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CHAPITRE XXII

Le livre rouge«

Depuis plusieurs années , les favoris . prévoyant que Fexcès de leurs profusions finirait par amener une réforme , avaient converti leurs pensions en un capital soldé par le trésor. D'autres les firent inscrire comme argent effectif qu'ils avaient apporté dans les emprunts faits par l'Etat. Quelquesuns furent censés s'être engagés pour ces mêmes emprunts, et, sans avoir versé leurs souscriptions, s'en firent payer les intérêts. Sous le nom de Uvre rouge , il existait un registre particulier renfermant l'état détaillé des sommes délivrées annuellement sur des ordres ou bons , donnés du propre mouvement des rois.

C'était donc ce livre qu'il fallait connaître pour bien apprécier une des causes principales de l'épuisement du trésor. Les premières demandes qu'en fit le comité des finances ne furent point accueillies , ou du moins Necker et Montmorin donnèrent à ce sujet des explications si peu satisfaisantes , qu'elles redoublèrent le désir qu'on avait de se le procurer. Ce registre constatait en effet les déprédations commises sous Louis XY; 6t le roi , par re^ect pour la mémoire de son aïeul , répugnait à dévoiler tous les desordres du dernier règne. Camus écrivit

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.à Necker pour l'assurer que rintention du comité n'était pas de divulguer des détails dont la publicité pourrait causer du chagrin au roi. Sur des instances réitérées, Louis XVI céda, mais sous la condition expresse que les recherches ne remonteraient pas au delà de son règne. Ce trait de piété filiale lui fut nuisible. La comparaison eût été tout entière à son avantage; elle aurait démontré combien, depuis son avènement au trône, Tadministration des finances s'était améliorée.

Necker ayant annoncé à quelles conditions le livre rouge avait été remis , les membres du comité eurent la précaution de sceller d'une bande de papier les premiers feuillets qui avaient rapport au règne de Louis XY. Ils commencèrent la lecture par les articles du règne actuel ; chacun d'eux était écrit de la main du contrôleur des finances et paraphé par le roi lui-même. Le premier, en date du 49 mai 4774, portait deux cent mille livres pour une distribution faite aux pauvres h Toccasion de la mort du feu roi , et le dernier énonçait la somme de sept mille cinq cents livres , payée en août 4 789 , pour un quartier de la pension de M"""* la comtesse d'Ossun. Le total des dépenses secrètes pour les quinze années du règne de Louis XVI s'élevait à deux cent vingt-sept millions neuf cent quatre-vingt-cinq mille cinq cent dix-sept livres , dont cent dix-sept millions avaient été absorbés par les affaires étrangères.

L'examen du livre rouge aurait dû être un nouveau motif d'affection pour le monarque : il ne s'y trouva rien qui pût faire douter de sa bonté ou de la pureté de ses mœurs. Toutes les fois qu'il était question de ses affaires ou de ses goûts personnels , il ajoutait au bas : H n'y^ a rien de pressé. Bon, à ^ofuUtion que cela n'entrainera posé de nmoeaui impôts*

Au reste , quoique le comité eût donné sa parole à Camus que le livre rouge n'aurait aucune publicité, l'assemblée viola toutes les convenances en livrant à Timpression la liste des sommes ou pensions qui avaient été secrètement accordées. Cette révélation était d'autant plus indiscrète » qu'en servant d'aliment à une maligne curiosité , elle n'exposait pas les courtisans seuls à la haine du public : dans la situation des esprits, elle devait encore fournir matière à calomnier toutes les intentions du roi.

La partie qui fixa le plus l'attention du public fut les dons extraordinaires faits par le roi à ses frères. Sous le ministère seul de M. de Calonne , Monsieur avait touché treize millions huit cent vingt-quatre mille deux cent onze livres , et le comte d'Artois plus de quatorze millions et demi. Outre cette somme, ce dernier, pour solder ses dettes , avait reçu du même ministre sept millions cinq cent mille livres, et les dettes des princes à cette époque dépassaient encore quatorze millions(4)!

