusieurs passages excitèrent de nombreux applaudissements, qui redoublèrent quand le roi quitta l'assemblée pour retourner aux Tuileries : les paroles du roi avaient jeté rassemblée dans une agitation impossible à décrire. Tout-à-coup, par un mouvement spontané et unanime, tous les membres se lèvent et demandent à prêter le serment civique ; on fait , en conséquence, l'appel nominal , et tous les membres jurent individuellement d'être fidèles à la nation , à la loi et au roi , et de maintenir de tout leur pouvoir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par le roi.
Ce jour-là , les représentants de la commune étaient en séance ; à peine eurent-ils appris ce qui venait de se passer à l'assemblée nationale, que les représentants de la commune voulurent suivre cet exemple. Bailly étant entré dans le même moment, prêta le premier le serment civique, et, après lui , les autres membres et les spectateurs même des tribunes.
Danton demanda alors que le public du dehors fût appelé à
prêter le même serment. Cette proposition ayant été adoptée , on vil le maire, accompagné de douze membres de la commune, descendre sur la place et aller s'installer sur le perron de THôtel-de^YAle. Aussitôt les tambours battirent aux champs , le maire lut la formule du serment , et toute la foule , réunie sur la place, répondit par les cris de : vive la nation , la loi et le ror !
Il faisait encore jour, que la place de rHôtel-de^Ville se trouva éclairée par mille flambeaux. L'illumination devint bientôt générale , et tous les groupes qui se trouvaient dans les rues et sur .les places répétaient le serment.
Le lendemain , ce fut le tour des districts ; celui de Saint- Étienne-du-Mont commença, et il fut bientôt suivi par tous les autres.
Le 5 février, tout Paris fut illuminé ; il y eut, dans la journée, une grande revue de la garde nationale; et, pour dore la solennité du serment, on chanta un Te Deum dans Téglise de Notre-Dame : rassemblée nationale et le conseil de la commune y assistèrent en corps ; enfin, cette solennité du serment fut répétée avec le même enthousiasme dans toutes les provinces.
Bans la séance du 9 février, Tabbé Grégoire, président du comité des rapports, rendit compte des troubles qui agitaient plusieurs contrées, entre autres le Qoercy, le Rouergue, le Périgord, le Bas-Limousin et la Basse-Bretagne. Jji discussion fut longue et orageuse. L'abbé Maury prononça un discours qui souleva l'assemblée ; il proposait des moyens d'extrême rigueur. M. Lanjuinais, au contraire, tout en flétrissant ces excès , demanda qu'on mit d'abord en usage les voies de conciliation.
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M. Cabales venait de parier d*iiD désastre qui lai était personnel : des brigands avaient brûlé l'un de ses châteaux dans le Bas-Quercy. Robe^ierre demanda et obtint la parole. Le discours qu'il prononça fut des plus singuliers, quand on songe à ce qui était en discussion ; il ne dit pas, lui, que c'étaient des brigands , mais le peuple qui brûlait les châteaux; et, sur l'observation que lui fit un membre, que ce n'était pas le peuple, mais des Irjjrarute, Robespierre, sans se déconcerter, répliqua : € Si vous voulez, je dirai les dtogem accusés d'avoir brûlé des châteaux. »
c Dites-donc des brigands , s'émèrent à la fois plusieurs membres.
€ Je ne me servirai que du mot d'hommes, répliqua imperturbablement Robespierre , et je caractériserai assez ces hommes , en disant le crime dont on les accuse. » Dans tout son discours, il s'attacha plutôt à excuser qu'à flétrir ces brigandages. Il rêvait déjà , dans les brûleurs de châteaux , le peuple du 40 août, des 2, 3 et 4 septembre, et du 24 janvier.
Dans laméme séance , l'évéque d'Autun (M. deTalleyrand) lut , au nom du comité de constitution , un {Mrojet d'adresse au peuple français. Cette adresse fut votée dans la séance du lendemain, et expédiée bientôt après aux départements.
