‹ Histoire de FranceChapitre 3 sur 53 · CHAPITRE IlL · texte numérisé non relu

CHAPITRE IlL

Suite du récit de madame Gampan. — Affaire Favras. — Projet de la noblesse pour Tévasion du roi.

En février 1 790 , l'affaire du malheureux Favras inquiéta beaucoup la cour. Ce particulier avait conçu le projet d'enlever le roi, et de faire ce qu'on appelait alors une contre-révolution. Monsieur, probablement par pure bienveillance, lui avait donné quelque argent; et le bruit s'était répandu qu'il voulait par là favoriser l'exécution de cette entreprise. La démarche que fit Monsieur, en se rendant à l'Hôtel-de-Ville pour s'expliquer sur cette affaire , fut ignorée de la reine ; il est plus que probable que le roi en avait eu connaissance. Lorsque M. de Favras fut mis en jugement , la reine ne me cacha pas ses craintes sur les aveux des derniers moments de cet infortuné.

J'avais envoyé une personne de confiance à l'Hôtel-de-Ville ; elle vint apprendre à la reine que le condamné avait demandé

ta HISTOIRE DE FRANCE.

d'être conduit de Notre-Dame à THôtel-de-YiHe , pour faire upe déclaration finale et donner des détails justificatifs. Ces détails n'avaient compromis personne ; Favras avait corrigé son testament de mort après Tavoir écrit , et s'était rendu au supplice avec le courage et le sang-froid de Théroïsme. Le conseiller rapporteur qui lut sa condamnation lui dit que sa vie était un sacrifice qu'il devait à la tranquillité publique. On assura , dans le temps , que Favras fut livré comme victime pour satisfaire le peuple et sauver M. de Besenval , qui était dans les prisons de TAbbaye.

Le dimanche qui suivit cette exécution , M. de la Villeurnois vint le matin chez moi me dire qu*il devait, ce jour même, conduire au dtner public du roi et de la reine la veuve Favras et son fils, en deuil l'un et Vautre de ce brave Français immolé pour son roi , et que tous les royalistes s'attendaient à voir la reine éombler de ses bienfaits la famille de cet infortuné. Je fis tout ce qui dépendait de moi pour empêcher cette démarche; je prévis l'effet qu'elle produirait sur le cœur sensible de la reine, et la contrainte douloureuse qu'elle éprouverait ayant l'horrible Santerre, commandait de bataillon de la garde parisienne, derrière son fauteuil pendant son dtner. Je ne pus faire entendre mes raisons à M. de la Yilleurnois : la reine était déjà à la messe, ^vironnée de toute la cour, et je n'avais pas même la facilité de la faire prévenir.

Lorsque le diner fut fini , j'entendis frapper à la porte de mon appartement , qui ouvrait dans le corridor, près de celui de la reine : c'était elle-même. Elle me dum^da ci je n'avais personne chez moi; j'étais seule. Elle se jeta sur un fauteuil, et me 4!t quelle venait pleurer tput à son aise iiyec moi sur l'ineptip è^ exagi^rés du parti du roi. « Il faiit périr, disait-

RÉy(H.UTION FRANÇAISE tt

die , qvmà on est attaqué par des geos qui réuQissent |ous les ^ t^entç à tous les criiQes , et défendu par des gens fort e^r maUes, mais qui n'ont aucune idée juste de notre position, fte ip*oi)t eoQiprooiise vis^à-yis des deux parfis, en me présentant la veuve et le fils de Favras. Libre ds^ns mes actions , je deva^ prendre Tepfant 4* un homme qui vient de se sacrifier pour nous, et le placer entre le roi et moi; mais, environnée des bourreaux qui viennent de faire pâ*ir son père, je n'ai pa^ même osé jeter les yeux sur lui. Les royalistes me blâmeront de n'^yq\r pas paru occupée de ce pauvre enfant; les révol^r tipnnaires seront courroucés , en spngeant qu'on a cru m$ plaire en n»^ 1^ présentant. » Cependant la reine ajouta qu'eUe ip^Q^ais^ la position de M'^'' Favraç; qu'elle la savais dan^ le besoin , et m'ordonna de lui envoyer le lendemain , par une peiscmne «ftre, quelques rouleaux de cinquante louii^, en la faisant apurer qu'elle veillerait toujours à son sort et à cdiii de son fils.

