CHAPITRE XXVI
De la suppression des titres de noblesse.
L'assemblée constituante traitait la France comme une colonie daus laquelle il n'y aurait point eu de passé (1 ) ; mais quand il y en a un, on ne peut empêcher qu'il n'ait son influence. La nation française était fatiguée de la noblesse du second ordre ; mais elle avait , mais elle aura toujours du respect pour les noms historiques.
L'une des plus singulières propositions de ce jour fut celle de renoncer aux noms de terres , que plusieurs familles portaient depuis des siècles . pour obliger à reprendre les noms patronimiques. Ainsi, les Montmorency se seraient appelés Bouchard; Lafayette, Hottié; Mirabeau, Riquetti. C'était dépouiller la France de son histoire ; et nul homme, quelque démocrate qu'il fût, ne voulait ni ne devait renoncer ainsi h la mémoire de ses aieux. Le lendemain du jour où ce décret fut porté , les journalistes imprimèrent dans le récit des séances , Riquetti l'aîné , au lieu du comte de Mirabeau ; il s'approcha, furieux, des écrivains qui assistaient à l'assemblée, et leur dit :
(i) M- de Staél.
c Avec votre Riquetti, vous avez désorienté l'Europe pendant trois jours. » Ce mot encouragea chacun à reprendre le nom de son père ; il eût été diflttcile de l'erapécher, sans une inquisition bien contraire au principe de l'assemblée , car on ne doit pas cesser de rappeler qu'elle ne s'est jamais servie des moyens du despotisme pour établir la liberté.
M. Necker seul, dans le conseil d'état, proposa au roi de refuser la sanction au décret qui anéantissait la noblesse, sans établir le patriciat à sa place ; et, son opinion n'ayant pu prévaloir, il eut le courage de la publier. Le roi avait résolu de sanctionner indistinctement tous les décrets de l'assemblée ; son système était de se faire considérer, à dater du 6 octobre, comme en état de captivité , et ce fut seulement pour obéir à ses scrupules religieux qu'il ne voulut pas, dans la suite, apposer son nom aux décrets qui proscrivaient les prêtres soumis à la puissance du pape.
M. Necker, au contraire, désirait que le t(à fit un usage sincère et constant de sa prérogative ; il lui représentait que , s'il reprenait lin jour toute sa puissance, il serait toujours le maître de déclarer qu'il avait été prisonnier depuis son arrivée à Paris ; mais que, s'il ne la reprenait pas, il perdrait de sa considération, et surtout de sa force dans la nation, en ne faisant pas usage de son veto pour arrêter les décrets inconsidérés de l'assemblée, décrets dont elle se repentait souvent dès que la fièvre de la popularité était apaisée. L'objet important pour la nation, comme pour toutes les nations du monde, c'est que le mérite, les talents et les services puissent s'élever aux premiers rangs de l'état. Mais vouloir organiser la France d'après les principes de Tégalité abstraite, c'était se priver d'un ressort d'émulation si analogue au caractère des Français , que
Napoléon , qui s'en est saisi à sa manière^ les a dominés surtout par là.
Le Mémoire que M. Necker fit publier à Tépoque de la suppression des titres, dans Tété de 4790 , était terminé par les. réflexions suivantes :
a En poursuivant, dans les plus petits détails , tous les signes de distinctions, on court peut-être le risque d'égarer le peuple sur le véritable sens de ce mot égalité, qui ne peut jamais signifier^ chez une nation civilisée et dans une société déjà subsistante, égalité de rang ou de propriété. La diversité des travaux et des fonctions , les différences de fortune et d'éducation , l'industrie , la gradation des talents et des connaissances, toutes ces disparités productrices du mouvement social, entraînent inévitablement des inégalités extérieures ; et le seul but du législateur est, en imitation de la nature, de les réunir toutes vers un bonheur égal, quoique différent dans ses formes et dans ses développements.
< Tout s'unit , tout s'enchaioe dans la vaste étendue des combinaisons sociales ; et souvent , les genres de supériorité, qui paraissent un abus au regard de la philosophie, sont essentiellement utiles pour servir de protection aux différentes lois de subordination, à ces lois qu'il est si nécessaire de défendre, et qu'on attaquerait avec tant de moyens, si Thabitude et l'imagination cessaient jamais de leur servir d'appui. x>
Tant que dura cette discussion , la capitale fut agitée. Une foule immense obstruait les avenues de la salle et encombrait les Tuileries : le général La Fayette crut devoir mettre sur pied toute la garde nationale; mais, malgré toutes les mesures pour assurer Tordre, il fut troublé. Une vile populace se porta au club français , rue Royale , butte Saint-Roch ; là , après
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252 HISTOIRE DE FHANCE.
avoir préludé par une grêle de pierres , elle aurait porté plus loiu sa fureur, sans un bataillon de la garde nationale.
Une autre troupe de furieux , après avoir pillé un libraise du Palais-Royal, éditeur des brochures royalistes, voyant que les gardes nationaux et les agents de police arrivaient en force, quitta le Palais-Royal pour aller attaquer le bureau de la Gazette de Paris , rueSaint-Honoré ; Tattrouppement brûla une édition de cette feuille. Il y eut dans cette même journ^'e des personnes assommées , d'autres pendues à des lanternes , ainsi que le dit Bailly , maire de Paris , dans la séance du 28 mai.
Dans ce même mois de mai , la scission éclata parmi les membres du c6té gauche. Les uns voulaient aller toujours en avant; ils couraient après toutes les conséquences de la révolution et en trouvaient chaque jour de nouvelles; les autres, effrayés de la route qu'ils avaient déjà parcourue, n'entendaient pas aller plus loin ; ils ne voulaient pas ruiner le peu de forces qui restaient au pouvoir royaL
Les journaux furent les premiers à annoncer cette scission ; ils dirent que Lameth , Barnave , Duport , s'étaient séparés de Mirabeau, de Sieyès et de La Fayette; dans ces deux partis les récriminations et les injures furent réciproques.
Cette agitation toujours croissante des partis fut trouvée assez grave par le ministère pour engager le roi à adresser une proclamation aux Français pour les rappeler à l'union et les engager à porter la même cocarde.
L'assemblée accueillit cet acte royal avec de vifs applaudissements, et envoya une députation vers le roi pour lui adresser ses félicitations.
RÉVOLUTION FHANÇAISË. 353