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CHAPITRE XXV

De la paix et de la guerre.

La séance du 14 mai fut très-importante. Elle devint le sujet d'un nouvel empiétement de la Constituante sur le pouvoir royal , en lui ôtant la prérogative de faire la guerre et la paix.

Ce jour-là , 1 4 mai, M. de Montmorin , ministre des affaires étrangères, adressa à l'assemblée une lettre au sujet des armements extraordinaires que faisait le gouvernement anglais. Le roi» ajoutait le ministre, a pensé qu'il devait veiller au bien de l'état , en prenant des mesures ; il a ordonné , en conséquence, d'armer quatorze vaisseaux de ligne dans l'Océan et la Méditerranée pour être prêts à tout événement. Le ministre terminait par faire entrevoir que le gouvernement aurait besoin de secours extraordinaires pour le département de la marine.

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Li lettre de M. de Montmorio portait que cet armemeot était dirigé contre l'Espagne; il est de fait que dans ce mois de mai , une grande partie de l'Europe était en guerre : la ilussie avec la Suède pour la Finlande, rAutriche avec Tempiro turc, et la confédération germanique assemblait une armée dans le but de faire valoir ses droits sur les Pays-Bas.

L'assemblée , après la lecture de cette lettre , décida qu'elle s'occuperait d y répondre, toute afiaire cessante.

Cette lettre fut discutée le soir même dans le club des Jacobins ; on y maintint que le droit de faire la paix et la guerre appartenait à la nation ; que la démarche de M. de Montmorin auprès de l'assemblée n'était qu'une manœuvre des ministres pour faire nattre la guerre , troubler les travaux de l'assemblée, discréditer les assignats, ruiner les villes de commerce et les ports de mer, occasionner une banqueroate et détruire la constitution. Voilà ce qui s'imprimait déjà dans le journal de Carra.

c Jusqu'à ce moment, vous avez délibéré sur la France et pour la France , s'écria Volney, aujourd'hui vous allez entrer dans le monde politique , vous allez délibérer pour l'univers et aux yeux de l'univers. »

c Je ne crois pas , dit Alexandre Lameth , que l'assemblée nationale puisse accorder la demande du ministre des affaires étrangères. Le droit de faire verser le sang , d'entraîner des milliers de citoyens loin de leurs foyers , d'exposer les propriétés, ce terrible droit, pouvons-nous le déléguer? » Barnave émit une opinion semblable , et tous deux furent d'avis qu'avant de répondre au message , il fallait décider la grande question du droit de guerre et de paix.

< S'il est un moment où il soit indispensable de juger cette

question, dit Robespierre, c*est celui où vous avez h délibérer sur l'exercice de ce droit. Comment preudrez-vous des mesures» si vous ne savez pas à quel titre vous pouvez les ordonner? Pouvez-vous décider, même provisoirement , que le droit de disposer du bonheur de Fempire appartient aux ministres? Ignorez^vous que la guerre est un moyen de défendre le pojiivoir arbitraire contre les nations? C'est de la France que doivent partir la liberté et le bonheur du monde. Ainsi , loin de vous engager dans une guerre dont vous ne connaissez pas les motifs , et dont vous ne pouvez prévoir les conséquences, attachez-vous à maintenir la paix, et, au lieu d'accorder des subsides, d'autoriser des armements, faites une grande démarche , et montrez une grande loyauté en déclarant au monde entier que , suivant des principes bien différents de ceux qui -ont fait les malheurs des peuples, la nation française, contente d'être libre , ne veut s'engager dans aucune guerre , et veut vivre avec toutes les nations dans cette fraternité que commande la nature. »

Mirabeau, après avoir prié l'assemblée de ne point préjuger son opinion d'après l'avis qu'il allait émettre , fit observer qu'on éludait la demande du roi , et que cette manière d'agir était déraisonnable , parce que le message n'avait nullement trait à une déclaration de guerre. < Vous supposez, dit-il y que Tordre donné par le roi de faire des armements est illégal. Cependant il est certain que, dans toute société, le provisoire subsiste tant que le définitif n'est pas déterminé; or, le roi ayant le provisoire, a pu légalement ordonner des armements. Le préalable nécessaire à nos délibérations apporterait des retards qui donneraient le prétexte de dire que nous avons arrêté le^ mesures prises pour assurer la tranquillité

publique et la sûreté du commerce... Quatorze vaisseaux, armes seulement parce que l'Angleterre arme, ne peuvent être pour vous un objet d'épouvante , et n'ont rien d'effrayant pour la constitution. La question se réduit donc à savoir, non si le roi a pu armer, car cela n'est pas douteux , mais si les fonds qu'il demande doivent être accordés. »

Rewbéll et le baron de Menou craignaient les conséquences de cette latitude donnée à l'autorité royale. Mais Chapelier, dont les opinions constitutionnelles n'étaient pas douteuses, prouva , ainsi que Mirabeau , l'inconvenance qu'il y aurait à ne pas s'occuper du message. < On s'écarte , dit-il , de la véritable question, en se jetant dans des détails qui lui sont étrangers. Le roi craint la guerre , il désire la paix : deux grandes puissances arment ; l'une des deux a toujours été notre rivale et notre ennemie ; elle menace à la fois nos colonies et notre industrie. Sans doute le droit de disposer de l'or et du sang des hommes ne peut appartenir à un seul , mais le droit de prendre des précautions pour la défense de l'état appartient à l'exécuteur suprême des volontés de la nation. » Plusieurs amendements sont présentés , on les écarte tous, et, après une longue discussion , sur la motion du duc de Biron , l'assemblée décrète que le président se rendra auprès du roi , pour le remercier des dispositions prises, et qu'ensuite elle agitera cette question constitutionnelle : La nation souveraine doit-elle déléguer au roi l'exercice du droit de la paix et delà guerre?

c Laisser au trône qu'on veut affaiblir une arme aussi formidable que le droit de guerre et de paix , ce serait s'enlever tout espoir de conserver la liberté, disaient les partisans de la démocratie. Pourquoi confier à un roi constitutionnel, malgré

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lui , une faculté dont il pourrait abuser contre le peuple? Une déclaration de guerre est une volonté nationale; l'expression en appartient au corps législatif , puisque cet acte porte sur la nation , dont i\ compromet les intérêts. Les partisans du pouvoir exécutif objectent la lenteur et le dangei; de la publicité des opérations d'une assemblée nombreuse. Mais la célérité sera la même dans notre système. Il ne faut pas confondre la déclaration de guerre avec la direction des préparatifs et des opérations militaires, que tout le monde considère comme étant dans les attributions du monarque. Quant au secret que ^ Ton allègue sans cesse comme indispensable en diplomatie, la nation le repousse ; elle fuit le mystère parce qu'elle veut la justice, et la justice sera désormais son droit public; avec une loyauté toute française s'évanouiront ces lâches détours de la politique et ces graves puérilités qui constituent la prétendue science des hommes d'état. Plus morale que les rois, la nation française n'asservira personne; et si elle prend les armes, ce sera pour assurer son indépendance et conserver . sa liberté. » Ainsi parlaient ceux qui défendaient les droits du pouvoir législatif sous un gouvernement démocratique.

