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CHAPITRE XXXIV

Le Ghilitelet.

Pour sortir de l'état de crise oîi l'on avait jusqu'alors vécu, on espérait que le Châtelet , chargé de l'examen des papiers de Bonne-Savardin , en découvrant la source des complots dont M. de Maillebois avait été le principal agent , détruirait il jamais ces funestes associations formées par les partisans du pouvoir arbitraire qui, en conspirant sans cesse , détournaient le peuple du travail et le tenaient dans une anxiété et un mouvement continuels. Mais quels furent la surprise et le mécontentement, lorsqu'on apprit que le procureur du Châtelet n'avait conclu , contre M. Bonne-Savardin , qu'ù une simple information ! Toutefois l'accusé était encore à l'Abbaye ,' et Ton attendait avec impatience les débats d'une affaire qui devait jeter le plus grand jour sur les coupables manœuvres des principaux artisans de nos discordes civiles. Sur ces entrefaites, M. Bonne-Savardin s'évada au moyen d'un faux^ ordre, signé de trois membres du comité des recherches ; mais il fut

arrêté a Cliûlons-sur-Marne , accompagné de Tabbé Perrottin de Barmond. Ce dernier était député; néanmoins de graves soupçons s'élevèrent contre lui , et son arrestation fut ordonnée.

Le Châtelet, forcé par la volonté impérieuse du public d'instruire le procès de Bonne-Savardin , faisait à ce sujet des recherches sévères; alors le parti royaliste, pour faire perdre la trace d*un complot dont Fenquéte pouvait compromettre la cour et les anciens ministres , crut devoir donner une nouvelle activité h la procédure commencée sur les événements des 5 et 6 octobre, et on reprit aussitôt Tinstruction , d'un procès enseveli depuis plusieurs mois dans un profond oubli. C'était une faute d'autant plus grave , que Mirabeau s'y trouvait compromis , et qu'alors, voué à la défense d^ la monarchie, ri se sentait ramené sous sa véritable bannière.

Le Châtelet , dans la marche de son enquête « entraîné par le nombre et le caractère imposant des témoins , et surtout influencé par La Fayette qui voulait à tout prix qu'on découvrît les auteurs d'un attentat qu'il n'avait pu prévenir, s'occupa à chercher des coupables. La Fayette , dans le temps , n'avait rien déposé contre le duc d'Orléans; la malignité publique interpréta ce silence d'une manière perfide. Cependant cette circonstance n'aurait nui que faiblement à la répuUition du prince , sans une lettte de Laclos dans laquelle il recommandait à M. de latouche de recourir à la séduction en se concertant avec Mirabeau : « N'épargnez rien , disait-il , pour gagner l'amour du peuple et amener le discrédit et l'avilissement de La Fayette. Enfin , triomphez des juges par présents, par douceur ou en ameutant contre eux; la crainte les dé«cida*a. n

iM HISTOIRE DE FRANCE.

On rmi surtout recommandé au Châtelet de se méfier du témoignage d'hommes exaltés, appartenant à un parti dont l'intérêt était de compromettre les députés les plus célèbres par leur patriotisme. Un petit nombre de vrais constitutionnels, qui fondaient alors de grandes espérances sur Mirab^u , invitèrent aussi ces magistrats à nç point l'impliquer dans cette affaire; cette fois le Châtelet fut encore égaré , dans un sens contraire à celui qui perdit Favras» Pour faire oublier qu il avait cédé à la multitude , il crut devoir obéir à la cour. Mais trop de condescendance pour le pouvoir , après avoir manqué de fermeté dans le péril , acheva de lui enlever la force morale qui seule pouvait faire respecter sa justice.

