‹ Histoire de FranceChapitre 22 sur 53 · CHAPITRE XXI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXI

Pian de I

Le trésor éprouvait une effrayante pénurie , et chaque rapport du ministre des finances, en augmentant le discrédit, ajoutait encore à la détresse.

Le marquis de Montesquieu , organe des travaux du comité des finances, aprè» ayoir repoussé les moyens lents ^t timides que M. Necker avait proposés un mois auparavant, s'éleva contre le projet de suppléer à la forme actuelle de l'administration des finances par un bureau de trésorerie qui , sous l'approbar tien et l'autorité du roi , dirigerait l'action du trésor public. En opposition avec le ministre, le rapporteur fit l'exposé le plus flatteur du bonheur et de la prospérité dont jouirait la France avant le terme de l'année, si l'on adoptait les vues de l'Assemblée.

Dans ses projets d'améliorations, elle se proposait de supprimer les impôts yexatoires et onéreux à la nation ; mais

Wil-J

181 IIISTOIUE DE KRAMCe

pour les remplacer elle prévoyait rinsuffisanco des ressources qui perlaient dans le désordre. On songea à exproprier clergé, .itt moins pour la valeur des fonds affectés h Thypothèque des quatre cent millions de billets dont rémission avait été décrétée. Cette opération offrait de grandes difficultés. L'opinion ; informée des préparatifs des puissances étrangères et de la résistance qu'opposait la vieille aristocratie; doutait en* core de la sécurité qu'offraient ces ventes.

Alors Bailly comprit qu'une si grande masse de biens, vendue précipitamment sous de pareils auspices, serait tout à fait avilie; pour remédier à cet inconvénient, il proposa, au nom de la municipalité de Paris, un projet ainsi conçu : c'était de céder ces biens aux autorités municipales du royaume qui , après les avoir achetés en masse, les revendraient en détail. Ces autorités, dans Timpossibilité de payer sur-len^hamp, devaient souscrire des traites qui , acceptées par les créanciers de l'Etat, seraient successivement admises pour solde des biens nationaux que les communes se chargeaient de revendre. Cette facile émission fit sentir au gouvernement qu'il pouvait aussi créer des billets d'état représentant une valeur monétaire , et qui donneraient au porteur hypothèque ou assignation sur les richesses territoriales que la nation allait mettre en vente, et dont l'active circulation ramènerait le crédit et la confiance.

Voilà comment prit naissance le fameux papier-monnaie imaginé d'abord pour couvrir un déficit de cent soixante-dix millions, ensuite de quatre cents, et qui devint bientôt un puissant levier pour faire marcher la révolution h pas de géants. En effet , si ces billets conservaient leur valeur, ils ofraient les ressources du numéraire, et s'ils la perdaient, eha-

RÉVOLUTION FMNÇÂISE. 185

que augmentation de discrédit devenait un nouveau motif ponr les échanger contre des biens nationaux , dont tous les ac* quéreurs se trouvaient intéressés au maintien delà révolution. Jusqu'à cette époque le clergé s'était flatté que le décret du 2 novembre 4789 n'aurait d'autre effet que de présenter une hypothèque rassurante aux créanciers de l'Etat. Le décret qui ordonnait la vente de quatre cent millions de ses biens aux municipalités lui laissait encore espérer que l'on se bornerait à une portion qui n'atteindrait que les ordres les plus riches et les moins nécessaires à la religion. Mais les illusions cessèrent lorsque le député Chasset , rapporteur du comité ce* clésiastique , vint demander qu'on s'occupât du moyen de suppléer à la dlme en élevant la contribution des propriétés qui en étaient grevées à un point suffisant pour solder les frais du culte, et, par une autre proposition incidente à ce projet , il demanda qu'on plaçât dans les mains des municipalités , affranchie de toutes charges et dégagée de toutes hypothèques » la totalité des biens ecclésiastiques qui avaient été mis à la dis* position de la nation.