La rejpp voulut envoyer un )i(mme dévoué à la c?use du coi porter des lettces a«x princes , cpii étaient ^lo{$ à Turin. jgjle jeta 1^ yeux sur un o%ier, chevalifir de Saint-Lpvis , intimeqEient lié avec M- Camp^n , et dont elle m'avait souvent entendu ps|cler avec élqge. Je ne balançai pas un instant entre le plaisir de voir un de mes amis chargé d'une mission honor rallie, et le danger de la faire confier à un homixie que j'avais la douleur de voir eptratné par ie$ funestes opinons du temps, le le ^ à la reine , et la prisii de faire un autre choix. Sa Mar jesté me sut gré de cette sincérité. La coqmiwon fut donp^ ^ H. de Jm qui, depuis ce temps, n'a jamais; cessé d'unir à la plus grs^u^e discrétion , à 1^ ss^acité 1^ pluQ reconnue , u^ z^ qui 0$ «'e^ j«[»^ ralenti*

Au mois de mars suivant , j*eus occasion de connaître le véritable sentiment du roi sur les évasions qui lui étaient sans cesse proposées. Un soir, vers dix heures, M. le comte d'Inisdal , député par la noblesse , vint me prier de Tentendre en particulier, ayant une chose importante à me communiquer. Il me dit que, dans cette même nuit, on devait enlever le roi; que la section de la garde nationale, commandée ce jour-là par M. d'Aumont , était gagnée , et que les attelages des chevaux donnés par de bons royalistes étaient posés en relais à des distances convenables ; qu'il venait de quitter une partie de la noblesse réunie pour l'exécution de ce projet , et qu'on l'avait envoyé vers moi pour que j'obtinsse , avant minuit, un consentement positif du roi par le moyen de la reine ; que le roi avait connaissance de leur plan ; mais que jamais Sa Majesté n'avait voulu se prononcer d'une manière précise ; et qu'à l'instant d'agir,, il était nécessaire qu'elle consentit à cette entreprise. Je me rappelle que je désobligeai beaucoup le comte d'Inisdal , en exprimant mon étonnement de ce que la noblesse , à l'instant d'exécuter un plan de cette importance , m'envoyait trouver, moi , première femme de la reine , pour obtenir un consentement qui aurait dû être la base de tout projet bien concerté. Je lui dis aussi qu'il m'était impossible de descendre en ce moment chez la reine , sans que ma présence fixât l'attention des antichambres ; que le roi jouait avec la reine et sa famille , et que je ne paraissais dans cet intérieur que lorsque j'y étais appelée. Cependant j'ajoutai que M. Campan avait ce genre d'entrée, et que, s'il voulait lui faire la même confidence, il pouvait compter sur lui. Mon beau-père, auquel le comte d'Inisdal répéta ce qu'il m'avait dit, se chargea de la com-

mission , et passa chez la reine. Le roi jouait au wisk avec la reine , Monsieur et Madame ; M""* Elisabeth était à genoux sur une voyeuse auprès de la table. M. Campan raconta ce qui venait de se passer chez moi; personne ne dit mot. La reine prit la parole et dit au roi : < Monsieur, entendez- vous ce que Campan vient de nous dire? — Oui, j'entends, dit le roi en continuant de jouer. » Monsieur, qui avait Thabitude de placer très-souvent dans la conversation , des passages de comédie, dit à mon beau-père : « M. Campan, répétez-nous, s'il vous plaît y ce joli couplet , » et pressa le roi de répondre. Enfin la reine dit : « 11 faut pourtant bien dire quelque chose à Campan. » Alors le roi adressa ces propres mots à mon beau-père : « Dites à M. d'Inisdal que je ne puis consentir à ce qu'on m'enlève. » La reine insista pour que M. Campan observât de rendre fidèlement cette réponse : € Vous entendez bien , ajouta-t-elle , le roi ne peut eonsenrtir à ce qu'on l'enlève. » M. le comte d'Inisdal fut très-mécontent de la réponse du roi, et sortit en disant : < J'entends, on veut d'avance jeter tout le blâme sur ceux qui se dévoueront. » Il partit, et je pensai que le projet serait abandonné. Cependant la reine resta seule avec moi, jusqu'à minuit, à préparer ses cassettes, et m'ordonna de ne point me coucher. Elle pensait qu'on interpréterait la réponse du roi comme un consentement tacite , et simplement comme un refus de participer à l'entreprise. J'ignore ce qui se fit chez le roi pendant cette nuit; mais je regardais de temps en temps aux fenêtres : je voyais le jardin libre, je n'entendais aucun bruit dans le palais , et le jour vint me confirmer dans l'idée que le projet avait été abandonné, c II faudra bien s'enfuir^ me dit la reine peu de temps après, on ne sait pas jusqu'où iront les factieux ;

