‹ Histoire de FranceChapitre 39 sur 53 · CHAPITRE XXXVm · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVm

Maladie dv roi. — Emeutes.

Le mouvement révolutionnaire n'eut rien de Remarquable dans ce mois de mars; le roi tomba malade le 4, il était en convalescence le 4i, jour où la municipalité de Paris invita tous les habitants de Paris à QQanifester leur joie par des illuminations générales; le dimanche suivant un Te Deum fut chanté à Notre-Dame en action de grâces du rétablissement de la santé du roi.

Cette maladie de Louis XYI fut envisagée bien différemment dans la presse; les journaux royalistes et constitutionnels prirent au sérieux cette affection du roi ; mais il n'en fut pas ainsi des journaux anarchiques; ils plaisantèrent sur la maladie qui avait débuté par un gros rhume ; le journal de Marat ne crut pas même à cette grave indisposition du roi ; il dit que c'était une feinte pour protéger sa fuite.

Dans le même mois eut lieu la dissolution du camp royaliste de Jalès ; elle fut opérée par le général d' Albignac, à la tête de sept à huit mille hommes et sans effusion de sang. Ecoutons M. Labaume : « Les émigrés sortis avec H. le comte d'Artois, ou qui l'avaient suivi, désiraient avec ardeur rentrer dans leur patrie ; mais ils étaient abusés par leur impatience. A les entendre, la France entière n'attendait que leur signal pour redevenir soumise et obéissante à ses anciennes lois : tout leur paraissait fournir matière à contre-révolution. Le rassemble-

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ment de Jalès, dont le plan n'était pas abandonné, était fastueuseaient appelé le camp de Mes. Mieux inspirés lorsqu'ils recouraient aux voies diplomatiques, ils firent accueillir par tous les cabinets un Mémoire du cardinal de Remis , retiré à Ronne, dans lequel cet ambassadeur prouvait à tous les rois que la cause de Louis XYI était la leur, et qu'ils étaient tous intéressés au maintien de la monarchie française. Le système politique de cet ambassadeur ayant toujours été basé sur notre alliance avec TAutriche, faisait dépendre du cabinet de Vienne tous ces plans de restauration .

liais Léopold , successeur de l'empereur Joseph II , son frère, épris comme lui des maximes philosophiques qu'il avait ouvertement pratiquées en administrant le grand duché de Toscane, accoutumé à voir le monde en optimiste, après avoir combattu le clergé , humilié la noblesse , était plein d'amour pour les innovations.

Les princes émigrés croyaient qu'il suffirait d'un noyau d'hommes armés pour attirer sous leurs drapeaux toux ceux qui, lésés dans leurs intérêts , commençaient à murmurer de tant d'innovations. Des avis multipliés venus des départements voisins du Piémont et de la Savoie , les fréquents voyages en Suisse de M. d'Autichamp , les intrigues toujours renaissantes de M. de Galonné, investi de l'entière confiance du comte d'Artois et des princes de Condé et de Rourbon, le mécontentement qu'avait produit dans le Dauphiné la proscription à la fois injuste et illégale de Meunier ; enfin , les manœuvres secrètes du clergé de Lyon, unies à celles des réfugiés de Turin, alarmèrent à tel point le comité des recherches , que tout lui imposa l'obligation de rendre ces contrées l'objet d'une continuelle surveillance.

Bientôt il apprit que le plan des émigrés, basé sur les dispositions de rimmense population lyonnaise, consistait à la gagner par des distributions d*argeBt. Réduite à la détresse par la stagnation du commerce, on lui promettait de faire baisser le prix des denrées , et de Touvrage en abondance , lorsqu'on serait rentré sous les lois de l'ancien régime. Le marquis de Lachapelle , commandant la ville, entièrement dévoué à la vieille aristocratie , s'assura de plusieurs chefs de corps ; il promit d'armer les ouvriers, et, après les avoir incorporés dans ses troupes , il comptait sortir de Lyon pour aller à la rencontre des princes , qui , avec de l'or et des soldats , devaient arriver par la Savoie. On pensait qu'à la vue de leurs drapeaux la population se rangerait autour d'eux, et qu'on verrait accourir tous les mécontents de la Bourgogne, du Dauphiné et du midi de la France.

Pour récompenser la fidélité des Lyonnais, on promettait de faire de leur ville la capitale du royaume, à la place de Paris, devenu le séjour de la corruption et de l'anarchie. Le roi s'y serait également rendu avec toute la noblesse de l'Auvergne et du Quercy, et si l'assemblée nationale eût refusé de le suivre et de reconnaître la déclaration du 23 juin 4789, elle devait être dissoute, et les choses remises sur le pied oii elles étaient avant la convocation des Etats-Généraux. Louis XVI ne goûta l>oint un projet aussi téméraire ; jamais il ne voulut consentir à demander des secours à la cour de Turin. Il paraît même que Marie-Antoinette le fortifia dans cet éloignement, persuadée que le pouvoir de son époux serait absorbé par l'influence des princes, s'ils parvenaient à replacer le trône sur ses antiques bases.

Cependant la conjuration tramée à Lyon n'allait pas moins

ctre mise à exécution par ses premiers auteurs , lorsque la veille du jour où elle devait éclater, un nommé Privât, officier de la garde nationale, avec quatre autres confidents des conjurés, allèrent tout dévoiler aux officiers municipaux. Leur déclaration parut si grave à ces fonctionnaires , et le péril si imminent , qu'en faisant arrêter sur-le-champ MM. d'Escars, Gruillain de Pougelon et Terrasse de Teyssonnel, signalés comme les principaux chefs de la conspiration , ils jetèrent l'effroi dans le parti, et détruisirent le foyer d'un complot qui avait des ramifications très-étendues.