Quoique les ecclésiastiques parussent avoir abandonné la discussion des affaires relatives au clergé , l'évéque de Nancy, plus persévérant , ne put résister au besoin de combattre Da-* delay-d'Agier et Treilhard , qui avaient appuyé le rapport de Chasset par les arguments les plus solides. < S'il m'était possible , dit ce prélat , de séparer mes intérêts temporels de ceux des églises de France et de la religion même , je me serais condamné au silence. Plaçant mon âme à la hauteur de cette abnégation évangélique que l'injustice des hommes ne saurait atteindre , j'aurais eévoué sans peine et précipité dans le gouffre dévorant qui demande tant de victimes les biens temporels

qui m'ont été départis. Hais ici il s*agit de Fintérét durable et perpétuel de nos églises et de la religion qui en est inséparable. Il faut alors que les ministres des autels défendent avec courage et constance les droits sacrés que Von attaque. N'était-ce pas assez que, malgré quatorze cents ans d* une jouis* sance sanctionnée par tout ce qu'il y a de sacré parmi les» hommes, vous eussiez mis à votre disposition les biens da clergé? N'était-ce pas assez que , sans avoir consulté les provinces oii réside la nation, vous en eussiez décrété la vente pour une valeur de quatre cent millions ? N'était-ce pas assez qu'en reprenant cette disposition , vous l'eussiez transmise aux municipalités? N'étaitrce pas assez que , malgré toutes nos observations, vous eussiez supprimé les institutions monastiques» si chères à l'Eglise? Fallait-il encore, par une motion incidente , intervertir toutes les formes? Rappelez-vous la résisr tance invincible avec laquelle vous avez écarté ma motion , lorsque je demandai^ que l'on déclarât la religion catholique , apostolique et romaine , religion nationale , sous le prétexte qu'elle était incidente. Celle qui attaque l'Eglise et ses ministres obtiendra-t-elle seule votre attention? »

M. de Nancy, parcourant ensuite les différentes parties du plan du comité ecclésiastique , les attaqua toutes; il rappda que si nos ancêtres avaient admis les prélats dans leurs assemblées politiques , c'était pour être les apôtres de la vérité, les aonservateurs du culte , les défenseurs temporels de nos églises; il finit par déclarer au nom de ses commettants, de son diocèse, en son nom propre et en celui de beaucoup de membres de l'assemblée, que si le plan proposé était adopté, ils n'adhéreraient jamais au décret qu'on voulait rendre sur cette matièrç.

RÉVOLUn(M« FRANÇAlISE. 187

Rœderer s'éleva contre cette protestatioB. < A moins de violer la loi jurée , on n'a plus le droit de demander si l'Etat peut disposer de ces biens , dit cet orateur , toutes les provinces le veulent , Tintérét national l'exige. Le principe qui me parait venir à Tappui de la vente des propriété ecclésiasv tiques , c'est celui qui veut que les fonctions publiques , de toute nature , soient payées en argent , d'une manière déterminée. Les fonctions du sacerdoce dans la société donnent assez d'empire à ceux qui les exercent , pour ne pas leur laisser

celui que procurent les propriétés territoriales Il faut donc

retirer sans délai les biens ecclésiastiques des mains du clergé» et si vous voulez intéresser ce corps à la révolution , associez son sort à celui de tous les créanciers de l'Etat. »

L'archevêque d'Aix prit ensuite la parole, et de tous les nombreux plaidoyers restés en faveur du clergé, le sien, dit M. Labaume, est celui oii cette cause me parait le mieux raisonnée. L'orateur, au milieu de ses rudes adversaires, eut l'art de la défendre avec une rigueur de principes qui , lorsr qu'elle est employée par un vertueux prélat , inspire en faveuf de l'Eglise un intérêt irrésistible. Ce vénérable archevêque, loin d'être découragé par le pressentiment d'une infaillible défaite, s'avance vers la tribune d'un pas chancelant; mais d'une voix assurée, il s'exprime en ces termes :