Le chapitre des dons et gratifications, pensions, traitements , et surtout celui des acquisitions et échanges , présentaient une suite de malversations aussi honteuses pour les ministres qui en étaient les complices que pour les courtisans qui en profitaient. Une seule famille dont je tairai le nom , puisqu'elle fut assez punie par les malheurs que son favoritisme lui attira , reçut un don de douze cent mille livres pour l'achat du comté de Fénestranges. La princesse Christine de Saxe, gouvernante des Pays-Bas, et sœur de Marie-Antoinette, touchait annuellement cinquante mille écus. La comtesse Albaoi, femme du dernier des Stuart, recevait une pension de soixante mille livres. On accordait quatre cent mille livres au

(1) M. Labaome.

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. rhingrave de Salm ; au prince des Deux-Ponts , neuf cent mille livres pour acquitter ses dettes; et au duc de Civrac, cent mille écus qui lui avaient été promis à la paix.

Sartine , après avoir exercé pendant seize années de hautes fonctions administratives ou ministérielles , s'était retiré avec quatre-vingt-neuf mille livres de pensions , et il venait encore d'obtenir une somme de deux cent mille livres à titre de secours. Le maréchal de Ségur, peu satisfait de quatre-vingtdix-huit mille livres de traitement» demandait un duché héréditaire et des pensions réversibles à ses enfants. Au nombre de dix gentilshommes qu'il fit pensionner comme militaires , se trouvèrent quatre demoiselles de Ségur-Montazeau. Une chose digne de remarque, c'est que la comtesse de Lameth était portée pour soixante mille livres que la reine lui donna , disait-on , pour l'éducation de ses fils. Ceux-ci , qui jouaient un si grand rôle dans l'assemblée et qu'on ne pouvait soupçonner d'être vendus à la cour, pénétrés d'un sentiment de convenance, se hâtèrent de restituer au trésor la somme donnée à leur mère à titre de pension consolidée.

C'est sur ce livre, dont le souvenir atteste encore le gaspillage de L'ancienne administration et l'avidité des favoris et favorites de toutes les espèces , qu'était portée la dépense de trois cent mille livres qu'il en coûtait chaque année au gouvernement pour violer le secret des lettres. On y voyait aussi figurer des subsides onéreux et avilissants qui rendaient la France tributaire de la Suède et de la Hollande. Au milieu de tant de sommes énormes prodiguées en faveur de l'intrigue et de la corruption , on \TOUY^\iCe\\eie quarante-quatre livres quatre deniers accordée à un brave sergent, qui par sa valeur avait contribué à la prise de Duderstadt.

Le public maoifesla une indiguation non moins vive lorsque le livre des décisions , aussi déprédateur que le livre rouge, lui montra pour huit cent soixante millions d'ordonnances au comptant. Ces ordonnances étaient acquittées par le trésor royal, qui ne fournissait point à la chambre des comptes les détails de ses dépenses. Dans l'origine, cette forme avait été imaginée pour ne pas donner de la publicité à des objets qui par leur nature devaient rester secrets. Sa rapide simplicité la fit étendre à plusieurs dépenses publiques indispen'* sables , et que le gouvernement ne pouvait pas craindre d'avouer; mais son irrégularité offrait beaucoup de facilités pour voiler les abus et les vices de l'administration ministérielle. Necker l'avait si bien senti que, lorsqu'il fut rappelé à la gestion de nos finances , il prit le sage parti de réduire ces ordonnances; et, en 4789, elles ne furent portées qu'à douze millions; tandis que dans les années précédentes elles avaient souvent dépassé cent millions. Enfin , rassemblée nationale voulant apporter une grande réforme dans l'abus des pensions, en réduisit le maximum à trois mille livres.

