‹ Histoire de FranceChapitre 4 sur 53 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Snite da récit de M"* Campan. — Mirabeau. — Projet d*éyasion. — Insurrection de

Nancy.

Mirabeau n'avait pas perdu l'espoir de se rendre la dernière ressource de la cour opprimée; et je me rappelle qu il y eut déjà à cette époque quelques communications entre la reine et lui. 11 s'agissait alors d'un ministère à lui donner. On en eut

ab HISTOIRE DE PftANCÈ.

connaissance, et ce doit être vet^ ce temps que rassemblée décréta qu'aucun député ne pourrait remplir les fonctions de mitiistre du roi que deux ans après que ses fonctions législatives auraient été terminées. Je sais que la reiriè fiit trës-affligée de cette décision , et la regarda commë*un moyen puissant qui était enlevé à la cour.

" L'habitation du palais des Tuileries , très-désagréàble en été , fît désirer à là reine d'aller â Saint-Cîoud. Ce voyage fut décidé sans éprouver d'opposition ; la gardé nationale de Pârfe y suivit h cour. A cette époque, on présenta de nouveaux pronjets d'évasion ; rien n'était plus facile alors que de les exécuter. Le roi avait obtenu de sortir sans garde, et de n'être accompagné que par un aidé-de-camp de M. de La Fayette. La reine en aVait de même un de service auprès d'elîe, ainsi que M. le dauphin. Le roi et la reine sortaient souvent à quatre heures après mîdî, et ne rentraient qu'à huit ou neuf heures du soir. Voici un projet de départ que la reine me communiqua , et dont l'exécution paraissait infaillible. La famille royale devait se rendre dans un bots à quatre lieues de distance de Saint- Cloud; des personnes bien dévouées eussent accompagné le roi, qui d'ailleurs était toujours suivi de ses écuyers et de ses pages ; la reine l'eût rejoint avec sa fille et M""* Elisabeth ; ces princesses avaient , de même que la reine , des écuyers et des pages dont les sentiments n'étaient pas douteux. Le dauphin eût été, de son côté, au rendez-vous avec M""" de Tourzel ; une grande berline et une chaise de suite sufiSsaient pour toute la famille ; on aurait pu alors gagner les àîdes-de-camp ou les soumettre. Le roi devait laisser sur son bureau, à Saint-Cloud, une lettre pour le président de l'assemblée nationale. Le service du roï et de la reine aurait attendu sans inquiétude jus-

RÉtOLOTlOIf FTIANÇAISE. SI

qu'à neuf heures du soir, puisque la famille royale ne rentrait quelquefois qu'a cette heure-là. Cette lettre ne pouvait être remise à Paris que vers dix heures au plus tôt. L'assemhlée alors n'était pas réunie : il eût fallu trouver le président chez lui ou dans une autre maison; on aurait atteint minuM* ava(nt que l'assemblée eût été convoquée et qu'dii eût fait partir des courriers pour faire arrêter là fatnille royale , qui aurait déjà eu l'avance de six ou sept heures, étant partie â six lieues de distance de Paris ; et, à cette époque, ou voyageait encore trèsfacitement en France. Là reine avait approuvé ce plan ; mais je rie nie penûetlaîs pas de la questionner, et je pensais même ^tiè, s'il sTexécutalt, elle me le laisserait ignorer. Un soir du mois de juin , à neuf heures , les gens du château , tie voyatt pasreveniMe roi, se pronlenaieùt avec inquiétude dans les cours. Je croyais au départ , et t'espirais à peine , daiis le trouble de mes vœux, lorsque j'eriiendis lê bruit des voitures, f avouai à la reine que je l'avais cru partie ; elle me dit qU'it fallait d'abord attendre que Mesdames fussent sorties de France , et voir ensuite si le projet pourrait s'accorder avec ceux du dehors.

On se rendit à Paris poor la première fédération, le 14 juillet , anniversaire de la prise de la Bastille. Quelle étonnante réunion que celle de quatre cent mille hommes dont il" n'y en avait peut-être pas deux cents qui ne crussent que le roi trouvait son bonheur et sa gloire dans l'ordre de choses qui s'établissait! L'amour qu'on lui portait, h l'exception de ceux qui avaient médité sa ruine , était encore dans toute sa force dans le cœur de tous les Français des départements ; mais , si on en juge par ceux que j'ai eu occasion de voir, il était totalement impossible de les éclairer et de les faire sortir

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de leur enchantement. Ils aimaient autant le roi que la constitution , et la constitution autant que le roi ; et Ton ne pouvait plus, dans leur esprit et dans leur cœur» séparer l'un de l'autre.