« Voilà donc l'abîme dans lequel nous avons été conduits, l'abtme oii l'on veut nous précipiter ! Que sont devenues les^ assurances qu'on nous avait solennellement données de conserver nos droits et nos possessions ? Que sont devenues les promesses que vous nous fîtes au nom d'un Dieu de paix , que nos propriétés seraient inviolables et sacrées? N'avez-vous donc pris ces engagements que pour nous ravir jusqu'aux res-

tm IIIBTOIRE DE FKâNCË.

tes de ces propriétés? Vous avez d'abord aboli les dimes avec rachat, puis avec un remplacement sans équivalent; vous avez ensuite demandé si les biens du clergé appartenaient à k nation , et sur cette dernière question , vous avez entaidu nos raisons. Vous prononçâtes alors que les biens du dergé seraient à la disposition delà nation. Cette dûpadtûm n*est pas la proimété; sans cela , vous auriez décrété comme principe ce droit de propriété que vous voulez donner à TEtat : vous ne pouvez donc aliéner des biens dont vous n'avez pas la propriété, et les ventes sont nulles si vous ne recourez aux formes civiles et canoniques. »

L'archevêque d*Âix, après avoir résumé son opinion sur la manière de faire sortir l'Etat de la crise où il se trouvait engagé , offrit les quatre cent millions dont le trésor avait besoin , avec la promesse que le clergé en paierait les intérêts et en rembourserait le capital par des ventes successives. Cette proposition conciliante fut mal accueillie. On s'écria brutalement que le clergé ne pouvait offrir pour gage ce qui n'était plus à lui , et que la nation , déclarée par une loi solennelle propriétaire des biens de l'Eglise » en devenait seule dispensa* trice.

Thouret dit : « Comme propriétés, les biens ecclésiastiques sont toujours soumis au retrait public pour les grands besoins de la nation.... Je conclus , et je dis qu'on ne fait donc point d*injustice au clergé en le salariant d'une manière pécuniake et suffisante. »

L'abbé de Montesquieu s*écria : « Messieurs , je demande au Dieu de nos pères qu'il vous conserve la religion de saint Louis , et qu'il vous protège. Les plus malheureux ne sont pas ceux qui souffrent Tinjusticei, ce sont ceux qui la font. »

RÉVOLUTION FRANÇAISE. fM

Treilhard préteodit qu'il fallait ramener le clergé à sa simplicité primitive; il rappela que Jésus-Christ avait dit aux apôtres : Vendez tout et suivez-moi. Il s'appuya sur la raison d'Etat qui exigeait qu'on prit possession des biens de l'Eglise. Le tableau qu'il présenta des avantages qu'on retirerait en donnant aux départonents et aux municipalités l'administratioD de ces bi^s, en attendant qu'ils fussent vendus , fit désirer vivement au côté gauche l'exécution de cette mesure.

Le clei^, attaqué avec force, se défendait avec courage et talent; après de longs débats, plusieurs membres demandent la clôture de la discussion , d'autres veulent qu'dle sok continuée : Tagitaiion redouble» lorsque le chartreux D. Gerles monte à la tribune et dit : < Pour écarter les doutes que les ennemis de la révolution s'efforcent d'élever sur les sentiments religieux de l'assemblée , il faut qu'elle décrète que la religion catholique , apostolique et romaine est et demeurera pour toujours la religion de l'Etat, et que son culte public est le seul autorisé. >

Le retour de cette motion produisit un effet semblable à celui qu'elle avait excité lorsqu'elle fut proposée pour la pre** mière fois par l'évéque de Nancy; mêmes clameurs, mêmes transports, mêmes tumultes. Les nobles et les évoques l'approuvent par acclamation, et demandent qu'on l'adopte, liais la majorité déclare que la motion est une conspiration contre la tranquillité publique; que le clergé appelle le fanatisme au secours de ses biens , et qu'il élève toujours des incidents pour détourner l'assemblée de son occupation principale. Rien ne pourrait dépeindre le tumulte qui alors éclata de toute part. Qu'on se représente des gestes désordonnés, des cns confus, des figures enflammées, des phrases commencées ,

interrompues, reprises, puis des députés allant et venant de tous côtés pour s'encourager dans Tattaqué ou s'entretenir dans la résistance, et l'on n 'aura qu'une bien faible idée de eette séance orageuse (4).