Cette publicité provoqua la mésintelligence entre le comité des pensions et le ministre des finances, et porta une grande atteinte à la popularité de Necker qui, le premier, dans son compte-rendu , avait accoutumé le peuple à porter un regard curieux sur tous les détails de l'administration. Froissé par l'exemple qu'il avait donné, il comprit enfin les entraves inévitables qu'entraînait une aveugle prédilection pour les mesures démocratiques. Placé entre l'aristocratie qui le dénigrait et les zélateurs passionnés de la liberté, tous les partis le jugèrent avec une rigueur injuste , et travaillèrent à lui enlever cette faveur publique dont ses partisans commençaient h pren-

dre ombrage. Dès lors le signal fut donné pour l'attaquer et le perdre. Mirabeau même se réunit à Tabbé Maury pour lui porter les premiers coups et le harceler jusqu'au moment de sa retraite (1).

(1) Les membres do comité des fioaBces proposèrent il Vassembiée eonstitiiaiite d'acquitter les dettes de l'état , en créant dix-hnit cent millions de billets avec on cours forcé , assignés sur les biens du clergé. C'était une manière fort simple d'arran-

Iger les finances; toutefois il était 'probable qu'en se débarrassant ainsi des difficultés que présente toujours Tadministration d'un grand pays , l'on dépenserait nn capital énorme en peu d'années, et que l'on alimenterait , par la disposition de ce capital , des révolutions nouvelles. En effet , sans une ressource d'argent aussi immense , ni les

■ troubles intérieurs , ui la guerre an -dehors, n'auraient eu lieu si facilement. Plusieurs des députés qui engageaient l'assemblée constituante à cette énorme émission de papier monnaie n'en prévoyaient point assurément les suites funestes ; mais ils aimaient le pouvoir que la jouissance d'un tel trésor allait leur donner.

M. Necker s'opposa fortement a l'établissement des assignats; il n'approuvait pas la confiscation de tous les biens ecclésiastiques , et il en aurait toujours excepté , selon

' sa manière de voir, les archevêchés, les évéchés, et surtout les presbytères, car les curés n'ont jamais été assez payés en France , bien qu'ils soient entre les prêtres la classe la plus utile. Les suites d'un papier-monnaie , sa dépréciation graduelle , et les spéculations immorales auxquelles cette dépréciation donnait lien étaient déVeloppées, dans le Mémoire de M. Meclier, avec une force que l'événement n'a que trop confirmée. Les loteries, contre lesquelles, avec raison , plusieurs membres de l'assemblée constituante se prononcèrent , et M. Tévèque d'Autun en particulier, ne sont qu'an simple jeu de hasard , tandis que le gain qui résulte de la variation continuelle du papier-monnaie se fonde presque entièrement sur l'art de tromper à chaque instant du jour, soit relativement au change, soit relativement à la valeur des marchandises ; et les geus du peuple , transformés en agioteurs , se dégoûtent du travail par un gain trop facile; enfin, les débiteurs, qui s'acquittent d'une manière injuste , ne sont plus des hommes d'une probité parfaite dans aucune autre relation de la vie. M. Necker prédit, en 1790 , tout ce qui est arrivé depuis relativement aux assignats : la détérioration de la fortune publique , par le vil prix auquel les biens nationaux seraient vendus , et ces ruines et ces richesses subites qui altèrent nécessairement le caractère de ceux qui perdent comme de ceux qui gagnent; car une si grande latitndede crainte et d'espérance donne à la nature humaine de trop violentes agitations.

