CHAPITRE V
Entrevue de Mirabieau avec la reine» — M. de La Fayette. •— EmigntioB.
Les communications secrètes qui existaient toujours entre la cour et Mirabeau finirent par Tamener à une entrevue avec la reine dans les jardins de Saint-Cloud. Il partit de Paris à cheval , sous prétexte de se rendre à la campagne , chez un de ses amis» M. de Clavières ; mais il s'arrêta à une des portes des jardins de Saint-Cloud, et fut conduit, je joe sais par qui , vers un endroit où la reine l'attendait seule , dans la partie la plus élevée de ses jardins particuliers. Elle me raconta qu'elle Tavait abordé en lui disant : «Auprès d'un ennemi ordinaire, d'un homme qui aurait juré la perte de la monarchie, sans apprécier l'utilité dont elle est pour un grand peuple, je ferais en ce moment la démarche la plus, déplacée ; mais quand on parle à un Mirabeau , etc. » Cette pauvre reine était charmée d'avoir trouvé cette manière de le placer au-dessus de tous , et en me confiant les détails de cette entrevue , elle me disait : « Savez-vous que ces mots : un Mirabeau , ont paru le flatter infiniment. » Cependant , selon moi , c'était le flatter bien peu , car son esprit a fait plus de mal qu'il n'eût jamais pu faire de bien. Il avait quitté la reine en lui disant avec enthousiasme : « Madame , la monarchie est sauvée. s> Ce fut bientôt après que Mirabeau dut recevoir des sommes considérables. Il le laissa trop apercevoir par l'augmentation de sa dépense. Déjà quelques-uns de ses
Parmi les employés d*un ordre subalterne , que les circonstances critiques initièrent dans les affaires importantes , s'était introduit un M. de Goguelat , ingénieur géographe à Versailles, trè&-bon dessinateur. Il avait fait pour la reine des plans de Saint-Cloud et de Trianon ; elle en fut très-contente, et fit admettre cet ingénieur dans le corps de l'état-major de l'armée. Au commencement de la révolution , il fut envoyé au comte d^Esterhazy , à Yalencierfnes , en qualité d'aide-decamp. Ce dernier grade lui avait été donné uniquement pour l'éloigner de Versailles , où , pendant les premiers mois de l'assemblée des Etats-Généraux , il avait compromis la reine. Voulant faire remarquer son dévouement pour les intérêts du roi , il allait sans cesse aux tribunes de rassemblée , y frondait tout haut les motions des députés» et revenait aux antichambres de la reine , qu il répétait tout ce qu'il venait d'entendre, ou ce qu'il avait eu l'imprudence de dire.
J'avais averti la reine du mauvais effet que produisait l'exaltation de cet officier ; elle partagea mon opinion sur les dangers que j'y voyais. Mais, malheureusement, en éloignant H. de Goguelat, elle conserva l'idée que, dans un cas périlleux et qui exigerait un grand dévouement , cet homme lirait utile à employer. On lui donna , en 1 791 , la commission de contribuer, de concert avec M. de Bouille , à l'évasion du roi.
Non-seulement beaucoup d'hommes à projets cherchaient à s'introduire auprès de la reine, mais H""*" Elisabeth avait aussi des communications avec plusieurs particuliers qui se mêlaient de faire des plans pour la conduite de la cour. Le baron de Gilliers, M. de Vanoise, étaient de ce nombre; ils se rendaient chez la baronne de Mackau, ou la princesse passait
presque toutes les soirées. La reine n'aimait pas ces réunions où Madame Elisabeth pouvait adopter des vues qui étaient manifestement opposées aux intentions du roi ou aux siennes.
La reine donnait souvent des audiences à M. de La Fayette. Un jour qu'il était dans ses cabinets intérieurs , ses aides-decamp se promenaient en Tattendant dans le grand cabinet oii se tenait le service. Quelques jeunes femmes imprudentes se plaisaient à dire, avec le projet d'être entendues par ces officiers , qu'il était bien inquiétant de voir la reine seule avec un rebelle et un brigand, Je souffrais de ces inconséquences qui produisaient toujours de mauvais effets , et je leur imposai silence. Une d'elles insistait sur la dénomination de brigand. Je lui dis que pour rebelle , M. de La Fayette méritait bien ce titre; mais que celui de chef de parti était donné par Thistoire à tout homme qui commandait à quarante mille hommes, à une capitale, et à quarante lieues de pays; que souvent les rois avaient traité avec les chefs de parti; et que , s'il convenait à la reine de le faire , il ne nous appartenait à nous que de nous taire et de respecter ses actions. Le lendemain , la reine, d'un ton sérieux, mais avec la plus grande bonté, me demanda ce que j'avais dit la veille au sujet de M. de La Fayette , ajoutant qu'on l'avait assurée que j'avais imposé silence à ses femmes, parce qu'elles ne l'aimaient pas, et que j^avais pris son parti. Je répétai à la reine, mot pour mot, ce qui s'était passé. Elle voulut bien me dire que j'avais eu parfaitement raison.
Toutes les fois que la jalousie lui faisait parvenir de faux rapports sur moi » elle avait la bonté de m'en prévenir, et ils ne portaient aucune atteinte à la confiance dont elle n'a cessé
de m'honorer, et que je me suis trouvée heureuse de justifier, même au péii! de ma vie.