Les amis du trône , jaloux de lui conserver sa plus importante prérogative, opposaient à ces arguments présentés avec force et talent , que « dans un empire comme la France , il était nécessaire de déléguer au roi l'exercice du droit de paix et de guerre , pour défendre l'indépendance du territoire et protéger les colonies ; que les dangers qu'on redoutait pour la liberté étaient illusoires; qu'il restait toujours à l'assemblée un moyen d'élever un rempart contre l'ambition des princes : c'était le refus des subsides; seul, il ferait tomber de la main du monarque ambitieux Tépée qu'il aurait impru-

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demment tirée. L'Angleterre n*est-elle pasjalouseà Texcèsde sa liberté? Et pourtant , elle a confié à ses rois ce pouvoir qui parait si redoutable. On nous oppose le péril de confier la destinée de l'Etat aux passions, aux intérêts, et souvent au caprice des ministres; mais les ministres sont responsables, et les représentants ne le sont pas; et si les ministres ne sont pas incorruptibles , croit-on aussi que les majorités soient toujours exemptes de séduction? » Telle était l'expression de l'opinion publique sur la double manière d'envisager la question , lorsque l'assemblée s'apprêta à la discuter.

Le duc de Lévis, appelé le premier à donner son avis, distingua la guerre offensive de la guerre défensive, et considéra celle-ci comme la seule légitime, puisqu'elle avait pour but de protéger les intérêts nationaux. Selon lui , rien ne pouvait être décidé sans le consentement des législateurs. Il établit en principe > que là où commençait l'injustice finissait le pouvoir, et que, par conséquent, jamais la nation française n'entreprendrait rien contre la liberté d'aucun pquple , mais qu'elle repousserait, avec toute l'énergie d'une nation libre et puissante, les attaques de ses ennemis. En proclamant la renonciation aux conquêtes, l'orateur semblait inspiré par une crainte prophétique. Il voulait tourner le génie français vers les améliorations intérieures, et mettre l'empire de la pensée au-dessus de celui des armes. La question des alliances tenait trop au droit de paix pour l'en séparer ; il donna à entendre qu'elles étaient plus nuisibles qu'utiles à la France, et que vingt-cinq millions d'âmes, dont trois millions étaient armés , n'avaient besoin d'aucun secours étranger pour ac* coniplir leurs destinées.

« Vous avez reconnu, dit le duc d'Aiguillon, que tous

les pouvoirs appacliennenl à la nalion , donc le droit de paix et de guerre lui est dévolu. Comme j'ai peu à ajouter à ce qu'a dit M. de Lévis , je me bornerai à représenter les inconvénients qu'il y aurait a déléguer au roi le pouvoir de la guerre; s'il était permis de citer une anecdote connue, je rappellerais que Louis XIV, s'apercevant qu'une des fenêtres de Trianon était placée de travers , se fâcha contre Louvois. Ce premier ministre dit alors à ses confidents : Le roi est occupé de trop petites choses , il faut lui donner des occupations plus sérieuses. La guerre fut faite; le sang des Français coulait, et pourquoi? pour la fenêtre de Trianon, Le caprice du maître et l'intérêt du ministère décidèrent donc ainsi du sort des nations? »

Charles Lameth soutint aussi que l'impossibilité de déléguer au roi le droit de paix et de guerre était une conséquence nécessaire des principes déjà décrétés. Selon lui, une manifestation hostile ressemblait au déploiement du drapeau rouge ; et puisque les citoyens élus par le peuple déclaraient que , d'après sa volonté et pour la sûreté générale, la foi ce publique allait être employée contre les ennemis de la paix , il en était de même de la déclaration de guerre qui appartenait de droit au corps législatif, c'est-à-dire à la nation, a Montesquieu , dont l'âme n'était pas aussi hardie que le génie était profond, n'a pas contesté que l'exercice du droit de faire la^ paix et la guerre devait appartenir au roi; mais en déplorant les malheurs du règne de Louis XIV, il a fait sentir qu'il reconnaissait le danger de ce droit. 11 en coûte à des Français de rappeler des traits nuisibles à la gloire d'Henri IV; mais quand la France par un crime horrible perdit le meilleur des rois , ce monarque allait embraser l'Europe pour la possession

de la princesse de Coudé. » — < C'jest une calomnie , » ai cria d'une voix forte l'abbé Manry.

Pour réfuter le démenti qu'on venait de lui donner, Charles Lameth renvoya aux mémoires de Sully; puis il passa à l'exposé des motifs qui devaient rendre suspects les préparatifs de la guerre annoncée , et voulut la faire envisager comme une conspiration tramée par les puissances belligérantes. < Daignez réfléc&ir, daignez observer dans quelle circonstance et de quelle manière a été amené le différend entre l'Espagne et l'Angleterre. C'est une vieille querelle ranimée à dessein. Les préparatifs commencés sont une déclaration de guerre; notre discussion ne peut la prévenir. Ignorez-vous les intentions de l'Espagne? On sait qu'elle est épouvantée de notre constitution ; on connaît les mesures qu'elle a prises pour empêcher l'introduction des écrits publiés en France. Une coalition s'est formée entre une puissance ennemie de notre révolution ei une famille qui peut être mue par des considérations particulières. En voilà assez pour vous faire pressentir les motifs de cette guerre Si vous déclarez que le

roi peut la faire, la constitution sera attaquée et peut-être détruite. Le royaume sera ensanglanté dans toutes ses parties. Si une armée se rassemble, les mécontents qu*a faits notre justice iront s'y réfugier. Les gens riches, car ce sont les riches qui composent le nombre des mécontents, ils s'étaient enrichis des abus , et vous avez tari la source odieuse de leur opulence; les gens riches, dis-je, emploieront tous ' leurs moyens pour r^andre et alimenter le trouble ei le désordre; mais ils ne seront pas vainqueurs, car s'ils ont de l'or, nous avons du fer, et nous saurons nous en servir. > A ces moto, les applaudissements retentirent dans les tribunes

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et ne s'arrêtèrent qu'au moment où l'orateur termina en donnant des éloges aux vertus de Louis XYL

