‹ Histoire de FranceChapitre 50 sur 53 · CHAPITRE XLVII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLVII

PétittOD da Ghamp-de-Mars.

Nous voici arrivés h la fameuse journée do 4 7 , que les jacobins n'ont jamais pardonnée à La Fayette et à Bailly, et qui a été Tune des pnncipales causes de la mort de Danton même.

Dès le 14 , une centaine d'individus avaient présenté à l'as^ semblée une pétition aussi outrageante pour elle que pour la personne royale. Cette pétition fut écartée par Tordre du jour. Ce qui prouve que l'on abusait déjà dans le parti anar* chique dii mot peuple , c*est que cette pétition , qui avait à peine cent signatures, était signé le peuple. C'était évidemment l'œuvre de Robespierre ou de l'un des siens.

Ces hommes, repoussés par rassemblée, se rendirent au Champ -de-Mars, et là une nouvelle pétition fut rédigée et signée par six d'entre eux , qui la portèrent à l'assemblée nationale. Mais survint le décret du 4 5 qui mit encore au néant les projets du parti anarcbique. C'est alors que des rassemblements se formèrent à l'entrée des théâtres et réussirent à les faire fermer provisoirement.

L'agitation était grande dans la soirée du même jour au club des Jacobins, on y discutait la même question ; l'inviolabilité. Robespierre était à la tribune quand deux ou trois mille sans-culottes firent irruption dans la salle; ce renfort accrut l'audace du parti anarchique; il fut convenu alors qu'on signerait une nouvelle pétition dans le Champ-de-Mars , le 17 du mois. Mais, dès le 1 6 , l'assemblée et les autorités avaient

pris leurs mesures , le gouvernement était averti et il était sous les armes .

Le 4 7 dès midi , la foule commençait à être considérable autour de Tautel de la patrie; enfin la pétition fut présentée et on commença à la signer ; il parait que la plupart des signataires ne savaient pas écrire , ils mirent des croix pour signatures; des femmes du peuple et des enfants la signèrent de cette manière en grand nombre; deux scélérats signèrent cette pétition, Hébert, connu depuis sous le nom du père Duchesne, et ce Henriot , futur général de la garde nationale, aux ordres de Robespierre, sous le régime de la terreur; Santerre la signa ^également, il était à cette époque commandant du bataillon des Quinze-vingt ; c'était un brasseur de profession.

Jusqu'à cinq heures Tautorité n'était pas intervenue; mais, sur les rapports qui lui arrivèrent que deux personnes avaient été égorgées au Gros-Caillou et la garde nationale insultée, la municipalité proclama la loi martiale et fit arborer le drapeau rottge à Tune des fenêtres de la maison commune.

A 6 heures et demie , le co^ps municipal se mit en marche, précédé d*an fort détachement de cavalerie , de trois pièces de canon , du drapeau roage , et suivi d'un corps nombreux de gardes nationales.

Le corps municipal arriva au Champ-de-Mars à sept heures et demie ; il fut accueilli en entrant, ^ar ces cris de la populace placée sur les glacis : « A bas le drapeau rouge ! à bas les baïonnettes ! i> La garde nationale resta impassible , et poursuivait sa marche , quand un coup de pistolet , dirigé sur les officiers municipaux , passa devant le maire Bailly, et vint ïvBppev à la cuisse un dragon de la ttgne qui s'était réuni à la

garde nationale. Provoquée une seconde f<ns d*une manière aassi indigne, la milice citoyenne se contenta de tirer en Tair. Mais cet acte d'humanité ne fut pas compris par les factieux » qui se réunirent sur les glacis du côté du Gros-Caillou , d'où ils jetèrent des pierres et autres projectiles sur la garde nationale. C'est alors qu'elle se vit dans la nécessité de faire feu, ce qui dissipa en deux minutes l'attroupement.

A la suite de cet événement , l'assetiiblée nationale rendit plusieurs décrets relatifs à la tranquillité publique.

