CHAPITRE XXXVL
La oonstitatiou civile da clergé (1).
II s'était formé au sein de rassemblée , en opposition aux novateurs, une réunion d'hommes, la plupart avocats ou conseillers aux anciens parlements , élèves des disciples d'Arnaud et de Pascal. Us avaient pour chef Camus, avocat do clergé, et, en cette qualité, profondément versé dans les affaires ecclésiastiques. Avec des mœurs irréprochables , ce député était violent par tempérament, dur par caractère , laborieux par habitude, et probe par principe. Aussi habile ed finances qu'en matière religieuse, il professait des doctrines dont la rigidité lui attira des ennemis. Lanjulnais, Fréteau, Grégoire, étaient ses amis intimes ; comme lui jansénistes, ils avaient delà religion ; mais c'était celle des sectaires. Ils voulaient reconstituer l'Église de France dans ses formes primitives sans suivre les lois qui régissent l'Eglise catholique , et assujettir le clergé aux lois constitutionnelles.
La loi du 13 avril 1790 avait solennellement proclamé le principe de la liberté des cultes ; cette loi prescrivait d'abandonner à la conscience de chaque citoyen tout ce qui concernait ses opinions et ses pratiques religieuses. Cependant un comité ecclésiastique avait été nommé ; ses membres, voués au jansénisme , entreprirent de donner des règlements sur les formes extérieures de la catholicité. Ils se flattaient que le culte et la constitution se fortifieraient l'un par l'autre en se prêtant un mutuel appui. De son côté, l'assemblée , en ap-
(1) Voir il la fin du volttme » dang les note^ » tout eo qui a rapport it la coriillia^ ilott de rttgliM de rratlMt
RÉVOLUTION FRANÇAISE. 31b
plaudissant aux travaux du comité , oubliait qu'elle avait séparé les deux pouvoirs, lorsque, dans la grande question de prééminence à donner à TÉglise française, elle avait déclaré que la religion ne devait pas dépendre de l'autorité civile.
Les membres du comité crurent devoir recourir aux lumières de plusieurs savants ecclésiastiques , entre autres à D. Deforis, membre très-distingué de la congrégation de Saint- Maur. Réuni à quelques religieux de Tordre des Blaiics- Manteaux, dont les coutumes étaient sévères comme les siennes, il rédigea un recueil renfermant un corps de doctrines fail; pour ramener l'Église à l'état où elle était avant le treizième siècle. Cet ouvrage ayant été envoyé au comité ecclésiastique, Camus s'en empara, et, d'accord avec ses collègues Fréteau, Treilhard , d'Ormesson et Martmeau , ils donnèrent à l'œuvre des Bénédictins le titre de Constitution civile du Clergé.
Le comité ecclésiastique croyait que la même autorité , qui fixe les attributions et les pouvoirs des fonctionnaires de Tem- ' pire, avait aussi le droit de répartir les fonctions du culte d'une manière plus conforme aux intérêts de l'état, aux besoins du peuplé , et à la facilité de la célébration des saints mystères. Les diocèses et les paroisses étaient distribués avec une inégalité choquante ; c'était l'ouvrage du hasard et le travail plus ou moins actif de l'intérêt ou des convenances personnelles. Le comité répartit les uns et les autres de manière à rendre facile la distribution des secours spirituels ; il assigna, à chacun des membres du clergé, des traitements proportionnés à la nature et à l'importance dô ses services. Il abolit les chapitres, abbayes, prieurés, et tous les titres de bénéfices aiutres que les métropoles, les évêchés et les cures, jugés absolument nécessaires; et /en donnant à chaque diocèse Té^
tendue d* un département, il supprima cinquante-trois évéchés.
Il était défendu aux évéques de recourir au pape pour obtenir la confirmation de leur élection , ils devaient seulement la lui annoncer comme chef visible de VÉglise universelle, en témoignage de l'unité de la foi. Toutes ces innovations dans la discipline de TËglise faisaient bien plus qu'empiéter sur le temporel , puisqu'on dépouillant le pape de son droit de confirmation , on bornait la communion avec le Saint-Siège à une simple formule qui ne faisait qu'apprendre au souverain pontife qu'on avait pu se passer de son autorité.
Telle était la loi qui , sous le titre de Comtttution civile du Clergé, allait renverser tout ce qui, jusqu'alors , avait établi l'admirable organisation de l'Église de France. Ensuite , ce mot de cofisHtutian, appliqué à la religion, renversait toutes les idées , troublait toutes les consciences. Les esprits religieux, rebelles à la constitution qui régissait les affaires de la terre , pouvaient-ils obéir h celle qui semblait r^ler les affaires duciel(<)?
L'élection populaire, privée de la sanction du pape, constituait deux absurdités : des théologiens osèrent même la justifier de l'accusation d'hérésie , en cherchant à prouver qu'elle ne contenait que des règlements de pure discipline, fondés sur les libertés de TËglise gallicane, mais elle établissait le schisme.
Le travail du comité ecclésiastique ayant été soumis à l'assemblée, l'archevêque d'Aix , avant même que la discussion fût ouverte , protesta contre les doctrines qui allaient être érigées en lois ; il exposa l'utile influence de la religion , qu'il présenta comme le sceau de la déclaration qui assurait à
<1) M. Ldwanie.
rhorome ses droits et sa lilierté. « Nous ne rejetons point, ditil, la pureté des méthodes de la primitive Église ; mais puisque le comité nous rappelle nos devoirs, il nous permettra de le faire souvenir de nos droits et des principes sacrés de la puis* sance ecclésiastique ; je vais donc exposer, avec toute la fermeté 'qui convient aux ministres du Seigneur, Tindispensable autorité de TÉglise.
< Jésus-Christ a donné sa mission aux apôtres et à ses successeurs pour le salut des fidèles ; il ne Ta confiée ni aux magistrats ni aux princes, puisqu'il s'agit d'un ordre de choses auquel les rois mêmes doivent obéir. La mission que nous avons reçue par la voie de l'ordination et de la consécration remonte jusqu'aux apôtres. On vous propose aujourd'hui de supprimer une partie des ministres, de diviser les juridictions; mais la discipline s'oppose à ce que les évoques soient institués par rauiorité civile ou destitués par elle, et il est absurde de faire dépendre l'existence d'un prélat des caprices d'une classe de citoyens étrangers aux vertus de l'Église. Il ne vous appartient pas davantage de changer la juridiction des évéchés ; elle a été établie et limitée par les apôtres, et aucune puissance himaine n'a droit d'y toucher. II s'est introduit des abus, je ne prétends pas le nier ; comme les autres, j'en gémis ; mais si des réformes sont nécessaires, il faut recourir à l'autorité de l'Église , il faut la consulter dans un concile national ; c'est là que réside le pouvoir qui doit veiller au maintien de la foi. Nous en réclamons la convocation avec instance. Si le roi et l'assemblée n'obtempèrent point à nos vœux, nous ne pouvons point consentir à ce que vous demandez. Nous déplorons même , au nom du clergé de France, l'impossibilité de participer h la discussion qui va s'ouvrir.»
S18 fll^TOIRE Pfl FQ4NÇE.
Treilhard , rapporteur du comité ecclésiastique , exposa qu'il y avait des évéché^ et des cures dopt le territoire était .très*rçsserré et d'autres trës-étendus; que parmi les pasteurs il ; pn a.Y^it d'accablés sous le poids des ans e{; de la fatigue » dout la portion congrife s'élevait à peine h sept cent^ livres, fandis que dans les n^émes parqis^e^ il exis^it des }]|éQéfices d'un revenu énorme , possédés paf des ecclésiastiques s^ps fonctions, ne résidait pas même sur les lieux, qui emportaient au loin leur produit et le dissipaient souvent dans Ip liixe, la profusion et la débauche.