A la suite d'une dernière séance que les juges au Châtelet prolongèrent très-avant dans la nuit, ils firent porter, par une députation , k l'assemblée nationale , toutes les pièces du procès. Boucher d'Argis, un des juges, et rapporteur de ce travail immense , après avoir, dans un long discours, fait reloge des travaux constitutionnels et des soins que la municipalité s'était donnés pour faire parvenir au tribunal les rensei gnements dont il avait besoin, continua en ces termes :

<K Ils vont être connus , ces secrets pleins d'horreur, ils vont être révélés ces forfaits qui ont souillé le palais de nos rois; mais quelle a été notre douleur. Messieurs, lorsque nous avons reconnu , parmi ceux que de nombreux témoignages accusent, deux membres de, cette auguste assemblée! » Quoique Boucher d'Argis se fut abstenu de les nommer, tous les yeux se tournèrent naturellement sur le duc d'Orléans et sur Mirabeau. Les députés du côté gauciie passaient alternatîvement du silence le plus sombre à de soi^rds et profon^is murmures. La droite » au contraire, était rayonnante de joie;

RÉVOLUnOIf FRANÇAISE M5

elle jubilait en pensant que cette procédure offrait un moyen assuré d'attacher à la cause royale les députés timides, en leur persuadant que le gouvernement allait prendre enfin une attitude plus ferme , et que désormais Vimpunité cesserait de flétrir une époque que tant de crimes avaient déjà souillée. Madier-Montjau , qui , par sa haute stature et l'énergie de son opinion, se faisait remarquer parmi les plus vigoureux athlètes du côté droit, demanda la poursuite de la procédure, sans égard pour les députés qui s'y trouvaient impliqués.

Mirabeau ne parut jamais plus maître de l'assemblée que dans le moment même où il était si gravement accusé. Les forfaits inouïs qu'on venait de rappeler étaient loin de lui attirer l'unique ressentiment qui fût alors à craindre , ils lui rendaient au contraire cette affection populaire que sa con-^ duite incertaine avait beaucoup affaiblie. L'indifférence de ce grand orateur pour des coups aussi maladroits qu'impuissants, lui fit dédaigner l'éloquence et conserver tout l'avantage d'une position que lui assurait Finviolabilité. Il sollicite l'enquête du comité des rapports; mais qu'avait-il à craindre d'un comité placé sous la direction du parti auquel il appartenait?

L'abbé Maury s'opposa à l'inviolabilité des députés. « Ce privilège , dit-il, est illégal et dangereux pour la nation. Jamais l'honorable mission que le peuple a confiée à ses représentants n'a pu les mettre à l'abri des poursuites légitimes; pourquoi voudraient-ils être hors de l'atteinte des lois , dont le glaive est suspendu sur la tête de tous les citoyens? Quel aspect présenterait la France si , au milieu d'elle, douze cents personnes étaient assurées de l'impunité? Nous deviendrions la terreur de pos concitoyens» dont nous devons être l*espé-

2»n lîISTOînE DE FRANCE.

rance et l'nppui. Nul homme ne doit se soustraire à la justice. La justice est instituée, non-seulement pour sévir contre le faible, contre le pauvre , mais encore contre le puissant. Deux de nos collègues sont accusés , et ce serait compromettre rhonneur de cette assemblée que de vouloir lui faire prendre pour deux de ses membres des mesures exceptionnelles qui ne sont pas prises pour les autres citoyens. » Il fut d'avis qu'on ordonnât le renvoi de la procédure au Châtelet, et qu'on enjoignit au comité des recherches de remettre au tribunal les documents qu'il avait en son pouvoir.

Pétîon , en sa qualité de conseiller du duc d'Orléans , devait naturellement embrasser sa défense. 11 s'étonne de l'éclat qu'on veut donner à une affaire que le public croyait tout-àfait assoupie , et surtout ilu moment dans lequel on la réveille; lui et les siens reprochent au Châtelet d'informer contre les événements du 5 octobre » tandis qu'on Vavait chargé d'informer seulement contre ceux du 6 ; et qu'en agissant ainsi il accusait tout Paris, qui s'était porté à Versailles; qu'il voulait faire la guerre à la révolution pour la condamner et la flétrir. « Le Châtelet , ajouta-t-il , maître de faire les recherches comme il l'entend , n'a voulu écouter que les témoins favorables à ses vues ; il les a choisis parmi les députés dévoués à la cour; mais, malgré cet artifice et les trois cent quatre-vingt-huit dépositions qu'il a su recueillir, il n'en résultera rien de positif, ni contre M. le duc d'Orléans ni contre M. de Mirabeau. »