Les jacobins Jetèrent feu et flamme dans leurs journaux et à la tribune de leur société : c Les brigands avaient assassiné te peuple ; les meilleurs citoyens étaient proscrits , » et ils citaient les noms de Carra , de Frérou , de Camille Desmoulins, de Marat , de Danton et de Robespierre : « ces patriotes sont des factieux. »

 la date du 22 juillet, Paris était tranquille ; mais le drapeau resta arboré à l'uue des fenêtre de là maison commune, jusqu'aux premiers jours du mois d'août.

Plusieurs arrestations eurent lieu, entre autres celle de Vernières , avocat , qui avart d^endu Saiiterre contre La Fayette, • et (jui passait pour rédiger Y Ami du peuple, de Marat. La police descendit égiilemënt chez Fréron, rédacteur du journal Y Orateur du peuple; miis il avait pris la fuite. Legendre, Danton, Camifte Desmôfutins, quittèreht également Paris pour se sôu^râire aux poursuites.

Voici le récit de cette journée par M. de Lamartine : « La feule se portait de THôtd -de-Ville aux JaccAins, à rassemblée nationale , denoandant la déchéance et la répubK* que. Cette foule n'avait d'autre cfeef que l'inquiétude qui l'agitdit. Un instinct spontané et unaulmeiui disait que Tàssem-

blée manquait l'heure des grandes résolutions. Elle voulait la forcer à la ressaisir ; sa volonté était d'autant plus puissante , qu'elle était unanime.

Aucun chef ne lui donnait une impulsion visible. Elle marchait d'elle-même, elle parlait elle-même, elle écrivait ellemême, dans la rue, sur la borne, ses pétitions menaçantes. La première que le peuple présenta à l'assemblée le 44 , et qu'il escorta de quatre mille pétitionnaires, était signée le peuple. Le 4 4 juillet et le 6 octobre lui avaient appris son nom. L'assemblée, ferme et impassible, passa simplement à Tordre du jour.

En sortant de l'assemblée , la foule se porta au Champ-de- Mars. Elle signa en plus grand nombre une seconde pétition en termes plus impératifs : c Mandataires d'un peuple libre, détruirez-vous l'ouvrage que nous avons fait? Remplacerczvous la liberté par le règne de la tyrannie? S'il en était ainsi , sachez que le peuple français, qui a conquis ses droits , ne veut plus les perdre. > En quittant le Champ-de-Mars, le peuple s'ameuta autour des Tuileries, de rassemblée, du Palais- Royal. De son propre mouvement , il fit fermer les théâtres , et proclama la suspension des plaisirs publics, jusqu'à ce qu'on lui eût fait justice. Le jsoir, quatre mille personnes se portèrent aux Jacobins, comme pour reconnaître dans les agitateurs qui s y rassemblaient, la véritable assemblée du peuple. Les chefs de sa confiance s'y trouvaient. La tribune était occupée par un membre qui dénonçait à la société un citoyen pour avoir tenu un propos injurieux contre Robespierre. L'accusé se justifie; on le chasse violemment de l'enceinte. En ce moment, Robespierre parait, et demande grâce pour le citoyen qui l'a insulté. Des applaudissements couvrent sa généreuse intercession.

RÊVOLUTlOiN FRANÇAISE. 44f

L'enthousiasme pour Robespierre est au comble* a Voûtes sacrées des Jacobins, disait une adresse desdépartemrats, vous nous répondez de Robespierre et de Danton , ces deux oracles du patriotisme? » Une pétition fut proposée par Laclos. Elle fut envoyée dans les départements et couverte de dix millions de signatures. Un membre combattit cette mesure » par amour pour l'ordre et pour la paix. Danton se leva : « Et moi aussi , j'aime la paix ; mais ce n'est pas la paix de Tesclavage; si nous avons de l'énergie, montrons-la. Que ceux qui ne se sentent pas le courage de lever le front devant la tyrannie se disposent à signer notre pétition. Nous n'avons pas besoin d'autre épreuve pour nous connaître. Ia voilà toute trouvée. » Robespierre parla ensuite. 11 montra au peuple que Bamave et les Lameth jouaient le même rôle que Mirabeau. « Us se concertent avec nos ennemis, et nous appellent des factieux. » Plus timide que Laclos et Danton, il ne se prononça pas sur la pétition. Homme de calcul plus que de passion , il prévoyait que le mouvement désordonné échouerait contre la résistance organisée de la bourgeoisie. 11 se réservait une retraite dans la légalité , et gardait une mesure ayec l'assemblée. Laclos insista. Le peuple l'emporta. On se sépara à minuit , et l'on convint qu'on signerait le lendemain la pétition au Champ-de-Mars.