Charles Lameth cherche à démontrer les dangers de prononcer sur une telle matière, c L'assemblée, dit-il, a assez inanifesté ses sentiments religieux , en prenant pour base de tous ses décrets la morale de la religion. N'avons-nous pas fondé la constitution sur la fraternité , sur l'amour des hommes, sur cette consolante égalité si recommandée par l'Evangile; enfin, pour le bonheur des hommes, n'avons-nous pas réalisé les paroles de Jésus -Christ : Les premiers de* viendront les derniers , et les derniers seront mis à la place des premiers? Je voudrais, continua l'orateur, que les personnes qui montrent tant de zèle pour la religion en fissent preuve aussi pour arrêter le débordem^t de cette foule de livres impies qui attaquent à la fois la religion sainte et la liberté sacrée. Les mauvais prêtres ne cessent d'employer les moyens les plus coupables pour soulever le peuple contre une constitution à laquelle ils ne pardonnent pas d'oser attaquer leurs plus chers intérêts. Dans le Languedoc, on cherche à armer les catholiques contre les protestante, en donnant à vos décrets de fausses interprétations. J'ajoute que la demande de D. Gerles a déjà été faite dans une circonstance à peu près semblable ; vous l'avez éloignée , et c'est au moment où l'opinion se foriQeque le clergé la renouvelle et appelle les fureurs religieuses à la défense des abus. »

A ces mots, les applaudissements, les murmures et les cris couvrent la voix de l'orateur. Une foule de députés de*

RÉVOLtinON FRANÇAISE. <M

mandent b parole à la fois; ils cRugnent l'effet d*uD subît enthousiasme, et incitent le président à lever la séance. Les autres veulent qu'en décrète la motion sans désemparer. Enfin la discussion est remise au lendemain. Les évéques et les nobles ne pouvaient se résoudre à quitter leur siège.

Le public prenait à ces discussions passionnées une part aussi active que l'assemblée. Du jardin des Tuileries des groupes nombreux se portent au Palais* Royal , et délibèrent dans les cafés avec des formes encore plus violentes. La soirée et la nuit se passèrent à intriguer. Les constitutionnels firent aitendre à D. Gerles que sa proposition , fruit de son ignorance des affaires temporelles, deviendrait, si elle était adoptée, une arme dangereuse entre les mains de leurs adversaires. Ds lui prouvèrent qu'elle aurait une influaice fatale sur la vente des biens nationaux , et qu'elle nuirait par conséquent au crédit public. D'après ces considérations, il convint que sa motion était inopportune.

Le côté droit n'ignorait pas combien le peuple lui était contraire. Mais , décidé à marcher dans le sens de la cour, il résolut y si la proposition n'était pas adoptée, de sortir de hi salle, de traverser en corps les Tuileries, et d'aller déposer entre les mains du roi une protestation solennelle contre un refus qui , à son avis , anéantissait la religion et montrait ouvertement les coupables intentions de l'assemblée. Pour donner encore plus d'éclat à cette démarche , la noblesse convint de se rendre à la séance en habit noir et l'épée au côté. Le conseil du roi n'osa approuver celte démarche, et le gardedes-sceaux prévint lesscission^aires qu'on ne recevrait ni eux ni leur protestation.

Le lendemain » la foule se pressait aux environs et aux

1!» lllSTOIliE D£ FRANCE»

portes mènes de rassemblée. Des gardes nombreuses veillaient au maintien du bon ordre » afin que rien ne pût troubler la liberté des délibérations. Les deux partis , en présence , brûlaient d'en venir aux mains, lorsqu*un curé de Carcassonne, nommé Samarj, ouvrit la séance en annonçant, au nom du clergé , la malédiction divine à l'assemblée nationale ,' si elle ne décrétait pas la motion de D. Gerles.

