‹ Histoire de FranceChapitre 45 sur 53 · CHAPITRE XLffl · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLffl

De rémigntion.

La fièvre de l'émigration redoubla , les routes leur étaient plus que jamais ouvertes. « L'assemblée constituante, dit H. de Lacretelle, détournée par Mirabeau de rendre des lois dictatoriales contre les émigrants , avait plusieurs fois repris et abandonné cette tâche cruelle. Enfin eUe avait rendu un décret par lequel les biens des émigrés étaient frappés d'une triple contribution; mais ce décret fut rapporté, après l'acceptation de l'acte constitutionnel. J'ai encore présent à l'esprit des entretiens dont , à cette époque, j'ai été le témoin,

et dans lequel des hommes également dévoués pour le roi » mais avec des principes monarchiques un peu différents , discutaient entre eux les chances de l'émigration. Un fils disait à son père : Mon départ pour Coblenti est résolu ; il faut bien que je profite d'une liberté de voyager qui ne peut être assurée pour longtemps. Tous mes amis m'attendent, me pressent; aucun d'eux ne veut admettre les motifs de dévouement filial qui m'ont arrêté jusqu'ici, qui me font partir presque le dernier de mon régiment, et mouillent mes yeux de larmes, au moment où je vous demande votre bénédiction ; il faut que je me résigne à subir des plaisanteries cruellessur mon arrivée tardive au rendez-vous de l'honneur. Heureusement je pourrai me venger à mon tour sur de plus paresseux que moi. — Mon fils , avez-vous vu le roi? Avez-vous pris les ordres de Sa Majesté? — Que dites-vous , mon père? Peut-on consulter le roi sur de telles résolutions? Peut-on lui demander des paroles, des signes d'assentiment qui , connus ou soupçonnés des révolutionnaires, fourniraient de nouvelles armes à leur fureur? Le roi peut-il s'expliquer? N'est-il pas captif?— C'est doncd'un roi captif que vous vous séparez ! Votre poste n'est-il pas auprès du château qui lui sert de prison? Les dangers sont-ils passés? Tout à l'heure on appelait un jugement régicide ; ne recommencera-t-on point la même tentative? Les prétextes manqueront-ils durant les progrès de l'invasion armée de notre territoire , lorsque le roi se trouvera placé entre les prétendus devoirs que la force lui impose aujourd'hui et toutes les affections de son cœur, tous les intérêts de son trône? Le feu de la révolte entoure le château. L'entreprise du Champde-Mars n'est qu'un premier essai qui, trop mal réprimé , ou plutôt qui , suivie de l'impunité et du triomphe de ses princi-

paux auteurs» sera recommencé d'une manière plus formidable» avec un ensemble, un à-propos et une longue préparation qui ont manqué au premier mouvement. C'est alors que le roi aura besoin de ses plus dévoués serviteurs. Les vieux Français viendront sans hésiter mourir à ses pieds , tandis que leurs fils absents auront augmenté les dangers de la famille royale. Oh ! c'est alors que vous regretterez le poste où mon devoir m'ordonne de rester ! Il est permis aux héritiers d'un nom illustre de s'éloigner de la cour d'un roi , tant qu'il est heureux et puissant ; mais ils ne peuvent s*éIoigner delà demeure ou de la prison d'un roi qu'on avilit et qu'on menace. — Ah ! ne voyez-vous pas, mon père, que c'est en restant auprès de lui , en visitant à toute heure son auguste famille, en lui offrant un secours qu'il n'aura peut-être jamais la fermeté d'employer, même au dernier moment , que nous lui faisons courir les dangers les plus sérieux ? Rappelez-vous cette journée d'ignominie , où la noblesse française , pour prix du zèle le plus pur, fut indignement outragée dans le château du roi , non par les plus féroces et les plus abjects révolutionnaires, mais par des hommes qui , dans leur amour imbécile pour la constitution , croient encore, conserver dans leur cœur quelque respect pour le monarque. Notre absence , quels qu'en soient les motifs et les résultats , émousse la haine; présents, on nous craint , on nous déteste. Chacune de nos paroles , chacun de nos regards est interprété comme une offense, chacun de nos mouvements est un complot. Une circonspection qui nous avilit ne préserve d'aucun danger ni nous , ni le roi qu'on rend responsable de notre présence. Les gardesdn-corps , contraints à la plus affreuse immobilité , surent l^ourtant s'illustrer et sauver les jours de la reinc^ Autre