Le jour suivant fut perdu pour la sédition en contestations entre les clubs, sur les termes de la pétition. Les républicains négociaient avec La Fayette , à qui on offrait la présidence d'un gouvernement américain. Robespierre et Danton , qui dé-' testaient La Fayette; Laclos , qui poussait au duc d'Orléans, ralentirent de concert Timpuision imprimée par les cordeliers asservis à Danton. L'assemblée attentive, Bailly debout, La

Fayette résolu , veUlaient de CMcert à la ré^iressiQn de tout mouv^nent. Le 46 , l'assemblée manda à sa liarre la oiwlcipalité et les ministres pour lui répondre de Tordre puldiie. ¥$le rédigea) une adresse aux Français pour ks rallier autouf de la constitution. BaiUy fit publier le scÀr \m i»roclamation contre les agitateurs. Les jacobins» Indécis, firent eux-^i^Qies leur soumission aux décr^ de Vsissemblée. La iiui( se ps^ssa en préparatifs mili|aires contre les rassemblements ^u lendemain.

Le 4 7, de grand matin , le peuple , sans cbef , coi^mença à se porter au Cbamp-de-Mars, et à eptourer Vautd de la patrie dressé au milieu de la grande place de ^a fédération. Un hasard bigarre et funeste ouvrit leis scën^ dç meurtre de cette journée. Qu^md la multitude est soulevée t tout lui est occasion de cr jme. Un jeune peintre , qui copiait avant Theure du rassemblement les inscriptions patriotiques gravées sur les faces de |'autel, entend un léger bruit ^us ses pieds. {1 s'étonne , il regarde , et il voit )a pointe d*uoe vrille avec laqudle des hqmines , cacbé^ sous les m^rcbes de Tautel , perçaient les planches du piéd^ta}. Il court au premier poste. Pes soldats le suivent. On soulève une d^s marches, et on trope 4eux invalides » qui s'étaient introduits pendant la nuit sous Tautel , sans autre dessein , déclarèrent-ils , qu'une puérile et (^ène curiosité. Aussitôt le bruit se répand qu*op a miné l'autel de la patrie pour faire sauter le peuple; qu'un baril de poudre a été découvert à côté des conjurés ; que les invalides surpris dans les préparatifs du crime étaient des stipendiés connus de Taristocratie; qu'ils ont avoué leur fatal dessein et les récompenses prpmises au succès de leur scélératesse. La foule , trompée et furieuse , entoure le poste du Gros-Caillou.

Digiti?ed by

On interroge les deux inyalMkes. Aussitôt qu'ils sortent 4u poste pour être conduits à THètel-de- Ville, on se jette sqr eux , on les arrache aux soldais qui les conduisent , ils sont égorgés , et leurs têtes . placées au bout de piques , sont promenées par une bande d*epfanls féroces, jusqu'aux efiviroDs du Palais-Royal.

La nouvelle de ces meurtres, confusément répandue et di- Teramnent interprétée dans la ville, à rassemblée, parmi les groupes , y excita des sentiments divers, selon qpon y vit un erime du peuple ou un crime de ses ennemis.

La vérité ne perça que plus tard. L'agitation s*accrut de l'indignation des uns , des soupçons des autres. Bailly, avei ti, envoya au Champ-de-Mars trois commissaires et un bataillon. D'autres commissaires parcouraient les quartiers de la capitale, lisant au peuple la proclamation de ses magistrats et ladresse de rassemblée nationale.

