CHAPITRE XLIV
Départ pour Varenlies.
« Louis XVI avait beaucoup lu l'histoire , et surtout l'his- - toire d'Angleterre. Le portrait de Charles I**, par Vandick , était sans cesse devant ses yeux, dans son cabinet, aux Tuileries, son histoire souvent ouverte sur la table. Il avait été frappé de ces deux circonstances : que Jacques II avait perdu sa couronne pour avoir quitté son royaume , et que Charles P' avait été décapité pour avoir fait la guerre à son parlement et à son peuple. Ces réflexions lui avaient inspiré une répugnance instinctive contre l'idée de sortir de France ou de se jeter dans les bras de l'armée. Il fallait , pour qu'il se décidât à l'un ou à l'autre de ces deux partis extrêmes , que sa liberté d'esprit fût complètement opprimée par l'imminence des périls présents , et que la terreur qui assiégeait, jour et nuit, le château des Tuileries, fût entrée
jusque dans l'âme du roi et de la reine. Les menaces atroces qui les assaillaient dès qu'ils se montraient aux fenêtres de leur demeure , les outrages des journalistes , les vociférations des jacobins , les émeutes et les assassinats qui se multipliaient dans la capitale et dans les provinces, les obstacles violents qu'on avait mis à leur départ pour Saint-Cloud , le souvenir enfin des poignards qui avaient percé le lit même de la reine les 5 et 6 octobre, tout faisait de leur vie une transe continuelle. La fuite fut résolue; souvent même elle avait été débattue avant Tépoque oii le roi s'y décida. Mirabeau lui-même l'avait proposée (1). »
« Vers la fin de 1790, dit M. de Sèze, lorsque les princes émigrés commençaient à former des liaisons dans le voisinage de la France, et qu'on pouvait supposer aux divers cabinets de l'Europe le désir de leur servir d'appui, le baron de Breteuil s'occupa d'un plan de restauration dont il était difficile de ne pas accepter l'idée.
Dans sa retraite de Soleure , où il s'était fixé , depuis le 4 4 juillet , et dont il lui convenait de rapprocher le centre du mouvement politique, il pensait que le roi pourrait charger un général illustre et fidèle de lui composer un corps de troupes formé de régiments dévoués , ajouter à ce témoignage de confiance l'ordre de réunir ces régiments dans un camp sur la frontière, et d'indiquer le moment où les troupes seraient en mesure de recevoir leur souverain.
Sans appel à la violence, par le seul fait d'une telle situation , le roi , commandant naturel et suprême de l'armée , maître d'une force imposante, rassurait les cabinets étrangers sur l'issue de nos divisions , donnait la main à ses cousins
(1) M. de Lamartine.
et à son frère , et ne tardait pas à faire jouir son pays du plein exercice de son autorité.
Soit qu'il permît à rassemblée de nouer avec lui des négociations à l'aide d'un message ou d'une adresse, soit que, de concert avec les princes de sa famille et les chefs de ses régiments, il voulût trancher d'un coup de souveraineté les indissolubles questions de droit public, qui, depuis glus d'un an , passionnaient le langage des factieux , enivraient les multitudes, et désespéraient les gens de bien, on devait croire qu'une position, aussi bien prise du côté de l'intérieur, respectée des étrangers , lui présageait comme une heureuse et paisible conquête de la monarchie.
L'idée du baron de Breteuil, qu'elle lui eût été inspirée ou qu'elle lui fût personnelle, semblait si juste, elle s'accordail tellement avec l'intérêt et les combinaisons mêmes du roi, que depuis longtemps elle s'était présentée comme un objet de crainte à l'imagination des ennemis de sa souveraineté. Le Moniteur constate que , peu de temps après la prise de la Bastille, des membres influents de l'assemblée voyaient déjà Louis XVI traversant son royaume et plantant son drapeau à Metz, au milieu des gens de guerre. Mais, en politique, le moment fait le succès ; et il appartenait au baron de Breteuil , plus qu'à tout autre , de juger à quelle époque et sous quels auspices un projet pouvait devenir un événement.
Le jour où il fallait appeler l'attention du roi sur le plan qu'on venait lui présenter, il n'y avait pas un moment ^ perdre pour exécuter un tel dessein. Au bout d'un an de travaux, l'assemblée constituante avait tout détruit.
Mais, dans des circonstances si graves, il ne suffisait pas à deux conseillers de proposer un plan calculé de loin dans
les loisirs de l'étranger. Tout le monde le vit par Texécution. Il fallait au cœur du pays confier ce dessein à un homme embrasé du désir de ravir le respect dû à Tautorité royale.
Depuis rémigration du maréchal de Broglie et Faffaire de Nancy , le marquis de Bouille , successeur du maréchal dans le gouvernement, des trois évéchés , paraissait le seul militaire qui fût de force a diriger et à maîtriser un événement. Nul officier n*avait plus d'action sur le soldat, et la nature et le lieu de son commandement lui assujettissaient le plus grand nombre de troupes. Le roi n'avait donc pas dans Tarmée de confident qui lui convint mieux que le marquis de Bouille.
Le 23 octobre, le roi avait écrit; le 26, l'évéque avait parlé. Organe des pensées intimes du baron de Breteuil , il fit connaître à Bouille la nécessité qui pressait le roi de quitter sa capitale. Ses malheurs, sa servitude , ses périls, dataient de l'instant où il y était entré. Mais, dans des jours d'effervescence et d'anarchie , à peine pouvait-on remarquer que le principe de l'autorité publique était comme anéanti et en dehors de l'obéissance ; aussi il devait être difficile h l'évéque de faire passer dans l'esprit du général les sincères et fortes convictions de l'auteur du projet.
Un départ précipité de Paris, la royauté dans un camp, aux idées de constitution , de responsabilité , de soumission à la loi , c'est-à-dire au despotisme des clubs et de l'assemblée , succédant tout à coup , par l'^ppaiition du monarque au milieu de ses régiments, les idées de discipline pour les soldats , de devoir et de règle pour les citoyens , il y avait là de quoi étonner, même la sagesse hardie d'un commandant de province à peine rentré d'une expédition où , tout en comprimant la révolte, il avait pu calculer la force et l'audace des
révoltés. Tout autre parti moins violent eût paru d'une exécution plus facile au marquis de Bouille ; mais on prétendait que les cabinets étrangers , en proposant de faire des déihonstrations favorables à l'intérêt du iroi , exigeraient qu'il fût libre de sa volonté et de ses mouvements au milieu de quelques soldats fidèles.
Ces deux considérations étaient triomphantes. L'évéque et le général furent bientôt d'accord. Le roi, sentant l'impossibilité de brusquer l'exécution de ses projets , se reposait sur le marquis de Bouille du soin de choisir l'assiette de son camp, et lui donnait , jusqu'au printemps de 4734 , tout le temps nécessaire pour marquer et consommer ses dispositions. L'évéque de Pamiers revint apprendre au roi ce dont ce prince n'avait pas douté, qu'une fois son expresse volonté connue , aucune difficulté n'arrêterait les résolutions du marquis de Bouille.