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temps» autres soins; les gardes-du-corps sont aujourcVhui A Coblentz. — J'attends moins que vous, mon fils, du mouvement des cabinets de TEurope. La politique a semé entre eux de trop anciens sujets de défiance , ils se décideront tard et sans concert. L'Autriche est lente , la Prusse craint par dessus tout TAutriehe. La Pologne attire la Russie, et peut-être les deux autres puissances qui en ont commencé le partage. La Suède est pauvre , Tl^pagne engourdie ,. ritalic molle et divisée. La vieille politique peut céder à l'intérêt le plus pressant des trônes , à Tardeur chevaleresque que témoignent déjii le roi de Prusse et le roi de Suède « a celle dont nous sommes animés. Il faut un ralliement h tous les Français qui sont restés fidèles. Montrons>nous armés, et alors nous pourrons voir combien la France nourrit, même dans la campagne, d'ennemis de la révolution. Prenez garde , mon fils, l'amour de la liberté est le fanatisme du jour; je le crois épuisé, ou du moins refroidi dans les âmes les plus honnêtes y par l'horreur des plus indignes attentats; mais l'invasion va réveiller dans le cœur des Français un sentiment qui n'a pas moins de vivacité, et qui se maintient avec plus de constance : c'est l'indépendance nationale, elle aura ses héros. — Oui , sans doute, si les puissances , aveuglées par l'ambition , veulent nous vendre indignement leurs secours , et marchandent nos provinces; mais , si elles n'agissent que pour le roi de France , si elles confient tous leui-s projets à une brillante avant-garde qui saura ménsiger des Français , rappeler leur amour, provoquer leur repentir , un mouvement, que la politique toute seule n'achèverait peut-être pas en dix ans , peut s'accomplir en dix jours. — Eh bien ! s'il en est ainsi , pourquoi chercher notre ralliement hors des frontières de la France? Pourquoi le faire

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dépendre de la protection suspecte » du concours incertain des puissances? Qu'on s'élance de l'une de nos provinces comme Henri IV s'élança d'un petit canton de la Guyenne pour reconquérir le trône de ses pères. — Henri lY pouvait se servir de l'enthousiasme religieux d'une secte persécutée; et nous, que n'avons- nous pas tenté pour trouver en France un petit coin de terre où la fidélité fût encore capable d'une ardeur généreuse? De là tant de petits complots dénoncés, grossis et si facilement réprimés par le comité des recherches. Nous faudra-i-il toujours être les jouets de quelques roturiers bas et cupides, toujours prêts à nous trahir pour les assignats de l'assemblée? Faut-il que le sang des gentilshommes français coule en détail dans des entreprises obscures et misérables? N'avons-noas point de plus nobles périls à courir que celui de livrer notre cou au cordon de la populace? Oh! qu'il m'est pénible de ne pouvoir vous faire* partager ma résolution, mes espérances! — Je mesure l'étendue de vos dangers, d'après l'étendue des vertus; combien de fois, sur le territoire étranger, ne viendront-ils pas me glacer d'épouvante! Mon fils, est-il un de ces dangers que le roi n'ait à craindre ?j»

Le 4 4 juin la loi contre les coalitions d'ouvriers fut adoptée.

Les élections approchant, la faction anarchique avait à cœur de faire prévaloir ses candidats dans les assemblées primaires; ses journaux recommencèrent plus vivement que jamais contre l'iniquité du marc d'argent.