« Les collégiales et chapitres de cathédrales, dit l'orateur, n§ sont plus ce qu'ils étaient dans l'origine : les chanoines vivaient alor^ en commun et formaient le conseil de Tévéque; ils en sont aujourd'hui les rivaux. Ils concouraient avec réyêque à la tranquillité des familles; ils en sont aujourd'hui les fléaux par une foule de procès qu'ils suscitent ; et leur inutilité est si avérée » que le plus classique de nos poètes a représenté M mollesse sous l'emblème d'un chanoine. Pénétré de tous ces abus, le vertueux Fleury, dans son discours sur Y Histoire .ecclésiastique y réduit la juridiction spirituelle à l'instruction des fidèles, à l'administration des sacrements : telle est la sage doctrine de l'Eglise de France. »
« Dans les premiers siècles du christianisme , poursuivit Treilhard, le peuple choisissait ses pasteurs, et les évêques les ordonnaient. Bientôt les papes usurpèrent les prélatures; çaint Louis rétablit les élections encore usurpées et de nouveau instituées : depuis, elles ont subi le sort de toutes les affaii^s soumises à la puissance temporelle. Voyez les sucpesseurs des apôtres devenus des seigueurs séculiers, on^-ils acquis plus de vertus civiles? Ce qu'il y a de certain , c'est
RCVOLUTION française. , 3|9
qu'Os ont perdu les vertus apostoliques. Leur nammation , concentrée dans les mains du roi, ou plutôt dans celle des mifiistres, a trop souvent prouvé qu'on choisissait, non celui qui avait le plus de mérite , mais bien celui dont la famille jouissait du plus grand crédit. Qu'on cesse donc de dire que la religion est perdue , parce que Ton attaque des abus qpj devraient paraître monstrueux à ceux mêmes qui en profitent. » Enfin, après avoir cité Charlemagne, Carloman et Louis-le-Débonnaire , pour proqver que les réformes, en matière de discipline ecclésiastique , appartenaient au pouvoir exécutif, le rapporteur conclut que le projet du comité devait être adopté.
Un curé , nommé Leelerc, qui s'était toujours montré l'un des plus ardents défenseurs du haut clergé , soutint que les pouvoirs de l'Eglise étaient inaliénables ; que la justice devait appartenir aux évéques , et que la juridiction ecclésiastique était indépendante des institutions sociales. 11 voulait que les princes se bornassent à faire les lois nécessaires à l'exécution de celles de l'Eglise. Toutes les doctrines du comité lui parurent conduire au presbytérianisme.
Camus s'attache à démontrer l'avantage qu'il y avait à ramener, par les élections, les évéques et les curés à leur primitive institution. Ensuite il s'étendit avec complaisance sur le luxe des évéqu^, sur leur vie trop mondaine, et sur les grands bénéficiers qui avaient oublié que la quatrième partie de leurs revenus appar-tenait aux pauvres. Le concordat de Léon X avait privé les chapitres du droit d'élection des évéques, pour le conférer au monarque; il s'éleva contre cette injustice, d'autant plus grande que, depuis» les prélats nobles, à l'exclusion des ecclésiastiques qui n'avaient que des vertus
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et des talents, se trouvaient pourvus des premières et des plus riches dignités. Pour combattre les protestations de Farchevéque d'Aix sur la circonscription des diocèses, il rappela que , si les évéques voulaient remonter à Torigine de leur mission , ils verraient que leur divin maître , en les insti- ' tuant , ne leur avait point tracé de limites territoriales, puisqu'il leur dit: AUezei prêchez sur toute la terre : comme mon Pire m'a envoyé , je vous envoie.
Camus établit que, vers la fin du huitième siècle , un faussaire nommé Ingérald , évéque de Metz , s*érigeant en vil flatteur, composa des décrétales qui attribuaient aux papes le droit de créer des métropoles et d'instituer des évéques. < De là l'autorité que les papes se sont arrogée; de là ces abus qui ont déshonoré TEglise. 11 est donc vrai de dire que toutes les fois que la puissance civile veut diminuer le nombre des évéchés, elle lé peut; ce qui est vrai pour les évécbéspent aussi s'appliquer aux cures. Les évéques sont les supérieurs des curés, mais ils ne sont comme eux que dte pasteurs. 11 convient donc que leur nomination soit rendue au peuple, et qu!on attribue , par une loi , aux assemblées de département, le droit de nommer leur évéque lors de la vacance, et, à chaque assemblée de district , celui d'élire ses curés. » Camus concluait que le peuple, déjà administré au civil par des nor gistratsde son choix , serait également gouveraé au spirituel par des pasteurs qu'il aurait librement élus, et que de ce concours et de cet ensemble naîtraient Fheureuse harmonie qui fait hi prospérité d'un empire et le bonheur des individus qui le composent.
Robespierre considéra le plan du comité comme devant fixer les lois qui établissaient les rapports des ministres du
culte avec la société ; selon lui , les prélrcs n*élaieQt que de simples magistrats consacrés au maintien et nu service de la morale publique. Après s'élre élevé contre Taulorité étrangère, dont rinfluenee spirituelle acquiert des sujets hors du pays soumis à sa domination , il voulut poser d\'iutres principes, mais, malgré sa conformité d'opinion avec la majorité des députés, ses paroles furent étouffées par des murmures. Quoique Robespierre cût^beaucoup acquis comme orateur, il ne jouissait d'aucune faveur au sein de rassemblée ; il était, pour ses collègues , un esprit faux et dangereux , aimant beaucoup à parler de lui , et ne pardonnant jamais h ceux qui avaient blessé son amour-propre. Son argumentation froide et décolorée ne pouvait être goûtée d'aucun parti , cl le mépris voué à ses idées, qu'il croyait être parfaites, acheva de le rendre morose , haineux et vindicatif (1 ).
Goulard. curé de Roanne, prévit que le projet allait troubler la hiérarchie de l'Eglise et détruire Tharmonie entre les ministres et leur chef. « Le comité, dit-il, prend pour base l'ancienne discipline; eh bien! c'est en partant de ce principe que Luther a commencé sa réforme, qu'il a aboli les monastères, qu'il a déclaré que le vœu de chasteté n'était pas d'institution divine, enûn qu'il a épousé une religieuse. Ce curé déclara que l'autorité libre et indépendante de l'Eglise ré:;idait dansl'épiscopat, qui seul pouvait modifier ses lois canoniques; qu'en pareille matière les décisions de rassemblée et celles de tous les rois de la terre seraient essentiel Icmcni nulles , sans le consentement du chef de TEglise. d Après avoir accusé le comité de tendance au schisme et à rhcrésic, il fut
(1) M. Labaomc.
taa HISTOIRE DE FRANCE.
d*avis (|u*à Texccption du salaire pécuniaire, il n'y avait pas lieu à délibérer sur le plan proposé.
L'abbé Gouttes était un curé de TAuvergne , recomnaandable par son patriotisme , ses mœurs et une véritable foi. Quoique connu par son respect pour les usages de TËglise et sa déférence pour la supériorité des rangs ecclésiastiques , il se montrait ardent défenseur de la régénération du clergé. Dans Texposé de son opinion , il dit que la nomination a«x évêcbés et aux cures n'appartenait point à l'Église ; il chercha à le prouver, en rappelant que lorsque les fidèles demandèrent aux apôtres d'augmenter le nombre des pasteurs, ils leur répondirent : Choisissez, et nous^ imtituerons. L'orateur, interrompu par des murmures, se tourne vers le côté droit : c Je fais profession, ainsi que vous, d'aimer, d'honorer, de respecter la religion. S'il le faut, je saurai même verser mon sang pour elle. » La voix de l'orateur est de nouveau couverte par une rumeur dubitative.
Tous les ecclésiastiques siégeant au côté gauche se lèvent spontanément, et déclarent qu'ils s'unissent à l'honorable profession de foi qu'ils viennent d'entendre... Le silence rétabli , l'abbé Gouttes en profita pour prétendre que la supériorité des évêques sur les^ curés était une coutume de l'Église, et non l'émanation de la volonté divine.
Siéyès , opposé à la réforme ecclésiastique, accusa les membres du comité de vouloir faire revivre Port-Royal et le jansénisme. Mais , au moment où l'on allait mettre aux voix le premier article du décret, portant qu'il serait fait une nouvelle circonscription de diocèses, l'cWéque de Clerinont réitère la demande faite par Tarchevéque d'Aix d'un concile national. Il attaque l'abbé Gouttes, pour avoir dit que l'évéque
Googlç
RÉVOLUTI(»i PltANÇÂISE. >33
de Rome n'a obtenu sa prééminepce sur les autres évéques, que parce que Rome, dans les premiers siècles deVÉglise, était la capitale de Teiupire. Gobel, évéque de Lidda> combat Tévéque de Clermont ; mais il pense qu'à l'égard des articles de la constitution civile du clergé, qui ont quelque connexité avec les olijets purement ^irituels, rassemblée suppliera le roi de recourir aux voies canoniques.