Le baron de Menou , après avoir fait sa profession de foi en faveur du catholicisme , rappela les calamités des guerres religieuses, et témoigna la crainte qu'elles ne se renouvelassent si Fun établissait en France une religion dominante. < Ministres de la religion , ajouta-t-il , cherchez par vos exemples à faire chérir une loi pour hi gloire de hquelle toutes les lois humaines ne peuvent rien. Dieu lui-même n'a-t-il pas dit que la religion embrasserait toutes les parties du monde, que les portes de Tenfer ne prévaudraient point contre elle ? Et vous croiriez , par un misérable décret, confirmer ces paroles du créateur du monde! » En résumant son opinion , il proposa de déclarer que , par respect pour la seule religion entretenue aux frais de Tétat , l'assemblée croyait ne pas devoir prononcer sur la question qui lui était soumise.

L'agitation était extrême, lorsque le chartreux D. Gerles parait de nouveau à la tribune, et dit : « Puisque ma motion entraîne avec elle de si graves inconvénients , je la retire, pour me ranger de Tavis du baron de Menou. > Le côté droit veut la reproduire; Gazalès demande à se l'approprier. On s'y oppose. Différents projets envoyés au bureau sont successivement communiqués ; la priorité est prononcée en laveur de celui du duc de La Rochefoucauld, rédigé par Adrien Duport, et qui, entrant dans les vues de M. de Menou, lui

donnait encore plus d'extensioe. Il portait que rassemblée nationale avait prouvé son attachement au culle catholique en le mettant au premier rang dans les dépenses publiques , et qu'il ne convenait ni à la dignité de la religion ni au caractère de rassemblée de délibérer sur la motion proposée , attendu que les représentants de la nation n'exerçaient aucune autorité sur les consciences.

Malgré cette décision , MM. de Foucault et de Montlosier demandent vainement la parole. L'abbé Maury se présente h la tribune; le président, par son indécision, seoible vou* loir le laisser parler; mais Mirabeau le somme d'être fidèle à ses devoirs. L'abbé Maury, impatienté du refus qu'on fait de l'entendre, descend de la tribune; il s*écrie.que les opinions ne sont plus libres, et les évéques défendent aux curés de prendre part à la délibération.

On allait fermer la discussion , lorsque M. d'Estourmel , député de Cambrai , demande le maintien des constitutions du Cambresis , stipulées et jurées par les rois de France. Il rappelle qu'en 4 667 Louis XIY fit serment de ne jamais souffrir dans cette province d'autre religion que la religion catholique, apostolique et romaine. Alors l'opposition se ranime, et Mirabeau dit : « Messieurs, j'observerai que le souvenir de ce qu'ont fait les despotes ne peut servir de modèle à ce que doivent faire les représentants d'un peuple qui veut être libre. Ni vous ni moi ne pouvons être surpris que Louis XIV ait promis aux provinces belges de proscrire chez elles tout autre culte que celui de la religion catholique. Sous un règne tant célébré pour la révocation de l'édit de Nantes , on trouvera de grands monuments de persécutions. Mais puisqu'on se permet des citations historiques sur cette matière , je vous ^ n* siîniE. T. m. 13

supplierai de ne pas oubUer que d'ici » de cette tribune oii je parle, ou aperçoit la fenêtre d*où la main d'un monarque français, armée contre ses sujets par d*exécrables factieux qui couvraient leurs intérêts personnels de Tintérêt sacré de la religion , tira l'arquebuse qui donna le signal du massacre de la Saint-Barthélémy. »

Cette assertion , plus hardie que véritable , produisit Teffbt qu'on en attendait. Aux voix ! aux voix ! s'écria la majorité de l'assemblée. Sept fois l'abbé Maury paraît à la tribune pour présenter des amendements sous une forme nouvelle, et sept fois il est repoussé par l'impétuosité de ses adversaires. Le vicomte de Mirabeau, plus heureux, obtient la parole; sous prétexte de modifier la motion du duc de La Rochefoucauld, il fait à son frère une répartie sanglante. Sachant qu'il n'était point encore lavé du soupçon d'avoir contribué aux attentats des 5 et 6 octobre , il le regarde en prononçant ces mots : « Si le fanatisme a abusé de la religion pour conseiller les meurtres de la Saint-Barthélémy, des scélérats ont aussi abusé du mot de liberté pour violer la demeure des rois (1). j>