Habitué depuis de longues années au secret des affaires d'état , averti , par ses relations à la cour, du perpétuel écho que l'inquisition révolutionnaire faisait retentir, devinant ce que Mirabeau avouait ou confiait à M. de La Porte , que le roi et la reine étaient trahis par les trois cinquièmes des personnes qui les approchaient , le général convint avec l'évéque qu'une correspondance en chifi'res passerait par les mains d'un tiers que sans doute on lui avait désigné, et, sous le manteau de cette transmission , le successeur de tant de monarques put s'entretenir pendant huit mois avec un de ses sujets.
Après la certitude d'un profond mystère , l'indispensable nécessité pour un général chi\rgé de tramer dans lombre l'af^ franchissement de son roi , c'était une parfaite liberté d'action. 11 fallait que , dans Texereice de son commandement » rien ne
â98 HISTOIRE DE FRAHCE.
contrariât ses vues. Régiments, officiers, généraux, tout devait agir à son gré, se i^cer, se délacer à sa voix, ne se ressentir que de son influence. Sans autre correspondant que son maître, mais par l'efiet occulte et actif de cette volonté royale i laquelle il s'efforçait d'obéir, il devait presque compter sur la coopération du ministre dont il était obligé de reconnaître la puissance; en un mot, ses liens avec le cabinet devai^t être toujours invisibles et tendus. (1) »
La soirée du 20 juin fut calme à Paris. Le roi était parti,
Le matin du 24 , à la première m)uvelle du départ du roi , la foule, hommes , femmes, enfants , inondait les Tuileries, les quais , la place de Grève et le Palais-Royal.
 dix heures, trois coups de canon , tirés par ordre du directoire du département et de la municipalité , annoncèrent la fuite de Louis XYL Toutes les sections et les dubs se constituèrent aussitôt en permanence.
Santerre rangea sous son étendard plus de deux mille piques; la populace brisa le buste de Louis XVI qui était sur la place de Grève.
Le club des Cordeiiers fit afficher un arrêté dans lequel il demandait que le nom du roi fût supprimé à jamais et que la France fût à l'avenir une république.
Quand le président annonça à l'assemblée le départ du roi , un silence morne régna sur tous les bancs (2).
L'assemblée, revenue de sa stupeur, rendit un décret por-
(1) V événement de Varennes, par M. de Sèze.
(2) « J'avais été frappé , dit M"* Roland , de la terreur dont Robespierre parât pénétré le jour de la fuite du roi à Varennes. U dit, le soir, chef Péthioa, qae la famille royale n avait pas pris ce parti sans avoir préparé , dans Paris , une Saint- Rarthélemy de patriotes, et quMl s'attendait à mourir avant vingt-quatre heures. Péthion , Buzot, Roland disaient, an contraire , que cette faite do roi était son abdica-
tant qu'elle serait toujours à son poste et qu'elle allait prendre les mesures nécessaires pour suivre les traces de ceux qui siétaient rendus coupables de renlëvement du roi et de la famille royale ; elle proclama , en outre , que ces décrets seraient exécutés par les ministres sans qu*il fût besoin de sanction.
Au moment de ce dernier vote , le général La Fayette et le naaire Bailly entraient dans la salle.
M. Laporte, intendant de la maison du roi, parut au même moment à la barre , où il avait été mandé ; il déclara é(re porteur d'un paquet qui lui avait été remis par un domestique du premier valet de chambre. M. Laporte le remit au président qui le décacheta et fit la lecture des pièces qu'il renfermait. Il y avait un Mémoire et un billet du roi.
Le Mémoire avait pour titre : Proclarnation du roi à tous ies Français. Louis XYI y disait qu'il avait quitté Paris, parce qu'il ne pouvait plus faire le bonheur de la nation, étant sans autorité, et menacé par une faction qui paralysait tous les pouvoirs et menaçait l'autorité et l'ordre public des plus grands excès.
L'assemblée décréta sur-le-champ la formation d'une armée de gardes nationales et une adresse aux Français. Après ce dernier vote , la séance resta suspendue; il était neuf heures et demie du soir; tout à coup une grande agitation se manifesta dans toutes les parties de la salle, plusieurs voix
Uon , qa*il fallait en profiter ponr préparer les esprits à la République. Robespierre , ricanant et se rongeant les ongles , comme à l'ordinaire , demandait ce que c'était qu'une République.
Ce fut ce jour-Ili que le projet du journal intitulé le RépubUcam fut conçu entre Brissot , Condorcet , Dumont de Genève et Ducbâtelet. On voit que l'idée de la République naquit dans le berceau des girondins avant de naître dans l'âme de Robespierre, et que le iO août ne fut pas un accident, mais un complot.
s'écriaient : Il est arrêté ! il est arrêté ! Tous les députés reprirent leurs places.
L'assemblée , sur cette nouvelle , nomma des commissaires pour ramener le roi à Paris et veiller à ce que le respect dû à la dignité royale fût maintenu. Ces commissaires étaient Bamave, Pétion et Latour-Maubourg. Barnave fut plein d'égards pour la famille royale. Audacieux contre le pouvoir absolu, Barnave fut sans force contre la faiblesse, la grâce et l'infortune ; ce fut ce qui perdit sa vie , mais ce qui grandit sa mémoire. Pétion resta froid comme un sectaire et rude comme un parvenu : il affecta avec la famille royale une brusque familiarité; il mangea devant la reine, et jeta les écorces de ses fruits par la portière ; quand Madame Elisabeth lui servait du vin , il relevait son verre sans la remercier, pour lui montrer qu'il en avait assez. Louis XVI lui ayant demandé s'il était pour le système des deux chambres ou pour la république, « Je serais pour la république , répondit Pétion , si je croyais mon pays assez mûr pour cette forme de gouvernement. » Le roi ne répondit pas et ne proféra plus une seule parole jusqu'à Paris (1).
L'assemblée suspendit le général de Bouille de ses fonctions et ordonna à toutes les autorités de le faire arrêter et conduire àChâlons.
La nouvelle était vraie , le roi avait été reconnu et arrêté à Varennes par un individu nommé Drouet, maître de poste de ce village , et qui devint membre de la Convention et vota la mort du roi. Ceci se passait à Varennes le 21 juin, à onze heures du soir.
(1) M. de Lamartine.
HÉVOLUTION PlUNÇAISE. Ml
Le cbevaKer de Dampierre fut tué près de la voiture du roi, et un pauvre curé qui voulait parler à Sa Mnjesté aurait éprouvé le même sort, si Tun des commissaires, Barnave, ne se fût élancé de la voiture , en criant : < Tigres , avezvous cessé d'être Français! Nation de braves, étes-vous devenue un peuple d'assassins !