Le premier article fixait , pour chaque département, un évéque ou un archevêque ; alors Fréteau fait observer que Tautorité de Tarchevéque métropolitain était contraire à Tancienne discipline ecclésiastique , ainsi qu'à l'esprit de (a constitution qu'on voulait établir. Martineau , membre du comité, et janséniste, prouva que les métropolitains, les primats et les patriarches existaient, dans la primitive Église ; que lorsque les électeurs choisissaient un évéque, ils ne faisaient que la présentation , et qu'ainsi la juridiction métropolitaine serait nécessaire pour confirmer le choix du peuple. Cette grave question , longtemps agitée , fut renvoyée au comité, et ses membres décidèrent, par Torganede Lan^ juinais , qu'il fallait supprimer h juridiction métropolitaine , pour couférer ce qu'elle avait d'essentiel au plus apcien évéque d'un arrondissement déterminé. Cet article, ainsi amendé , fut adopté à une grande majorité , sans le concours du c6té droit de l'assemblée. En même temps l'évéque de Clermont se lève et déclare qu'il ne prendra point part à la délibération ; beaucoup d'ecclésiastiques suivent son exemple.
Les autres articles de h constitution civile du clergé, relatifs aux vicaires, aux séminaires, aux conseils des évéques, aux arrondissements des paroisses, furent défendus par Mar-
tineau. L'assemblée adopta Timmense travail du comité ecclésiastique.
Lorsqu'on en vint à la fixation du traitement des évêques, Cazalès présenta l'étroite alliance qui existait entre la religion et la charité; il fit de' l'aumône un sacrement et une des plus vénérables fonctions du sacerdoce. A l'aide de cet ingénieux exorde , il considéra les traitements assignés par les comités comme insufiisants pour les évéques et les curés des grandes villes. Robespierre lui répondit : < J'adopte les prin^ cipes du préopinant, mais j'en déduis des conséquences tout-àfait opposées. Saisissons l'esprit de religion, agrandissons les idées de charité , et nous verrons que si l'auteur pauvre et bienfaisant du christianisme a recommandé au riche de parta^ ger sa fortune avec les indigents, il a voulu que ses ministres fussent pauvres , pensant qu'ils seraient corrompus s'ils vivaient dans l'opulence. Il savait que les plus riches ne sont pas les plus généreux, et que ceux qui sont séparés des misères de l'humanité ne compatissent guère à ces misères ; que , par leur luxe et par les besoins attachés à leur condition , ils sont souvent pauvres au sein même des richesses. Non , les législateurs ne soumettront pas Texistcnce du peuple au caprice et à l'arbitraire de quelques hommes. Au lieu de mettre des fonds considérables ù la disposition des ministres du culte, et d'affecter au traitement des évéques les sommes destinées à remplir les devoirs les plus sacrés de la société , ils sauront venir au secours des malheureux par de grandes vues administratives. C'est en protégeant par de bonnes lois tous les citoyens sans distinction, et surtout en leur procurant des occupations utiles, qu'ils les accoutumeront au travail et les sauveront delà misère ; tandis que les aumônes du clergé, par
la fausse application d'un principe pieux, ne servent le plus souvent qu'à entretenir la paresse et la mendicité, i»
Apres une longue discussion, on allait voler sur Vensemble de la loi, quand Tévéque de Clermont déclara, pour la troisième fois, qu il protestait contre tout ce qui touchait aux grands intérêts de la religion. Un grand nombre d'ecclésiastiques adhérèrent à cette protestation , et quittèrent rassemblée an milieu du tumulte* Les partisans de la constitution civile se trouvèrent en nombre suffisant,' et le décret , mis aux voix, passa sans nulle opposition.
11 résultait de Tensemble de celte constitution ecclésiastique, qu'il y aurait un évêque par département; que les évêques, ainsi que les curés , seraient élus par le peuple, à la pluralité des suffrages ; qu'ils rempliraient gratuitement envers les fidèles les devoirs de leur ministère; que le traitement des évêques s'élèverait de douze à cinquante mille livres ; celui des curés, de douze cents livres à six mille livres ; celui des vicaires était de sept cents livres au moins. Enfin , la totalité du budget du clergé, à la charge de Tétat, s'élevait à soixanle-dix-scpt millions.
Malgré les décrets de l'assemblée nationale, les évêques continuèrent à nommer aux cures vacantes ; ils se refusèrent aux nouvelles circonscriptions des évêchés et des paroisses ; ils écrivirent de Paris à leur clergé de se liguer contre toute innovation, tandis que les chapitres et les curés inondaient les provinces d'écrits où l'Opposition s'exprimait avec véhémence. Dans le diocèse de Nantes, on compta jusqu'à trois cents protestations. L'évéque de Quimper venait de mourir ; les chanoines de celte ville déclarèrent qu'ils ne connaissaient que la volonté transmise par leur pasteur, et ils lancèrent les ana-
thèmes de l'Église contre les novateurs. Enfin Târcbevéque de Paris , du fond de la Savoie , envoyait en France des mande* ments pour s'opposer à tous les actes de l'assemblée.
En même temps un grand nombre de curés protestaient publiquement en chaire contre les décrets et l'émission des assignats; plusieurs d'entre eux condamnaient ceux qui acquéraient des biens ecclésiastiques ; ils déclaraient que ni eux» ni les évéques , ni le pape même , au moment de la mort , ne pourraient leur donner l'absolution , tant ce crime était irrémissible. Le curé de Péronne fit plus, il engagea ses paroissiens à refuser le paiement des impôts.
Durant la longue discussion de la constitution civile du clergé , les prélats les plus influents comptèrent beaucoup sur la religion du roi ; tout leur faisait espérer qu'il n'oserait sanctionner de pareils sacrilèges.
Le monarque pensa que le pape seul pouvait le tirer de sa perplexité. Par l'entremise du cardinal de Bernis , son ambassadeur à Rome , il demanda des conseils et une autorisation qui pussent concilier sa conscience avec la paix de son royaume.
Le pape répondit au roi que si Sa Majesté approuvait les décrets concernant le clergé , elle induisait en erreur une nation entière ; qu'étant dans la ferme intention d'éviter la guerre civile , il n'avait jusqu'alors employé que les armes de la prière ; a mais , disait le Saint-Père , si la religion continue d'être en danger, je serai obligé , comme chef de l'Eglise, de l'aire entendre sa voix. » Il suppliait ensuite le roi de ne point hasarder son salut éternel, ni celui de ses peuples, en donnant une approbation imprudente» qui scandaliserait tous les eatholiqUâi» et que , s'il veulait i^enoncer aux droits do na
couronne , il ne pouvait sacrifier pour aucune considération ce qu'il devait à Dieu et à FEglise, dont le roi de France était le fils aine : qu'au reste, avant de prononcer sur une affaire aussi importante, il tiendrait un consistoire avec ses cardia uaux, et qu'il lui enverrait sa réponse motivée et sa décision doctrinale. En même temps Pie VI adressa aux archevêques de Bordeaux et de Vienne, qui, à cette époque, étaient encore ministres , deux lettres confidentielles , pour les exhorter à empêcher le roi dé donner sa sanction à la constitution civile du clergé. Mais ces prélats , afin d'éloigner la commotion qu'aurait excitée un refus , tinrent leur dépêche secrète , et attendirent que le souverain pontife eût pris une détermination définitive.
Dans deux consistoires tenus à Rome, il fut décidé qu'il fallait consulter les évêques de France. Alors parut l'ouvrage fameux intitulé : Exposition des principes. C'était un long Mémoire que la majorité des ecclésiastiques, dirigés par le cardinal de La Rochefoucauld , publia sous le nom de l'archevêque d'Aix , et dans lequel ces prélats faisaient ressortir les défauts des nouvelles lois. Ils terminaient en protestant que leur devoir était d'attendre avec confiance la réponse qu'ils avaient sollicitée du successeur de saint Pierre , qui , placé au centre de l'unité catholique , devait être l'interprète et l'organe des vœux de l'Eglise universelle. L'idée dominante de cet écrit était, pour l'Eglise, la juridiction indépendante de toute autorité séculière.