La vive résistance qu'opposait le côté droit était sur le point de céder, lorsque le marquis de Foucault, après avoir vainement essayé de parler, s'écrie: « Entourés de peuple et de soldats en armes , nous ne sommes pas libres. L'appareil militaire n'est propre qu'à répandre la terreur et enchainer l'opinion ; » et employant les mêmes expressions dont Mirabeau s'était servi après la séance royale du 23 juin , il dit : c Pourquoi cette insultante dictature , l'appareil des armes , la violation du temple national? Je demande, ajouta-t-il, qu'il soit décrété que désormais les troupes ne puissent ap-

(1) M. Labaoue.

RÉVOLOTION FRANÇAISE. 1«

procher de plus de trois lieues de Paris sans un ordre exprès lie l'assemblée. » La Fayette anumiça qu'il avait pris des mesures pour conserver à l'assemblée toute sa liberté , et qu'il D*y avait point de garde national qui ne voulût verser jusqu^à la dernière goutte de son sang, afin d'assurer Finviolabilité de tous les députés.

Les mêmes passions qui agitaient l'assemblée se manifestaient au sein de l'immense multitude qui remplissait les Tuileries et les avenues de la terrasse des Feuillants. Cazalès, Mirabeau le jeune et l'abbé Maury ne durent la vie qu'au zèle vigilant de la garde nationale.

Malgré la gravité des dangers, la bravoure de l'abbé Maury, sous un costume de paix , égalait la fermeté de son caractère. Il ne cédait jamais à la crainte x[u'on cherchait à lui inspirer; toujours il portait sous sa soutane deux pistolets qu'il appelait ses burettes. Non-seulement il luttait contre l'assemblée , mais souvent même sa contenance assurée imposa le respect aux factieux ameutés contre lui. Après l'orageuse discussion sur la prééminence du culte catholique , se voyant environné par des misérables qui le menaçaient de la lanterne , il les contint par ce mot plein de sens : c Hé! Messieurs^ quand vous m'aurez mis à la lanterne , y verrez-vous plus clair? »

Cependant il fallait décider l'importante question de la vente des biens ecclésiastiques. Pour mettre fin aux orages qui recommençaient à gronder toutes les fois qu'on la reproduisait , l'assemblée décida qu'elle prononcerait sans désemparer sur les quatre premiers articles qui renfermaient tout le dispositif de la loi. Alors la séance devint encore plus orageuse, et le tumulte ne permit pas, niême aux secrétairesrédacteurs, d'en donner l'analyse avec exactitude. Au lieu de

196 HISTOIRE DE FliANCE.

discours mim , on n^entendit que des phrases entrecoupées , sans cesse interrompues par ie son aigre de la sonnette du préâdent qui cassa deux fois dans les mains du marquis de Bonnay.

Enfin, lorsqu'il fut décidé que les biens ecclésiastiques , mis à la disposition de la nation , seraient cédés aux administrations municipales pour être vendus libres et francs de rentes, redevances seigneuriales, et mêmes des hypothèques dont leurs anciens maîtres les avaient grevés, tous les membres du côté droit, par un mouvement spontané, levèrent la main , en s'écriant : « Nous jurons , au nom du Dieu et de la religion que nous professons... » Les clameurs des tribunes ne leur permirent pas d'achever ; mais cet élan d'un zèle religieux ne fut point refroidi , malgré sa défaite. Peu de temps après , les mêmes membres , au nombre d'environ trois cents, rendirent publique leur profession de foi , en forme de protestation. Malheureusement pour le clergé, beaucoup d'ecclésiastiques, et même desévéques, approuvèrent le décret; d'autres personnages éminents , connus par leur respect pour la religion , s'en déclarèrent les défenseurs. Enfin le roi le sanctionna sans difficulté , ainsi que l'aliénation des domaines de la couronne , sauf les châteaux , forêts et maisons royales qu'il plaisait à Sa Majesté de se réserver; car l'assemblée, malgré ses dispositions franchement démocratiques, ne voulait pas cesser d'être généreuse envers son roi (4).