Ces seules paroles , dit M"** Campan , sauvèrent d'une mort certaine le curé, déjà terrassé. Barnave, en les prononçant , s^était jeté presque hors de la portière, et M"''' Elisabeth , touchée de ce noble élan , le retenait par la basque de son liabit. I^ reine disait, en parlant de cet événement, que la pieuse Elisabeth, retenant Barnave par le pan de son ha])i( , lui avait paru la chose la plus surprenante. Ge député avait éprouvé un autre genre d'étonnement. Les dissertations de M""* Elisabeth sur la situation de la France, son éloquence douce et persuasive, la noble simplicité avec laquelle elle entretenait Barnave sans s'écarter en rien de sa dignité, tout lui parut céleste dans cette princesse. L^ conduite des deux députés fit connaître à la reine la séparation totale entre le parti républicain et le parti constitutionnel. Dans les auberges où elle descendait, elle eut quelques entretiens particuliei^s avec Barnave. Celuici parla beaucoup des fautes des royalistes dans la révolution, et dit qu'il avait trouvé les intérêts de la cour si faiblement, si mal défendus, qu'il avait été tenté plusieurs fois d'aller lui offrir un athlète courageux qui eonniii. Tesprit du siècle et celui de la nation. La reine lui demanda quels moyens il lui avait conseillé d'employer : « La popularité , Madame. — Et, comment pouvais-jeen avoir, répartit la reine, elle m'était enlevée? — Ah! madame, il vous était bien plus facile delà reconquérir qu'à moi de l'obtenir.* »
11^ SÉRIE. T. ni. 86
Je crois devoir placer iei le récit du voyage de Varennes , par M. de Bouille :
€ Le 27 mai , le roi m'écrivit qu'il partirait le 4 9 du mois suivant, entre minuit et une heure ; qu'il irait dans une voiture bourgeoise jusqu'à Bondi, à une poste de Paris pour y prendre la sienne qui l'attendait. Un de ses gardes-du-coq;>s, destiné à lui servir de courrier, devait l'attendre dans cet endroit, dans le cas oh le roi n'y serait pas arrivé à deux heures après minuit (ce qui prouverait qu'il n'avait pas pu partir). Ce même garde-du-corps devait aller en droiture à Pont-de- Sommerelle pour m'en faire instruire , afin que je prisse les moyens de pourvoir à ma sûreté et à celle des autres personnes qui auraient été compromises. Le roi m'ajoutait que , s'il n'était pas reconnu dans la route , et s'il n'y avait aucun mouvement dans le peuple , alors il passerait incognito et ne se servirait point de l'escorte dont les détachements le suivaient à quelques heures de distance. Il m'ordonnait de lui envoyer M. le duc de Choiseul ou M. de Goguelat, pour lui donner encore tous les détails qui étaient nécessaires dans sa route.
Le lendemain que j'eus reçu cette lettre du/oi , je fis partir M. de Choiseul , je lui ordonnai de se rendre à Paris, d'y attendre les ordres du roi, et de précéder son départ de douze heures; en conséquence d'ordonner à ses gens d'être à Varennes le 1 8 , avec ses chevaux qui devaient servir de rdais à la voiture du roi ; de leur désigner l'endroit oii ils devaient se tenir pour attendre les ordres qu'ils recevraient. A son retour, il devait s'arrêter à Pont-de-Sommerdle, prendre le commandement du détachement de hussards qu'il y trouverait, conduire le roi avec ce détachement jusqu'à Sainte-Menehoulde; y laisser les cinquante hu^rds qui auraient escorté le roi ,
leur ordonner de garder la communication du chemin de Paris à Yarennes et à Verdun pendant vingt-quatre heures ^ et de n'y laisser passer personne. Je lui remis des ordres signés du roi , qui lui prescrivaient , ainsi qu'aux officiers sous ses ordres , d'employer la force qu'ils avaient en main pour la sûreté et la conservation de Sa Majesté et de la famille royale, sous peine de responsabilité : je convins aussi avec lui que dans le > cas ou le roi serait arrêté à Châlons ou dans tout autre endroit après cette ville, il réunirait toutes les troupes qui étaient sous sa main, soit à Varennes , soit à Sainte-Menehould et à Cler* mont, afin de faire ses efforts pour le délivrer, et que moimême j'y marcherais avec toutes celles que je pourrais rassembler. Je lui remis cinq ou six cents louis en or pour distribuer aux soldats de ces détachements, du moment que le roi paraîtrait. Il partit donc pour Paris avec ces ordres et ces instructions. Je remis à M. le comte Charles de Damas l'ordre pour le mouvement de son régiment qui devait se trouver le 49 à Sainte-Menehould et y séjourner le 20, jour que le roi devait y passer. Je leur remis également un ordre de Sa Majesté , relativement à l'objet que devaient remplir les deux escadrons qu'il commandait et qui devaient l'escorter, et je lui donnai les mêmes instructions qu'à M. de Choiseul , dans le cas où le roi serait arrêté, soit à Châlons, soit ailleurs. Deux jours après, je fis partir M. de Goguelat pour porter au roi tous les détails qui pouvaient être essentiels à la sûreté de" son voyage , lui ordonnant de passer, en allant à Paris , par Stenay, Dun, Varennes et Sainte-Menehould; de bien reconnaître cette route encore une fois , afin de ne négliger aucune précaution ; je lui ordonnai de venir me joindre, soit à Longwy , soit à Montmédy ou Stenay, quelques jours avant le départ
401 HISTOIRE m FRANCE.
da roi, pour me porter les derniers ordres de Sa Majesté.
Moi-mâne je partis de Metz le 1 3 juin , sous le prétexte de faire une tournée des places frontières du côté de Luxemboui^. J'avais tdlement persuadé le public que les Autrichiens rassemUaient un corps de troupes dans cette partie, quoiqu'il n*y eût aucun mouvement sur la frontière , que j'eus la possibilité de faire marcher dans les environs de Montmédy le peu de bons régiments qui me restaient. Mais je n'avais pu employer que deux bataillons suisses de la garnison de Metz et quelques escadrons des villes de Thionville, Longwy, Mézières, Sedan , les plus proches de Montmédy, ne pouvant dans cette circonstance placer ma confiance dans aucun r^iment de l'infanterie française qui était entièrement corrompue.
Le 1 5 , je reçus à Longwy une lettre du roi , qui m'instruisait que son départ était retardé et qu'il partirait le 20 entre mmuit et une heure; qu'il ne pouvait mener avec lui M. le marquis d' Agoust dans sa voiture , parce que la gouvernante des enfants de France , madame de Tourzel , devait les accompagner; elle avait insisté sur les droits de sa place , qui lui donnait celui de ne jamais quitter les enfants de France , et cette considération l'avait emporté. Le retard du roi me contrariait beaucoup ; mes ordres avaient déjà été donnés pour le départ de plusieurs troupes , principalement ponr les deux escadrons qui devaient se trouver à Clermont le jour de son passage , et dont je fus obligé de doubler le séjour dans cette ville, ce qui donnait des soupçons qui furent augmentés par la faute que l'on fit de ne pas avertir de ce retard l'officier qui était chargé de placer des relais à Yarennes , ainsi que les gens de M. de Choiseul qui conduisaient le relais.