Tous les évêques signèrent ce Mémoire , à l'exception de l'archevêque de Sens et des évêques d'Autun , de Lidda, d'Orléans et de Viviers. « Devons-nous nous ofl'enser, disait ce der-* tm^ dgce qu'on veut) de répiscopat» nous rappeler à rap08l9'>
lat? » L'assemblée nationale ayant acquis la conviction que la presque totalité des évêques et une infinité de prêtres refusaient de reconnaître la nouvelle organisation du clergé , voulut les placer dans Talternative d'obéir à ses décrets ou de se voir remplacer par d'autres ecclésiastiques plus soumis à ses volontés. Dans ce dessein, elle chargea. le comité des'affaires ecclésiastiques de l'éclairer sur ce grand procès. Ce comité , d'après le principe de la liberté des cultes , se refusa aux mesures de rigueur que chacun proposait. Mais le comité des recherches était composé d'hommes ardents et passionnés.
Yoidel soumit un projet de décret qui enjoignait aux évoques et curés de se rendre dans leurs diocèses et cures » « de veillQr avec soin sur les âmes de Vévéché ou de la paroisse qui leur était confié, et de promettre, sous le sceau du serment, d'être fidèles à la nation , à la loi et au roi, et de maintenir de tout leur pouvoir la constitution décrétée par l'assemblée nationale et acceptée par le prince. » Ceux d'entre eux qui s'y refuseraient devaient être déclarés démissionnaii*es , et, comme tels, remplacés suivant la forme prescrite par le décret du 4 2 juillet.
Lorsque le rapport cul été terminé, Cazalès, d'Eslourmel et*Monllosier en demandèrent l'ajournement. Fréteau et les collègues qui , comme lui , avaient promulgué la constitution civile du clergé , protestèrent contre une mesure qui tendait à faire endurer hts horreurs de la faim à des hommes consciencieux. Le di:cours que prononça l'évéquede Clermont avait pour but de ramener par la douceur les partisans des mesures rigoureuses. «Réfléchissez, dit-il, aux maux incalculables que vous allez attirer sur votre patrie; si vous vouliez montrer votre amour pour la paix , vous attendriez. la décision
de r%lise. Pourquoi craindriez-vous de temporiser, lorsque rexécution de la constitution civile , sans résistance , peut être la conséquence de la réponse que nous attendons ? »
Mais dès qu'il eut ajouté qu'il exceptait formellement les objets qui dépendaient de Tautorité spirituelle » Mirabeau se lève ; ne tenant nul compte de ses concessions , qu'il croyait peu sincères , il prend la parole , et dit à ses collègues avec vivacité : « Tandis que de toutes parts les ennemis de la liberté publique nous accusent d'avoir juré la perte de la religion , je vous conjure en ce moment , au nom de la patrie, de soutenir de toute la force , dont la nation vous a revêtus , cette religion menacée par ses propres ministres , et qui ne chancela jamais que sous les coups dont Torgueil et le fanatisme des prêtres l'ont souvent outragée. Quelle est , en effet , cette Ex^ position publiée par les évêques, et qui vient , à la suite de tant dé protestations et de déclarations, susciter de nouvelles inquiétudes aux bons citoyens? C'est la ruse d'une hypocrisie qui cache , sous le masque de la piété et de la bonne foi , le punissable dessein de tromper la religion publique et d'égarer le jugement du peuple. C'est rartifice d'une cabale infernale formée dans votre sein , qui continue de méditer des mesures pour le renversement de la constitution en affectant le ton de la paix , et qui met en mouvement tous les ressorts des troubles et do la sédition , lorsqu'elle se donne pour ne vouloir plaider que la cause de Dieu.
< Ce qu'on veut , dit-il , s'adressant au côté gauche , c'est que vous cessiez d'être sages , et qu'après avoir respecté et maintenu la religion , vous fouliez aux pieds la foi de vos pères , afin que votre chute dans l'impiété vous imprime un caractère odieux; et semble intéresser la piété des peuples a la
d30 HISTOIRE DE FRANCE.
dssper&ion des législateurs de qui la France attend sa régénération. On veut faire haïr en vous les persécuteurs du christianisme et vous exposer au ressentiment des fureurs sacrées ; . pour y parvenir, on tient un langage de paix, on affecte une pieuse résignation , on se revêt d'un caractère faux , perfide. . . . On dit qu'on attend la réponse du pape, et Ton travaille cependant à armer la France catholique contre là France libre. Voyez avec quel artifice ces hommes faux et cruels appellent la piété crédule! Déjà, dans leurs écrite et dans leurs dis^ cours , ils lui présentent la religion ramenée à ces joursorageux ou elle gémissait sous des empereurs romains.
« Vous , les persécuteurs de la religion ! vous qui lui avez rendu un si noble et si touchant hommage dans le plus beau de vos décrets! c'est au moment où vous rendes sa destinée inséparable de celle de la nation , où vous l'incorporez à l'existence de ce grand empire , où vous consacrez à la perpétuité de son règne et de son culte la plus solide portion de la substance de FEtat ; c'est ce moment où vous la faites si glorieusement intervenir dans cette sublime division du plus beau royaume de l'univers, et où, plantant le signe auguste du christianisme sur la limite de tous les départements de la France, vous confessez à la face de toutes les nations et de tous les siècles que Dieu est aussi nécessaire que la liberté au peuple français ! Ah ! loin de nous tout système qui ôterait au vice un frein que les lois ne donnent pas toujours , et éteindrait le dernier espoir de la vertu malheureuse! m
L'abbé Montesquieu défendit le clergé dans les termes les plus conciliants; mais les voies de douceur qu'il voulut proposer n'excitèrent que des murmures. Pétion venait dé parler dans k m% de .Mirabeau » lorsque Tabbé Maury monta à là
tribune. II n'avait point pris part à la longue et célèbre discussion de la constitution civile , et il venait en combattre les conséquences avec d'autant plus d'ardeur, qu'il ^mblait, par son silence , y avoir donné son adhésion.
Après avoir exposé brièvement tous Jes articles de la cons-titution civile du clergé , il s'attacha à prouver que, si le ministère pastoral était amovible , si l'on excluait arbitrairement de leurs églises les évéques et les curés, la chaîne apostolique des pasteurs ne se perpétuerait plus en France. « Les voilà donc, s'écria l'orateur, ces prétendus philosophes, ces soi-^ disant amis de l'humanité, qui ont tant crié à la persécution et au fanatisme, qui ne cessaient de nous étourdir de leurs vaines déclamations sur la tolérance et la liberté de penser, sur la fureur et le ridicule des disputes 'théologiques ; les voilà devenus eux-mêmes les plus violents des fanatiques , les plus impitoyables des persécuteurs; les voilà qui s'écbauf^ fent , qui s'emportent sur un point de discipline ecclésiastique jusqu'alors incontestable; les voilà qui prennent l'alarme, qui sonnent le tocsin contre la règle de TFiglise , laquelle va , si on les en croit , détruire la constitution ; bouleverser tout < l'ordre social et perdre le royaume ! i»
La majorité des constitutionnels aurait désiré qu'on écartât avec soin l'obligation du serment pour toutes les affaires rdigieuses, et qu'on se fût borné > selon Tavis de Mirabieau , à payer la pension des prêtres qui se soumettraient, et à punir les autres d'une manière sévère.
En vain Cazalès, les évéques et les curés insistèrent pour qu'il en fût référé au Saint-Siège ou à un prochain concile. Le parti janséniste , qui à aucun prix ne voulait transiger avec ta cour de Romei repoussait ces deux propositions à Enfin la
demande des ecclésiastiques eist écartée » et le décret proposé parle comité, qui leur prescrivait de se soumettre par sermeut aux lois nouvelles, fut adopté. Les évoques, les curés, et une grande partie des membres du côté droit s'abstinrent de voler.