Le journalisme, ctFaimm universel et quotidien des passions du peuple, s'était ouvert avec la liberté(4 j.Tousles esprits ardents s'y étaient précipités , Mirabeau lui-même avait donné l'exemple en descendant de la tribune. 11 écrivait les lettres à

(1) M. de Lamirtine.

ses commettants ou le Courrier de Provence, Camille Dèsmoulins , jeune homme d'un grand talent , mais d'une raison faible , jetait dans ses feuilles Tagitation fiévreuse de ses pensées. Brissot, Carra, Prud'homme, Fréron, Danton, Fauchet, Condorcet, rédigeaient des journaux démocratiques ; on commençait à y demander l'abolition de la royauté , « le plus grand fléau , disaient les Révolutions de Paris , qui ait jamais déshonoré l'espèce humaine. » Marat semblait avoir absorbé en lui toutes les haines qui fermentent dans une société en décomposition , il s'était fait l'expression permanente de la colère du peuple. En la feignant, il l'entretenait , il écrivait avec de la bile et du sang; il s'était fait cynique pour pénétrer plus bas dans les masses ; il avait inventé la langue des forcenés. Comme le premier Brutus; il contrefaisait le fou , mais ce n'était pas pour sauver sa patrie , c'était pour la pousser à tous les vertiges et pour la tyranniser par sa propre démence. Tous ses pamphlets, échos des jacobins ou des cordeliers , soufflaient chaque jour les inquiétudes , les soupçons, les terreurs au peuple. « Citoyens, disait-il, veillez autour de ce palais, asile inviolable de tous les complots contre hi nation ; une reine perverse y fanatise un roi imbécile , elle y élève les louveteaux de la tyrannie.

Le génie de l'Autriche s'y cache dans des comités présidés par Antoinette ; on y fait signe aux étrangers , on leur fait passer par des convois secrets l'or et les armes de la France , pour que les tyrans qui rassemblent leurs armées sur vos frontières, vous trouvent affamés et désarmés. Les émigrés d'Artois , Condé , y reçoivent le mot d'ordre , les vengeances prochaines du despotisme. Une garde étrangère de stipendiés suisses ne suffit pas aux projets liberticides de Capet. Chaque

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nuit les bons citoyens , qui rôdent autour de ce repaire , y voient entrer furtivement d'anciens nobles qui cachent des armes sous leurs habits. Ces chevaliers du poignard , que sont-ils , sinon les assassins enrôlés du peuple? Que fait donc La Fayette? Est-il dupe ou complice? Comment laisse-t-il libres les avenues de ce palais qui ne s'ouvriront que pour la vengeance ou pour la fuite? Qu'attendons-nous pour achever la révolution dont nous laissons l'ennemi couronné attendre au milieu de nous l'heure de la surprendre et de l'anéantir? Ne voyez-vous pas que le numéraire disparaît , qu'on discrédite les assignats? Que signifient sur vos frontières ces rassemblements d'émigrés et ces armées qui s'avancent pour vous étouffer dans un cercle de fer? Que font donc vos ministres? Comment les biens des émigrés ne sont-ils pas confisqués» leurs maisons brûlées, leurs têtes mises à prix? Dans quelles mains sont les armes? dans les mains des traîtres. Qui commande vos troupes? des traîtres. Qui tient les clés de vos places fortes? des traîtres, des traîtres, partout des traîtres ! et dans ce palais de la trahison , le roi des traiti*es ! le traître inviolable et couronné , le roi ! Il affecte l'amour de la constitution, vous dit-on? Piège! Il vient h l'assemblée? Piège! C'est pour mieux voiler sa fuite! Veillez, veillez! Un grand coup se prépare, il va éclater; si vous ne le prévenez pas par un coup plus soudain et plus terrible , c'en est fait du peuple et de la liberté!

Il y eut du trouble à l'église des Théâtins , à l'occasion d'une messe dite par un prêtre qui n'avait pas prêté serment. La populace, après le servicç divin, força les portes du temple et dévasta tout ; La Fayette et la garde nationale arrivèrent trop tard.

Le procès de Santerre avec le général La Fayette, au sujet de raffairedeVincennes, où Sanlerre commandait le bataillon des Enfants-Rouges , mit en mouvement toute la presse révolutionnaire. Santerre avait assigné La Fayette devant b tribunal des Minimes; mais celui-ci s'étant déclaré incompétent, renvoya les parties à se pourvoir devant les juges militaires. A la chaleur avec laquelle les journaux anarchiques défendaient Santerre , il était déjà facile de voir qu'il s'agissait de La Fayette , général de la bourgeoisie, en lutte avec le futur général de la république. Les élections occupaient beaucoup aussi ces mêmes journaux ; leur refrain était qu'il fallait choisir pour députés des hommes du peuple et non des amis du peuple.

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