Le terrain de la Bastille était occupé par la garde nationale et par les sociétés patriotiques , qui devaient de là.se rendre au champ de la fédération. Danton , Camille Desmoulins, Fréron , Brissot et les principaux meneurs du peuple , avaient disparu : les uns disent pour concerter des mesures insurrectionnelles chez Legendre, à la campagne; les autres pour échapper à la responsabilité de la journéeT.

Plus tard , celte première version fut adoptée par la haine de Robespierre contre Danton, à qui Saint-Just dit, dans son acte d'accusation : « Mirabeau qui méditait un changement de dynastie , sentit le prix de ton audace; il la saisit. lu t'écartas des lois, des principes fédérés. On n'entendit plus parler de toi jusqu'aux massacres du Champ-de-Hars. Tu appuyas cette fausse mesure du peuple, et la proposition de la loi, qui n'avait

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d'autre objet que de servir de prétexte au déploiement du drapeau rouge età l'essai de sa tyrannie ! Les patriotesqui n'étaient pas initiés à ce complot avaient combattu ton opinion perfide. Tu fus nommé, avec Brissot , rédacteur de la pétition. Vous échappâtes à la fureur de La Fayette, qui fit massacrer dix mille patriotes. Brissot resta tranquillement dans Paris , et toi, tu fus couler d'heureux jours à Arcis-sur-Aube. Conçoiton le calme de ta retraite à Arcis-sur-Aube , toi , l'un des auteurs de la pétition , tandis que les signataires étaient chargés de fer ou égorgés? Vous étiez donc , Brissot et loi , des objets de reconnaissance pour la tyrannie , puisque vous n'étiez pas pour elle des objets de haine ? »

Camille Desmoulins justifia aussi l'absence de Danton, la sienne et celle de Fréron , en racontant que Danton avait fui la proscription et l'assassinat dans la maison de son beau-père à Fontenay , la nuit précédente, et qu'il y était cerné par une bande d'espions de La Fayette ; que Fréron , en passant sur le Pont-Neuf, avait été assailli, foulé aux pieds, blessé par quatorze bandits soldés, et que Camille lui-même, désigoé au poignard , n'avait été manqué que par une erreur de signalement. L'histoire n'a pas cru aux prétendus assassinats de La Fayette.. .. Camille , invisible le jour, reparut le soir aux Jacobins.

Cependant la foule commençait à affluer par toutes les embouchures du Champ-de-Mars. Elle était agitée , mais inoffeosive. La garde nationale, dont M. de La Fayette avait mis sur pied tous les bataillons , était sous les armes. Un de ses détachements , qui était arrivé avec le canon au Champ-de- Bfars le matin , se relirait par les quais. On ne voulait pas provoquer le peuple par l'aspect inusité de la force année. A

midi , les hommes rassemblés autour de Tautel de la pairie , ne voyant point paraître les commissaires des jacobiiis, qui avaient promis d'apporter la pétition à signer, nommèrent spoAtanément quatre commissaires choisis par eux pour en rédiger une. L'un de ces commissaires prit la plume. Voici les principaux traits de cette pétition : c Sur l'autel de la patrie, 45 juillet an III. Représentants de la nation , vous touchez au terme de vos travaux. Un grand crime se prépare; Louis fuit, il abandonne indignement son peste. L'empire est à deux doigts de l'anarchie. On Tarréte : il est Tsanmé à Paris ; on demande qu'il soit jugé. Vous déclarez qu'il sera roi... Ce n'est pas le vœu du peuple! Le décret e^i nul. Il vous a été enlevé par les deux centquatre-vmgt-douze aristocrates qui ont déclaré eux-«Qémes qu'ils n'avaient plus de voix à l'assemblée nationale. Il est nul, parce qu'il est contraire au vœu du peuple, votre souverain. Revenez sur ce décret. Le roi a abdiqué par son crime. Recevez son abdication , convoquez un nouveau pouvoir constituant , désignez le coupable , et organisez un autre pouvoir exécutif. »