L'assemblée nationale avait décrété que les ambassadeurs français auprès des puissances étrangères prêteraient le nouveau serment. Tous le firent , à Texcepiion de MM. de BombellesetdeVérac, Tun ambassadeur «i Venise , et l'autre en Suisse ; ce dernier y joignit une lettre pour motiver son refus. Le cardinal de Bernis , ministre du roi à Rome, ne voulut s y soumettre qu'avec des restrictions, au sujet de la coqstitution civile du clergé; elles furent rejetées, et il donna sa démission du poste qu'il occupait avec distinction depuis plus de vingt ans. M. de Ségur, à son retour de Russie, le remplaça; mais le pape ne l'ayant pas accepté, il s'abstint de se rendre à sa destination. M. d'Osmont fut envoyé à Pétersbourg, de Vibray en Suède , Durfort à Venise, etGouvernet en Hollande. La plupart de ces choix déplurent et furent dénoncés aux jacobins. De leur côté , les princes ecclésiastiques, à l'exemple du pape , n'acceptèrent point les ambassadeurs accrédités auprès d'eux. Alors nouvelles rumeurs contre l'esprit de l'Eglise, qu'on accusa de vouloir contrarier et arrêter les progrès de la révolution.
Le roi attendait avec impatience des nouvelles de Rome. Pressé par l'assemblée de donner sa sanction à la constitution civile du clergé, il déclara vouloir prendre les mesures convenables pour en assurer l'exécution ; mais il ne s'expliqua point sur le décret du 27 novembre, qui prescrivait le serment. Le pré.sident ayant été chargé, sur la motion de Camus, d'al-
ler lui demander compte des motifs qui retardaient la sanetion, reçut une réponse qui donnait h comprendre que Sa Majesté voulait en référer au pape, afin de prévenir les troubles dont r Église de France était menacée.
L*idée d'entrer en négociation avec Rome alluma la colère des députés , qui , dans tous leurs discours, s'étaient montrés impatients de secouer Tautorité pontificale. L'inquiétude corn* mençait à agiter les esprits, lorsque Camus demanda et obtint de l'assemblée que le président se rendrait de nouveau chez le roi pour exiger sa sùnction, et que, s'il refusait de la donner « le décret du serment n'en serait pas moins exécuté.
Paris était dans une effervescence extrême ; on eût dit qu'une violente sédition allait éclater : des groupes tumultueux en offraient tous les symptômes. Les ministres craignaient les suites de leur responsabilité , et la famille royale redoutait un autre 6 octobre. Le garde-des-sceaux ayant donné à enlendre que les faubourgs pourraient s'insurger : Peu m'importe , si l'on en veut à ma vie, dit le malheureux roi, car j'en suis bien las. — « Vos jours ne sont pas en danger, répliqua le ministre, mais ce sont ceux de tout le clergé que votre hésitation va livrer h la fureur populaire. » Alors le roi, consterné, n'osa plus résister, et, dans ces tristes conjonctures, accepta, dans les termes suivants , non-senlement la constitution civile du clergé , mais encore le décret qui prescrivait le serment :
« En déférant au vœu de l'assemblée , je suis bien aise de m'expliquer sur les motifs qui m'avaient déterminé à retarder cette acceptation , et sur ceux qui me décident à la donner en ' ce moment... Si j'ai différéjusqu'à ce jour, c'est qu'il était dans mon cœur de désirer que les moyens de sévérité pussent être prévenus par ceux de la douccUr; c'est qu'en donnant aux
esprits le temps de se caimer, j » dà croira que rexéetiâoii éé ce décret s'effectuerait avec ua accord qui ne serait pas moiBS agréable à rassemblée qu*à moi... J'espérais que ces motifs de prudence seraient généralement sentis ; mais, puisqu'il s'é« lève sur mes intentions des doutes que la droiture de mon caractère devrait éloigner, je ne balance plus. Ma confiajoee dans rassemblée nationale m'engage à accepter. » Pour la régularité des formes constifutionnelles » cette lettre était coptre* signée par un ministre responsable. Le roi » dit M. Labaume , opposa alors la dissimulation à la force. Mais c'est seulement depuis la violence faite à sa conscience, que Ton trouva dans ^ conduite des actes cachés (out-à-fait opposés à ses démonstrations apparentes.
C'est dans ce sens qu'il fapt interpréter la lettre qu'il écri*vit au roi de Prusse quelques jours après l'adoption du rappo{t de Yoidel, qui exigeait le serment des prêtres. Le cœur navré, et l'âme tourmentée de la violence faite à ses opinions religieuses, Louis adressa à Frédéric-Guillaume, par l'intermédiaire du baron de Breteuil, une lettre confidentielle et devc^nue fameuse. Il convient d'aufant mieux d'en méditer le véritable esprit, qu'elle n'a été connue que longtemps après la mort de Louis XYI, et qu'aujourd'hui c'est la seule pièce invoquée par les régicides , pour motiver le meurtre de ce bon roi.
« J'ai appris par M. Demoustier, disait le malheureux monarque au roi de Prusse, l'intérêt que vous prenez à ma personne et au bien de la France. Les dispositions de Votre Majesté à m'en donner des témoignages, dans le cas ou cet intérêt pourrait être utile au bien de mon peuple, ont vivement excité ma sensibilité , et je les réclame. Malgré l'acceptation
RÉVOLUTION FRANÇAISE. aai
qoe j*ai faite des nouveaux décrefs constitutionnels , les factieux montrent ouvertenoent le projet de détruire les restes de la monarchie. Je viens de présenter à Tînipératrice de Russie , aux rois d'Espagne et de Suède , Tidée d*un congrès des priBcipales puissances de l'Europe, appuyé d'une force armée> eoimne le meilleur moyen pour ramener un ordre de choses plas désirable , et empêcher que le mal qui nous travaille puisse gagner les autres états de l'Europe. »
Quoique Louis XVi se mit pour ainsi dire en tête d'une coalition, on peut objecter qu'il n'y a point de preuves matérielles qu'il voulût réellement attirer en France des années étrangères, ou qu'il cherchât à reprendre Tancien pouvoir qu'on lui avait arraché, autrement que par les formes légales et conciliatrices d'un congrès européen.
L'archevêque d'Aix , chef d'une opposition ecclésiastique dont il ne connaissait pas toute la portée , entrevit bientôt après les maux prêts à fondre sur la France et l'Église. Gonr. vaincu de l'inutilité de ses efforts et de la nécessité de tout pacifier, lorsque le roi lui-même en donnait l'exemple, il s'unit à quelques-uns des évéques les plus modérés, pour tâcher d'amener le sacré collège à un accommodement.
Le roi ne cessait d'écrire au pape, pour lui expliquer les circonstances fâcheuses sous lesquelles il se trouvait asservi; mais tout en annonçant au Saint-Père qu'il n'avait sanctionné la constitution civile du clergé qu'en raison des violences qui lui avaient été faites, il ajoutait : « On ne saurait se dissimuler à quel point il importe que l'Église fasse tout ce qu'elle peut faire. Le silence ou le refus de Votre Sainteté amènera le schisme. C'est , pour le plus grand intérêt de la religion que je vous conjure de me donner une réponse prompte et conforme aux articles
que je vous propose. » Ces articles de la constitution civile du clergé étaient au nombre de douze, et en contenaient tout Tabrégé. Les évêques de France répondirent aux cardinaux que leur profession de foi était renfermée dans Y Exposition des principes , dont ils ne se départiraient jamais ; bien plus , ils sollicitèrent une bulle comminatoire. L*évéque de Clcrmont seul ayant paru à la tribune, fut sommé de prêter le serment sans restriction ; mais ayant déclaré que sa conscience ne lui permettait pas de reconnaître des articles qui touchaient à l'autorité spirituelle , des menaces couvrirent sa voix , et il descendit de la tribune sans avoir pu expliquer sa pensée. Au milieu des clameurs, on distingua ces mois : « C'est un crime de lèse-nation, que de disputer sur les lois constitutionnelles. »
L'assemblée , quoique fâchée d'êirc entraînée si loin , n'osait reculer; elle s'était flattée que tout céderait à la crainte , lorsqu'en matière spirituelle on ne code jamais qu'à la persuasion. Les plus irréligieux , et en même temps les plus habiles, auraient voulu éviter une résistance qui relevait la religion de la situuion où beaucoup espéraient la réduire, « Moi, que l'on ne soupçonnera pas de prétendre h devenir évêque, disait Mirabeau, je voudrais que la loi du sennent fût ajournée et examinée de nouveau. » Selon l'opinion de Mirabeau , on s'occupait trop des prêtres. 11 fallait payer leurs pensions et les laisser dormir en paix. « Gardez-vous de les persécuter, ajoutait Condorcet , de peur d'en faire dos martyrs. »
Cependant les prélals et grand nombre de curés restaient immobiles sur leurs bancs , et ne répondaient point aux sommations réitérées qu'on leur faisait de prêter le serment ; Bar*
oave, élevé dans la religion protestante, ne sentit pas assez, dît M. Labaume, les ménagemenls que les eonvcnances imposaient à sa situation , et bravant l'opinion qui pouvait Tac- -cuser de persécuter une communion étrangère h la sienne , il demanda que tous les ecclésiastiques, membres de rassemblée, fussent interpellés nominativement pour savoir oui ou tiOH s'ils voulaient prêter le serment décrété; cet avis fut adopté.