Pétion, en se prononçant pour les moyens violents et toujours en faveur des intérêts populaires , était devenu un des chefs de la faction anarchique. Ce député , remontant à l'origine de notre monarchie , montra les peuples ne prenant les ^ armes que lorsque les assemblées de la nation l'avaient décidé, et ne les quittant qu'après la victoire. Â la suite d'un résumé rapide de notre histoire, il dit : <c Les rois , dans un temps moins reculé, ne pouvaient jamais commencer la guerre sans Tavis des comtes et barons. Aux Etats-Généraux, depuis 4 356 jusqu'en 1 61 4 , les représentants de la nation délibéra rent sur la paix et sur la guerre. Les Etats-Généraux disparurent; alors les rois, n'écoutant que leurs passions et le désir déréglé d'une vaine gloire , engagèrent le bonheur et la vie des peuples sans les consulter; ils attaquèrent leurs voisins , ils troublèrent la paix de l'Europe entière, et répandirent à grands flots l'or et lé sang des Français. Vous n'aurez donc rien fait pour la félicité publique si vous laissez dans les mains de vos chefs un pouvoir aussi funeste. »

Après avoir passé en revue les maux qu'engendrèrent l'ambition de Louis XIY et la corruption de son successeur , il dit que la moralité du caractère de Louis XYI offrait plus de garanties , mais que l'ignorance et la perfidie des ministres étant toujours les mêmes, on éprouverait sous son règne les mêmes calamités si on laissait dans leurs mains la faculté de provoquer là guerre ; « vainqueurs des étrangers, ils en obtiendront de l'argent; avec cet argent, ajouta- tp-il , ils séduiront l'armée ; ils asserviront le peuple qui se prosternera devant un front victorieux. On dit qu'on pourra re-

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fuser les subsides, pourquoi ne pas prévenir le mal plutôt que de se réduire à en chercher le remède ? Le pouvoir exécutif a>t-il le droit de risquer ainsi le sort des empires? H n*a pas celui de faire la loi la plus simple, pourquoi lui laisserait-on celui de faire des traités dont les conséquences sont si importantes? » L'orateur termina son discours par un projet de décret dont la substance était que le pouvoir exécutif ne déclarerait la guerre qu'avec le consentement du pouvoir législatif, qui également admettrait ou rejetterait les traités et les alliances qui lui seraient proposés , et qu'un manifeste serait adressé à toutes les cours , pour annoncer que la France renonçait aux conquêtes ; qu'elle n'entreprendrait rien contre les droits et contre la liberté d'aucun peuple, mais qu'elle repousserait les attaques de ses ennemis avec toute l'énergie d'une grande nation. •

La délégation au roi du droit de paix et de guerre fut combattue aussi par MM. de Beauharnais, Yolney, Chabroud, Fréteau. « Qui doit en disposer, disaient-ils , si ce n'est ceux dont Texistence peut être compromise par l'exercice de ce pouvoir dangereux?» Selon eux, on devait charger le roi des négociations, mais an corps législatif appartenait la ratification.

Le Pelletier de Saint-Fargeau , ancien président à mortier, se fit remarquer dans cette discussion; il parlait avec précision sur les matières les plus difficiles : ennemi de la cour, il fut porté par la noblesse aux Etats-Généraux, et. quoique très-riche , il embrassa avec chaleur la cause populaire ; selon sa niaxime , il fallait se rendre à Coblentz ou aller aux Jacobins. Malgré sa grande prédilection pour le gouvernement anglais, il repoussa néanmoins l'exemple des pouvoirs accordés

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par la Grande-Bretagne à ses rois , par la différence qui existe entre un état linoité de tous côtés par la mer, suffisamment défendu par sa position même, et un royaume environné de voisins inquiets et jaloux , forcé d'entretenir de nombreuses armées qui , réunies sous un chef audacieux , pourraient être employées à opprimer la nation.

Robespierre déclara, dans cette discussion, qu'il était inexact de dire que le roi fût le représentant de la nation. Il soutint qu'il n'en était que le commis, le délégué, pour exécuter les volontés nationales. Rappelé à Tordre ^ il déclara n'avoir pas voulu manquer de respect à la majesté royale , qui n'était autre chose que la majesté nationale , et que par le mot commis il avait cru donner une plus grande idée de la charge sublime d'exécuter la volonté générale.

Selon lui , la nation étant obligée de déléguer son droit do souveraineté, il fallait qu'elle le confiât à celui qui avait le moins d'intérêt à s'en servir. « Le corps législatif, dit-il, n'en abusera jamais, mais le roi armé d'une puissante dictature peut le rendre formidable. Avide d'augmenter et d'étendre ses prérogatives , il- sera toujours tenté de déclarer la guerre, tandis que les représentants de la nation auront un intérêt direct et même personnel à l'empêcher. > Pour éviter ces inconvénients, il proposa à l'assemblée de baser son opinion sur celle de Pétion , avec leqii^el il était lié par une grande conformité de principes.

Le danger de confier exclusivement à la nation le droit de guerre et de paix alarma vivement HM. de Sérent , Cuslines, de Yirieux, Clermont-Tonnerre, La Galissonnière , Cazalès et les ducs de Praslin et du Châtelet. Mqntlosier combattit avec véhémence les opinions de Charles Lameth et de Pétion; Re-

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gnâad de Saint-Jean-d'ÂDgely , dans un discours remarquable, voulut concilier ce que chaque parti avait dit de plus sage. Tous ces députés soutinrent que le droit qu'on discutait, n'étant pas un acte législatif, ne pouvait appartenir qu'au roi. Â l'appui de leur opinion , ils citèrent l'exemple de la Suède et de la Pologne, dont les diètes, vendues à l'or des étrangers , abusèrent si souvent du droit de déclarer la guerre. D'autres orateurs, à l'exemple de H. de Lévis, parlèrent d'abord de la guerre offensive; celle-là , selon eux, devait être consentie par la nation ; ils bornaient la prérogative royale à la guerre défensive. Beaucoup voulaient que le droit de conclure des traités, à l'exception de ceux de commerce, fût dévolu au roi , seul chargé de représenter la nation dans ses relations extérieures. Sans cela, disaient-ils , le roi n'est plus qu'un général d'armée , et l'unique prérogative qui reste encore au pouvoir exécutif va se trouver anéantie.

L'abbé Maury, en émettant le principe que le droit de faire la guerre et la paix était une des prérogatives inhérentes à la monarchie , s'exprima ainsi : « Ne nous laissons pas tromper par des assertions contraires aux véritables doctrines ; la nation nous a ordonné de faire reconnaître les droits constitutionnels du peuple français, mais jamais de rédiger une constitution arbitraire. Elle a chargé notre patriotisme de réformer, de concert avec notre excellent roi , les abus du gouvernement , mais non pas d'en établir un nouveau qui n'ait aucune analogie avec l'ancien. Puisque vous avez reconnu au roi une puissance inhérente à sa couronne , vous avez déclaré que le pouvoir exécutif suprême réside dans ses mains; consacrez donc les conséquences de ce principe. Où serait cette suprématie, si le roi n'avait pas le droit de prot^r, de défendre son

peuple et d'attaquer tous ceux qui veulent porter atteinte à la propriété nationale? Le pouvoir exécutif serait anéanti s'il n'avait la puissance du glaive qui forme l'attribut essentiel de la monarchie. On a présenté des distinctions ingénieuses qui ne sont que des sophismes... Le pouvoir exécutif n'est autre chose que la force publique a{^liquée à la loi : s'il s'applique aux lois ])our assurer la tranquillité intérieure , il doit s'appliquer aux traités pour assurer nos droits au-dehors. Si le roi e^ exécuteur suprême de la loi , ne s'ensuit-il pas qu'il doit donner au-debors et au-d^ns tout ce qui est nécessaire pour le bonheur du peuple? Le pourrait-il , si la force armée n'était pas soumise à son autorité?