M HiSTOIRfi DE mmCR.

le danger augmente de jour en jour. » Cette prineesse recevait des conseils et des Mémoires de toutes parts. Rivarol lui en adressa plusieurs dont je lui fis lecture. H y ayait fourré beaucoup d'esprit; mais la reine trouvait qu'ils ne conteaajient ri^ d'essentielleoient utile pour leur position. Le comte de Moustiers remit aussi des Mémoires et des plans de conduis. Je me souviens que , dans un de ses écrits » il disait au roi : < Relisez Télémaque , Sire, ce livre qui a charq^é l'eqfance de Votre Majesté, et vous y trouverez ies premières semeqces de ces principes qui , mal suivis par des tètes ardeptes, amènent l'explosion du moment. » J'ai lu un si grand nmbre d^t ces Mémoires , que j'en rendrais un compte peu idèle, et je ne veux consigner dans cet; écrit que les évépi^-ments dont j'ai été témoin , ou les paroles dopt , iqalgré le laps de temps, le son retentit encore en quelque sorte à m^ oreilles.

M. Le comte de Ségur, à son retour de Russie, fut quelque tanps employé par la reine, et eut de l'influence sur elle, mais cela dura peu. Le comte Auguste de La Marck se déypua de même à des négociations utiles au roi auprès des chefs des factieux. M. de Fontanges, archevêque de Toiilouse, avait aussi la confiance de la rebe ; mais rien de ce qui se faisait dans l'intérieur ne pouvait amener des résultats satisfaisants. L'impératrice Catherine II fit aussi parvenir à la rêne son (qûnion sur la situation de Louis XYI, et la rein^ m'a fait lire quelques lignes de la propre écriture de l'impér^itrice, qui se terminaient par ces mots : < Les rois doivent suivre leur marf che saas s'inquiéter des cris du peuple* comme la lune suit <( seu cours sans être arrêtée par tes aboieu^^ns des chiens. » Je ne di^uterai sàreoieiit pas sur cett^^m^xiiia^ de la de$|^

tique souveraine de Russie , mais elle était bien peu appréciable à la position d'un roi déjà prisonnier.

Tous ces conseils particuliers , soit du dehors , soit deTintérieur , n'amenaient aucupe décision dont la cour pût profiter. Cependant le parti de la révolution suivait son audacieuse entreprise d'un pas ferme et sans éprouver d'opposition. Les conseils du dehors , tant de Coblentz que de Vienne, influaient diversement sur les membres de la famille royale, et ces cabinets n'étaient pas d'accord. J'ai eu souvent occasion déjuger, par ce que me disait la rme , qu'elle pensait qu'en laissant tout l'honneur du rétablissement de l'ordre au parti de Coblentz, Louis XVI serait mis en tutelle au retour des émigrés, ce qui augmenterait encore ses propres malheurs. Souvent elle mue disait : « Si les émigrés réussissent , ils feront longtemps la « loi ; il sera impossible de leur rien refuser; c'est contracter « avec eux une trop grande obligatiop q)}e de leur devoir € la couronne. » Il m'a toujours paru qu'elle désirait que sa famille balançât , par des services désintéressés, le mérite des émigrés. Elle redoutait M. de Galonné, et c'était ajuste titre. BUe avait acquis la preuve que ce miqistre était d^yenu sop plus cruel ennemi , et qu'il se servait , pour noirqir sop caractère , des moyens les plus vils et les plus criminels. Je puis attester que j'ai vu , dans les mains de la reine , up manuscrit des Mémoires infâmes de la femme tamotte > qu'on lui avait apporté de Londres, et qui était corrigé de la main même de M. de Galonné , dans tous les endroits où l'ignomnce totale des usages de la cour avait fait commettre à cette misérable des erreurs trop grossières.