M. de Goguelat était revenu de Paris , et me dit que le roi à
RÉVOLUTION FUANÇAISE. «05
qui il avait détaillé jusqu'aux plus petites circonstances de sa route, avait approuvé toutes les dispositions, et suivrait exactement tout ce qui était convenu.
Le 20 , je me rendis à Stenay . Le 21 , je rassenpblai les officiers généraux qui étaient employés sous mes ordres dans cette partie ; je leur annonçai que le roi passerait vraisemblablement dans la nuit, à la porte de Stenay, et qu'il serait à la pointe du jour à Montmédy. Je chargeai le général Klinglin d'y tracer et d Y préparer un camp pour un corps de troupes de douze bataillons et vingt-trois escadrons sous le canon de cette place, el je lui en désignai l'emplacement. Je lui ordonnai en méme^ temps de tout préparer pour recevoir Sa Majesté à qui je destinai, ainsi qu'à la famille royale, un château derrière le camp, qui devait servir de quartier général, ne voulant pas enfermer le roi dans une place , et le croyant plus en sûreté avec son armée. J'envoyai le g^éral Heyman chercher deux régiments de hussards qui étaient sur la Sarre , craignant qu'ils ne trouvassent des obstacles pour parvenir à Montmédy, par le mouvement que je prévoyais que cet événement devait produire parmi le peuple et parmi les troupes des différentes garnisons qui étaient très-mauvaises , ainsi que je l'ai dit : je lui indiquai une route de traverse pour lui éviter de passer par Metz ou Thionville ou Longwy , qui étaient les routes ordinaires. Je laissai le général d'Hoffelize à Stenay, avec le régiment royal-allemand, et je lui donnai l'ordre de faire seller les chevaux de ce régiment à Ventrée de la nuit, et de se tenir prêt à marcher à la pointe du jour ; d'envoyer un détachement de cinquante chevaux de ce régiment entre Stenay et Dun , oii il devait être rendu sur les dix heures du soir pour y attendre Sa Majesté. Je remis à M. de Goguelat les ordres du roi pour
les commandements des différents détachements. M. de Damas avait déjà les siens. Il devait se rendre le même jour 20 , avec cinquante hussards tirés de l'escadron de Yarennes , à Pontde-Somroerelle, y attendre le 24, et dès que le courrier qui devait précéder le roi serait arrivé , en partir pour aller remettre les ordres de Sa Majesté aux différents cooimandants des troupes sur la route , qui jusque-là ignoraient Fobjet véritable de leur mission ; il devait placer le relai qui était à Varennes en dehors de M ville, du côté par où le roi devait venir, Vy attendre après m'avoir fait avertir par deux officiers que je devais lui envoyer, dont l'un était mon second fils à qui j'avais donné l'ordre de se tenir dans l'auberge où étaient les chevaux pour le roi, de ne pas se montrer, de ne pas en sortir et d'y attendre M. de Goguelat. Moi-même , je dus me tenir entre Dun et Stenay, y attendre le roi avec un relai dé mes chevaux , qui devaient lui servir, et le détachement de royal-allemand qui devait l'escorter jusqu'à Montmédy, tandis que le reste de ce régiment devait suivre et s'y rendre ensuite. Je dis encore à M. de Goguelat qu'il devait prévenir les commandants de détachements; que si le roi n'était pas reconnu , que s'il n'y avait pas de mouvement dans le peuple, ils devaient le laisser passer incognito , et que les troupes ne devaient monter à cheval que quelques heures après , pour se rendre à Montmédy; qu'au contraire, si le roi était arrêté, toutes ces troupes réunies sous M. de Ghoiseul devaient faire tous leurs efforts pour l'arracher des mains du peuple , et qu'il devait m'en instruire à l'instant. Toutes ces dispositions, jusqu'aux plus petits détails, avaient été convenues avec le roi, ainsi que la place où je devais me tenir pour être à portée de rassembler mes troupes et pour aller à son secours , si les cir-
constances l'exigeaient. Les ordres donnés et les dispositions faites , qui ne causèrent heureusement aucun soupçon parmi le peuple des villes et des campagnes voisines, je partis moimême à neuf heures du soir de Stenay ; je montai à cheval et je restai à la porte de Dun , oii je ne voulais pas entrer, parce que le peuple y était très-mauvais, et que je craignais que ma présence ne lui donnât quelque inquiétude. Je calculais que le roi devait passer sur les deux ou trois heures de la nuit , et que le courrier qui le précéderait arriverait au moins une ou deux heures avant le roi. Sur les quatre heures du matin , le jour ayant pîaru et n'ayant aucune nouvelle , je regagnai Stenay, afin d'être à portée de donner des ordres au général . Klinglin et au régiment de royal-allemand , s'il était arrivé un accident au roi auquel il me fût possible de remédier : j'étais à la porte de cette ville une demi-heure après , quand les deux officiers que j'avais envoyés à Varennes, et, ce quim'étonna beaucoup , le commandant de l'escadron des hussards qui y était , vinrent m'avertir que le roi y était arrêté depuis onze heures et demie du soir. Egalement étonné d'avoir été averti aussi tard, je m'informai de ce qui avait donné lieu à cet événement , ils me dirent seulement que les troupes à Varennes , à Clermont et dans les autres postes avaient été gagnées et n'avaient pas fait leur devoir; que le peuple avait pris les armes, et que toutes les gardes nationales des environs accouraient à Varennes. Alors je jugeai que je devais m'assurer du régiment de royal-allemand qui était ma principale force , me mettre à sa tête pour délivrer le roi , protéger sa marche à Montmédy contre la ville de Stenay qui était mauvaise , et contre celle de Sedan qui était plus dangereuse pour les dispositions du peuple très-nombreux de cette ville, et celles de la
garnison où il y avait un très-mauvais régiment; en conséquence, je donnai ordre au régiment de royal-allemand de monter promptement à cheval , et au général Klinglin de marcher à Stenay avec deux escadrons et d'y rester ; d'envoyer h Dun un bataillon du régiment allemand de Massau, qui était à Montmédy, pour garder ce passage sur la Meuse , qui était trës-esseniiel , et d'ordonner au régiment suisse de Castella en marche pour Montmédy de se diriger sur Stenay. J'ordonnai enfin à une partie de l'escadron de hussards qui était à Dun et au détachement de royal-allemand qui se trouvait entre cette ville et Stenay de se porter à toutes jambes à Yarennes, pour empêcher au moins les gardes nationales des environs de se réunir à celles de la ville. Le commandant de cet escadron de hussards n'avait pas attendu mes ordres; il était parti dès qu'il avait su Tarrestation du roi.