La cour revint à Saint-Cloud, après la fédération; un scélérat, nommé Rotondo, s'y introduisit dans le dessein d'assassiner la reine. On a su qu'il avait pénétré jusque dans les jardins intérieurs; la pluie empêcha Sa Majesté de sortir ce jour -là. M. de La Fayette, qui avait eu connaissance de ce complot , donna les consignes les plus sévères à tous les factionnaires , et le sipalement de ce monstre fut répandu dans le palais, par l'ordre du général. J'ignore comment on parvint à le soustraire au supplice. Une contre-police , qui apparte- ' nait au roi , découvrit aussi qu'il se tramait un projet d'empoisonner la reine. Elle m'en parla sâns la moindre émotion, ainsi qu'à son premier médecin, M. Yicq-d'Âzyr. Mais nous cherchâmes , lui et moi , quelle précaution il fallait pfendre : il se reposait beaucoup sur l'extrême sobriété de la reine ; cependant il me conseilla d'avoir toujours à ma portée une bouteille d'huile d'amandes douces , que je ferais renouveler de temps en temps , cette huile et le lait étant , comme on sait, le contre-poison le plus sûr pour les déchirements qu'excitent les corrosifs. La reine avait une habitude qui inquiétait particulièrement M. Vicq-d'Azyr : du sucre en poudre se trouvait toujours sur la commode de la chambre de Sa Majesté; et souvent, sans même appeler personne, elle en mettait des cuillerées dans un verre d'eau , lorsqu'elle voulait boire. Il fut convenu que je ferais râper une grande quantité de sucre chez moi; que j'en aurais toujours des cornets dans mon sac , et que, trois ou quatre fois dans le jour, lorsque je

me trouverais seule dans la chambre de Sa Majesté , je le substituerais à celui du sucrier. Nous savions que la reine eût empêché toute précaution de ce genre, mais nous ignorions son motif. Un jour, elle me surprit seule, faisant l'échange dont je viens de parler, et me dit qu'elle jugeait bien que c'était une opération concertée entre moi et M. Vicq-d'Azyr, mais que je prenais une peine bien inutile, c Souvenez-vous , ajouta-t-elle , qu'on n'emploiera pas un grain de poison contre moi. Les Brinvilliers ne sont pas de re siècle-ci; on a la calomnie, qui vaut beaucoup mieux pour tuer les gens, et c'est par elle qu'on me fera périr. »

Pendant que des avertissements aussi tristes et les projets les plus criminels affligeaient et flétrissaient le cœur de cette infortunée pripcesse , des témoignages les plus sincères d'attachement pour sa pefôonne et pour la cause du roi venaient souvent lui offrir d'agréables illusions ou le spectacle touchant des larmes que ses malheurs faisaient répandre. Un jour» pendant ce même voyage de Saint-Cloud, je fus témoin d'une scène bien attendrissante , et que nous eûmes soin de ne pas divulguer. Il était quatre heures après midi , la garde n'était pas montée; il n'y avait presque personne ce jour-là à Saint- Qoud, et je faisais une lecture à la reine, qui travaillait à son métier dans une pièce de son appartement dont un balcon donnait sur la cour. Les fenêtres étaient fermées; nous entendîmes cependant un bruit sourd formé par un grand nombre de voix qui semblaient n'articuler que des sons étouffés. La reine me dit d'aller voir ce que c'était : je levai le rideau de mousseline, et j'aperçus, au-dessous du balcon, plus de cinquante personnes; cette réunion était composée de femmes, jeunes et vieilles , parfaitement mises dans le costume en usage

à la campagne , de vieux chevaliers de Saint-Louis , de jeunes chevaliers de Malte et de quelques ecclésiastiques. Je dis à la reine que c'était probablement une réunion de plusieurs sociétés des campagnes voisines qui désiraient la voir. Elle se leva, ouvrit la fenêtre , et parut sur le balcon. Voilà tous ces braves gens qui lui dirent à voix basse : « Ayez du courage , madame, les boqs Français souffrent pour vous et avec vous; ils prient pour vous, Iç ciel les exaucera ; nous vous aimons ^ nous vous respectons, nous vénérons notre vertueux roi. » La reine fondait en larmes , et avait porté son mouchoir sur les yeux. «Pauvre reine ! ^Ue pleure! » disaient les femmes et les jeunes filles ; mais la crainte de compromettre Sa Majesté et même les personnes qui lui montraient tant d'amour m'inspira de prendre la main de Sa Majesté, avec le signe de vouloir la faire rentrer dans sa chambre; et , en levant les yeux, je fis entendre à cette estimable société que la prudence dictait ma démarche. On le jugea ainsi , car j'entendis : EUe a raison, cette dame, et puis des Adieu, madame; et tout cela avec des accents d'un sentiment si vrai et si douloureux» qu'en me les rappelant, au bout de vingt ans, j^en suis encore attendrie