Le 4 janvier, sous la présidence d'Émery, on procéda à rappel nominal des député;^ ecclésiastiques. Depuis le point du jour, une foule immense environnait toutes les parties de la salle, et manifestait une fureur concentrée. « Ces scélérats de prêtres , disaient les agitateurs , se présentent comme des hommes qu'on dépouille , comme des apôtres qu'on persécute ; ils espèrent par là reprendre leur puissance, et surtout leurs biens qu'ils devaient à l'ignorance des peuples. »
La minorité des législateurs voulait recommencer la discussion; la majorité s'y oppose : chacun parle à la fois; personne ne s^entend plus. Cazalès anime l'action par des discours pleins de force et de raison ; il conjure Tasseaiblée de revenir sur ses pas , et prophétise les malheurs qu'engendrera cette nouvelle intolérance; il montre l'effrayant ta« bleau d'un schisme religieux, et rappelle que Tuniversalité des évêques et des curés seront obligés, d'après les principes de la religion, de désobéir à ce décret; qu'en les chassant de leurs sièges on ne vaincra point leur résistance , et qu'on n'en sera qu'au premier pas de la persécution qu'il faudra forcément ad(q[>ter.
Puis il prononce ces belles paroles : < Doutez-vous que les évêques, chassés de leurs sièges, n'excommunient ceux qui if sËRiE. T. ni. 22
338 fltSTOlRE DE FflANCÊ.
auront été mis à leur place ? Doutez-vous qu'une grande partie des fidèles ne reste attachée à ses anciens pasteurs et aux principes éternels de l'Église? Alors le schisme est introduit, les querelles de religion commencent ; alors les peuples douteront de la validité des sacrements, ils craindront de voir fuir devant eux cette religion sufilime qui, salissant Thomme dès le berceau, et le suivant jusqu'à la mort, lui offre des consolations touchantes dans toutes les circonstances de la vie; alors les victimes de la révolution se multiplieront, le royaume sera divisé. Vous verrez les catholiques , errants sur la surface de l'empire , suivre dans les cavernes , dans les déserts leurs ministres persécutés. Vous les verrez, dans tout le royaume, réduits à cet état de misère et de persécution dans lequel les protestants avaient été plongés par la révocation de Tédit de Nantes. >
L'éloquence persuasive de Cazalès avait ébranlé l'assemblée ; mais l'ardent Camus , que la résistance irritait , monte à la tribune, et, par des paroles passionnées, dissipe ces favoraUes dispositions, c On m'a montré, dit-il, des lettres de plusieurs évêques , où ils disent qu'ils attendent la décision du pape : sentez- vous la conséquence d'une pareille conduite? Désobéissance d'une part et soumission de l'autre. Comment des Français peuvent-ils s'assujettir au veto d'un ultramontain , de celui qu'ils appellent le grand , le souverain pontife de l'Église, comme si elle en avait un autre que Jésus-Christ! »
Grégoire chercha à établir le serment comme très-compatible avec la discipline de l'Église. Selon lui, « le serment que demande l'assemblée ne doit pas effrayer les âmes timorées; il n'exige pas un assentiment intérieur. > Ce singulier discours excite des murmures. < On peut jurer, re<*
prit alors l'abbé Grégoire, d'obéir à une loi, et cependant garder son opinion. » Cette morale insensée , expliquée et développée avec le talent oratoire de Mirabeau , qui adjure des ministres de paix de ne point secouer sur leur patrie les tor€hes de la discorde , pouvait produire sur les curés qui étaient de bonne foi un effet entraînant. Les évéques s'aperçoivent de cette disposition , et cherchent à rétablir les principes. D'Éprémenil dénonce Topinion de Grégoire et de Mirabeau comme un monument de mauvaise foi , et déclare que c'est un piège tendu à la simplicité des personnes pour lesquelles cette explication est donnée. L'abbé Maury est du même avis ; on ne veut point l'écouter. Ses adversaires poussent des cris de fureur ; ils y joignent des menaces et des cris indécents. < Frappez, mais écoutez! » s'écrie Maury. Camus demande que l'explication donnée par l'abbé Grégoire et développée par Mirabeau soit insérée dans le procès-verbal. « Point d'explication , > disent les uns. « Pourquoi a-t-on
admis celle de l'abbé Grégoire? » répondent les autres
< Jurez! Jurez! i> s'écrient à la fois tous les membres du côté gauche.
Mirabeau , pour calmer l'orage , veut que la puissance civile n'exige de chaque ciloym que l'obéissance et la soumismission h la loi , et que l'entière liberté d'opinion et de conscience ne soit ravie à personne. Ce moyen conciliatoire qu'il développe ne rapproche point les partis. Barnave excita de nouveau les passions soulevées contre le clergé. Les tribunes applaudirent , et l'assemblée décréta que les membres ecclésiastiques seraient sur-le-champ sommés de faire la déclaration prescrite.
Aussitôt une commotion terrible se communique de l'as-
SfO HISTOIRE !>Ë FRANCE.
semblée au peuple répandu aux Tuileries , en apprenant que le seraient et l'appel nominal allaient commencer. La multitude en fureur fait retentir l'air du ôri : A la lanterne ceux qui refuseront l Plusieurs membres 4u côté droit se tournait vers le président , et lui disent : « Entendez-vous les clameurs féroces que Ton pousse autour de cette enceinte? » — € Vous le voyez » ajoute Dufraise-Ducbey, les factieux investissent la salle de nos séances toutes les fois que nous voulons défendre la monarchie et la religion » Plusieurs membres déclarent avec Cazalès qu'ils ne sont pas libres; ils protestent au nom de leurs commettants. M. de Murinais somme le président de lever la séance Les évéques s'écrient : c Puisque
l'on refuse d'écouter les ministres de la religion , qu'on se comporte du moins avec la décence duc au malheur de ceux
qu'on veut intimider » Le président envoie deux huissiers
pour faire taire les clameurs; mais les séditieux avaient disparu, et l'appel nominal commence.
M. de Bonnac » évéque d'Âgen , appelé le premier, demanda la parole : « Voulez-vous préier le serment , oui ou non? » lui crie-t-on du côté gauche; alors ce prélat, d'un ton modeste, et en même temps assuré, déclara qu'il ne donnait aucun regret à la perte de sa fortune, mais qu'il voulait toujours conserver l'estime de l'assemblée : « Veuillez donc , ajouta-t-il, agréer l'expression du regret que j'éprouve de ne pouvoir préier le serment que vous exigez. » M. Fournës , curé du même diocèse, vint après lui, et s'exprima jen ces termes: a Je dirai avec la simplicité des premiers chrétiens , à laquelle vous voulez nous ramener, que je me fais gloire de suivre mon évCque, eoniiiie saint Laurent suivit son pasteur Sixte jusqu'au martyre. »
Ces déclarations excitaient les applaudissements du côté droit, et de violentes rumeurs au sein du côté opposé ; le président Emery dit aux ecclésiastiques appelés qu'ils devaient seulement, pour se conformer au décret , répondre : Je jure ^ on je refuse. < C'est une tyrannie sans exemple! s*écria M. de Foucault; les païens qui persécutaient les chrétiens leur laissaient au moins prononcer le nom de Dieu , et proférer le témoignage de leur fidélité h la religion... Immoler la religion, c est tout sacrifier. » Au milieu du plus grand tumulte , on appelle le vénérable évéquede Poitiers, M. Beaupoil deSainte- Aulaire; il arrive à pas lents h la tribune. Ses longs cheveux blancs ombrageaient les rides d'un front où 1 on voyait rayouner la majesté de son saint ministère , et la pureté d'une conscience à laquelle il allait rendre hommage. < Heureux jour ! dit-il d'un ton pénétré, où , près de descendre dans la tombe , je puis , dans une assemblée auguste , exposer le fond de ma pensée! J'atteste, devant le Dieu suprême qui nous jugera tous , que , fidèle à mon Dieu et h ma foi , je donnerai jusqu'au dernier soupir des preuves de mon obéissance en qualité de sujet , mais qu'en ma qualité d'évéque, je proscris et j'abjure le serment qu'on me propose... Je subirai , en esprit de pénitence, le sort qui m'attend... > Celte profession de foi, prononcée avec l'accent d'une intime conviction , commanda le silence du respect.