Cazalès rappela les forfaits du 6 octobre et la nécessité de les punir; il combattit l'inviolabilité dont on voulait couvrir les députés compromis. « 11 n'est aucun membre de l'assemblée» dit-il, qui ait pu vouloir soustraire aux lois les

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auteurs et les complices d'un attentat aussi déplorable qui a souillé la révolution , et qui sera son éternel déshonneur. » Ces derniers mots ayant excité de violents murmures : « Oui, poursuivit Cazalès , si les auteurs de ce crime abominable ne sont découverts et punis, que dira la France, que dira l'Europe? L'asile des rois a été violé, les marches du trône ont été ensanglantées , ses défenseurs égorgés , dinfâmes assassins ont mis en péril les jours de la fille de Marie-Thérèse , de la reine des^Français. » — « Les Français n'ont point de reine , crièrent plusieurs voix d'un ton irrité. » « De cette femme , reprit Cazalès , dont le nom survivra à celui des infâmes conspirateurs du 6 octobre. Ils étaient députés, ils étaient Français , ils étaient hommes ! et ils se sont souillés de cet attentat ! Si vous adoptiez la motion qu'on vous propose , vous verriez disparaître les coupables ou les preuves; le crime seul resterait, et il resterait toujours plus odieux, car il serait sans vengeance. Quel étrange privilège s'arrogeraient les représentants de la nation ! Ils auraient la prétention de vouloir frapper toutes les têtes , et eux s'élèveraient au-dessus des lois^ »

Malgré un langage aussi pressant et des raisons aussi puissantes, l'avis de Mirabeau obtint la priorité. Un décret pro^ nonça que le comité des rapports rendrait compte des charges qui concernaient les représentants de la nation impliqué^ dans la procédure criminelle du Châtelet , et qu'alors l'assemblée déciderait s'il y avait lieu à accusation. Ce fut par conséquent le principal accusé qui prescrivit à l'assemblée la marche qu'elle devait suivre dans le cours de cette importante affaire ; et, par une violation manifeste de l'esprit constitutionnel, le pouvoir législatif empiéta sur le pouvoir judiciaire.

Mirabeau était présent lorsque M. de Frondeville osa dire : « Les assassins de nos princes parcourent en paix l'enceinte de la capitale, et sont peut-être assis parmi nous. » Alors, il se lève et s'écrie avec indignation qu'il invoque la rigide sévérité de l'assemblée, que le plus léger soupçon ne doit pas peser sur ses membres. Il la conjure d'enjoindre au Châtelet de publier son enquête , qui , ajouta-t-il , fernoera la bouche à tant de calomnies. En même temps , un député dauphinois, nommé Chabroud , quoique très -modéré, ne put s'empêcher de dire que les membres du côté droit affectaient un ton d'insolence qu'il n'était plus permis d'endurer. A ces mots, cinquante membres de ce côté s'élancent au milieu de la salle avec des gestes menaçants. Foucault somme Chabroud de s'expliquer. Durant cette scène, le tumulte devint effroyable : les députés patriotes poussent des vociférations; les évéques et les nobles y répondent par des protestations et des cris; les injures volent de la droite à la gauche, tandis que les tribunes menacent de s'écrouler sous les trépignements convulsifs d'un public en fureur.

On ne put ramener le calme qu'en condamnant M. de Frondeville à garder les arrêts pendant huit jours. Pour se justifier, ce député publia un Mémoire qui fut dénoncé à la tribune par Goupil de Préfeln. Alors la quejrelle recommence et devient de plus en plus vive. Barnave trouve que la prison est une peine «trop douce pour ceux qui bravent la censure. « Puisque la guerre est déclarée , s'écrie avec feu le comte de Faucigny en montrant le côté gauche , il ne nous reste plus qu'à tomber à coups de sabre sur ces gaillards-là. » Ce député, dont Temportement avait été plus d'une fois rappelée Tordre, excita un tel degré d'ii^dignation, qu'il fut forcé de

recourir aux excuses pour obtenir la remise des peines graves qu'il venait d'encourir.