Ces arrangements faits , j'attendis le régiment de royal-allemand, qui fut près de trois quarts d'heure avant de sortir de la.ville, quoique j'eusse ordonné la veille qu'il fût prêt à monter à cheval avant le jour. Ce fut en vain que j'envoyai mon fils aine au commandant cinq ou six fois pour le presser. Je ne pouvais rien entreprendre sans ce régiment, duquel il fallait m'assurer; et j'avoue que je n'avais de confiance qu'en moi I)our Tenlever. Dès qu'il fut hors de la ville, j'annonçai aux cavaliers que le roi était arrêté à Varennes par le peuple. Je leur lus Tordre de Sa Maje^é , qui enjoignait aux troupes de l'escorter et de tout employer pour sa sûreté et celle de la famille royale.
Je les trouvai dans les mfilleures dispositions; je leur distribuai quatre cents louis , et je me mis à la tête de ce régiment.
U y a près de neuf lieues de Stenay à Yarennes , et un chemin de montagne très-difficile. Je voyais avec regret qu'on m'eût averti aussi tard ; j'aurais pu l'être deux heures plus tôt, et partir à trois heures, au lieu de cinq heures qu'il était quand je me mis en marche, si Ton n'eût pas perdu un nstantà m'envoyer quelqu'un de Yarennes, dès que le roi était arrivé. J'étais désespéré d'avoir perdu ce temps, non que je craignisse de ne plus trouver la famille royale à Yarennes , ne pouvant m'imaginer que la municipalité de cette ville osât forcer le roi à partir pour Paris, supposant qu'au moins on aurait exécuté l'ordre que j'avais donné de ne laisser passer aucun courrier sur la route de Clermont et de Yarennes, après le passage du roi, et que T Assemblée nationale n'aurait pu y faire parvenir des ordres. Toute mon inquiétude portait sur les obstacles que la lenteur du secours que je conduisais au roi occasionnerait, soit pour le délivrer, soit pour sa sûreté, et chaque quart d'heure perdu les multipliait ainsi que les dangers. Je fis donc le plus de diligence possible.
Je rencontrai , à peu de^ distance de Yarennes , le détachement de royal-allemand, que j'avais envoyé en avant, arrêté à l'entrée d'un bois par les gardes nationales qui le fusillaient. ' Je les fis disperser ; je me mis à la tête du détachement, suivi d'assez près par le régiment. J'arrivais à neuf heures et un quart auprès de Yarennes , et je reconnaissais l'endroit pour l'attaquer, dès que le royal-allemand serait arrivé, quand je vis une troupe de hussards qui étaient en dehors de la ville. C'était une partie de l'escadron qui était à Dun , qui avait été au secours du roi, et qui n*avait pu entrer dans la ville. M. Deslon, qui le commandait, vint à moi, et m'annonça que le roi était parti depuis neuf heures et demie. M. Deslon avait été
4fO HISTOIRE DE FRANCE.
dansVarennes; il avait parlé au roi et lui avait demandé ses ordres, en lui annonçait que j'arrivais avec des troupes, et en rengageant à m'attendre; mais Sa Majesté lui avait répondu : « Jesuisprisopnier, je ne puis donner aucun ordre. Dites à M. de Bouille que je crains bien qu*il ne puisse rien pour moi ; mais que je lui demande de faire pour moi ce qu'il pourra. »
n m'assura que le peuple et la municipalité avaient fait remonter le roi dans la même voiture qui «l'avait mené, après l'arrivée d'un aide-de-camp de Lafayette , et qu'il était déjà bien loin; et j'appris depuis que dans ce moment-là il était déjà à Clermont. Il ajouta qu'à son arrivée avec son détachement, il avait trouvé rompu le pont qui conduit à la ville, qu'il avait cherché un gué pour passer la rivière, mais qu'il n'avait pu en trouver ; qu'alors il avait demandé aux gardes nationales qui étaient postées de Vautre côté du pont , de laisser entrer son détachement dans Varennes ; qu'elles s'y étaient refusées', et lui avaient seulement permis d'entrer seul pour parler au roi , en lui promettant de l'en laisser sortir quand il le voudrait , à quoi il avait consenti. Pour le faire passer, on avait replacé une partie des planches qu'on avait retirées.
Il me confirma que les hussards qui étaient dans Varennes avaient été gagnés , que les dragons qui étaient dans Clermont avaient refusé de marcher, et que le roi avait été arrêté sur les onze heures et demie, en cherchant son relais qu'il n'avait pu trouver. Je ne concevais rien à toutes les circonstances de cet événement et aux causes qui l'avaient produit. Je lui demandai s'il avait vu M. le duc de Choiseul , M. de Goguelat , M. le comte Charles de Damas , il me dit qu'ils étaient tous les trois arrêtés; que les deux premiers étaient arrivés avec leur delà-
chement une demi-heure après le roi; que les hussards qui le composaient s'étaient réunis aux autres et avec le peuple ; que M. de Damas était arrivé avec deux ou trois officiers , ses dragons n'ayant pas voulu lui obéir et le suivre. Je jugeai alors que les dispositions n'avaient pas été suivies et que mes ordres n'avaient point été exécutés, sans qu'il me fût possible d'en deviner la cause.
Cependant le régiment de royal-allemand arrivait. Je proposai au général d'Hoffelize et aux officiers de chercher un passage , et de suivre pendant trois à quatre heures la voiture du roi , iK)ur tâcher de l'atteindre , ce qui n'était plus possible. J'envoyai des cavaliers le long de la rivière chercher des gués, au-dessus et au-dessous de la ville , où je vis beaucoup de gardes nationales sous les armes. Quoiqu'il y eût des passa- • ges , on n'en trouva pas. Pendant ce temps , nous apprîmes que la garnison de Metz et celle de Verdun marchaient sur Varennes avec du canon ; la dernière en était même à peu de distance, et animée d'une rage et d'une fureur contrôle roi qu'on ne peut exprimer. Toutes les gardes nationales et tout le peuple du pays étaient en mouvement. 11 ne restait donc plus de ressource et il n'y avait plus d'espoir; les cavaliers montraient de la répugnance à aller plus loin , et les officiers me représentèrent que les chevaux , harassés par la fatigue de la route , ne pouvaient aller plus loin , qu'il leur fallait un peu de repos, et le temps qu'on aurait perdu pour cela aurait encore augmenté la difficulté de joindre et de sauver le roi.
Je me décidai donc à ramener le régiment de royal-allemand à Stenay , et après l'avoir fait entrer dans la viUe , la municipalité s'étant assemblée pour me faire arrêter, je partis pour Luxembourg avec les officiers-généraux et plusieurs of-
ficiers particuliers. L'ordre avait été déjà donné sur la frontière pour nous empêcher de sortir, et nous en forçâmes le passage en essuyant quelques coups de fusil.
