CHAPITRE XLVI
AiwthéoK de Voltaire.
L'apothéose de Voltaire eut lien le 40 juillet; une députation de la municipalité se rendit à la barrière de Charenton, pour recevoir ses restes. Des détachements de la garde nationale et des députations des sections de Paris et des différentes socié^ patriotiques formèrent le cortège ; le corps de Voltaire fut conduit à la Bastille et placé sur une plate-forme, où existait la tour dans laquelle Voltaire avait été renfermé ; et son cercueil, avant d*y être déposé , fut découvert et mon^ tré à la foule des spectateurs. La translation au Panthéon français eut lieu le lendemain à deux heures et demie. Le char funèbre avait pour attelage douze chevaux pommelés , <iuatre de front, et conduits par des domestiques vêtus à Fantique.
Immédiatement après venaient rassemblée nationale, le directoire du département, la municipalité, le tribunal de cassation , les tribunaux de Paris, les juges de paix , le bataillon des volontaires; la marche était fermée par un corps de cavalerie.
Après avoir fait plusieurs stations dans le trajet, on arriva au Panthéon à dix heures du soir, et le cercueil y fut déposé, en attendant qu'on le plaçât auprès de celui de Mirabeau. Tous les hommes de la révolution se donnèrent rendez-vous au convoi de Voltaire , jusqu'aux ouvriers qui démolirent la Bastille, \espatiiotes du faubourg Saint-Antoine et les membres de la société des Jacobins. Voici le récit d'un historien de ce temps :
a La nouvelle basilique de Sainte-Geneviève» érigée en Pan-
théon , n'avait encore reçu que les cendres de Mirabeau , lorsque, le 30 mai 4 791 , rassemblée nationale voulut que celles de Voltaire reçussent le même honneur,
L'époque de cette solennité , fixée au 4 juillet , fut , à cause des agitations qui suivirent le départ de Louis XYI pour Montmédy , renvoyée au H de ce mois.
Le dimanche 1 juillet , un char de forme amtique, orné de feuillageâ et chargé du cercueil de Voltaire, partit de Romilly suivi d'une nombreuse escorte, arriva le soir à Paris, et fut déposé sur remplacement de la Bastfile, au millieu d'un bosquet factice où abondaient les myrtes , les roses et les lauriers.
Son cercueil fut déposé sur l'emplacement même qu'avait occupé la tour où fut la prison de Voltaire. Avec les pierres provenant de la démolition de la Bastille , on avait formé un rocher sûr le sommet et autour duquel on voyait diverses fi-^ gures allégoriques, et cette inscription :
Reçois en ce lieu, aU f enchaîna le despotisme ^ Voltaire^ les hommages que te rend la patrie.
Le lendemain lundi 44 juillet, jour consacré à la solennité de la translation du corps de Voltaire au Panthéon, à deux heures après midi, le cortège, en suivant le boulevard, se mit en marche dans Tordre suivant :
Un détachement de cavalerie, les sapeurs, les tambours, les canonniers et les jeunes élèves de la garde nationale;
la députation des collèges, les sociétés politiques portant leurs devises;
Une nombreuse députation de tous les bataillons de la garde
nationale , et un groupe armé composé des forts de la halle; Les bustes de Voltaire, de Rousseau, de Mirabeau, de Désiles, entourés par des citoyeos de Varennes et de Nancy ;
Les ouvriers employés à la démolition de la Bastille, et leur cbef, le patriote Palloy, portant des chaînes, des boulets, des cuirasses, trouvés dans cette forteresse.
Sur un brancard étaient placés quelques volumes intitulés : le Procès-verbal des électeurs et V Insurrection parisienne, par Dusaalx;
Les citoyens du faubourg Saint-Antoine, portaient le drapeau et un plan de la Bastille; parmi eux, on remarquait une femme vêtue en garde national ; elle avait assisté à la prise de cette forteresse ;
Un groupe de citoyens armés de piques, avec cette devise : De ce fer naquit la liberté;
Un modèle de la Bastille, fait avec une des pierres de cette forteresse, porté par les gardes françaises ;
Puis marchaient la société des Jacobins, qui voulut marquer sa supériorité, en ne se mêlant point avec les autres sociétés politiques;
Les électeurs de 1789, de 1790, les cent-suisses et les gardes-suisses;
Une députation des théâtres précédait une figure dorée représentant Voltaire; les élèves des arts, habillés à Tantique, portaient des guirlandes de chêne, des inscriptions indicatives des chefs-d'œuvre du héros de la fête, et les attributs des Muses; un coffre doré contenait la collection de ses œuvres en soixante-dix volumes, et donnée par Beaumarchais;
Les académies, les gens de lettres, les juges de paix, les membres des tribunaux, des districts du département, de la
iDUDicipalité, unedépulation de l'assemblée nationale, des ministres, des ambassadeurs de toutes les cours de TEurope, accompagnaient ce dépôt des productions de cet homme de génie ; ils étaient suivis par un corps de musiciens, chantant des hymnes nouveaux et s'accompagnant avec des instrumens de forme antique.
Venait ensuite le principal objet de la cérémonie, le char qui portait le cercueil de Voltaire. Ce char, construit sur les dessins du célèbre David, par son goût, par ses grandes dimensions, ses quatre roues de bronze, leurs jantes, leurs moyeux, les traits de formes antiques et chargés d'ornements, étonna les yeux des modernes. Sa masse, dont la hauteur était de quarante pieds , se composait de socles superposés et pyramidaux ; une vaste draperie en velours vert , semée d'étoiles d'or, le couvrait. Au sommet on voyait un lit funèbre sur lequel reposait une figure de Voltaire à demi-couchée. Audessus de la tête, l'immortalité, sous la figure d'une jeune fille ailée , élevait une couronne d'étoiles. Dans quatre cassolettes placées aux quatre angles du char, brûlaient des parfums.