Le Châtelet n'était appuyé que par La Fayette , dont le crédit commençait à s'affaiblir depuis la scission du parti constitutionnel. Ce tribunal, effrayé des menaces continuelles d'une foule de séditieux , qui voulaient piller le greffe pour anéantir la procédure, prévint l'assemblée que l'instruction serait plus complète et les preuves plus convaincantes, si le comité des recherches communiquait les pièces et les renseignements qu'il s'était procurés, et que sans ces pièces importantes il lui était impossible de constater le délit et de découvrir ses auteurs. Dès le début de cette communication , des voix furieuses s'élevèrent contre le Châtelet. Dufraisse prit sa défense en ces termes : « Pourquoi refuser de recueillir sur cette affaire toutes les lumières qui peuvent faire découvrir la vérité? On est donc intéressé à laisser impunis les crimes qui ont souillé les premiers pas de la révolution ? Mais je vous annonce que cette impunité même la couvrira d'un opprobre éternel. Qui peut désirer ici le secret , si ce n'est ceux que leur conscience accuse? »

Cependant la majorité des districts s'éleva contre les prétentions du Châtelet , le comité des recheiches de la commune déclara aussi n'avoir jamais entendu dénoncer d'autres faits que ceux qui s'étaient passés dans l'intérieur du château de Versailles. « Nous n'avons, ajouta Brissot , aucune pièce qui y soit relative , si ce n'est quelques déclarations insignifiantes que nous aurions livrées au Châtelet s'il nous les avait spécifiées. » Il fut enfin décidé que les pièces seraient refusées à la justicij, et que l'enquête du comité des rapports ne s'appliquerait qu'aux seuls attentats du 6 octobre. Alors chacun

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prévît Tissue de cet imprudentprocès. La cour reconnut avec quelle légèreté on l'avait engagée à le poursuivre. Les révolutionnaires, enhardis par l'impuissance de découvrir la vérité, s'en prévalurent pour leur justification. Puisqu'il s'agissait de faits insaisissables, il eût été plus sage de ne point impliquer des hommes fameux : en voulant les punir des crimes dont ils étaient innocents, on allait les absoudre des délits qu'ils avaient pu commettre.

Le même député Chabroud , qui , dans la discussion , venait de repousser les violences du côté droit, fut nommé rapporteur de cette grande affaire ; quoique peu connu , il était avocat distingué , et par conséquent très-habile h tirer bon parti des causes les plus spécieuses. Lorsqu'il vint soumettre son travail, on soupçonna qu'il était préparé à remplir son rôle; car il mit peu de temps à composer un volumineux rapport dont le style était très-soigné , et dont le fond constituait une cause des plus compliquées.

« La grande révolution que vous avez entreprise , dit Chabroud, promet des heureux , mais elle fait des mécontents : ceux qui vivaient des abus de nos vieilles institutions , dépouillés de leurs privilèges , opposent h vos réformes une résistance opiniâtre; des attaques ouvertes ont échoué, mille mesures sourdes ont été employées , la constitution s* élève au milieu de la rage impuissante d'une faction toujours vaincue et toujours révoltée. » Enfin l'orateur ne vit , dans la catastrophe du 6 octobre, qu'un de ces événements où le sort se plaît à confondre la prévoyance , et dans la procédure du Châtelet qu'une conspiration ourdie par les partisans de l'aristocratie. Pour le prouver, il en appela aux noms attaqués : « ce sont, dit-il, des noms choisis sur la liste des amis de la U-

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berté , des citoyens chers au peuple , tels que M. le duc d'Otv léans et M. de Mirabeau. Ainsi on nous égare pour nous surprendre, on nous divise pour nous vaincre; et lorsque nous avons échappé à une embûche, d'autres embûches plus dangereuses nous sont encore dressées. Quant aux malheurs du 6 octobre, nous les livrons à l'histoire éclairée pour Tinstruction des races futures; le tableau fidèle qu'elle en conservera fournira une utile leçon aux rois , aux courtisans et aux peuples. » Ses conclusions furent qu'il n y avait pas lieu à délibérer» et qu'il fallait couvrir d'un voile ces tristes événements pour ne pas jeter de la défaveur sur tous les actes de la révolution.