Cette pétition fut portée sur l'autel de la patrie , et de^ cahiers de papier déposés sur les quatre coins de l'autel reçurent six mille sipatures. Conservée aujourd'hui aux archives de la municipalité, cette pétition porte partout l'empreinte de la main du peuple. C'est la médaille de la révolution frappée sur place avec le métal en fusion de Tagitation populaire. On y voit apparaître çà et là des noms alors inconnus , donnant à ces signatures une signification rétrospective. L'œil s'attache avec curiosité à ces caractères, qui semblent contenir, dans quelques signes , le mystère de toute une vie et l'horreur de toute une époque. Ici c'est Chaumette, alors étudiant en n"" sfiaiE. T. III; 29

4M HISTOIRB Dt rRANCË.

médecine , rue Màzarine , numéro 9. Là c'esl Maillard , le pré^ rident des massacres de septembre. Plus loin Hébert; au-dessous Henriot, le général des suppliciés delà terreur. La signature d'Hébert , qui fui depuis le père Ducbesue , ou le peuple en colère » a la forme d'une araignée qui étend ses pattes sur sa proie. Santerre a signé plus bas. Cesl le dernier nom qui signifie un bomme connu ; les autres ne signifient que la foule.

On voit que des multitudes de mains hâtives et tremblantes sont venues apporter en désordre leur ignorance ou leur fureur sur ce papier. Beaucoup même de ces mains ne savaient pas écrire. Un cercle d*enere et une croix au milieu du cercle attestent leur volonté anonyme. Quelques noms de femmes s'y lisent. On y reconnaît beaucoup de noms d'enfants , à l'incertitude de la main guidée par une main étrangère. Pauvres enfants, qui confessaient la foi de leurs parents sans la comprendre, et qui signaient les passions du peuple avant de pouvoir balbutier la langue des hommes faits I

Le corps municipal avait été informé» à deux heures, des meurtres commis au Champ-de-Mars et des insultes feites à la garde nationale envoyée pour dissiper le rassemblement. M. de La Fayette lui-même , qui guidait ces premiers détachon^ts, avait été atteint par quelques pierres lancées du sein de la foule. On répandait même qu'un homme en habit de garde national avait tiré sur lui un coup de pistolet; que cet homme, arrêté par l'escorte du général et amené à ses pieds , avait été généreusement pardonné et relâché par lui. Ce bruit populaire jeta un intérêt héroïque sur M. de La Fayette, et anima d'une nouvelle ardeur la garde nationale, qui lui était dévouée. Â ce récit , Bailly n'bésila pas à proclamer la loi mar-

RfiVOLimON FRANÇAISE. 4M

tiale et à àb^er le drapeau rouge, déruière raison ooutre la sédition. De leur c6lé, les séditieux, alarmés par Fs^pect du drapeau rouge flottaoi aux fenêtres de rHôteWde^Ville , avaient envoyé douze d'entre eux en députation vers la mu*aieipaiité. Ces commissaires parviennent à la salle d'audienee, à travers une forêt de baïonnettes. Us demandent qu'on déli*^ vre et qu'on leur rende trois citoyens arrêtés. On ne les écoute pas. ije parti de combattre était pris. A Taspeet de Bailly, préeédé du drapeau rouge , un cri d'enthousiasme part de tous les rangs. La force ][>iibliqtt6, électrisée par l'indignatioB contre les clubs, était dans un de ces frémissements nerveux qui saisissent les corps comme les individus. L'esprit public était tendu. Le coup pouvait partir de lui-même. La Fayette, Bailly , le corps municipsd , se mirent en marche précédés du drapeau rouge et suivis de dix mille hommes de gardes natio^ uales ; les bataillons soldés des grenadiers de cette armée de dtoyens formaient l'avant-garde. Un peuple immense suivait, par un entraînement naturel, ce courant de baïonnettes qui descendait lentement les quais et par les rues du Gros-Caillou vers le Cbamp-de*Mars. Pendant cette marche , l'autre peuple, réuni depuis le matin autour de l'autel de la patrie, continuait à signer paisiblement la pétition. U croyait à un développement de forces , mais il ne croyait pas à la violence.