Sur le devant du sarcophage on lisait cette inscription :
Aux mânes de Voltaire.
Sur une des faces :
// combattit les athées et les fanatiques.
Il inspira la tolérance.
Il réclama les droits de Vh&inme
Contre la servitude et la féodalité.
Sur la seconde iace :
* Poète , historien , philosophe , // agrandit l'esprit humain Et lui apprit qu'il devait être Ulrre,
Sur la troisième :
Il défendit Calas ^ Sirven^ La Barre, Montbailly.
Ce char était traîné par douze chevaux blancs; attelés quatre de front , conduits par des guides vêtus ù la romaine.
Le cortège, arrivé en face de TOpéra , qui occupait aloi^ le théâtre de la Porte-Saint-Martin , s'arrêta. On vit la façade de cet édifice décorée de festons , de feuillages et de draperies retroussées par des guirlandes de fleurs. Sur un autel antique était le buste de Voltaire, au-dessous duquel on lisait : 7fmple de la Gloire, et les titres des deux opéras dont il était Vauteur : Pandore et Samson. Des acteurs , en habils de caractère, vinrent y déposer des couronnes et chantèrent un hymne à sa gloire.
Le cortège, après cette station , continua sa marche en suivant le boulevard , traversa la place Louis XY , longea les Tuileries, passa sur le Pont-Royal, et s*arréta sur le quai des Tbéatins, depuis nommé quai Voltaire , en Hice deThôtel de H. de Yillette. Le cortège fit là une station ; cet hôtel était celui qu'avait habité Voltaire dans ses derniers jours. Il y avait terminé sa glorieuse carrière et son co&ur y[était précieusement conservé.
Sur la façade, on voyait quatre peupliers très-élevés^ réunis par des guirlandes de feuilles de chêne. On y remarquait
II* SÉRIE. T. Ilf. . 28
434 HlSTOntE DE FRANŒ.
une estrade où se placèrent cinquante jeunes filles , en robe blanche, en ceinture bleue , le front orné d une couronne de roses. Parmi cette gracieuse réunion , figuraient , en habit de deuil , les deux filles du malheureux Calas.
Sur cette façade on lisait cette inscription :
Son esprit est partout et son cœur est ici.
M"^ de Yillette vint poser une couronne sur la tête de la statue de sou oncle. Dans l'effusion de son cœur elle embrassa cette figure inanimée; il follut Feu arracher; ^i^e musique d^ chirante accroissait l'émotion causée par cette scène-
Après cette station , le cortège » grossi par un groupe de dames vêtues en blanc, dont M""* de Yillette faisai; partii^, s'achemina vers l'édifice alors appelé le Théâtre de la Nation, et qui depuis reçut le nom à'Odéon qu'il porte ai^ourd'hui.
En passant par la rue 4^ Fossés-Saint-Germain , on vit sur la façade du bâtiment de l'Ancienne-Comédie Française un buste de Voltaire avec cette inscription :
Il fit son Œdipeà dix-sept ans.
Arrivé près de l'Odéon , le cortège en aperçut le péristyle magnifiquement décoré de guirlandes , de draperies et de cartons placés sur les colonnes , où étaient inscrits les titres de toutes les pièces de théâtre dont Voltaire était l'auteur. Sur le Fronton on lisait :
// fit Irène à quatre-vingt-trois ans.
Bientôt la draperie qui couvrait l'entrée du vestibule de ce
tbéâtre , s'ouvre et laisse voir dans le fond la figure eu marbre de Voltaire, resplendissante de lumière. Des acteurs de ce théâtre, représentant divers personnages dramatiques, vinrent faire leur offrande à l'objet de la vénération publique. Brutus lui offrit des faisceaux de lauriers , Orosmane les parfums de TArabie, et Nanineun bouquet de roses. La musique ajoutait son charme à ces scènes d'admiration et de reconnaissance.
Il était nuit , et le coiptége , à la lueur de miUe flambeaux , se dirigea vers le Panthéon où il arriva à dix heures du soir. Le cercueil de Voltaire y fut déposé.
Le concours de curieux fut immense : les boulevards , les quais , les rues que parcourut le cortège en étaient bordés. Ils remplissaient les ouvertures des portes , des fenêtres , on en voyait même sur les toits.»
« Voltaire, ce génie sceptique de la France moderne, dit )f . de Lamartine, résumait en lui la double passion du peuple en cç moment, la passion de détruire et le besoin d'innover; il devait être le drapeau de la destruction. Le sentiment religieux, ce résumé sublime de la pensée humaine, cette raison gui s'allume par Tenthousiasme pour monter à Dieu comme une flamme , Voltaire ne le nourrissait pas dans son âme. De là les résultats de sa philosophie. Elle ne créa ni morale, ni culte, ni charité; elle ne fit que décomposer et détruire. Négation froide, corrosive et railleuse , elle agissait à la façon du poison , elle glaçait , elle tuait, elle ne vivifiait pas. »
L'anniversaire de la prise de la Bastille eut lieu le 4 4 juillet. Les ofiSciers municipaux, les juges, les députés des sections se réunirent à la députation de vingt-quatre membres de l'assemblée nationale sur les ruines de la Bastille , et de là
4M lilSTOIHK UË FRANCE.
ils se rendirent au Champ-de-Mars pour célébrer cet anniversaire. L*évéque constitutionnel de Paris célébra la messe sur Fautel de la patrie ; un Te Deum fut chanté , et le soir Paris fut illuminé.