Le marquis de iBonnay, officier des gardes-du-corps , indigné des calomnies lancées contre ses malheureux frères d'armes , se lève et dit : « Je garderais le silence sur un rapport qui , je l'avoue , m'a paru un modèle de plaidoyer pour les grands criminels , si l'apologie des assassins n'eût pas été mêlée d'outrages contre les victimes... On nous accuse d'avoir donné des témoignages d'amour au roi , à la reine , à la famille royale... Malheureux que nous sommes ! d'avoir assez vécu pour voir le temps où c'est un crime en France d'aimer le roi, d'être reconnaissant, d'être fidèle, d'être intrépide! Nous n'avons point foulé la cocarde nationale aux pieds; j'en jure par notre amour, par notre respect pour le roi ! Ah ! que ne pouvons-nous, comme autrefois, jeter le gant pour confondre celte imposture ! On accuse mes héroïques compagnons d'avoir été les agresseurs. Juste ciel ! ils auraient été assez insensés pour provoquer un combat contre une épouvantable multitude ! contre des hommes déjà teints du sang d'un de leurs camarades , mortellement blessé la veille ! ils auraient à

ce point bravé les ordres du roi , compromis sa sûreté, ceRe de son aupste compagne ! A leurs magnanimes efforts pour conserver des jours si précieux , jugez combien ils eussent frémi de les exposer par la moindre imprudence ! Eh ! n'ontils point manifesté Texcès même de leur amour et de leur obéissance en se laissant massacrer sur les marches du trône qu'il leur était interdit de défendre.

Malgré Thabileté du rapport de Chabroud , les amis de la monarchie ne revinrent point de leur opinion première. < J*ai entendu dans cette mémorable discussion , s'écria M. de Chabrol , député de la sénéchaussée d'Auvergne , Fart perfide du mensonge se jouer impunément des vérités les plus sacrées, et transformer et) vertus les action^ des scélérats qui ont pris pour eux seuls le nom de patriotes. » L'abbé Maury, loin de se livrer à sa fougue ordinaire, n'envisagea ce grand procès que sous le rapport vraiment utile à la royauté ; il combattit l'avis émis par Chabroud , que les fonctions assignées à l'assemblée étaient celles d'un grand jury; il pensa qu'elles devaient se borner à rechercher si la procédure présentait des apparences de preuves suffisantes pour permettre à la justice de suivre son cours ordinaire ; et, après avoir affirmé que les députés n'étaient pas appelés à juger le fond du procès, il poursuivit ainsi .

« Je sais combien les mots parasites de révolution, de constitution, de liberté, de patriote, d'amis du peuple ont de faveur dans cette assemblée. Pour moi, qui n'aspire point à l'honneur d'exciter les transports des habitués qui viennent ici distribuer la gloire, je demande qu'on me définisse enfin le mot de révolution ; je demande s'il est dans le sens de la révolution de souiller, par des crimes dignes de cannibales, le palais de nos

rois, de massacrer la personne sacrée du monarque, d*assassiner son auguste compagne, d*armer contre cette princesse une légion de tigres ; je demande si la révolution a pu être un titre d'impunité pour les plus grands crimes , si elle a pu autoriser un ramas de brigands à méditer, à concerter les plus noirs forfaits contre l'assemblée nationale et contre le tr6ne ; je demande enfin si Ton regarde comme enneûiis de la révolution tous ceux qui sont profondément révoltés des attentats de Versailles. Dans cette supposition, Messieurs, je déclare que je me mets à leur tête. Non, ce n'est plus d'une révolution, c'est d*une révolte qu'il s'agit , d'une révolte contre la constitutioji) elle-même, d'un véritable régicide qui souillera notre histoire. C'est déshonorer la chaîne de nos décrets, que d'en suspendre honteusement le premier anneau au poignard des assassins.