Arrivé au glacis extérieur du Gbamp-d^Mars, La Fayette divisa son armée en trois cdonnes : la première de ces coknn«6 déboucha par Tavenue de l'Ecole-Militaire; la seconde et la troisième par les deux ouvertures successives qui coupent les glacis de distance en distance en allant de l'Ecole Militaire à la Sdne. Bailly , La Fayette» le corps municipal, le drapeau rouge , étaient en tète de la colonne du milieu. Le

«Si IIISTOrttE DE FRANCE.

pas de chaire , battu par quatre cents tambours , et le roulement des pièces de canon sur les pavés , annonçaient de loin Tannée nationale. Ces bruits éteignirent un moment le sourd murmure et les cris épars des cinquante mille ^hommes, femmes ou enfants qui occupaient le centre du Champ-de-Mars ou qui se pressaient sur les glacis.

Au moment oii Bailly débouchait entre les glacis , les hommes du peuple , qui les couvraient et qui dominaient de là le cortège du maire , les baïonnettes et les canons , éclatèrent en cris forcenés et en gestes menaçants contre la garde nationale. A bas le drapeau rouge! Honte à Bailly ! Mort à La Fayette! Le peuple du Champ-de-Mars répondit à ces cris par des imprécations unanimes. Des mottes de terre , détrempées par la pluie du jour» seule arme de cette foule , volèrent sur la garde nationale, et atteignirent le cheval de M. de La Fayette, le drapeau rouge et Bailly lui-même. Quelques coups de pistolet furent, dit-on , tirés de loin sur eux. Rien n*est moins prouvé. Ce peuple ne songeait point à combattre, il ne voulait qu'intimider. Bailly fit faire les sommations légales. On y répondit par des huées. Avec la dignité impassible de sa magistrature et avec la douleur grave de son caractère, Bailly donna Tordre de dissiper le peuple par la force. La Fayette fit d'abord tirer en Tair ; mais le peuple , encouragé par la vaine démonstration de ces décharges, qui ne blessaient personne, se reformant de nouveau devant la garde nationale , une décharge mortelle éclata sur toute la ligne, tua, blessa, renversa cinq ou six cents hommes; les républicains dirent dix mille. Au mémo moment, les colonnes s'ébranlèrent, la cavalerie chargea , les canonniers se préparèrent à faire feu. Le sillon de la niiti^atlle ^ dans cette foule compacte , aurait mis en pièces des

RÉVOLUTION FHANÇAISE. 453

masses d'hommes. La Fayette, ne pouvant contenir de la voix ses canonnîers irrités, poussa son cheval à la gueule du canon, et , par un mouvement hérw|ue, préserva des milliers de victimes. En un clin d*œil, le Champ-de-Mars fut évacué. Il'n'y resta que les cadavres des femmes , des enfants renversés en fuyant devant les charges de la cavalerie, et , sur les marches de Fautel de la patrie, quelques hommes plus intrépides qui, au milieu du feu- le plus terrible et sous les bouches du canon , recueillaient et se partageaient , pour les sauver, les cahiers des pétitions, comme des feuilles sacrées , témoignage de la volonté ou gages sanglants de la vengeance future du peuple. Us ne se retirèrent qu'en les emportant. Les colonnes de la garde nationale, et la cavalerie surtout , poursuivirent les fuyards jusque dans les champs voisins de TEcole Militaire ; ils firent quelques centaines de prisonniers. Du côté de la garde nationale, personne ne périt; du côté du peuple, le nombre des victimes est resté inconnu. Les uns Tatténuërent pour mieux diminuer Todieux d'une exécution sans lutte, les autres le grossirent pour grandir le ressentiment du peuple. Aussitôt que la nuit arriva, on balaya les cadavres, et la Seine les roula vers TOcéan. On se divisa sur la nalure, sur les détails de cette exécution; les uns l'appelèrent un crime , les autres un devoir sévère ; mais le nom du peuple est resté h cette journée, où Ton tua sans combattre; on continua à l'appeler le massacre du Champ-de-Mars.