Les deux gardes du roi qui avaient été blessés à la porte de Sa Majesté , le 6 octobre , étaient MM. Durepaire et de Mio-

mandre.de Sainte-Marie; le second, dans l'affreuse nuit du 6 octobre, avait pris le poste du premier aussitôt que celui-ci eut été mis hors d'état d'y rester.

M. de Miomandre était à Paris, lié avec un autre garde nommé Bernard, qui avait reçu le même jour, un coup de fusil des brigands dans une autre partie du château. Ces deux officiers, soignés et guéris ensemble à l'infirmerie de Versailles, se quittaient peu; on les reconnut au Palais-Royal, ils y furent insultés. La reine jugea qu'il fallait qu'ils quittassent Paris. Elle me dit d'écrire à M. de Miomandre de Sainte-Marie de se rendre chez moi, à huit heures du soir, et de lui communiquer le désir qu'elle avait de le voir en sûreté, et m'ordonna, quand il serait décidé à partir, de lui ouvrir sa cassette, et de lui dire, en son nom, que l'or ne payait point un service tel que celui qu'il avait rendu ; qu'elle espérait bien un jour être assez heureuse pour l'en récompenser comme elle le devait; mais qu'une sœur offrait de l'argent à un frère qui se trouvait dans la situation oii il était dans ce moment, et qu'elle le priait de prendre tout ce qui était nécessaire pour acquitter ses dettes à Paris et payer les frais d§ son voyage. Elle me dit aussi de lui mander d'amener avec lui son ami Bernard, et de lui faire la même offre qu'à M. de Miomandre.

Les deux gardes arrivèrent à l'heure prescrite, et acceptèrent, je crois, chacun cent ou deux cents louis. Un moment après, la reine ouvrit une porte; elle était accompagnée du roi et de M""^ Elisabeth. Le roi se tint debout le dos contre la cheminée, la reine s'assit dans une bergère, M"''' Elisabeth assez près d'elle ; je me plaçai derrière la reine, et les deux gardes restèrent en face du roi. La reine leur dit que le roi avait voulu voir, avant leur départ, deux braves qui lui avaient

donné les plus grandes preuves de courage et d'attachement. Miomandre prit la parole , et dit tout ce que ces mots touchants et honorables pour les gardes devaient lui inspirer. M"''' Elisabeth pArla de la sensibilité du roi; la reine prit de nouveau la parole pour insister sur la nécessité de leur prompt départ. Le roi garda le silence ; son émotion pourtant était visible, et des larmes d'attendrissement remplissaient ses yeux. La reine se leva , le roi sortit, M*^' Elisabeth le suivit ; la reine avait ralenti sa marche, et, dansTembrasure d'une fenêtre, elle me dit : < Je regrette d'avoir amené le roi ici, et je suis bien sûre qu'Elisabeth pense comme moi; si le roi eût dit à ces braves gens le quart de ce qu'il pense de bien pour eux, ils auraient été ravis, mais il ne peut vaincre sa' timidité. »

L'empereur Joseph venait de mourir. La douleur de la reine fut assez modérée; ce frère, dont elle avait été si fière, qu'elle avait aimé si tendrement, avait probablement perdu une grande partie de son affection; elle lui reprochait quelquefois, quoique avec beaucoup de ménagement, d'avoir adopté plusieurs des principes de la philosophie moderne, et peut-être savaitelle qu'il envisageait nos troubles plus en souverain d'Allemagne qu'en frère de la reine de France.

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