Les détails de cet événement sont consignés dans un premier Mémoire que je fis rédiger, par les procès- verbaux des officiers de hussards qui se trouvaient à Yarennes, lors de l'arrestation du roi ; et dans un second Mémoire qui devait être remis au roi, lors de la campagne de 1 792, s'il eût recouvré sa liberté et son autorité. J'ai su depuis, et longtemps après ma sortie du royaume , soit par le comte Charles de Damas, soit par d'autres personnes dignes de foi et employées dans cette circonstance , que le roi était sorti des Tuileries vers minuit; qu'il était monté dans une voiture bourgeoise; que madame Elisabeth , arrivée la première avec madame Royale, avait vu passer Lafayette par le Carrousel, ob était la voiture destinée au roi ; qu'au moment où la reine arrivait avec le Dauphin après le roi , on avait vu Lafayette qui repassait une seconde fois. Il avait des soupçons ; mais il ne savait rien. Je ne pus pas découvrir pourquoi les courriers n'avaient pas précédé la voiture du roi, qui avait trois gardes du corps déguisés, au lieu de domestiques , dont deux se tinrent constamment sur le siège.
Les harnais de sa voiture cassèrent auprès de Montmirail , ce qui occasionna un retard de deux heures. Il se montra à Châlons, et dans plusieurs autres villes; il fut reconnu particulièrement dans la première par le maltre-de-poste , qui était un honnête homme, et qui se tut. A Pont-de-Sommerellë, il ne trouva pas le détachement qui devait y être. Ni M. de Choiseul , ni M. de Goguelat , qui en étaient sortis avec le détachement, une demi-heure avant, par la raison , à ce que m'a dit
RÉVOLUTION FRANÇAISE. 4f3
le premier (car je n'ai jamais vu l'autre depuis), que Tinsur- .rection ayant eu lieu dans cet endroit parmi le peuple, quelques jours avant , la présence des hussards avait causé de Tinquiétude , et que d'ailleurs croyant que le roi ne passerait plus, ils avaient jugé à propos de se retirer et de retourner à Yarennes. Mais je n'ai jamais su pourquoi ils avaient fait avertir les détachements de Clermont et de Sainte-Menehould que le roi ne passerait pas ; pourquoi ils prirent avec leur détachement un chemin de traverse dans lequel ils s'égarèrent , ce qui fut jcause qu'ils n'arrivèrent qu'après le roi à Yarennes; pourquoi ils ne laissèrent pas une partie de ce détachement à la croisière du chemin de Sainte-Menehould à Yarennes, qui aurait arrêté Faide-de-camp de M. de La Fayette; pourquoi, en arrivant dans cet endroit , ils se laissèrent reconnaître par les gardes nationales et par le peuple , qui étaient alors en petit nombre; et enfin, pourquoi ils ne me firent pas avertir sur-le-champ , si toutefois ils eussent pu le faire , ayant été arrêtés euxmêmes presqu'au moment de leur arrivée.
Pour en revenir aux circonstances qui sont personnelles au roi , il fut encore reconnu à Sainte-Menehould, où il se montra beaucoup, parle mattre-ijie-poste , qui n'osa Tarréterdans ce moment , la voiture étant attelée et prête k partir, mais qui envoya son fils à Yarennes pour en instruire la municipalité. Il fut reconnu par le commandant du détachement de dragons qui était dans cette ville, qui voulut faire monter sa troupe à cheval ; mais les gardes nationales également instruites du passage du roi , placèrent un détachement devant la porte des écuries, qui les en empêcha. Un seul raaréchal-des-logis trouva le moyen de s'échapper; ayant reconnu le trop célèbre Drouet, fils du maltre-de-poste, qui partait pour Yarennes, il lesui-
4t4 HISTOIRE DE PRANCE.
yit pendant quelques heures pour l'arrêter ou pour le tuer; mai» il lé perdit dans un bois , et il arriva longteaips avant lui dans cette ville.
Le roi fut également reconnu à Clermont par le comte Charles de Damas , qui voulut faire monter ses deux escadrons à ch^ val; mais la municipalité ordonna aux dragons de ne pas marcher, et ils obéirent. M. de Damas, lui quatrième, se rendit à Yarennes aprëi l'arrestation du roi. Ce prince y arriva avec sa famille à onze heures et deoûe du soir. Etonné de n*avoir ni rencontré M. deChoiseul , ni M. de Goguelat, et de ne pas trouver les chevaux du premier, qui devaient lui servir de relais , il s'arrête à l'entrée de la ville. Les gardes du corps qui sont sur sa voiture vont de porte en porte pour s'informer où est le relais que M. de Goguelat avait placé à l'extrémité opposée de la ville. La reine elle-même descend pour prendre des informations ; enfin , on engage , après bien des instances et des promesses, le postillon à passer outre; la voiture est arrêtée sous une voûte par quatre ou cinq coquins seulement ; les gardes du corps veulent s'y opposer, le roi le leur défend; il est ramené dans une maison oii il est reconnu. Les officiers municipaux y accourent; on sonne le tocsin, la garde nationale s'assemble, ainsi quecelle'des campagnes voisines, qui viennent de toutes parts. Le roi parle au maire et aux ofiSciers municipaux avec beaucoup de bonté et de fermeté ; il les assure qu'il n'a aucune envie de sortir du royaume, mais seulement d'aller à Montmédy, pour être avec ses troupes, y trouver la tranquillité et la liberté ; il les engage à ne point mettre d'obstacles à son voyage. Ils s y refusent, sans cependant lui manquer de respect, la.. plupart lui marquant des égards, quelques-uns même de la sensibilité, soit réelle, soit appa-
rente , rassurant qu'ils sont contraints d'attendre les ordres de l'Assemblée.
En même temps il partit des courriers pour Metz , pour Verdun et pour toutes les grandes villes qui annonçaient que je marchais avec des troupes pour délivrer le roi. Le commandant de hussards, à Yarennes, jeune homme qui n'était pas esocore instruit que le roi dût passer, mais qui devait l'être par M. de Goguelat à son retour, croyantseulement qu'on attendait un trésor auquel il devait donner une escorte , n'avait pas rassemblé sa troupe. Ses hussards s'étaient mêlés avec le peuple , et quand il voulut les réunir, ils refusèrent de lui obéir. Les deux officiers que j'avais envoyés à Yarennes étaient restés, ainsi qu'ils en avaient Tordre, dans l'auberge où étaient les chevaux pour le roi , attendant M. de Goguelat, et ignorant ce qui se passait dans la ville. M. de Goguelat arrive avec M. de Choiseul , trois quarts d'heure après l'arrestation du roi ; ils se laissent reconnaître par les garnies nationales , qui font mettre pied à terre à leurs détachements pour entrer dans la ville. Ils demandent à parler au roi; on le leur permet. Le roi leur dit de se tenir tranquilles, de ne pas employer la violence pour le tirer de sa position , que j'aurais le temps d'arriver, et que d'ailleurs , à la manière dont les principaux membres de la municipalité lui avaient parlé , il devait croire qu'ils le laisseraient partir.