Dans la iséance du 46, rassemblée entendit la lecture d'un exposé envoyé par le ministre, sur les désordres qui affligeaient les provinces. Cet état de choses, disait le ministre , contriste profondément le cœur de Sa M^jesté ; si Ton ne trouve pas le moyen d'y porter remède, ^toutes les propriétés seront bientôt violées ; car les brigands ne respectent plus rien.
Le ministre racontait ensuite les désordres dont la ville de Bézieris venait d'être le théâtre. Des commis ayant voulu arré^
ter des contrebandiers, ont été attaqués par la populace; ils se sont réfugiés alors à l'Hôtel-de-Ville ; mais les portes furent bientôt enfoncées , et les malheureux commis ont été indignement mutilés. Cinq d'entre eux ont été même pendus par ces misérables.
Le détail de ces horreurs fif une profonde impression sur rassemblée. Divers orateurs furent entendus , entre autres l'abbé Grégoire, La Fayette et Mirabeau. Il fut décidé que le comité de constitution présenterait le lendemain , ou le surlendemain au plus tard , un projet de décret pour réprimer ces désordres.
La discussion de ce projet eut lieu le 20 février. Plusieurs membres furent entendus pour et contre^ et la discussion renvoyée au jour suivant. Le 24 , l'assemblée s'occupa d'affaires particulières ; mais la discussion fut reprise dans la séance du 22. On entendit encore Robespierre sur cette question, immédiatement après M. de La Rochefoucauld.
Son discours ne tendait, au fond, qu'à repousser les mesures propres à réprimer ces brigandages ; et Robespierre mettait en avant le même prétexte : le peuple , l'intérêt du peuple. Voici quelques passages de son discours :
€ Qu'on me pardonne de demander comment une révolution faite par le peuple peut être protégée par le déploiement ministériel de la force des armes.
« Il faudrait me démontrer que la France est à la veille d'une subversion totale. Voyons si cela est vrai.
c Nous ne connaissons la situation du pays, que par ce qui a été dit par quelques membres ; et vous avez vu <lue cet troubles ne consistent qu'en quelques châteaux brûlés, et vous avez blâmé le peuple.
€ Vous savez quels moyens on a employés en Normandie pour soulever le peuple ; c'était Tœuvre des partisans de raristocratie.
c Qu'on ne vienne donc pas calomnier le peuple ! Je laisse ses ennemis exagérer ses |voies de fait , s'écrier que la révolution a été signalée par des barbaries; moi j'atteste tous les bons citoyens, que jamais révolution n'a coûté si peu de sang et de cruautés. Vous avez vu ce peuple maître de sa destinée rentrer dans l'ordre au milieu de tous les pouvoirs abattus, de ces pouvoirs qui l'ont opprimé pendant tant de siècles. >
M. deClermont-Tonnerre, qui parla immédiatement après lui, comprit la pensée de Robespierre. Il débuta par faire observer qu'il ne faut pas que la liberté soit souillée par Timpatience qui flétrissait le triomphe du despotisme ; que ce ne sont pas les vertus du peuple, mais ses fautes qu'il faut compter; enfin qu'on ne doit pas flatter le peuple , parce que ses erreurs même sont des crimes.
La loi concernant la tranquillité publique fut adoptée le lendemain, après une discussion assez orageuse au milieu de laquelle l'assemblée rappela à l'ordre l'un de ses membres, M. Blin , pour avoir dit qu'accorder la dictature au pouvoir exécutif, c'était envoyer dans les provinces des assassins pour réprimer des assassins. Contre sa coutume , l'assemblée se hâta de voter cette loi devenue urgente par suite des nouvelles affreuses qui arrivaient de tous les points du royaume.
L'assemblée s'occupa , en outre, dans ce même mois de février, de l'abolition du droit d'aînesse et de masculinité , de la constitution du clergé et de la suppression des ordres religieux; elle traita également les questions de finances et d'organisation militaire; mais elle ne termina rien.
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