« Faites avancer vos phalanges , crie-t-on à Mirabeau. » — ^ c Si nous avons des phalanges , répliqua le grand orateur, vous n'avez que des libelles. 11 faut avouer que notre patience est grande; voulez-vous changer une assemblée délibérante en une arène de gladiateurs? Cela arriverait, si nous suivions l'exemple d'un certain nombre de conspirateurs. » A ces mots.
les évéques et les nobles s'agitent sur leurs sièges, les autres les abandonnent, s'élancent au milieu de la salle et font entendre mille cris. Les Wme& à' insolents , de gueux, de brigands, de scélérats se succèdent avec rapidité. L'un dit à Mirabeau que son règne est passé , que sa conduite le mènera à l'échafjaud. Le vieux d'Ambly , à qui les années n'ont point ôté reffervescence de la jeunesse , porte l'oubli des convenances jusqu'à le menacer de sa canne. Tous les députés se mêlent, se confondent et se disputent la tribune. « La volonté de la nation , s'écrie Alexandre de Lameth , e&t la volonté de la majorité ; que les membres de la minorité frémissent de lasser la patience du peuple ! elle est prête à éclater. >
Cet appel au peuple redouble l'indignation et ne fait qu'accroître le tumulte; cependant un moment de silence, produit par la fatigue , donne au président la faculté de faire un nouvel appel au clergé. 11 n'y répondit pas davantage : sur la totalité des ecclésiastiques faisant partie de l'assemblée, quatre-vingts seulement prêtèrent le serment. Alors Barnave exige que le président se rende auprès du roi , pour lui communiquer le résultat de la séance , et le prier de donner ses ordres pour la prompte exécution du décret du 27 novembre. L'abbé Maury demande qu'il ne soit exécuté que dans soixante ans. A ces mots, le tumulte recommence; la motion de Rirnave est mise aux voix et adoptée, malgré la protestation des membres du côté droit , qui crièrent tous ensemble : « Nous ne prenons pas part à la délibération. » Pendant ce temps, les évêques, glorieux de leur fernieté, traversèrent d'un pas assuré les rangs de la multitude qui , se pressant autour d'eux, les accablait d'outrages.
Dans l'espoir d'atténuer l'effet de la mesure violente qu'elle
valait d'adopter, rassemblée nationale voulut publier un ma^ nifeste , sans réfléchir qu'on n'y pourrait rien dire qui ne don*^ nât prise à la controverse , et qui ne devint dès-lors une nouvelle source de dissensions. Mirabeau l'avait compris, et, pour éluder la difficulté, il proposa une longue adresse remplie d'éloquence et de raison ; mais elle choqua les jansénis^ tes; ils ne voulurent pas même l'entendre jusqu'à la fin. Ga^ mus, secondé par les membres du côté^roit , en fit interdire la lecture. On rédigea une instruction explicative sur la constitution du clergé ; mais elle n'exprimait que terreur, incertitude , embarras , et elle fournit de nouvelles armes au clergé qui persévéra dans sa résistance.
Parmi les évêques de France , il n'y eut que ceux qui s'étaient refusés à signer Y Exposition des principes du clergé qui consentirent à prêter le serment. Loménie de Brienne , archevêque de Sens , le même dont nous avons vu le déplorable ministère, publia un mandement où il déclarait que la constitution civile du clergé n'était point contraire à la foi ni à ce qui appartenait à l'essence de la religion ; et que , s'il valait mieux obéir à Dieu qu'aux hommes , il était aussi écrit que celui qui résistait à la puissance souveraine résistait à la volonté divine. Pendant que ses chanoines délibéraient, il leur dit: c Ou vous êtes chrétien, ou vous êtes philosophes. Si vous êtes chrétiens , il faut vous soumettre à la Providence ; si vous êtes philosophes , il faut vous soumettre à la nécessité. » Dans le mandement publié à ce sujet, il finissait par rappeler qu'une partie de ses opérations , pendant son ministère , avait eu pour but la crise salutaire qui engendra la révolution. Personne , même dans le parti qu'il avait embrassé , n'osa lui donner des éloges. La cour de Rome lui fit de vives
réprimandes , et de dépit il renvoya au pape le chapeau de cardinal.
Le cardinal de Rohan agit d*une manière tout*à-fait opposée. Le parti démocratique s'était flatté de trouver un ardent auxiliaire dans un prélat irrité d'une éclatante disgrâce, et qui, dans son scandaleux procès , s'était senti appuyé par une opposition fortement prononcée contre la cour. Arrivé tard à rassemblée nationale , il conserva d'abord une neutralité embarrassée entre les deux partis. Mais ce prince de l'Église, privé de ses fiefs en Alsace, n'était pas porté à flatter la révolution. 11 se retira dans la partie de son diocèse de Strasbourg , située sur la rive droite du Rhin. Réuni à Offemburg, au vicomte de Mirabeau, dont le caractère ardent et chevaleresque nous est déjà connu, ils déclarèrent la guerre à la France, provoquèrent'la défection dans l'armée, et, des premiers, présentèrent à l'ambition des puissances étrangères des plans d'invasion et de conquête.
Les décisions de la cour de Rome sur la constitution civile du clergé , qui étaient si impatiemment attendue , arrivèrent enfin ; elles étaient renfermées d'une manière très-explicite dans deux brefs. L'un, du 10 mars 1791, était adressé au cardinal La Rochefoucauld , à l'archevêque d'Aix, et à tout le corps épiscopal. Dans cet écrit, le pape annonçait qu'après avoir communiqué ses inquiétudes aux cardinaux, il condamnait sans restriction la constitution civile du clergé, qui, sous prétexte d'établir un règlement de pure discipline, était attentatoire aux dogmes les plus sacrés de l'Eglise , détruisait les droits du premier siège apostolique, ceux des évêques, des prêtres, des ordres religieux des deux sexes et de toute la communion catholique.
Dans ie second bref» destiné aux cardinaux, archevêques , évéques , chapitre , clergé et peuple du royaume de FrancCt Pie YI s*élevait encore plus fortement contre la nouvelle constitution ecclésiastique ; il déclaraitqu'elle était hérétique en plusieurs points, et contraire au dogme catholique ; il qualifiait de schismatiqnes les auteurs de cette production , et menaçait des fondres de TEglise ceux qui prêteraient le serment civique. 11 mterdisait les nouveaux pasteurs et tous ceux qui les consacreraient sans Tagrément du Saint-Siège.
Les partisans de la constitution civile du clergé prétendirent que ces deux bulles étaient d'une nullité absolue, parce que la discipline particulière et constante de notre Eglise interdit au pape la possibilité de prononcer, en quelque cas que ce soit, un jugement contre des évéques et des prêtres français. A la vérité , le pape n*avait prononcé que sur la demande des évéques ; mais selon la doctrine des jansénistes, cette circonstance ne pouvait changer les principes de TEglise gallicane, ni donner au pape un pouvoir qu'il n'avait pas. Ils ajoutaient que ce recours des évéques au Saint-Siège les rendait coupables d'un crime de lèse-nation, comme leurs prédécesseurs étaient coupables du crime de Icse-majesté, lorsqu'ils se pourvoyaient en cour de Rome contre les ordonnances faites par les rois. Ainsi parlaient ceux qui étaient encore accoutumés à discuter ces graves matières sous le rapport du droit canonique ; mais les membres de la société des jacobins commencèrent à répandre l'effroi par leur intolérance et leur acharnement contre le clergé. Alors la licence de la presse et celle des théâtres choisit pour victimes les prêtres fidèles à leurs devoirs de conscience ; les passions les plus viles se soulevèrent contre eux, et les vertus de Tordre le plus élevé,
comme les plus hauts enseignements du christianisme , furent chaque jour livrés à la risée du peuple. Enfin, Ta théisme qui»* par sa tolérance, aurait pu faire oublier ses erreurs, d'indifférent qu'il était , devint aussi persécuteur.