Effectivement, ils avaient été un moment dans l'indécision, et le roi doutait encore qu'ils attendissent des ordres de Paris pour lui laisser continuer son voyage. M. de Goguelat sort et demande aux hussards s'ils étaient ou pour le roi ou pour la nation ; ils se mirent à crier : Yive la nation ; nous tenons et nous tiendrons toujours pour elle ! Un sergent de la garde na-
416 liiSrOIhE DE PIUNCE.
tionale prend le commandement de ces^hussards , dont le commandant se réunit aux deux oflBciers que j'avais envoyés à Varennes, et vint avec eux m'avertir. Ces deux officiers avaient essuyé des coups de fusil, en voulant se rendre auprès du roi, et n'avaient pu le voir.
Un aide-de-camp de M. de La Fayette, M. de Romeuf , arriva à Yarennes, sur les sept heures du matin , portant un ordre de r Assemblée à la municipalité, pour renvoyer le roi à Paris, qui répondit une seconde fois à M. Deslon, lui demandant ses ordres : < Je suis prisonnier , ainsi je ne puis en donner. » Ce fut en vain que cet officier voulut parler en allemand à la reine , pour l'engager à prendre quelques moyens de retarder son départ , afln de me donner le temps d'arriver ; elle ne lui répondit autre chose , si non : c On nous entend, ne me parlez pas. »
Tels sont les faits que j'ai pu recueillir sur cette grande et malheureuse entreprise, sur le succès de laquelle, ainsi qu'on a pu le voir, j'avais très-peu compté. Je dois ajouter que la disposition du peuple, et particulièrement des troupes, était un délire de fureur contre le roi , qui se manifesta à Metz et à Verdun principalement. Les canonniers qui marchèrent de cette première ville à Yarennes dirent à leui*s officiers, qu'ils forcèrent de les suivre , que le premier coup de canon serait pour la voiture du roi, et le second pour eux, s'ils ne faisaient pas leur devoir. M. de Bouille sortit de France, et adressa de Luxembourg une lettre à rassemblée : < S'il tombe un cheveu de la tête de Louis XYI , disait-il , il ne restera pas pierre sur pierre à Paris : je connais les chemins , je guiderai les armées étrangères. »
Leurs Majestés étaient descendues chez un épicier, maire
de Yarennes, nommé M. Sauce. Le roi lui avait parlé longtemps sur les motifs qui Téloignaient de Paris, et désirait lui prouver l'utilité de sa démarche qui, loin d'être hostile, avait été prescrite par son amour pour ses sujets. Ce maire eût pu sauver le roi. La reine était assise dans la boutique , entre deux ballots de chandelles, et parlait à madame Sauce, qui paraissait une femme prépondérante dans son ménage , et que M. Sauce regardait de temps en temps comme pour la consulter; mais la reine obtenait pour toute réponse : « Que voulezvous, madame, votre position est bien fâcheuse ; mais, voyezvous, cela exposerait M. Sauce : on lui couperait la tétc. Une femme doit penser pour son mari. » — « Eh bien ! lui répondait la reine , le mien est encore votre roi ; il a fait votre bonheur pendant longtemps, il veut le faire encore. » Les aides-de-camp arrivèrent dans ce moment, et le retour à Paris fut décidé.
La première femme de chambre du Dauphin , jugeant que quelque délai pouvait donner à M. de Bouille le temps d'amener des forces , se jeta sur un lit et se mit à crier qu'elle se mourait d'une colique affreuse. La reine s'approcha d'elle , et cette dame lui serra la main pour lui faire juger son motif. Sa Majesté dit qu'elle ne pouvait pas. abandonner une femme qui s'était dévouée pour la suivre dans un voyage dangereux, et qu'elle lui devait ses soins; mais on devina probablement cette innocente ruse , et l'on n'accorda pas le moindre délai. »
Le roi rentra dans Paris le 25 juin h six heureset demie du soir (i).
(1) La eondaite de Baniave, après le retoar de la famille royale à Paris, fut d*aceord ayee les sentiments qu*il avait fait paraître pendant le voyage.
Nommé , avec MM. de Latonr-Manbonrg et Pétion , commissaire do l'assemblée ponr assurer le retour dn roi, Bamave porta dans cette mission pénible les égards les H* SÉRIE. T. UI. 27
« Le roi , dit M"' Campan , avait commencé à parler à PéliOD sur la situation de la France et sur les motifs de sa conduite, qui étaient fondés sur la nécessité de donner au pouvoir exécutif une force nécessaire à son action pour le bien même de Tacte constitutionnel , puisque la France ne pouvait
être république «Pas encore, à la vérité, lui répondit
Pétion , parce que les Français ne sont pas assez mûrs pour cela. »
Cette audacieuse et cruelle réponse imposa silence au roi, qui le garda jusqu'à son arrivée à Paris. Pétion tenait sur ses
plas attentifs et le sentiment le plus recherché de toutes les convenances. Cette circonstance acheva, dans Bamave, le grand changement que la réflexion et rexpérienee avaient commencé; il fit décréter, k son retour, h formation d'un eomité chargé de revoir la rédaction et le classement des lois. C'est ^ ce comité que Bamave fit renvoyer le Mémoire dans lequel le roi exprimait les motifs qui l'avaient porté à s'éloigner de Paris. On décida en même temps que le Mémoire serait signé par M. de Laporte, intendant de la liste civile, avant d'être adressé an comité. Bamave rendit ensuite le compte le plus simple et le plus noble de la mission qu'il venait de remplir , et ne l'accompagna d'aucune réflexion. Dans la discussion qui s'ouvrit peu après sur la suite des articles constitutionnels, Barnave s'expliqua, avec autant de logique que d'énergie, sur la nécessité de déclarer inviolable la personne du roi ; mais cette opinion, essentiellement conservatrice, fut accueillie par les huées des tribunes, devenues dès-lors les.instraments des factieux, qui s'essayaient à dominer rassemblée. Barnave jeta sur elles un regard de mépris , dont l'expression est encore présente à notre mémoire ; son courage et son talent parurent en prendre des forces nouvelles; et, cette fois, rassemblée, n'éeontant que les étemelles lois de la raisoB, de l'expérience et de la politique , consacra , malgré les sots et les factieux , ce grand principe sans lequel il ne saurait exister de société monarchique.