En s'opposant au papier-monnaie, M. Necker ne se renferma point d?ns lerAle aisé de l'attaque ; il proposa , comme moyen de remplacement, l'établissement d'une banque , dont on a depuis adopté les principales bases , et dans laquelle il faisait entrer pour gage une portion des biens du clergé , su£Ssante pour remettre les finances dans l'état le plus prospère. U insista fortement aussi , mais en vrin , pour que les

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Necker, exposé an choc de deux factions entre lesquelles il voulait tenir un sage milieu , ne voyait de ressources que dans la formation de son bureau de trésorerie, qui devait Taffranchir d'une grande responsabilité. Il y avait mis pour condition

nembras do bnrean de la trésorerie fassent admis dans rassemblée , afin qu'ils pussent diseater les questions de finances , en l'absence du ministre , qui n'avait pas le droit * d'y siéger. Enfin M. Necker, avant de quitter sa place , se servit une dernière fois du respect qu'il inspirait pour refuser positivement à l'assemblée constituante , et en particoUer an député Camus , la connaissance du livre rouge.

Ce livre contenait les dépenses secrètes de l'état sous le règne précédent et sons edui de Louis XVI. U n'y avait pas un seul article ordonné par M. Neeker, et ce fot loi cependant qui soutint la plus désagréable lutte pour obtenir que l'assemblée ne fût pas mise en possession d'un registre qui attestait les torts de Louis XV et ta trop grande bonté de Louis XVI ; sa bonté seulement , car M. Necker eut soin de faire savoir que , dans l'espace de seize années , la reine et le roi n'avalent pour eux-mêmes que onze millions sur ces dépenses secrètes ; mail plusieurs personnes vivantes pouvaient être compromises par la connaissance des sommes considérables qu'elles avaient reçues. Ces personnes étaient précisément les ennemis de. M. Necker, parce qu'il avait blâmé les largesses de la cour envers elles ; et ce f;it cependant lui seul qui osa déplaire k l'assemblée , en s' opposant li la publicité des fautes de ses antagonistes. Si Louis XVI s'en fût remis véritablement aux conseils de M. Neeker, il eût été du devoir de ce ministre de ne pas demander sa démission. Mais M. Necker s'aperçut que le roi , mécontent de la part qu'on lui faisait dans la constitution , lassé de la conduite de l'assemblée , avait résolu de se soustraire à une telle situation. S'il se fût adressé à M. Necker pour concerter avec lui son départ , sans doute son ministre aurait cm devoir le seconder de toutes ses forces; tant la position du monarque lui paraissait cruelle et dangereuse. El cependant il et ail luit contraire au penchant naturel d'un bomme appelé , par le vœu national , de passer sur le territoire étranger ; mais le roi et la reine , ne lui parlant pas de lepr projet à cet égard , devait-il provoquer la confidence? Les choses en étaient venues à cet excès , qu'il fallait être faaieux ou contre-révolutionnaire pour avoir de Tinfluenf^ , et ni i'uu ni l'aolre de ces rôles ne pouvaient convenir k M. Necker.

U prit donc la résolution de se retirer, et sans doute, à cette époque, il le devait; mais constamment guidé par le débir de porter le dévouement k la chose publique anssi loin qu'il était possible, il laissa deux millions de sa fortune en dépôt au trésor royal, précisément parce qu'il avait prédit que le papier-monnaie avec lequel on paierait les rentes, serait dans peu sans valeur. II ne voulait pas nuire, comme partleolier, ii l'opératisn qu'il bl&mait comme ministre. Si HA. Necker eût été très-riche, cette façon d'abandonner sa fortune aurait encore été fort remarquable ; mais, comme ces deux millions formaient plus de la moitié d'une fortune diminuée par sept années

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esseDtielle que la plupart des couiinissaires seraient pris au sein de rassemblée. Cette proposition conciliante fut jugée d'une manière tout à fait opposée à son but. Le ministre, oubliant combien il est difficile d'écarter la défiance dans les premiers moments d'une révolution , ne songea point qu'il avait été décidé que les députés ne pourraient accepter du pouvoir exécutif aucunes fonctions, même en donnant leur démission. C'était donc encourir une improbation éclatante et méritée que de demander «^ l'assemblée nationale d*aller contre des décrets qu'elle avait regardés comme indispensables pour assurer les principes de la constitution , lorsqu'elle en posait les bases.

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