< Vous avez décrété des assemblées permanentes qui seront réunies pendant quatre mois , mais vous n'avez pas décrété leur perpétuité. Or, peut-il y avoir un seul jour de l'année où la sentinelle de l'état n'ait les yeux ouverts ? Six semaines ont suffi pour la ligue d'Augsbourg, trois semaines pour celle de Cambrai ; vous ne devez pas vous dissimuler que la lenteur serait funeste. Mais vous avez encore un autre danger : vous êtes entourés de peuples qui vous cacheront tous leurs desseins , et qui connaîtront tous les vôtres. Lorsque vous vous préparerez à la guerre avec Tintention de l'éviter, vous ne l'éviterez pas par ces préparatifs , parce que votre intention sera connue. Vous n'aurez pas de secret , et tout sera secret autour de vous. Que pourrez-vous espérer de cet ordre de choses? qui voudra être votre ami , et exposer ses secrets à la publicité inséparable d'un corps délibérant? Le secret est l'âme des grandes questions politiques dans lesquelles il faut prendre €^n considération le caractère des rois , leurs talents , leurs vertus, leurs vices» ceux de leurs ministres, ceux des alliés

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et des ennemis. Si vous transformez cette tribane en tribunal de médisance et de calomnie , qui voudra s'unir à vous? Depuis les ^ndes bases posées par le cardinal de Richelieu , tout en Europe est en équilibre. Vous ne pouvez exister seuk, vous seriez bientôt déchirés par vos voisins... Le vœu et Tinlérét national sont donc pour que le roi ait le droit de déclarer la guerre. On vous a dit que les rois en abuseront; mais quelle république n'en a pas abusé? Voyez s'il suffit de jouir de la liberté pour respecter celle du peuple. Voyez si les états les plus libres ne sont pas les plus exposés aux dangers de la guerre. »

Après avoir vengé la mémoire d'Henri IV, il s'attacha à combattre les adversaires de son opinion par tous les genres de preuves. Il obtint des applaudissements unanimes.

Le tableau de la révolution de 1358, sous le rapport dès excès populaires , lui offrit des rapprochements frappants de vérité. < C'est à regret , dit-il, que je me vois contraint, par la nécessité d*une juste défense , de fixer vos regards sur une époque désastreuse que tout bon Français voudrait pouvoir effacer de nos annales; je veux parler des États- Généraux qui furent assemblés en 1 356. Cette assemblée nationale , ou plutôt cette grande conjuration , dirigée par Etienne Marcel , prévôt de Paris , entreprit d'interdire le dauphin, régent du royaume. Marcel, ce brigand populaire , trompa le peuple par les maximes les plus séditieuses; les nobles étaient égorgés , on incendiait les châteaux : c'était un crime d'être riche, et les propriétés les plus sacrées étaient confisquées ou méconnues. Les conjurés, voulant établir en France la démocrate royale, avaient usurpé tous les pouvoirs du roi ; enfin un signe public de révolte servait de honteux

ornement à cette multitude de conjurés. Ces états si coupables contestèrent au roi le droit de décider de la guerre et de la paix ; bientôt la nation , rentrée dans son vrai caractère , repoussa et extermina, comme des ennemis publics, ces insensés qui avaient voulu substituer les principes de la démagogie àFancien gouvernement. Les nouveaux états de 1359 reconnurent formellement le droit qui appartenait au roi de Francis de faire la guerre et la paix. Ce droit , ajouta Maury, est donc prouvé par toutes les maximes fondamentales du royaume : le roi cesserait d*étre roi s'il lui était enlevé , ou du moins on conviendra qu'un pareil fantôme ne pourrait plus être roi des Français! »

Malgré l'éloquence de l'orateur (1 ) et les efforts du parti dé* voué aux intérêts du trône , la grande question du droit de paix et de guerre, débattue dans sept séances consécutives, aurait été décidée contre le roi à une immense majorité , si Mirabeau , se détachant tout-à-fait des révolutionnaires, n*eûj; déployé contre leur système tous les efforts de sa parole puissante. Pour éviter l'effet de leur inimitié , avec adresse il flatte Siéyès , qui était alors leur chef. Ce député , quoique plein d'une ambition concentrée , n'avait point profité de la vogue qu'obtinrent ses écrits; déjà la peur le rendait circonspect: ne s'exprimant qu'avec des formes laconiques et tranchantes, il ne pouvait plaire à la multitude. Mais ses amis, ses adeptes transmettaient avec emphase ses idées, ses systèmes, ses mots sentencieux , et le rendirent l'objet d'une espèce de culte. Lorsque sa réputation lui parut suffisamment établie, il se condamna au sileoi^e : on pouvait à peine lui arracher quelques paroles , leur rareté en faisait autant d'apophthegmes ,

et il devint ainsi l'oracle mystérieux des événements futurs. Mirabeau, ayant besoin de lui , recourt à un artifice oratoire ; il déplore l'insuffisance de ses moyens , et , sachant la réputation dont jouissait Siéyès en fait de matières législatives, le qualifie de grand penseur; il célèbre Téteidue de ses lumières, la profondeur de son génie , et le prie de se prononcer sur une question qu'il considère comme un des pins importants ressorts de Tordre social. Après l'avoir vainement supplié de s'expliquer sur cette lacune dans la constitution , il dénonce son silence comme une calamité publique. Le piège était adroit , ces éloges hyperboliques lui rendirent Siéyès favorable.