La garde nationale, ralliée par M. de La Fayette, rentra victorieuse, mais triste, dans l'enceinte de Paris. On voyait à son attitude qu'elle marchait entre la gloire et la honte, peu sûre elle-même de ce qu'elle avait fait. Au milieu de qudques aeciamattons, qui raccueillaient sur son pas^^e, çUe e^eo-

dait des iaiprécatioDS à demi-voix. Les mots d'assassinats et de vengeance répondaient aux mots de civisme et de dévouement à la loi. Elle passa morne sous les murs de cette assemblée nationale , qu'elle venait de défendre, plus morne et plus silencieuse encore sous les fenêtres de ce palais de la monarchie, dont elle venait de soutenir la cause plutôt que le roi. Bailly , froid et impassible comme la loi , La Fayette , résolu et glacé comme un système , ne savaient lui imprimer aucun élan au-delà de son vigoureux devoir. Elle replia le drapeau rouge teint de son premier sang , et se dispersa » bataiUon par bataillon , dans les rues sombres de Paris , plutôt comme une gendarmerie qui rentre d'une exécution que, comme une armée qui revient d'une victoire.

Telle fut cette journée du Champ-de-Mars , qui donna à l'assemblée constituante trois mois, dont elle ne profita pas, qui intimida quelques jours les clubs, mais ne rendit ni à la monarchie ni à Tordre le sang qu'elle avait coûté. La Fayette eut ce jour-là entre les mains la République et la monarchie; il ne put vouloir que Tordre.

Le lendemain , Bailly vint rendre compte à rassemblée du triomphe de la loi. Il témoigna la douleur qui ^it dans son âme et la mâle énergie qui était dans son devoir : c Les conjurations étaient formées, dit-il, la force était nécessaire. Le châtiment est retombé sur le crime. > Le président approuva , au nom de l'assemblée, la conduite du maire; et Bamave remercia , en termes froids et timides , la gante nationale. Ses loianges ressemblaient presque à des i^cuses. L'élan des vtinqueors s'arrêtait déjà. Pélion le sentit , se leva , dit quelques nets sur un projet de décret qu'on veitit de proposer coitm les pnnDoaleurs aux attroupements. La vietnin du

Pt£VlNLl)TH)N FRANÇAISE. 4M

Champ-Kle-llars était déjà contestée dans Tassembiée. Les

dBbs se rouvrireBt le seir. Robespierre, Brissot, Danton ,

GsmiUe Desmoulins , Mârat , qui avaient disparu quelques

jours y «e montrèrent et reprirent teur audace. L'hésitation de

leurs ennemis les rassura. En attaquant tous les jours une

loi qui 86 eontentait de se défendre , les factions ne pouvaient

manquer de taâser la loi. D'accusés , ils se firent accusateurs.

Leurs Veuilles , un moment abandonnées, s'envenimèrent de

toute la peur qu'ils avaient éprouvée. Elles couvrirent de ri-

dieule et d'exécration lels noms de Bailly et dé La Fayette.

Elles semèrent la vengeance dans le cœur du peuple, en re*

luUàtit sans cesse à ses yeux le sang du Ghamp-de4fars. Le

drapeau rodgé devint le symbole du gouvernement, le linceul

de la liberté. Le^ conspirateurs se posèrent en victimes; ib

elTaroUiE^ltèretat l'esprit du peuple par les rôles imaginaires des

plus odieuses perséciitions.