« Mais à qui persuadera-ton que l'unité du départ, à la même heure, de dix mille personnes, dont la plupart sont déguisées , qui se rendent au même lieu , qui tiennent le même langage, qui portent les mêmes armes, qui attendent avec la persévérance du crime, pendant une nuit entière, le signal des massacres; qui, sous prétexte de demander du pain, forcent les barrières du palais de nos rois ; qui égorgent une garde fidèle pour entrer dans l'appartement de la reine, et qui, en souillant par l'effusion du sang cette enceinte sacrée, ne regardent ces premiers crimes que comme le prélude d'un crime plus grand encore ; à qui persuadera-t-on, dis-je, que tous ces faits ne portent évidemment le caractère d'un complot?

« Oui , il y avait une conspiration manifeste contre le roi , on voulait l'intimider, on voulait l'éloigner, on voulait le remplacer par un régent; on voulait même probablement Tassassi-

mi HiSTOlUE DE FRANCE.

ner ; et Ton consentit, par capitulation, à attenter à la liberté du chef suprême de Teuipire, en le traînant à main armée dans la capitale. La conspiration contre la reine est encore plus évidente. L'auguste fille des Césars , la digne fille de Marie-Thérèse, cette princesse que l'Europe entière admire , et qui doit tant de gloire à ses malheurs , n'échappa aux assassins qu'en sortant de son lit au point du jour, pour aller attendre la mort aux côtés du roi...

c Tout en venant de démontrer qu'il a existé un complot, j'avoue avec franchise que l'information ne présente aucun fait grave contre M. de Mirabeau. Je ne vois rien qui ait pu faire naître aux juges du Châtelet l'idée de le décréter. Mes conclusions ne peuvent pas être aussi favorables à M. le duc d'Orléans; je vois dans la procédure qu'il est accusé de s être promené, en habit peu décent , au milieu de cette bande d'assassins ; de leur avoir souri au moment où ses regards auraient dû les mettre en fuite ; de leur avoir désigné l'appartement de la reine comme le point d'attaque où ils devaient se rendre ; de n'avoir donné aucun signe de douleur ni d'intérêt dans une circonstance où son rang et sa naissance lui imposaient le devoir de verser jusqu'à la dernière goutte de son sang pour défendre le trône. Enfin je dirai que l'opinion publique, entraînée par des bruits injurieux, étonnée de son départ pour l'Angleterre à une époque où il ne devait penser qu'à venger son honneur, attend aujourd'hui que ce prince oublie les prérogatives de son rang et de sa mission pour subir le joug de la loi ; il ne doit donc attendre de nous aucune grâce. Et , s'il veut faire triompher son innocence, les tribunaux le vengeront des cah)mnies dont les cicatrices ne sauraient être effacées que par la main de la justice : c'est ainsi qu'il se montrera digne petit-

fils d*Henri IV, et père d'une postérité destinée à honorer la nation. »

Maury ayant annoncé quMl avait entre les mains des pièces accablantes contre le prince, le rapporteur Chabroud le somma de les produire ; mais ce n'étaient au fond que les dépositions qui avaient été analysées et réfutées. Maury en fit l'aveu ; il convint que tous les faits dénoncés n'étaient pas preuves.

Mirabeau , absous par Maury, affecta le plus grand dédain pour ses autres accusateurs ; il jeta même du ridicule sur les témoignages qui auraient confondu un homme moins audacieux que lui. Tour à tour grave, plaisant et terrible , il ne sépara point sa cause de celle du duc d'Orléans, et, avec son adresse accoutumée, il attaqua les formes de la procédure du (2hâtelet, qu'il dépeignit « comme profondément odieuses, et offrant l'exemple d'une scélératesse tout à la fois éhontée et mal fiabile : le temps le saura , ajouta-t-il ; mais ce secret hideux ne peut être révélé aujourd'hui sans produire de grands troubles. »

