CHAPITRE XLV
Départ de Monsieor. — L*èmigratioii.
Une grande effervescence régna dans le quartier du Luxembourg , dont le palais avait aussi été abandonné par Monjsieur. Ce prince, après s'être couché, se leva furtivement sans être aperçu de son valet de chambre ; accompagné du comte d'Avaray, ils se rendirent sur le quai de la Monnaie , joii une voiture les attendait, et, sous le déguisement de deux Anglais , ils prirent la route de Môns, pour de là se rendre à Luxembourg.
L'administration du département fut convoquée dans une salle voisiqe de rassemblée nationale; les sections et le conseil général de la commune ne désemparèrent pas. Les personnes suspectes furent arrêtées, les carrières visitées. On occupa militairement les hauteurs de Montmartre; on dépêcha des courriers^ur toutes les routes, et particulièrement sur celle deSenlis, qui, d'après de faux rapports, semblait avoir été prise par les fugitifs. La se&tion du Luxembourg déchira le drapeau dont Monsieur lui avait fait présent , et en fit la bourre d'un canon. Les portraits du roi et de la reine disparurent, ,pU;fw!înt fQulés aux pieds. On effaça leurs noms des eosçj-
gnes. Eo un instant le mot national fut substitué partout au mot royal. Enfin l'on peut dire que dès ce Jour un mépris coDQplet pour la royauté devint la conséquence de ce fatal départ.
Les émigrés , qui depuis longtanps se formaient en légions sur les bords du Rhin et dans les Pays-Bas , abusés pas les as^ surances trompeuses des cabinets étrangers , se flattaient que les progrès de la révolution touchaient à leur terme; dans la persuasion qu'ils allaient bientAt rentrer en France, ils se fé-' licitaient , ils s'embrassaient dans les rues de Trêves et de Luxembourg. A Bruxelles, des fêtes superbes furent préparées, dans l'attente du courrier qui devait annoncer que Louis XVI avait heureusement franchi les frontières; mais lorsqu'à la suite d'une vive anxiété on apprit qu'il était rentré prisonnier dans sa capitale , l'accablement du désespoir succéda à l'ivresse de la joie.
Les amis de Louis XYI , dit M. Labaume , pensèrent que , dans ces conjonctures » Monsieur, au lieu d'aller à Goblentz, remplirait l'engagement qu'il avait contracté avec le roi de ne pas l'abandonner, et qu'il retournerait en France à la nouvelle de son arrestation.
Lorsque les assemblées électorales furent convoquées plus tard , les propriétaires et les gens de bien , soumis aux instructions de quelques députés, s'abstinrent de faire usage de leurs droits. Alors les clubs, ainsi qu'on l'avait prévu, en excitant l'exaspération provoquée par les conférences de Pilnitz , exercèrent une funeste influence. Les émigrés, de leur côté , mirent eo pratique le système imaginé par Galonné ; leurs agens exaltèrent l'esprit révolutionnaire, et bientôt ce fut un ti^re d'exclusion auprès des électeurs que de passer
pour constitutionnel. Si l'on voulait obtenir leurs suffrages, il fallait se déclarer jacobin.
Brissot et Condorcet furent élus à Paris , qui également nomma plusieurs feuillants ; cet honorable choix de quelques amis d'une sage liberté se réduisit à un très-petit nombre , et fut le seul secours qu'obtint la royauté menacée. A Bordeaux, les élections se firent dans le même sens.
A Coblentz , les princes , au lieu de s'astreindre à une conduite prudente et mesurée, ne tardèrent pas à avoir une cour, des ministres , des ambassadeurs , et à donner à leur établissement la forme d'une résidence royale (<). On eût dit qu'ils se croyaient encore à Versailles, et les courtisans, qui n'auraient dû apporter à Coblentz que leur épée , y arrivèrent armés de leurs prétentions, de leurs rivalités et de toutes leurs habitudes: ilscroyaientque rien n'était changé parce qu'ils avaient conservé l'ancienne étiquette. Calonne, dont le dévouement croissait avec les espérances ambitieuses, devint à la fois premier ministre et conseiller intime. Plein de ressources et d'activité, par la confiance qu'il inspirait , il était devenu l'agent principal des intérêts de l'émigration ; il dictait les dépêches et réglait tout ce qui regardait les finances.