L'assemblée nationale employa le mois d'août à réviser la constitution ; «lie commença le 8, et le 4 "^ septembre elle acheva ce travail. Le 8 , anedéputation de soixante membres présenta la eonstitution au roi^ que Louis XVI accepta purement et simplement dàus la séance royate du 43 septembre suivant. L'assemblée en corps reconduisit le roi jusqu'aux Tuileries /au miKeu des acclamations publiques , d'une musique militaire et des salves d'artillerie.

« Cette malheureuse constitution , dit M""* de Staël , si bonne par ses bases et si mauvaise par son organisation , fut présentée à l'acceptation du roi. Il ne pouvait certainement paslarefiiser» puisqu'elle terminait sa captivité; mais on se flatta que boa consentement était volontaire. On flt des fêtes , ooii»e si ïm s'était eru heureux ; l'on commanda des ré*

jouissances, pour se persuader que les dangers étaient passés; Ite mots de roi, d'assemblée représentative, de mcmarchie constitutionnelle, répondaient au véritable vœu de tous les Français. On crut avoir atteint la réalité des choses dont on n'avait obtenu que le nom.

On pria le roi et la reine d'aller à TOpéra. Leur entrée y fut célébrée par des applaudissem^ts sincères et universels. On donnait le ballet de Psychée; au moment où les furies dansaient en secouant leurs flambeaux , et ob cet éclat d'incendie se répandait dans toute la salle, je vis le visage du roi et de la reine à la pâle lueur de cette imitation des enfers, et des pressentiments funestes sur l'avenir me saisirent. La reine s'efforçait d'être aimable , mais on apercevait une profonde tristesse à travers son obligeant sourire. Le roi , comme à son ordinaire , semblait plus occupé de ce qu'il voyait que de ce qu'il éprouvait; il regardait de tous les côtés avec calme, et l'on eât dit même avec enthou^asme; il s'était habitué, comme la plupart des. souverains , à contenir l'expression de ses sentiments , et peut-être en avait- il ainsi diminué la force.

On alla se promener , après l'opéra , dans les Champs- Elysées , qui étaient superbement illuminés. Le palais et le jardin des Tuileries n'en étant séparés que par la fatale place de la Révolution , l'illumination de ce palais et du jardin se joignait admirablement à celle des longues allées des Champs- Ely^es, réunies entre elles par des guirhndes de lumière. Le roi et la reine se promenaient lentement dans leur voiture au milieu de la foule , et, chaque fois qu'on apercevait la voiture , on criait : Vive le roi ! C'étaient cependant les mêmes gens qui avaient insulté ce même roi à son retour de Varennes, mais ils ne se rendaient pas mieux compte de leurs applaudissements

que de lears outrages. Je rencontrai, en me promenant, quelques membres de rassemblée constituante : ils ressemblaient à des souTorains détrônés , très-inquiets de leurs successeurs. Certes, chacun aurait souhaité comme eux qu'ils fussent chargés de maintenir la constitution telle qu'elle était ; car on &L savait assez déjà sur Tesprit des élections, pour ne pas se flatter d'une amélioration dans les affaires. Mais on s'étourdissait sur le bruit qu*on entendait de toutes parts. Le peuple chantait, et les colporteurs de journaux faisaient retenUr les airs en proclamant à haute voix la grande acceptation du roi, la constitution monarchique. »

Le 30 septembre 4794 , rassemblée constituante déclara qoe sa mission était remplie.

Elle se retirait au début d'une révolution qu'elle avait amenée par ses empiétements sur la prérogative royale , et laissa Louis XVI exposé à toutes les entreprises des factions qu'elle s'était flattée de soumettre à la loi coniinune.

Quelle était, en effet, la situation politique au 30 septembre 4794 ? Un roi prisonnier dans son palais, une constitution impuissante à défendre l'autorité royale contre l'anarchie, la domination des clubs préchant que la révolte était le plus saint des devoirs, et Robespierre et ses adliércnts se préparant à proclamer la république de 93.

Que l'assemblée constituante se soit trompée par ignorance ou par esprit de parti , elle n'en est pas moins responsable de toutes les tempêtes qui ont bouleversé la France.

4SS fflSTOIIIE DE FRANGE.

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