Quelques jours après, on décréta les autres articles formant le complément de la loi qui fixait les mesures relatives à la vente ou à l'administration des biens dont l'état s'emparait.

La première mesure de l'assemblée eut pour objet de con-

(1) M. Labaan^e.

naître ci de déterminer à combien s'élevaient les paiements arriérés dans les différentes branches de l'administration. Un décret suspendit le paiement de ce qui était dû à Tépoque du 1" janvier 4790, excepté la rente et la solde des troupes, et prescrivit qu'à l'avenir toutes les dépenses seraient soldées et mises au courant. Chacune de ces dépenses devint Tobjet d'un examen détaillé. Elles éprouvèrent toutes des réductions. Les pensions furent soumises à la censure publique par des états imprimés. Le compte des dépenses et des recettes mensuelles fut exactement publié ; toutes ces dispositions étaient basées sur le produit des quatre cent millions de biens nationaux dont on avait décrété la vente, et qui ne consistait qu'en des billets d'anticipations tirés par le gouvernement sur des propriétés dont la vente était encore éventuelle. Ces traites ou assignations, que le public commençait à connaître sous le nom A'amgnats, avaient été cédées à la caisse d'escompte; mais n'ayant pas une échéance fixe, elles n'étaient pas négociables ; ainsi , le trésor public était à la merci des capitalistes et des agioteurs , qui , par la facilité d'obtenir à vil prix des valeurs aussi peu recherchées , pouvaient à peu de frais en envahir le gage.

Alors on osa proposer une mesure dont l'utilité était évidente pour tout esprit dégagé de préjugés ; c'était de faire eir* culer comme monnaie les signes représentatifs de la valeur du territoire dont l'aliénation était décrétée ; les assignats , partageant ainsi la confiance accordée aux espèces métalliques , devaient finir, après avoir vivifié la circulation, par se réaliser dans l'achat des domaines qu'ils avaient représentés. Ce projet était vivement contredit ; car, quoique les assignats portassent une hypothèque spéciale , on prononçait c(Hitre eux la répro-

bation qui s*attacbe à tout papier-monnaie : de là on prédisait l'augmentation subite des denrées, la disparition du numéraire , la cessation du commerce , la ruine des manufoctures, enfin la banqueroute.

Les opinions étaient ainsi divisées touchant le cours forcé des assignats , lorsque le duc d* Aiguillon , en exprimant la tienne à la tribune, présenta un assignat comme une lettre de change garantie par la nation. C'était, selon lui, le meilleur moyen pour ranimer la circulation et traverser le passage difficile d^une administration désordonnée à une administration juste et sage. Il établit que les anticipations et les dépenses nécessaires montaient à quinze cent cinquante-neuf millions, et que, par conséquent , les quatre cent millions d'assignats décrétés étaient insuffisants' pour le service de Tannée courante. « Longtemps, dit-il, nos espérances se sont fondées sur M. Necker, mais il nous dit aujourd'hui de ne plus compter sur lui. Voyons donc par nous-mêmes, et défions-nous surtout des suggestions ministérielles; qu' est-il résulté de notre généreux abandon, si ce n'est que nos embarras ont redoublé ? Il faut donc nous méfier de tous ces moyens temporaires ou partiels, de tous ces palliatifs dont l'inutilité n'a été que trop souvent prouvée , et envisager dans son ensemble un plan qui ramène la confiance et assure l'ordre dans la comptabilité. » Les conclusions du duc d'Aiguillon furent que les assipats devaient avpir un cours forcé ; cette opinion était aussi celle de la majorité de l'assemblée.