Les trois griefs qu'on lui imputait furent réfutés non-seulement avec art, mais même avec un grand caractère de vérité. Pour prouver qu'il n'avait formé avec le duc d'Oriéans aucun plan de conspiration , il invoqua le témoignage du comte de La Marck , dont la loyauté était estimée parmi les ennemis de Mirabeau , et auquel il disait souvent que , si le roi quittait la France , il n'y avait que Monsieur qui pût la sauver. Il ne désavoua point le mouvement d'impatience que lui fit éprouver, le départ du duc d'Oriéans pour T Angleterre ; mais il le qualifia de ^^2^^ civique, en voyant que l'exil de ce prince laissait sans rival La Fayette , à qui le hasard des événements venait de donner une véritable dictature... < Qu'on trouve, si l'on veut, mon propos insoient , j'en conviens f mais qu'on n"" SÉRIE. T. ni. 20

avoue du moins qu'il exclut toute idée de complicité. Je le tins sur celui dont la conduite jusqu'alors m'avait paru exempte de reproches , mais dont le départ était à mes yeux plus qu'une faute. »

' « Ainsi, continue Mirabeau, s'évanouit ce secret si tard découvert, qu'un tribunal , au moment de terminer sa, carrière , est venu vous dévoiler avec tant de certitude et de complaisance. Qu'importe à présent que je discute ou que je dédaigne cette foule de ouï-dire contradictoires, de fables absurdes, de rapprochements insidieux que renferme encore la procédure? Qu'importe, par exemple , que j'explique cette sériede confidences que M. de Virieu suppose avoir reçues de moi, et qu'il révèle avec tant de loyauté ? Il est étrange , ce M. de Virieu ! Mais fut-il donc jamais un zélateur si fervent de la révolution actueUe? S'est-il en aucun temps montré l'ami si sincère de la constitution , pour qu'un homme dont on a tout dit , excepté qu'il soit une béte, l'ait pris ainsi pour son confident ?

< La procédure ne me désigne pour complice d'aucun excès individuel, mais me déclare complice d'un prétendu moteur principal de ces excès. Il n'y a donc point d'accusation contre moi , si l'on ne prouve pas d'abord qu'il y ait eu un premier moteur. Quel est donc, reprit Mirabeau, cette grande part que l'on me suppose aux événements dont la procédure est l'objet? Où sont les preuves de la complicité que l'on me reproche? quel est le crime dont on puisse dire de moi: il en est Fauteur ou la cause? Oui, le secret de cette infernale procédure est enfin découvert; il est là tout ^tier ( désignant le côté droit de l'assemblée ) ; il est là dans l'intérêt de ceux dont le témoignage et les calomnies en ont formé le tissu; il est dans les ressources que ce procès fournit aux ennemis de

la révolution pour cacher leurs intrigues ; il est dans le cœur des juges qui ^ sont rendus complices de ce coupable dessein ; il est là tout entier, tel qu'il sera buriné dans Vhistoire par la plus juste et la plus implacable vengeapce. » En prononçant ces derniers mots, l'orateur descend de la tribune; de nombreux applaudissements l'accompagnent jusqu'à sa place.

La tribune restait vacante; un profond silence régnait au sein de l'assemblée , lorsqu'enfin Montlosier selëve; aussitôt les galeries le couvrent de huées, et le côté gauche crie aux voix! aux voix? « Quoi! s'écria l'orateur, vous n'avez pas encore examiné une seule charge , et après un discours apologétique , vous voulez prononcer sur une procédure aussi compliquée! Si nous ne la jugeons pas , la France et la postérité la jugeront. Je demande trois jours pour méditer up travail de plusieurs mois. »

Roed^rer, après avoir soutenu que l'innocence du duc 4'Orléans n'était plus douteuse , interpella le duc de Biron pour lui demander s'il croyait de la prudence et de la dignité du prince de garder le silence jusqu'à ce que l'assemblée l'eût lavé par un décret. Le duc de Biron promit que la justification serait pleine et entière. « La conduite de M. d'Orléans , dit-il^ S^ra toujours la même; elle s'çst distinguée par la modération qui devait être l'apanage de celui qui, peut-étre'le premier de sa famille, a conçu les grandes idées de liberté. Lors des troubles du 43 juillet, pendant qu'on promenait son buste, loin de profiter de la faveur publique, il se cacha , tant il craignait de passer pour être le chef d une insurrection. Ah! si lorsque son image était l'objet d'un enthousiasme universel , il eût voulu être roi, il n'avait, pour le devenir, qu'à en manifester la volonté : le porter aux Tuileries, le placer sur le trône, eût