Quelques jours après, arriva l'insurrection de Nancy. On n'en connut que le motif apparent ; il y en avait un autre dont j'aurais pu être bien informée, si le trouble extrême quej'éprouvai à ce sujet ne m'eût pas ôlé la faculté d'y faire attention. Je vais tâcher de m' expliquer. Dans les premiers jours de septembre, la reine, en se couchant , m'ordonna de laisser sortir tout son service, et de rester près d'elle ; lorsque nous fûmes seules, elle me dit : « A nûnuit, le roi viendra ici. Vous savez qu'il vous a toujours distinguée ; il vous donne la marque de

confiance de vous choisir pour écrire, sous sa dictée, tout le récit de Ta&ire de Nancy. Il faut qu'il en ait plusieurs copies. » A minuit, le roi entra chez la reine, et me dit en souriant : < Vous ne vous attendiez pas à être mon secrétaire, et cela pendant la nuit. » Je suivis le roi ; il me conduisit dans la salle du conseil. J'y trouvai un cahier de papier, un encrier, des plumes, tout cela préparé. Il s'assit à côté de moi, et me dictait le rapport du marquis de Bouille, qu'il copiait en même temps. Ha main tremblait, j'avais de la peine à écrire ; mes réflexions me laissaient à peine l'attention nécessaire pour écouter le roi. Cette grande table, ce tapis de velours, ces sièges qui ne devaient servir qu'aux premiers conseillers du souverain ; ce qu'avait été ce séjour, ce qu'il était dans ce moment où le roi employait une femme à des fonctions qui avaient si peu de rapport avec ses devoirs ordinaires ; les malheurs qui l'avaient amené à cette nécessité ; ceux que mon an^our et mes craintes pour ma souveraine me faisaient encore redouter , toutes ces idées me firent une telle impression que, rentrée dans l'appartement de la reine, je ne pus, du reste de la nuit, retrouver le sommeil ni me ressouvenir de ce que j'avais écrit.

Plus je voyais que j'avais le bonheur d'être de quelque utilité à mes maîtres , plus j'observais de vivre seulement avec ma famille, et jamais jfs ne me permettais aucun entretien qui pût faire connaître l'intimité dans l'aquelle j'étais admise ; mais rien ne reste ignoré à la cour, et je me vis bientôt de nombreux ennemis. Les moyens de desservir , surtout auprès des rois , ne sont que trop faciles ; ils l'étaient devenus bien plus encore , depuis que le seul soupçon de commuQication avec des partisans de la révolution pouvait faire perdre

Festime et la confiance du roi et de la reine ; heureusement que ma conduite me préservait auprès d*eux des dangers de la calomnie. J'avais quitté Saint-Cloud depuis deux jours , lorsque je reçus à Paris un billet de la reine, qui contenait ces mots : « Venez de suite à Saint-Cloud , j'ai à vous communiquer quelque chose qui vous intéresse. » Je partis à l'instant. Sa Majesté me dit qu'elle avait un sacrifice à me demander : je lui répondis qu'il était fait. Elle, me dit qu'il s'agissait [de renoncer à la société d'un ami ; que cela était pénible, mais qu'il le fallait essentiellement pour moi ; que pour elle, peutêtre lui aurait-il convenu qu'un député , homme d'esprit , fût reçu liabituellement chez moi , ce qui pouvait lui être fort utile , mais qu'elle ne pensait en ce moment qu'à mes propres intérêts. La reine m'apprit alors que les dames du pal^s , la veille au soir, l'avaient assurée que M. de Beaumetz, député de la noblesse d'Artois , qui s'était rangé du côté gauche de l'assemblée , passait sa vie chez moi. Voyant sur quelles fausses bases on avait voulu me rendre un mauvais service, je répondis respectueusement,' mais en souriant , qu'il m'était impossible de faire à Sa Majesté le sacrifice qu'elle exigeait de moi ; que M. de Beaumetz, homme de beaucoup d'esprit, n'avait pas pris la résolution de se ranger au côté gauche de l'assemblée pour venir se dépôpulariser en passant son temps chez la première femme de la reine ; et que, depuis le 1*' octobre 1789 , je ne l'avais aperçu qu'au spectacle et dans les promenades, sans même qu'il fût venu m'y parler ; que cette conduite m'avait paru toute naturelle ; que voulant plaire au parti populaire ou se faire gagner par la cour, il ne devait pas agir autrement à mon égard. La reine termir^a cette explication en me disant : « Oh ! c'est juste, cent fois juste ! On a fort mal choisi cette

occasion de vous nuire ; mais observez-vous dans vos moindres démarches. Vous voyez que la confiance que nous vous accordons, le roi et moi , vous fait de puissants ennemis. »

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