La discussion qui s'établit peu dé jours après , sur la proposition désorganisatrice d'accorder quinze jours au& soldats pour apporter leu^s dénonciations contre les ofiiciers qu'ils auraient forcés d'abandonner leurs corps, acheva de prouver combien Bamave s'éloignait de plus en plus des théories qu'il avait apportées à la tribune nationale pendant les premiers orages de la révolution. On entendit Bamave combattre un projet de décret contre les prêtres appelés réfractaires , et accuser les factieux de vouloir entraver la marche de rassemblée en jetant la division et Tinquiétiide parmi ses membres. Si la popularité de Barnave succomba sous tant d'atteintes, sa répola* tion s'accrut aux yeux de tous les gens de bien ; toutefois il n'était pins en sob poavoir de réparer des maux devenus irréparables...
RÉVOLUTION ^ANÇAfSE. it4
genoux le petit Dauphin ; il se plaisait à rouler sur ses doigts les boucles de cheveux blouds de Tintéressant enfent , et , comme il parlait avec action , il tirait ces boucles assez fort pour le faire crier... < Donnez-moi mon fils, lui dit la reine» il est accoutumé à des soins, à des égards qui le disposent peu à tant de familiarité. »
c n n'y a qu'une route pour fuir d'un trône, dit un hislorîen , quand on n'y veut pas mourir, c'est l'abdication. » Revenu de Varennes, le roi pouvait abdiquer : il n'abdiqua pas , il Consentit à accepter le pardon de son peuple. Il jura d'exécuter une constitution qu'il avait fuie, il fut un roi amnistié. € Quand le roi fut rentré aux Tuileries, le service du château se fit comme à l'ordinaire; mais La Fayette donnait le mot d'ordre sans le recevoir du roi. Les grilles des cours et des jardins étaient fermées. La famille royale soumettait à La Fayette la liste des personnes qu'elle devait recevoir; des sentinelles étaient placées dans toutes les salles , à toutes les issues, dans les couloirs intermédiaires entre la chambre du roi et la chambre de la reine ; les portes de ces chambres devaient rester ouvertes. Le lit même de la reine était surveillé du regard; gestes, regards, paroles entre le roi et la reine, tout était vu, épié, noté. »
Si l'on veut avoir l'idée de fanatisme qui animait alors )e$ esprits, on n'a qu'à lire les passages suivants des Mémoires de l'abbé Grégoire , à propos du départ du roi :
« Avec Camus, Liancourt et Pétion , je fus envoyé par l'assemblée; nationale aux Tuileries pour haranguer huit ou dix mille personnes qui s'y étaient réunies. Qu'importe , leur disais-je , la fuite d'un parjure dont on peut très-bien se passer? Souvenez-vous de ce que vous fûtes le 44 juillet; allez dans
490 HISTOIRE DE FBANCE.
vos sections dire à vos concitoyens de rester armés, fiers et
Comme Paris était beau dans ce jour et les suivants ! jamais on n'y vit un tel calme. Comme rassemblée était majestueuse, lors qu'après avoir pris les mesures nécessaires pour que rien n'arrêtât la marche du gouvernement , elle passa à l'ordre du jour j pour traiter paisiblement une matière étrangère à cette race royale , qui sans doute croyait avoir laissé Paris en proie ù la guerre civile! Non , rien ne peut peindre la joie que fit éclater ce fameux passage de l'ordre du jour qui devait retentir dans toute l'Europe (i).
Lorsqu'on eut la simplicité de ramener le transfuge, qu'il fallait pousser hors de la frontière, en lui fermant îx jamais les portes de la France, le peuple avait encore le sentiment de sa dignité. Partout où passait la voiture , défense était faite de se découvrir. Je fus encore du nombre des députés qu'envoya l'assemblée nationale à l'arrivée du transfuge.
C'était , disait-on , pour empêcher que le peuple ne mit en pièces les gardes-du-corps , placés sur le devant de la voiture. Louis XYI nous dit qu'il avait voulu seulement aller à Montmédy. Quel qu'ait été son projet , l'exécution était une
(1) Quel fanatisme! Oo peat jager par là de Texaltation des esprits. Grégoire racoute, dans ses Mémoires» qu'avant la révélation « quelques hommes énergiques de ]*est'de la France, indignés des turpitudes de la cour, examinaient si Ton pouvait soalever ces contrées et en opérer la réunion à la confédéraliop helvétique. » Grégoue s'exprimait aiusi en 1808, sur le serment du Jeu de Paume : « II y a peu de temps que j'ai voulu la revoir, cette salle du Jeu de Paume, oà sont accumulés des souvenirs de courage et de gloire. Attendri k cet aspect, et déchiré par les contrastes que présentent des événements postérieurs, j*y ai versé des larmes brûlantes de joie et de désespoir. Si jamais niou horreur du despotisme pouvait , je ne dis pas s'éteindre , mais s'affaiblir, pour le rallumer je tournerais mes regards vers ce coin de terre ii jamais mémorable. »
perfidie. Un roi est , à mon avis , une superfétation politique. la fuite de Louis XVI me parut Tépoquc offerte par la Providence pour établir la république , et tant de gens qui Tont répété depuis me traitaient de visionnaire forcé. Voilà pourquoi, dans rassemblée, j*attaquai le système de l'indemnité, voulant que les droits et le bonheur du peuple fussent inviolables. En conséquence , je demandai que le roi fût mis en jugement; mais le caractère versatile de la nation, et surtout des Parisiens, n'offrait plus le même enthousiasme. Vinrent ensuite les réviseurs de la constitution , qui la rendirent un peu plus mauvaise. Que Dieu pardonne à Thouret, le premier en talent de tous les avocats , parmi lesquels il y avait tant de praticiens et si peu de publicistes ! Thouret, qui a été si indignement égorgé, fut rinstrument des réviseurs. Pendant que Pétibn , Brissot, Noailles, et quelques autres étaient réunis chez Clavière, nous examinions ce que pouvaient leur opposer à la tribune ceux d*entre nous qui étaient membres de rassemblée.
€ Tentatives infructueuses : forts par les raisons, nous fûmes vaincus par le nombre. Lorsqu'on décréta que le roi , en acceptant la constitution , prêterait le serment, je m*écriai au milieu de rassemblée : « Quelle confiance pourront vous inspirer les serments d'un parjure! » Duquesnoy , dans son Ami des Patriotes , a remarqué avec un peu d'humeur que , quand Louis XVI vint à l'assemblée annoncer son acceptation , ma physionomie contristée décelait les sentiments qui m'agitaient ; et il a raison. » Quel langage! quelle confusion!
L'assemblée rendit plusieurs décrets injurieux pour cette dignité royale qu'elle enjoignait au peuple de respecter. Ainsi elle décréta , après avoir licencié les gardes-du-corps, qu'une garde serait donnée au roi, sous le commandement du
général en chef de la garde nationale parisienne, elle en donna une au Dauphin et de plus un gouverneur; enfin la reine en eut aussi une provisoirement. L'assemblée décréta en outre que le roi et la reine seraient entendus dans leur déclaration, jNn<r être prises^ par l'assemblée^ les résolutions qui lui paraîtraient nécessaires. Le roi fit cette déclaration le 26 juin, et la reine le 27 aux commissaires de rassemblée.