‹ Histoire de FranceChapitre 49 sur 53 · CHAPITRE XLVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVI

DiscussioD à l'assemblée constitoante. — La garde nationale ao Champ -de-Mars.

Le rapport sur le départ du roi fut fait dans la séance du 43. On reconnaissait que le principe d'inviolabilité ne permettait pas de mettre Louis XVI en jugement; mais on décida qu'il fallait traduire devant une cour martiale le marquis de Bouille, ses adhérents et ses complices. /

Une partie de la gauche , Robespierre en tôte » demanda Tajournement; mais la majorité, adoptant les conclusions de Charles de Lameth, ouvrit sur-le-champ la discussion.

Elle dura trois jours : les membres qui parlèrent contre le principe d'inviolabilité furent Pétion, Robespierre, Priceet l'abbé Grégoire ; ce dernier avait à peine ouvert la bouche , qu'il fut interrompu par un de ses collègues, qui lui cria : « Personne ne vous a dit cela ; vous commencez par un mensonge , vous finirez par des horreurs. »

Robespierre combattit l'inviolabilité : c Je n'examinerai pas, dit-il , si le roi a fui volontairement , de lui-même , ou si de l'extrémité des frontières un citoyen Ta enlevé par la force de ses conseils; je n'examinerai pas si cette fuite est une conspiration contre la liberté du roi , je parlerai du roi comme d'un souverain imaginaire , et de l'inviolabilité comme d'un principe.» Après avoir combattu , avec les arguments de Brissot, le principe de l'inviolabilité , Robespierre termina ainsi : « Les

RÉVOLUTION FliANÇAISE. +37

mesures que l'on vous propose ne peuvent que vous déshonorer, si vous les adoptez. Je veux être le défenseur des trois gardes-du-corps et de la gouvernante du Dauphin , de M. de Bouille lui-même. Dans les principes de vos comités, il n'y a poiat de délit, il n*y a pas de complices. Messieurs, si épargner un coupable est une faiblesse , immoler un coupable faible en épargnant le coupable tout-puissant', c'est une lâcheté. Il faut ou prononcer sur tous les coupables , ou prononcer Tabsolution générale. »

Barnave prit la parole: < La nation française, dit-il, vient d*cssuyer une violente secousse ; mais , si nous devons en croire tous les augures qui se manifestent, ce dernier événement, comme tous ceux qui 1 ont précédé , ne servira qu'à assurer la solidité de la révolution que nous avons faite. Je ne parlerai pas avec étendue de l'avantage du gouvernement monarchique : vous avez montré voire conviction en l'établissant dans le pays; je dirai seulement que tout gouvernement, pour être bon, doit renfermer en lui les conditions de sa stabilité ; car autrement , au lieu du bonheur il ne présenterait que la perspective (l'une continuité de changements. Quelques hommes dont je ne veux pas accuser l'intention , cherchant des exemples à nous donner, ont vu eq Amérique un peuple occupant un grand territoire par une population rare , n'étant environné d'aucun voisin puissant, ayant pour limites des forêts; ils ont vu un gouvernement républicain établi sur ce territoire, ils ont conclu de là que ce même gouvernement pourrait nous convenir. Ces hommes sont les mêmes qui contestent aujourd'hui le principe de l'inviolabilité du roi. Mais s'il est vrai que sur notre terre une population immense est suspendue; s'il est vrai qu'il s'y trouve une multitude d'hommes exclusivement

livrés à ces spéculations de rintelligence qui portent à Tamour de la gloire ; s*il est vrai qu'autour de nous des voisins puissants nous obligent à ne faire qu'une seule masse pour, leur résister , il est incontestable que le remède ne peut exister que dans le gouvernement monarchique.

< Quand un pays est peuplé et étendu , il n'existe , et l'art de la politique l'a prouvé , que deux moyens de lui donner une existence solide et permanente. Ou bien vous organiserez séparément ces partis, vous mettrez dans chaque section de l'empire une portion du gouvernement , et vous fixerez ainsi la stabilité aux dépens de la force et de tous les avantages qui résultent d'une grande et honorable association; ou bien, si vous laissez subsister l'unité nationale, vous serez obligés de placer au centre une puissance immuable qui , n'étant jamais renouvelée par la loi, présentant sans cesse des obstacles à l'ambition, résiste avec avantage aux secousses, aux rivalités, aux vibrations rapides d'une population immense , agitée par toutes les passions d'une vieille société. Ces maximes décident notre situation. Nous ne pouvons être stables que par un gouvernement fêdératif ou par le gouvernement monarchique , c'est-cvdîre en remettant les rênes du pouvoir exécutif dans une famille par droit de succession héréditaire. Vous avez laissé au roi inviolable la fonction exclusive de nommer lès agents de son pouvoir ; mais Vous avez décrété la responsabilité de ces agents. Pour être indépendant, le roi doit rester inviolable; ne nous écartons pas de cette rè^le, nous n'avons cessé delasuivrc pour les individus /observonsla pour le "monarque. Nos 'principes , là constitution, la loi, déclarent quH n'est pas déchu; nous hVôhà donc i choi^ entre notre àttachéinent à là constil'utioh où notre resséfiti-