Mirabeau envisage ensuite la question ,sous un nouveau point de vue ; il réfute les arguments des priDcipaux orateurs du côté droit et du côté gauche qui semblaient avoir épuisé, avant lui , toutes les forces de la logique et les prestiges de l'éloquence. U démontre le danger d'attribuer au seul corps législatif le droit de faire la guerre ou la paix, et, avec m art merveilleux , il prépare l'assemblée à adopter un moyen terme qui parait devoir tout concilier : c Sommes-nous forcés, dit-il , de faire un choix exclusif? ne peut-on pas , pour une fonction du gouvernement qui tient de Texécution et de la délibération , faire concourir an même but , sans les exclure l'un par l'autre , les deux pouvoirs qui constituent la force natio- , * nale , et qui représentent la sagesse ? Ne peut-on pas restreindre les abus de l'ancienne royauté sans paralyser la force publique? Ne peutH>n pas connaître le voeu naturel , sur la guerre et sur 1:1 paix , par l'organe suprême d'une assemblée représentative, sans transporter parmi nous les inconvénients que nous découvrons , dans cette portion du drmt public des républiques anciennes et de quelques états de l'Europe? Si l'ambi-

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tion des rois et la corraption des ministres sont à craindre, doit-on moins redouter ces mouvements d'enthousiasme, si rapides et si puissants dans une grande assemblée , et qui peuvent souvent lui faire prendre le fier ressentiment d'une fausse dignité pour la voix de la sagesse et les conseils de rèxpérience? Lisez l'histoire des républiques , et vous verrez que Vambitioa les a toujours précipitées dans les guerres les plus injustes et les plus barbares ! N'est-ce pas sous l'empire des passions que les assemblées politiques ont toujours décrété la guerre? Et ne doit-on compter pour rien l'inconvénient dé convoquer une assemblée lorsqu'il faudra agir, et surtout le danger de transporter les formes purement républicaines dans un gou^ vernement tout à la fois représentatif et monardiique?

c Je vous prie surtout, Messieurs , de considérer ce danger par rapport à notre constitution. Pouvons-nous espérer de la maintenir si nous composons notre gouvernement de formes opposées entre elles? Rome ne fut détruite que par le mélange des formes royales , démocratiques et aristocratiques. Quel sera, par rapport au roi, l'effet d'une loi qui conceiUre daœ le corps législatif le droit de faire la paix ou la guerre? Pour les rois faibles , la privation de l'autorité ne sera qu'une cause de découragement et d'inertie. Un roi, circonvenu par de perfides conseillers, se croira détrôné; un roi juste pensera que le trône est environné d'écueils , et tous les ressorts de la force publique se relâcheront; un roi ambitieux, mécontent du lot que la constitution lui donne , sera l'ennemi de cette même constitution, dont il doit être le garant et le gardien.

€ Il faut, dites-vous, restreindre l'usage de la force publique dans les mains du roi; je le pense comme vous, nous ne différons que par les moyras : vous objectez que les prépa-

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ratifs laissés à ia disposition du roi pourront être dangereux ; sans doute ils le seront, si vous lui faites regretter la prérogative dont la constitution le dépouilUerait, et dont la perte le rendrait inférieur aux autres rois. Youdriez-vous faire concourir le eorps législatif à ces prép iratifs par un comité pris dans l'assemblée nationale? Par cela seul , nous confondrions tous les pouvoirs, en confondant l'action avec la volonté, la direction avec la loi. Bientôt le pouvoir exécutif ne serait que l'agent d'un comité. Nous ne ferions pas seulement les lois, nous gouvernerions; car quelles seraient les bornes de cette surveillance? C'est en vain que vous tenteriez de les assigner, dles seraient toujours violées. Prenez garde encore de paralyser le pouvoir exécutif par ce concours de moyens? Lorsqu'il s'agit de l'exécution » ce qui doit être fait par plusieurs personnes n'est jamais bien fait par aucune. Où ^serait d'ailleurs, dans un tel ordre de choses, cette responsabilité qui doit être l'égide de notre nouvelle constitution? Enfin , dit-on encore, n'a-t-on rien à appréhender d'un roi qui, couvrant les complots du despotisme sous l'apparence d'une guerre nécessaire, rentrerait dans le royaume h la tête d'une armée victorieuse, non pour reprendre son poste de roi citoyen , mais pour conquérir celui des tyrans?

« Eh bien! qu'arrivera-t-il? Je suppose qu'un roi constitutionnel , conquérant et guerrier, réunissant aux talents militaires les vices qui corrompent les hommes et les qualités aimables qui les captivent , se trouvât à la tête d'une armée nationale qui n'aurait pas assez de patriotisme et de vertu pour résister à un tyran , et qu'un tel roi conduisit des Français contre des Français, aussi facilement que César, qui n'était pas né wv le trône, fit passer le Rubicon à des Gaulois.

Je vous demande alors où en seraient vos libertés? Une telle objection doit suflBre pour vous engager à ne pas donner aux monarchies représentatives l'inconvénient des républiques; car c'est surtout dans les états populaires que de tels succès sont à craindre. C'est parmi les nations qui n'avaient point de rois que ces succès ont fait des rois. C'est pour Carthage , c'est pour Rome, que de tels citoyens, tels qu'Annibal et César, étaient dangereux. Tarissez l'ambition; faites qu'un roi n'ait à regretter 'que ce que la loi ne saurait accorder ; faites de cette grande magistrature ce qu'elle doit être, et n'appréhendez plus qu'un roi rebelle, en jouant sa couronne, s'expose à courir de la victoire à Féchafaud... »

— « Rappelez l'orateur à l'ordre, s'écrie d'Eprémenil, il oublie que la personne du roi a été déclarée inviolable et sacrée. » Mirabeau ajouta, avec le sourire du dédain : € Je ne répondrai point à l'inculpation qui m'est faite avec tant de mauvaise foi ; vous avez tous entendu ma supposition d'un roi despote, révolté, qui viendrait avec une armée de Français conquérir la place de tyran : or, un roi dans ce cas n'est plus un roi. » Mirabeau voulait attribuer concurremment aux deux pouvoirs que la constitution avait consacrés le droit de faire la paix et la guerre.

Ce moyen ne satisfit personne. Cazalès le combattit dans un long discours. 11 invita tous les Français à la concorde et à l'union , et les engagea à remettre entre les mains du roi toutes les forces de la nation. « Déjà, dit-il, vous lui avez ôté Tadminislration intérieure et l'administration de la justice; si vos décrets lui ôtent encore le droit de faire la guerre et la paix, il faut révéler un grand secret au peuple; ce jour, il n'aura plus de roi. » Il voulait que ce droit appartint exclusi-

238 RISTOiltE DE FRANCE.

vement au monarque ; que le comité de cûDstitution, après en avoir fixé Texercice , déterminlt les formes les plus sévères pour la responsabilité des ministres, c Si mon opinion est rejetée , ajouta-t-il , je réclamerai en faveur de celle de M. de Mirabeau, en ce qu'dle s éloigne le moins de mes principes. » Bamave prit la parole contre Mirabeau. Il s'exprima avec plus de talent que tous ceux qui l'avaient précédé ; il choisit ses arguments avec habileté, et les présenta d'une manière si propre à faire sensation, que l'assemblée, électrisée , demanda à aller aux VOIX, et elle eût opiné en sa faveur, si Cazalès et Miral)eau , réunis pour la première fois, n'eussent obtenu que la décision de la question serait remise au lendemain. Lameth accusa Mirabeau d'avoir vendu aux ministres son suffrage, sa gloire et la liberté du peuple. Le mot de traître parvint à ses oreilles, et un morne silence raccueillit lorsqu'il descendit de la tribune. Mirabeau ,. emporté par la colère, dit à ceux qui l'outrageaient ainsi : < Je plaidais pour la liberté dans les prisons , lorsque vous conspiriez contre elle dans les antichambres. »