Maury prit la parole , et déclara que le clergé ayant des créanciers, ses biens ne pouvaient changer de mains , si l'hypothèque n'était purgée. Il examina ensuite la question du papier-monnai6 > et, pour la combattre , il rappela la d^nitioo

qu'en avait donnée Mirabeau , en disant : Cest voler le sabre à la main, « Le mémoire <{ue Law communiqua au régent pour lui faire adopter son système était un chef-d'œuvre, ditil, et lorsqu*on Ta lu, il n'y a plus de raisonnement qui puisse séduire, puisque tous ceux qu'il renferme, malgré leur justesse apparente , ont fait le malheur du royaume. » En achevant ces moLs, il présente une poignée d'anciens billets, témoignage irrécusable des calamités de la régence : « Les voilà, s écriç-t-il , ces papiers désastreux, imprégnés des larmes et du sang du peuple ! Les voilà , ces papiers qui doivent être placés comme des fanaux , pour marquer les écueils contre lesquels peut se briser le vaisseau de l'état. » ^

L'assemblée consulta les grands commerçants , les riches financiers et les notables de Paris; tousse prononcèrent pour la circulation des assignats. Necker au contraire s'opposait à cette circulation , quoiqu'elle dût satisfaire aux dépenses urgentes du trésor, et suppléer au manque de numéraire, qui n'avait jamais été en proportion avec les besoins de l'agriculture et du commerce.

Talleyrand et Dupont de Nemours prévoyaient, ainsi que Necker, le danger d'une si grande émission de papier-monnaie ; ils démontrèrent , et l'expérience a justifié leur rai- ^nnement , qu'elle ferait hausser considérablement le prix de l'or et de l'argent , et que l'opération qui produirait cet effet équivaudrait à une altération des espèces. Tous deux voulaient qu'on ne créât des assignats que pour les besoins courants, et qu'on ne payât de la dette que ce qui était exigible. La création du papier-monnaie allait être modifiée selon leurs vues, lorsque l'abbé de Montesquieu, versé dans la théorie des finances, partageant l'illusion d'une foule d/e

!ioo msTOiiii: m fhanck.

bons citoyens , vint prêter son appui nu premier système. A Taide de faux calculs, d'hypothèses et de prédictions propres à flatter les tribunes , il parvint à réunir en faveur des assignats une majorité suffisante.

Ce qui acheva de décider l'assemblée, fut le zèle que manifestèrent les municipalit(^s du royaume pour acquérir des portions considérables de biens nationaux. Celle de Paris annonça que les assignats allaient rendre Taisance et donner du pain au peuple. Elle avait souscrit pour Tachât de deux cent millions de ces biens, et son premier magistrat fit savoir le même jour qu'il avait déjà entre les mains des soumissions pour la somme de soixante et dix millions. La section des Filles-Saint-Thomas, quoique très-dévouée à la royauté, fut celle qui se prononça avec le plus d'énergie pour la vente des biens ecclésiastiques. Elle déclara coupibles ceux qui oseraient douter de la solidité du papier hypothéqué sur ces domaines. .

L'assemblée décréta l'émission de quatre cent millions "d'assignats de toute valeur, qui auraient cours comme l'argent. Au moyen de cette combinaison, le gouvernement attira à lui les créanciers de l'Etat , et fit face aux dépenses courantes. Il abolit la gabelle, supprima les droits de circulation intérieure et ceux sur les fers, sur les cuirs et les savons. Il ajouta une contribution additionnelle à la contribution foncière , afin de compenser la dime, dont les cultivateurs avaient été affranchis.

Quoique Mirabeau se fût montré contraire au système du papier-monnaie, il se hâta d'en faire l'application en demandant que le prix des charges supprimées, soit dans les finances, soit dans la magistrature, fût remboursé en assignats destinés aux acquisitions de domaines nationaux. En payant les

RÉVOLUTION FMNÇàJSE. 201

membres des parlements avec les biens du clergé, il rompit l'union entre les deux corps qui , de concert avec la noblesse, contrariaient le plus les opérations de rassemblée. Ainsi il intéressa au maintien de la révolution tous ceux qui furent détenteurs de ces billets : Quiconque aura un assignat dans la poche , disait-il , deviendra nécessairement notre ami.

Page 1