uteDi eoBtre un homme. Or, je d(»iaQde aujourd'hui à celui de voa$ tou& ^ui pourrait avoir cont^u cooire le chef du pouvotf exécuiif toutes les préventions , tous les ressentimeots les pltts profonds, je lui demaude de nous dire s'il est donc plus trrtié contre le rm qu'attaché à la loi de son pays? Je pourrais dire à ^ctax cpii s'exhalent avec une tdle fureur contre l'individu 4[m apacrfié, je leur dirai : Si vous étiez contents de Hii , vofus serifô donc à ses pieds ? Ceux qui veulent ainsi saeiifier la constitution à leurs ressentiments contre un homme nie semblent trop sujets h sacrifier la liberté pour un autre^ boàMue; et, puisqu'ils aiment la république , c'est le moment de leur dire : Gmmient vouleE-vous une république dans une nation parëlle? Gomment ne craignez-vous*pas que cette même noobîlîté du peui^ , qui se manifeste aujourd'hui par la haine, ne se manifeste un autre jour par l'enthousiasme envers un grand homiite? enthousiasme plus dangereux encore que la haÎDe, car la nation française , vous le savez , sait mieux aimer qu'elle ne sait hair. Je ne crains pas l'attaque des nations étrangères ni des â&igrés , je l'ai dit , mais je dis aujourd'hui, avée autant de vérité, que je crains la continuation des inqui^udes , des agitations qui ne cesseront de nous travailler t^mt que la révolution ne sera pas totalement et paisiblement xerminée. On ne peut nous faire aucun mil au-dehors , mais on nous fait un grand mal au-dedans, quand on nous inquiète par des posées funestes, qusmd les dangers chimériques créés autour de nous donnent au milieu du peuple quelque crédit aux hommes qui s'en servent pour l'agiter continuellement; m nous fait un grand mal quand on perpétue ce mouvem^t révdutionnaire qui a détruit tout ce qui était à détruire, et qui nous a conduits au point oii il faut enfin nous arrêter. Si

la révolution fait un pas de plus, elle ne peut le faire sans danger. Dans la ligne de la liberté , le premier acte qui pourrait suivre serait Fanéantissement de la royauté; dans la ligne de l'égalité, le premier acte qui pourrait suivre serait l'attentat à la propriété. On ne fait pas des révolutions avec des niaximes métaphysiques ; il faut une proie réelle à offrir à la multitude qu'on égare. Il est donc temps de terminer la révolution. Elle doit s'arrêter au moment où la nation est libre et où tous les Français sont égaux. Si elle continue dans les troubles , elle est déshonorée et nous avec elle. Oui , tout le monde doit sentir que l'intérêt commun est que la révolution s arrête. Ceux qui ont perdu doivent s'apercevoir qu'il est impossible de la faire rétrograder. Ceux qui l'ont faite doivent s'apercevoir qu'elle est à son dernier terme. Les rois euxmêmes, si quelquefois de profondes vérités peuvent pénétrer jusque dans les conseils des rois, si quelquefois les préjugés * qui les entourent peuvent laisser passer jusqu'à eux les vues saines d'une politique grande et philosophique, les tm euxmêmes doivent s'apercevoir qu'il y a loin pour eux entre l'exemple d'une grande réforme dans le gouvernement et l'exemple de Fabolition de la royauté; que, si nous nous arrêtons ici, ils sont encore rois... Mais, quelle que soit leur conduite , que la faute vienne d'eux et non pas de nous. Régénérateurs de l'empire, suivez cette ligne; vous avez été courageux et puissants, soyez aujourd'hui sages et modérés! C'est là que sera le terme de votre gloire. » Ce discours emporta le décret. Les tentatives de république et de déchéance rentiërent dans les clubs des Cordeliers et des Jacobins. L'inviolabilité du roi fut consacrée en fait comme elle l'était en principe.

Page 1