Cependant le parti royaliste , auquel Mirabeau prétait son appui, ne connaissant point ses intentions, et ne voulant pas de moyen terme , s'unissait à ses ennemis pour l'abreuver d'outrages. Des pamphlets injurieux furent répandus sur son compte, depuis le vestibule de la salle des séances, jusque dans les faubourgs les plus reculés. Le lendemain, on cria dans les rues un nouveau libelle commandé par les frères Lameth, ayant pour titre : La grande trahison du comte de Mirabeau. Barnave, au contraire, était applaudi et porté en triomphe par le peuple. Cent mille citoyens remplissaient les Tuileries , les Feuillants , les Capucines , la place Vendôme

RÉVOLUTION FBANÇAISE. 939

et le Paiais-Royal. La question de la paix et de la guerre » laissée au roi ou au corps législatif, semblait être décisive pour la constitution ; jamais discussion politique n'avait inspiré au public un intérêt aussi vif.

Les regards et l'attention étaient fixés sur sa personne» lorsque, prêt à entrer en lice, on lui remet le libelle qu'on venait d'imprimer contre lui : c J'en sais assez, » dit-il en le parcourant. En traversant la salle pour se rendre à la tribune, il passe devant Yolney ; celuin^i , avec une âme froide, avait l'esprit caustique , et , jouissant de la situation pénible où se trouvait son collègue , il lui dit d'un ton railleur : Hier m Capitale^ aujourd'hui à la roche Tarpéienne. c Et moi aussi, dit Mirabeau , se tournant du côté de Barnave , on voulait, il y a peu de jours, me porter en triomphe, et aujourd'hui, au moindre dissentiment entre les amis de la cause populaire, on crie de toutes parts dans la capitale à la séduction, à la corruption ; on crie même dans les rues la grande trahison du comte de Mirabeau ! Je savais, avant cet exemple, qu'il y avait peu de distance du Capitole à la roche Tarpéienne, mais l'homme qui combat pour la raison, pour la patrie, ne se tient pas si aisément pour vaincu. » Puis , regardant fièrement les Lameth, il parut leur adresser ces paroles :

c Celui qui a la conscience d'avoir bien mérité de son pays, et surtout de lui être encore utile; celui que ne rassasie pas une vaine célébrité, et qui dédaigne les succès d'un jour pour la véritable gloire ; celui qui veut dire la vérité, qui veut faire le bien public , indépendanunent des mobiles mouvements de l'opinion populaire ; cet homme , dis-je , porte avec lui la récompense de ses services, le charme de ses peines et le prix de ses dangers ; il ne doit attendre sa moisson , sa destinée, la

â40 HISTOIRE DE FRANCE.

seule qui Tintéresse , la destinée de son nom, que du temps, ce juge incorruptible qui fait justice à tous. Que ceux qui prophétisent depuis huit jours mon opinion sans la connaître, qui calomnient en ce moment mon discours sans l'avoir compris , m'accusent d'encenser des idoles impuissantes au moment où elles sont renversées, ou d'être le vil stipendié de ceux que je n'ai pas cessé de combattre ; qu'ils dénoncent comme un ennemi de la révolution celui qui, peut-être, n'y a pas été inutile, et qui, fût-elle étrangère à sa gloire, pourrait là seulement trouver sa sûreté ; qu'ils livrent aux fureurs du peuple trompé celui qui, depuis vingt ans , combat toutes les oppressions , et qui parlait aux Français de liberté, de constitution , de résistance, lorsque ces vils calomniateurs suçai^tle lail des cours et vivaient de tous les préjugés dominants, que m'importe ! Les coups de bas en haut ne m'arrêteront pas dans ma carrière ; je leur dirai : Répondez , si vous pouvez. »

Après cet imposant début, il entre en matière et annonce qu'il ne répondra qu'à Barnave, puisque cet orateur n'a répondu qu'à lui. « Expliquez-vous , lui dilril; touchant le droit de guerre et de paix , vous avez donné à l'assemblée seule le droit d'exprimer la volonté nationale; sur cela je vous arrête et vous rappelle à nos principes, qui partagent l'expression de cette volonté entre l'assemblée et le roi. En ne l'attribuant

qu'à l'assemblée , vous avez forfait à la constitution Vous

ne répondez pas , je continue. »

€ Si la constitution plaçait tout le pouvoir législatif dans le corps législatif, poursuivit Mirabeau, j'aurais, en effet, dénaturé et confondu l'action des deux pouvoirs, en voulant les faire concourir ensemble. Mais ce n'est pas dans le corps législatif seul qu'est tout le pouvoir législatif; il y en

nÉVOLUTlON FRANÇAISE. 241

a une portion que la constilution place dans la volonté du roi , dans le sanctionneinent qu'il peut donner ou refuser h une loi. I^orsque ce concours existe dans toutes les autres, il doit exister aussi dans cet acte de souveraineté qui met deux nations dans le terrible état de guerre. Je ne disconviens point des inconvénients quMl peut résulter de ce système , tel est le sort de toutes les institutions humaines. Prétendez-vous qu'un gouvernement fait par des hommes, pour des hommes, soit exempt d'inconvénients? Prétendez-vous , parce que la royauté a des dangers , nous faire renoncer à la royauté? Dites-le donc nettement, ce sera alors à nous à déterminer si, parce que le feu peut brûler, nous pouvons nous priver de la chaleur et de la lumière que nous empruntons de lui ; tout peut se soutenir, excepté l'inconséquence ; dites-nous donc qu'il ne faut pas de roi , mais ne dites pas qu'il ne faut qu'un roi inutile. Vous mettrez au rang de mes amis, ajouta-t-il, ces sages membres du tiers-état que la nation comptera longtemps encore , malgré les glapissements de l'envieuse médiocrité , au nombre de ses libérateurs. Parmi eux sont des hommes dont le nom désarme la calomnie, et dont les libellistes les plus effrénés n'ont pas essayé de ternir la réputation ni d'hommes ni de cjtoyens. ' Hommes vraiment vertueux, sans tache, sans intérêt et sans crainte , et qui s'honoreront jusqu'au tombeau de leurs amis et de leurs ennemis. »

Des applaudissements unanimes éclatèrent alors. En vain Bamave et La Fayette veulent répondre , l'assemblée , ravie, demande à aller aux voix.