M. de Saint-Priest et le duc de Polignac furent chargés de la direction du cabinet , et le maréchal de Broglie obtint le commandement en chef de l'armée , ayant sous lui le vicomte de Mirabeau. Les ducs d'Uzès et de Villequier, le bailli de Crussol , les marquis de Laqueillc , de Frondeville , de Robien, de Jaucourt , le comte de Vaudreuil , l'évêque d'Arras et le baron de Flauschlanden , obtinrent aussi des emplois importants dans ce gouvernement improvisé. Enfin on envoya le
(1) M. Labaumc.
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baron de Roll à Berlin , le duc, d'Havre à Madrid , et le comte d'Escars auprès du roi de Suède , désigné pour être l'Agamemnon de la ligue formée contre la révolution.
Les inconséquences que commettaient les émigrés ressortaient bien davantage au milieu des difficultés de l'exil. Blâmant tous ceux qui ne partageaient pas leurs illusions et leur enthousiasme , ils donnaient Fépithète injurieuse de jacobins à tous les hommes sages et modérés. Loin d'être unis par le malheur, ces hommes, toujours vains et frivoles , malgré leur communauté d'infortune , se subdivisaient entre eux et traçaient une ligne de démarcation entre les premiers et les derniers venus. Leur exaltation était extrême, et le ton de plusieurs était à peu près aussi révoltant à Coblentz que celui des anarchistes à Paris , car si les uns criaient à la lanterne ! les autres parlaient toujours de jeter dans le Rhin!
Le baron de Breteuil , accrédité par le roi et la reine pour traiter en leur nom avec les puissances étrangères, négociait auprès d'elles , lorsque Monsieur lui déclara qu'étant seul chargé , avec le comte d'Artois , d'opérer le rétablissement de la royauté en France , il devait considérer comme révoqués les pouvoirs qu'il avait reçus en émigrant, et désormais n'employer son zèle que pour agir selon les instructions des princes. M. dfi Breteuil, s'étant soumis à cet ordre, prit rang auprès d'eux comme ministre d'état ; mais , revêtu de la confiance du roi et de la reine , initié dans leurs intentions secrètes, il dut naturellement s'étonner de voir ses conseils tout-àfait négligés par l'entier abandon avec lequel on se livrait aux projets aventureux de Galonné, dont toutes les cours avaient appris à connaitre la suffisance et h légèreté. Cet ancien ministre, né avec un génie fertile en expédients de toute espèce,
était bon pour entraver dans Tintérieur de la France la marche de la révolution; mais, quoique sa plume élégante et facile excellât à donner des conseils , il ne pouvait exercer aucune influence diplomatique auprès des cabipets étrangers, qui, chaque jour, apprenaient que ses projets de restauration» conseillés aux émigrés , n'avaient pu supporter l'épreuve d'un commencement d'exécution.
Le baron de Breteuil, témoin passif de toutes ces intrigues, persuadé que l'infortuné Louis XYI ne régnerait plus si jamais il était délivré par les émigrés, témoigna aux princes sa douleur et son étonnement de voir s'établir si peu d'harmonie entre des hommes professant tous les mêmes principes ; puis il se retira et reprit ses fonctions d'agent confidentiel de la reine auprès de la cour de Vienne , qui se rappelait le rôle brillant qu'il joua à l'époque du célèbre traité de Teschen. ^lors ce diplomate , très-versé dans les secrets des cabinets , certain d'ailleurs que la conduite des princes serait désavouée par le roi, travailla, d'accord avec les ministres autrichiens, à suggérer à Léopold une politique prudente , modérée et tout-à-fait ccmtraire à celle des émigrés.