été chose facile à celte force nationale qui enlevait la BasliUe en alliant les couleurs de la maison d'Orléans à celles de la liberté. Jamais , poursuivit Biron , le prince n'a voulu profiter de la popularité qu'on lui reproche , et aujourd'hui son sort est peut-être de l'avoir trop négligée; car s'il est beau d'être aimé d'un grand peuple, on est blâmable de se refuser tonjours à son empressement. > Ces paroles produisirent un effet prodigieux sur l'assemblée , et presque tous les députés convinrent que le prince qui , au 4 3 juillet , n'avait pas cherché à profiter des témoignages d'amour que lui prodiguait la population parisienne, ne pouvait tenter aux 5 et 6 octobre une conjuration périlleuse.

En vain les membres du côté droit demandent que la délibération soit ajournée jusqu'après l'impression et la distribution du rapport, c La procédure a été jugée , répond Barnave, du moment oii elle a été dans nos mains. Pour qu'il y eût des coupables, il fallait qu'il y eût une conjuration , et personne n'a vu en tout ceci d'autre conjuration que la procédure ellemême. Je demande que le plus profond mépris pour ceux qui l'ont instruite soit le seul effet de votre justice. Ne donnez pas de la gravité à ce qui n'en demande aucune. M. d'Orléans publiera, imprimera tout ce qu'il jugera convenable, quoique sa justification ait été rendue inutile par ses propres accusateurs. Aussi peut-on dire que les manœuvres de ses ennemis n'auront fait que confirmer l'estime de la nation pour son patriotisme. »

Enfin l'assemblée cassa la procédure du Châtelet , aux grands applaudissements des tribunes, aux acclamations de la majorité de l'assemblée elle-même.

Cependant l'absolution du duc d'Orléans n'ayant pas été

motivée, devait être pour un prince le plus sensible affront. Ses amis le lui firent comprendre. Le lendemain , il monte à la tribune et s'exprime eh ces termes : « Compromis dans la procédure criminelle instruite au Châtelet » désigné par ce tribunal comme étant dans le cas d*étre décrété, soumis au jugement que vous avez à porter pour savoir s*il y avait ou n*y avait pas lieu à accusation contre moi , j*ai cru devoir m*abstenir de paraître au milieu de vous dans les différentes séances où vous vous êtes occupés de cette affaire. Plein de confiance dans votre justice, j*ai cru , et mon attente n*a pas été trompée , que la procédure seule suffirait pour prouver mon innocence. J*ai pris rengagement de porter la lumière jusque dans les moindres détails de cette ténébreuse affaire. Aujourd'hui , j*ai demandé la parole pour ratifier cette obligation. J*ai en effet de grands devoirs «^ remplir. Vous avez déclaré que je n'étais pas dans le cas d*étre accusé; il me reste à prouver que je ne méritais pas même d*étre soupçonné. Je dois donc détruire ces indices menteurs, ces présomptions incertaines répandues avec tant de complaisance parla çalom* nie, et recueillies avec tant d*avidité par la malveillance. Mais ces éclaircissements devraient être donnés en présence de ceux qui auront intérêt à les contredire et devant ceux qui auront droit d*en connaître. Il est temps de prouver que les défenseurs de la cause du peuple et de la liberté , après s'être élevés contre tous les abus, après avoir concouru de tout leur pouvoir à la régénération de la France; il est temps de prouver» dis-je , que ces hommes généreux ont été dirigés par le sentiment de h justice et non par les motifs odieux et vils de Tambition et de la vengeance. > Après avoir prononcé ces mots, il déclara qu'il d^>osait

sur le bureau son Mémoire justificatif, pour lui donner une plus grande authenticité. On lui avait conseillé de poursuivre ses accusateurs comme faux témoins , il n'en fit rien ; seulement les deux partis s'attaquèrent et se défendirent avec des brochures, et ces accusations réciproques se perdirent dans le vague, où tombent toujours les procès en calomnie (1).

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