Chapelier, pour faire cesser les alarmes du parti populaire, releva quelques inexactitudes d'expression échappées à l'auteur, et proposa divers amendements auxquels Mira])cau

11* SÉRIE. T. ni. 16

souscrivit. Alexandre Lameth fut plus précis encore, il exigea ce t article : c La guerre ne sera décidée que par un décret du -corps législatif. » Fréteau , voulant établir le concours du pouvoir exécutif, demanda et obtint l'addition de ces mots : Sur la proposition formelle et nécessaire du roi. Mirabeau et Demeuniers firent ajouter ceux-ci : Et sanctionné par lui. Avec ces modifications, le projet de décret fut adopté avec enthousiasme. La Fayette, après avoir voulu le combattre, l'approuva par une adhésion complète. Enfin les députés se séparèrent au bruit des applaudissements des tribunes et des cris de joie de tous les spectateurs.

Les provinces, dit M'^*' de Staël, partageaient alors l'agitation de la capitale, et l'amour de l'égalité mettait en mouvement la France , comme la haine du papisme excitait les passions des Anglais dans le dix-septième siècle.

L*assemblée constituante était battue par les flots au milien desquels elle semblait diriger sa course. L'homme le plus marquant entre les députés, Mirabeau, inspirait, pour la première fois , quelque estime ; et l'on ne pouvait même s'empêche r d'avoir pitié delà contrainte imposée à sa supériorité naturelle. Sans cesse dans le même discours, il se fait la part de la popularité et celle de la raison ; il essayait d'obtenir de l 'assemblée un décret monarchique avec des phrases démagogiques , et souvent il exerçait son amertume contre le parti des royalistes , alors même qu'il voulait faire passer quelquesunes de leurs opinions. Enfin , on voyait manifestement qu'il se débattait toujours entre son jugement et son besoin de succès, n était payé secrètement par le ministère pour défendre les intérêts du trône; néanmoins, quand il montait à la tribune , il lui arrivait souvent d'oubUer les engagements qu'il

avait pris et de céder à ce bruit des applaudissements dont le prestige est irrésistible. S'il eut été consciencieux , peutêtre avait-il assez de talent pour faire naître dans l'assemblée un parti indépendant du peuple et de la cour ; mais trop d*intéréts personnels entraînaient son génie pour qu'il pût s'en servir librement. Ses passions l'enveloppaient de toutes parts, comme les serpents du Laocopn , et l'on voyait sa force dans la lutte sans pouvoir espérer son triomphe.

L'assemblée reçut la nouvelle de la mort de Franklin , l'un des fondateurs de l'indépendance améri(;aine. Alors Mirabeau pars^t à la tribune, et raconte les honneurs que les Etats-Unis ont rendus à ce grand homme. « L'Europe, libre et éclairée, ajouta-t-il, doit du moins un témoignage de souvenir et de regret à l'un des plus heureux génies qui aient jamais servi la patrie et la liberté. » Tous les députés se levèrent, et par acclamation un deuil de trois jours pour Franklin fut décrété.

Depuis Ion gtemps il existait à Paris une société d'hommes de diverses nations, réunis sous la forme d'une loge maçonnique (1 ) ; Clootz en était le directeur , mais après les changements survenus dans Y Etat , il agrandit le cercle de son établissement, et substitua l'examen des affaires publiques à la c élébration des mystères de la franc- maçonnerie. Ces étrangers, Anglais, Polonais, Prussiens, Suédois, Italiens , Espagnols et Américains, se regardant comme les représentants de tous les peuples de la terre , voulurent figurer dans la fête qui se préparait; pour en demander l'autorisation à l'assemblée^ et rendre la députation complète , ils s'adjoignirent quelques aventuriers ; la plupart étaient des domestiques nègres ou mulâtres; et tous, revêtus de costumes pris à l'Opéra, figuré^

244 UISTOIUK DE TliANCE.

reDt dans le. cortège en qualité d'Africains , d'Arabes, de Chinois et de Péruviens.

€ Nous touchons au dernier jour des vanités humaines , dit le député Lambel de Yillefranche , je demande la suppression de tous les titres de duc, comte, vicomte, marquis, etc., et que la noblesse ne soit plus héréditaire. » La Fayette allait se lever pour appuyer cette motion , lorsqu'il fut devancé par Charles Lamelh; celui-ci soutint que ces litres, en établissant des distinctions puériles , blessaient Tégalité , et que ces vieux restes du régime féodal ne pouvaient être conservés sans une absurde inconséquence. « La noblesse héréditaire, ajouta-t-il; choque la raison et blesse la véritable liberté; il n'est point ' d'émulation pour la vertu , si on attache au hasard de la naissance des prérogatives plus grandes que celles qu'on accorde communément à des fonctions utiles ou à de belles actions. »

Les députés qui tenaient à leur litre , après avoir gardé un morne silence , demandèrent rajournement , motivé sur un article du règlement qui défendait de présenter des lois constitulionnelles dans une séance du soir. « Vous voulez donc, s'écria le marquis de Foucault , ravir au mérite son seul molif d'émulation ! Quelle récompense réservez-vous aux grandes aciions, aux services éclatants? Que l'erez-vous, par exemple, pour un homme dont le nom peu connu mériterait d'être fait noble ou comte, pour avoir sauvé l'état? » — « On supprimera fait noble ou comte , répondit La Fayette , et l'on Am : A telle époque , un tel a sauvé la patrie. »

Goupil de Préfeln présenta un projet de décret qui embrassait ces diverses motions, en ajoutant la suppression du titre de monseigneur qu'il réservait aux seuls princes du sang. La Fayette fit observer que, dans un pays libre, il n'y avait,

HÉVOIJjTION française. 245

hors le roi, que des citoyens. « Je sais bien qu'il faut line haute considération à la magistrature héréditaire du roi ; mais pourquoi donner le titre de princes à des hommes qui ne sont que de simples citoyens? »

— Ces questions , reprit M. de Noailles, dérivent de notre constitution ; anéantissons ces vains titres, enfants de Torgueil et de la vanité, ne connaissons que la distinction des vertus. Il serait ridicule de dire le duc Fox , le comte Washington , le marquis Franklin. Le nom seul de ces hommes est grand aux yeux du monde. Je demande, en outre, que désormais l'encens soit réservé pour la divinité. Veuillez aussi arrêter vos regards sur la classe avilie des domestiques en interdisant les livrées. » — « Je ne viens point, reprit Lepelletier de Saint-Fargeau , faire ici le sacrifice des titres dont je possède les terres; je ne les ai jamais portés. Je demande seulement que chacun reprenne son nom de famille , en conséquence je signe ma motion Michel Lepelletier. »

« On vous propose, dit l'abbé Maury, de détruire les emblèmes de la servitude et les inscriptions fastueuses ; on en fait un crime à la mémoire de Louis XIV, mais ce n'est pas lui qui a ordonné ce monument; il doit son existence a l'adulation d'un de ses courtisans, le maréchal de La Feuillade. Loin de le détruire, il faut le conserver, pour montrer aux siècles futurs jusqu'où la flatterie a osé se porter. Mais puisqu'on vent détruire tout ce qui sent l'esclavage , les regards des patriotes ne devraient-ils pas se porter sur la statue de Henri IV, sur celle de Louis XllI, dont la plupart des inscriptions sont à la louange du cardinal de Richelieu? Là aussi il y a des esclaves enchaînés , mais ce sont des emblèmes qui représentent les vices.