L*assembk'e nationale , après avoir fait transférer les conspirateurs dans les prisons de Paris, ordonna que le commandant Lachapelle serait remplacé à Lyon ainsi que la garnison. Cette nouvelle défaite mit le comble à la défaveur des émigrés, et leur attira l'inimitié de ceux dont ils compromirent les intérêts et la sûreté. Dès ce jour, toutes les opérations des princes tombèrent dans un teV discrédit, que Galonné ne put jamais réaliser l'emprunt qu'il négociait à Gênes pour subvenir aux frais de ses plans de restauration.

Les ministres, afin de calmer l'indignation qu'excitaient des complots sans cesse renouvelés, pressèrent le roi d'user de toute son autorité pour déjouer de semblables entreprises. Il y consentit d'autant plus volontiers, que ni lui ni la reine n'avaient placé. leur confiance dans le parti des princes. D'après ces dispositions, ils firent partir pour Turin le colonel de Jarjaye, attaché à la monarchie constitutionnelle , afin d'engager le roi de Sardaigne à ne jamais prêter la main h des manœuvres contraires aux devoirs du bon voisinage. Ge souverain , déjà alarmé des tentatives infructueuses qui pouvaient compromettre la sûreté de ses états, se félicita d'avoir un motif pour

faire cesser les rassemblements des émigrés , et il en ordonna la dissolution.

Le comte d'Artois , forcé de quitter le Piémont , se rendit sur les bords du Rhin , où il avait encore l'espoir d'être secouru par les princes d'Allemagne. Ne voulant point abandonner ses relations avec nos provinces méridionales, il désira qu'un chef influent restât auprès de la cour de Turin. Mais Galonné n'y laissa que des agents subalternes : ceux-ci, jaloux les uns des autres, se desservaient mutuellement, et indisposèrent même le Piémont , la Suisse et l'Espagne , alliés fidèles et désintéressés de la vieille France. A partir de cette époque, l'amour des émigrés pour Marie-Antoinette se refroidît : nonseulement ils l'accusèrent d'avoir manqué de fermeté , mais même ils lui firent le reproche injuste de sacrifier la cause du trône à celle de la démocratie. Ce mécontentement devint encore plus vif lorsqu'après avoir consulté la maison d'Autriche, on vit que ses ministres ne répondaient que faiblement aux projets de contre-révolution .

Cependant , chez une nation oii tout se fait par entraînement , l'émigration sur les bords du Rhin excitait la même ardeur qu'autrefois le voyage en Palestine; au dix-huitième siècle la noblesse se livrait par légèreté à tout ce qu'au douzième elle avait entrepris par zèle religieux. On faisait à peine ses adieux, tant on se persuadait que le voyage serait de courte durée. Les dames surtout étaient ardentes à hâter le départ , et même elles accablaient de sarcasmes et de mépris ceux qui balançaient un moment. « L'honneur, disaient-elles, a parlé, il n'y a plus à hésiter. » Elles envoyaient des quenouilles à ceux qui étaient en retard , et menaçaient du courroux de la noblesse victorieuse quiconque s'obstinerait à res-

ter dans ses foyers. Ce n'était donc pins la terreur produite par les massacres et Tincendie des châteaux qui forçait à émigrer, , c*étail l'effet d'un système par lequel tout Français, royaliste . put, croyait remplir un devoir sacré en courant prendre les . aiunes contre son pays : système que la colère avait conçu p qu'on prétendait justifié par la politique , et que de grs^nds sacrifiées s^nUaient ennoblir, mais que Tesprit national aurait dû réprimer par ces seuls mots : Au lieu de fuir votre patrie^ il faut la défendre {^).

La noblesse échappée de France se composait de fiers gentilshonmies et de jeunes gens nourris à la cour ou dans de vieuK manoirs. Dans Texil ils apportèrent les mêmes préju- . gés et les mêmes mœurs qui provoquèrent leur disgrâce. Habitués à m^riser la nation , ils n'avaient aucune idée de sa toute*puissance : suivant ces imprudents héroïques, la révolution française serait domptée en une courte campagne, comme celle de la Hollande et du Brabant ; Tagréable perspective du retour était encore embellie par Tespoir de rendre aux familles patriciennes et au clergé leurs droits et leurs richesses ; à la royauté sa force , sa dignité , sa splendeur, et au tiers-état les chaînes dont il osait s'afiranchir. Pour accomplir le but de cette croisade nobiliairei les émigrés appelaient à eux ce$ superbes barons germains, issus des premiers Francs, dont ils se disaient descendus , et au nom d'une même origine, ils les invitaient à faire cause commune : « Marchons , leur disaient-ils, contre la Gaule insurgée; il faut encore la dompter une fois pour lui imposer le joug d'une nouvelle conquête. » Ces discours étaient séduisants pour un grand nombre de membres de la noUesse et du haut clergé d'Allemagne, qui avaient

conservé en Alsace el en Lorraine des droits et des privilèges importants , reconnus par la couronne de France, solennellement confirmés par les traités de paix , et que l'assemblée nationale venait de leur ravir, en décrétant l'abolition de la féodalité. Cette résistance excita un mécontentement, une irritation, une crainte même, qui , pour le salut commun , obligea tous les Français à déployer leur énergie sous les formes les plus terribles. Une guerre à mort allait être livrée, et le peuple s'apprêtait h recourir, pour sa défense, à des moyens dont la force et l'étendue l'emporteraient de beaucoup sur ceux des émigrés. C'est surtout au sein des sociétés populaires dont nous avons fait connaître la funeste organisation , que l'esprit anarchique , en raison des circonstances, se montra de plus en plus violent.

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