En même temps, il instruisit le roi et la reine des intentions ultérieures des princes , et pour en prévenir les fatales conséquences, de concert avec le comte de Merey qui s'était retiré à Bruxelles , ils cherchèrent tous deux à faire désister Monsieur et le comte d'Artois de leurs projets hostiles et contraires à la situation où se trouvait le roi. L'archiduchesse Christine , prévoyant que sa sœur Marie-Antoinette serait un jour victime de l'irritation que les princes provoquaient, employa aussi tous les moyens que lui donna son rang et son autorité pour l^ inviter à la prudence et à ne ri^n faire i^ui pût
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compromettre Louis XVI et sa famille. Monsieur et le comte d'Artois, sourds à ces conseils , indisposèrent la maison d'Aut triche»
L'impératrice de Russie et le roi de Prusse étaient plus fa-r vorables aux projets de Monsieur, et désiraient qu'il fût nommé régent ; mais le cabinet autrichien s'y opposa constamment , pour complaire à Marie-Antoinette , toujours dominée par la crainte que les émigrés n'exerçassent trop de pouvoir en France, si jamais l'autorité royale était rétablie par eux. Elle appréhendait surtout l'ambition du prince de Condé , et en faisant partager ses soupçons à sa famille , elle entretint une continuelle défiance contre ce prince et les généraux autrichiens.
Le parti des émigrés , dominé par Galonné et ses amis ^ ne se bornait pas à soulever les forces de l'Europe , pour les diriger contre la France : il organisa encore dans l'intérieur des agences de séductions , de révolte et quelquefois même d'assassinats. Mais ce parti, si funeste à l'établissement du régime constitutionnel, perdait sa force par ses subdivisions. Les homfnes attachés à Monsieur et au comte d'Artois , quoique agissant dans le même but , étaient souvent en opposition : chacun d'eux cherchait à faire prévaloir le prince dont il captait les faveurs. La noblesse de province s'était fortement attachée au prince de Condé ; elle formait un troisième parti qui , plus guerrier que les deux autres , ne demandait qu'à combattre et songeait peu ù conspirer.
Au milieu des intrigues que tramait l'émigration pour ramener l'ancien régime , Louis XVI et la reine , restés entre les mains des révolutionnaires , devinrent l'objet d'une diffamation continuelle. Les favoris de cour leur imputaient les malheurs
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de la France , ils leur reprochaient surtout la suppression des corps ndilitaires privilégiés qu'on s'occupait de recréer à Coblentz. c Cette supression nous aurait conduits à une dégradation complète, disaient-ils , si le comte d'Artois n'eût saisi cette occasion de nous restituer nos droits. » Avec un artifice incroyable , on s'attachait à démontrer que la reine était l'ennemie de la noblesse; qu'elle avait toujours eu le projet de l'anéantir ; qu'elle était secondée par Léopold son frère , qui voulait opérer la même réforme dans ses Etats opprimés par une puissante oligarchie (4).
Les royalistes , au nombre de deux cent quatre , firent une déclaration contre les décrets qui suspendaient l'exercice du pouvoir royal. Ils restèrent dans l'assemblée; mais ils s'annulèrent, ne voulant plus être considérés que comme une protestation vivante contre la violation delà liberté et delà royauté. « Les décrets de l'assemblée , disaient-ils, ont absorbé le pouvoir royal tout entier. Le sceau de l'état est sur le bureau. La sanction du roi est anéantie. On a effacé le nom du roi du serment qu'on prête h la loi. Les commissaires vont porter directement les ordres des comités aux armées. Le roi est captif; une république provisoire occupe l'interrègne. Loin de nous de concourir k de pareils actes; nous ne consentirions pas même h en être les témoins , s'il ne nous restait le devoir de veiller à la préservation de la personne du roi. Hors ce seul intérêt, nous nous renfermerons dans le silence le plus absolu. Ce silence sera la seule expression de notre constante opposition à tous vos actes. % Les jacobins comprirent cette faute , et commencèrent à parler de déchéance et de république.
(1) M. LabaïuBO.