« Quoi qu'on en dise, Louis XIV a illustré la nation française; sans avoir eu dans le génie autant de grandeur que dans le caractère , il n'en mérite pas moins le nom de grand , puisqu'il, a agrandi et fait la gloire de son pays. On propose d'élever une statue au restaurateur de la liberté? Eh bien ! quand vous érigerez des monuments, vous ferez voir la différence des siècles passés à celui où vous vivez. Vous leur donnerez un but moral qui élèvera l'âme des rois; mais il ne faut pas pour cela dégrader aux yeux du peuple des rois ensevelis dans la tombe, et porter ainsi de terribles atteintes à la majesté royale.

c Quant à la question du retour aux noms, propres , elle est juste; nous voyons, par les pensées d'un profond moraliste, (La Rochefoucauld ) que déjà, de son temps, on ne reconnaissait plus les hommes au nom , ni les femmes au visage; mais, pour ce qui regarde la noblesse, la détruire, c'est détruire la monarchie. Sans noblesse , plus de monarchie , a dit Montesquieu. On prétend que la noblesse est née en France de Ja féodalité; c'est une erreur grossière : la noblesse existait bien avant les fiefs... »

— « Lisez Mably, s'écrie le côté gauche. — Lisez plutôt les Commentaires de César , reprit Maury, vous y verrez qu'avant la conquête des Gaules, la noblesse héréditaire existait chez les Gaulois, puisque vous y trouvez le nom des premiers chefs célèbres par Tancienneté de leur origine. Les Romains avaient aussi, des ordres de chevalerie et des sénateurs. S'ils n'eussent pas existé dans les Gaules , les Romains les auraient établis, et certes les Romains s'entendaient en liberté. Ce n'est pas toujours au milieu de l'enthousiasme que Ton prend les plus sages délibérations. Ne pourrait-on pas dire

RÉVOLUTION FRANÇAISE. i47

à ceux qui poursuivent ces innovations avec tant d'acharnement ce qu*on disait à un philosophe orguejlleux : Tu foule$ atix pieds le faste , mais c'est par un faste plus grand.

€ La livrée remonte au temps des armoiries et des croisades ; elle appartient aux seuls nobles , et le maire de Paris n'a pas même le droit de la faire porter. Au reste , croyez-vous que le bonheur des subalternes dépende de cette réforme? » Voyant qu'il n'était pas écouté , il en appelle de la délibération d'une iiuit de vertige au calme du lendemain, c Et moi, répond Barnave , je demande qu'elle soit jugea sans désemparer. » — < Il ne s'agit point , ajouta La Fayette , d'un nouvel article constitutionnel , il s'agit d'un décret réglementaire. » C'est alors que le jeune Mathieu de Montmorency, qui était absent, croit arriver trop tard; il monte à la tribune et s'exprime ainsi ; « Pourrai-je encore faire des offrandes à la patrie, après tant de généreux citoyens? Je demande que, dans ce jour de l'anéantissement des distinctions anti-sociales , l'assemblée n'épargne pas une des marques qui rappellent le système féodal et l'esprit chevaleresque. Que toutes les armes et armoiries soient abolies , et que tous les Français ne por- . tent plus désormais que les mêmes enseignes, celles de la liberté. »

M. d'Estourmel s'étant levé pour annoncer un amendement, M. Digoine lui cria : « Un gentilhomme ne peut ici rien proposer. » — « Je connais mes devoirs, répondit gravement M. d'Estourmel, je demande que le roi des Français puisse toujours sceller avec ses trois fleurs de lis au champ d'azur. » Cependant Fréteau voulait qu'on accordât un délai à l'abolition des livrées, et M. de Virieu , qu'on respectât les tombeaux et les églises pour éviter les profanaUoiis et les sacri-

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léges. MM. Digoine , d'Egmont, Grosbois , Monllosier, Fau^ cigny, d'Ambly et Landerberg de Vagenbourg, essayèrent en vain de protester contre l'abolition d'une institution qu'ils déclarèrent essentiellement liée à la monarchie. Ils invoquèrent en sa faveur les témoignages de l'histoire et de la politique, c Si vous détruisez la considérastion attachée à de nobles services , dit M. de Faucigny, vous aurez toujours l'aristocratie des usuriers , des agioteurs et des banquiers. »

Malgré une violente opposition, l'assemblée, aux grands applaudissements des tribunes , rendit le décret rédigé par Chapelier, dans lequel la noblesse héréditaire était abolie , avec défense de se faire appeler prince, duc , marquis, comte, vicomte, vidame, baron, chevalier, messire, écuyer et autres titres semblables. On ordonnait à tous les citoyens français de ne prendre que leurs vrais noms de famille. Les livrées , les armoiries étaient défendues , et l'encens brûlé aux églises ne devait plus être offert à personne. On proscrivit aussi les titres de monseigneur, d'excellence, d'altesse, d'éminence et de grandeur (1).

Vers les onze heures du soir, au moment où on allait lever la séance , une députation de citoyens de Paris fut introduite dans la salle , portant une table de bronze surmontée par une couronne de feuilles de chêne , sur laquelle était gravé le ser^

(1) Oy a eu divers defprés, par lesquels la noblesse s'est anéantie en France. On pent en remarquer trois bien distincts : Richelieu lui dta sa puissance , Louis XIV sa fortane , les philosophes sa considération. Puissance , fortune et considération constituent toute l'existence de la noblesse. U n*en restait donc rien Ji la fin du dixhuitième siècle. Un siècle et demi avait achevé cette grande destruction , et, ce qu'il y a de plus étrange , c'est que , de ces trois choses , la force lui en avait 6té une seule, et la vanité les deux autres , car elle mit autant d'orgueil k sacrifier sa considération, sous Louis XV et Louis XVI , qu'à dépenser sa fortune sous Louis XIV.

mest prêté par les députés des communes au Jeu de Paume de Versailles. Un des membres de la députation annonça que le lendemain, 20 juin, jour de l'anniversaire de ce serment, la table de bronze serait portée religieusement et placée dans le lieu consacré par cet acte mémorable. Cette offrande est accueillie avec transport, et la salle retentit des mêmes acclamations qui signalèrent la fameuse nuit du i août.

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