Louis XYI éprouvait une douleur profonde de la marche sinistre des événements. Sa piété était inquiète et troublée d'avoir souscrite des innovations qui, en répugnant à son cœur, alarmaient sa conscience. De concert avec la reine , ils cherchèrent à s'environner de conseils et d'appuis, choisis parmi les hommes les plus capables et les mieux accrédités dans l'opinion publique. A ce titre, per$onne ne pouvait mieux que Mirabeau leur inspirer quelque confiance. Son génie et la haute influence acquise par ses talents leur parurent un puissant secours pour faire prendre une autre direction aux affaires et donner une nouvelle face à la constitution, qu'ils voulaient absolument ramener à la seule déclaration du 23 juin (4).
Mirabeau, qui avait provoqué les progrès de la révolution, aurait eu les qualités qu'il fallait pour en arrêter les excès, s'il était revenu aux principes. Lorsqu'en homme d'état il eut sondé la profondeur de l'abime que lui-même avait creusé, il résolut d'employer à sauver le trône tous les moyens dont il s'était servi pour l'ébranler. Dégoûté des constitutionnels qui, parégoïsrae, n'avaient su l'utiliser, et des révolutionnaires, dont les désordres l'indignaient, il parut vouloir se jeter franchement dans les bras du roi. Personne plus que lui n'était convaincu de la nécessité d'une autorité à la fois forte et juste ; car, s'il chérissait la liberté par sentiment, il voulait la monarchie par raison. Mais il aurait fallu condamner le serment du Jeu de Paume , et il ne le fit pas.
(1) M. lâbaume.
Voici comment un historien raconte ce qui est relatif au 'serment des ecclésiastiques :
26 décembre il99. — Le roi , obsédé par les manœuvres de ceux qui torturent sa conscience , se décide à donner sa sanction à la constitution civile du clergé. Le lendemain de cette acceptation , cinquante-huit ecclésiastiques prêtent serment au sein de l'assemblée et commencent cette longue série de défections et de malheurs si éloquemment rendue p^r Cazâlès.
t janvier i79i . — L'assemblée nationale devait recevoir, dans cette séance , le serment des ecclésiastiques qui siégeaient dans son sein. Ceux du côté gauche de l'assemblée, le curé Grégoire à leur tête , l'avaient prêté dès le 27 décembre précédent. Le 4 janvier, on fait l'appel de tous les autres ecclésiastiques de l'assemblée : M de Bonnac , évéque d' Agen , monte le premier à la tribune et refuse le serment , en donnant les raisons de son refus ; un de ses curés suit son exemple. M. de Saint-Aulaire , évêque de Poitiers , déclare également que sa conscience l'empêche de faire ce qu'on exige de lui. Ces professions de foi publiques et motivées déplaisent à la majorité. La séance devient orageuse , et l'agitation gagne bientôt les tribunes et les dehors de la salle : on entendait à la porte des cris et des minaees. Des gens apostés au-déhors avaient espéré intimider les ecclésiastiques ; mais les moyens n'eurent aucun succès. L'assemblée décrète que les membres interpellés répondront oui ou non , et rien de plus. Tous les évêques et tous les prêtres qui siègent à droite répondent par un refus formel. Parmi ceux même qui avaient prêté serment précédemment, il y en eut plus de vingt-cinq qui le rétractèrent ensuite, soit à la tribune, soit par des lettres au président^
quand ce moyen de publicité leur eut été interdit. Ainsi , de tous les ecclésiastiques de rassemblée, soixante-dix environ se soumirent à la constitution civile du clergé. Le dimanche suivant, 9 janvier, la formalité du serment fut demandée ai^ clergé des paroisses de Paris : vingt-neuf curés le refusèrent, entre autres ceux de Saint-Sulpice et de Saint-Roch , à la tête de près de cent prêtres de leur communauté ; et l'on assure que sur huit cents ecclésiastiques employés au ministère dans la capitale, on en compta plus de six cents qui renoncèrent à leurs places plutôt que de prêter un serment qui répugnait à leur conscience. Les évéques, dans les provinces , imitèrent Texempie de ceux qui étaient réunis à Paris : sur vingt-cinq évéques français, quatre seulement acquiescèrent à la nouvelle constitution ; ce furent Loménie de Brienne , qui avait tant brigue le cardinalat qu'il n'avait obtenu qu*à sa sortie du ministère ; les évéques d*Autun et d'Orléans , qui , reconnaissant qu'ils n'étaient point faits pour l'état qu'ils avaient embrassé, se jetèrent dans les fonctions civiles, et contractèrent même des mariages. Quant à M. de Savines, évéque de Viviers, voici le jugement qu'en ]K)rte la Biographie moderne : « Les incohérences de son génie, ses rêveries philanthropiques, ses écrits éloquents , ses bizarreries enfin , l'ont fait surnommer avec raison le Jean-Jacques du clergé. » Enfermé à Charenton, il y est mort après le concordat de 1802, auquel il avait espéré s'opposer en refusant de donner la démission de son siège.
Le 25 janvier, M. de Talleyrand-Périgord, évêque d'Autun , assisté des évéques Gobel , de Lydda, et Miroudot de Babylone, sacrales curés d'Exilly et Maroles, élus évéques du Finistère et de l'Aisne. Le 10 mars et le 13 avril. Pie VI adressa deux brefs aux ^véques et au clergé de France. Le
RÉVOLUTION FRANÇiilSE. S49
pape commençait par déplorer la défection des quatre évêques, et surtout de celui qui avait prêté les mains à la consécration des conslittttionnds. Il ordonnait à tous les ecclésiastiques qui avaient fait le ser&ent de se rétracter dans quarantejours , sous peine d'être suspendus de l'exercice de tous les ordres et soumis à l'irrégularité s'ils en faisaient les fonctions. 11 déclarait les élections des nouveaux évéques illégitimes, sacrilèges et contraires aux canons, ainsi que l'érection des sièges de Moulins et autres créés par les nouvelles lois. Quelques-uns des prêtres assermentés se soumirent à la décision du chef de l'Eglise ; mais le plus grand nombre de ceux qui s'étaient joints à l'Eglise constitutionnelle ont persévéré dans cette démarche (1).
(1) La constitution civile dn clergé fat décrétée par l'assemblée. Elle a donné lieu k plosienrs lois qui ont détruit l'institution religieuse au lieu de la reconstituer. Cette constitution civile dn dergé ayant été l'occasion du schisme qui a si longtemps désolé rÊglise de France, il est utile d'en faire connaître les principales dispositions. On y assimilait la division ecclésiastique li la division civile, pour cela, on réduisait les cent trente- cinq évéchés existant en France i) quatre-vingt-trois, nombre égal à celui des départements. De cette manière , leur territoire et leurs limites se trouvaient totalement intervertis. Les nouveaux diocèses se formaient quelquefois des débris de cinq ou six anciens. Des métropoles entières furent anéanties , des évéchés érigés en églises métropolitaines, et des sièges épiscopaux créés où il n'y en avait jamais eu. U était défendu de reconnaître l'autorité d'aoeun évéque et d'aucun métropolitain étranger. La nouvelle constilution prononçait encore la destruction des chapitres des églises cathédrales; on supprimait de même tons les autres chapitres , abbayes, prieurés , chapelles et bénéâces. Il éuit statué qu'un nouvel évéque ne pourrait s'adresser au pape pour en obtenir la conflrmation ; qu'il lui écrirait seulement comme an chef visible de l'Êglise, en témoignage de la communion qu'il serait résolu d'entretenir avec lui ; et qu'il demanderait l'institution canonique au métropolitain ou au plus ancien évéque do la province. Quant au choix des évéques et des curés, l'assemblée le confiait aux mêmes corps électoraux chargés de nommer les administrations civiles. On transformait l'église cathédrale en une église paroissiale , par la suppression d'une ou de plusieurs paroisses ; on nommait l'évéque pasteur immédiat de cette ' paroisse, et on déterminait le nombre des vicaires qui devaient la desservir avec lui, et former son conseil habituel et permanent.