‹ Histoire de FranceChapitre 6 sur 53 · CHAPITRE VI · texte numérisé non relu

CHAPITRE VI

Rapproehement do rot et de BUiibeai. •— Rédt de M. de MonltosiAr.

Je crois devoir insister sur ce rapprochement du roi et de Mirabeau, et publier ce que M. de Montlosier en dit dans ses Mémoires.

« J'ai parlé d'un commencement de rapprochement que Mirabeau avait eu avec le roi et avec la reine. Selon certains rapports, les premières propositions de Mirabeau en ce genre furent faites le 7 octobre par l'entremise du duc de Liancourt. Ayant été repoussées d'abord, elles se reproduisirent par d'autres intermédiaires, le mois suivant; dans les premiers jours dé janvier, eUes furent acceptées. La première entrevue, comme je l'ai déjà dit, eut lieu aux Tuileries dans une cave. Les entrevues se renouvelèrent ensuite plus particulièrement à Saint-Cloud, pendant le temps que le roi et la famille royale j résidèrent.

« Dès qu'il fut question du procès des 5 et 6 octobre , et de l'accusation que leChâtelet avait dirigée contre lui , Mirabeau rompit très-brusquement lés conférences pour se rejeter au plus fort du parti révolutionnaire. Il soupçonna que c'était un coup de jamac que M. de La Fayette avait voulu lui porter. H. de La Fayette n'ignorait rien des nouvelles relations de Mirabeau avec le roi. Le roi les lui avait confiées dans une lettre que j'ai rapportée; par cela même, il n'y avait rien à fôpérer de ces relations. Il était impossible que M. de La

Fayette eût la moindre confiance dans Mirabeau ; ils affectaient rtin pour l'autre des sehtimentâ qu'ils présentaient comme du mépris , et qui au fond étaient de la haine. H est facile de comprendre les préventions défavorables de H. de La Fayette à Tégard de Mirabeau , il suffit de rapporter quelques conversations qu'ils avaient eues ensemble.

€ Dans une première entrevue à Passy, dont j'ai parlé précédemment, entre plusieurs membres dii côté gauche, Mirabeau fit publiquement , au sujet de son élection en Provence , les confidences suivantes. Je copierai à cet égard la narration de M. Alexandre de Lameth.

«n ne dissimula rien dé tout ce qu'il s'était permis pour assurer le succès de son élection ; il alla même jusqu'à nous confier qu'ayant à sa disposition un orateur populaire qui lui paraissait dévoué , mais dont cependant il ne se croyait pas entièrement sûr, il avait placé près de lui un homme qui ne devait pas le quitter, et qui l'eût poignardé , s'il n'eût pas rempli ses engagements. Mirabeau fut étonné de Teff^roi qu'exdta en nous un pareil récit , et sur cette qnestion : Comment! votre homme l'aurait tué! — oui, tué comme on tue. — llaîs c'eût été un horrible assassinat. — Ah ! dans les révolutions', la petite morale tue la grande. Sur six personnes présentes à cet entretien, ajoute M. de Lameth, trois existent encore aujourd'hui.

«Dans tiné autre conférence que Mirabeau et M. de La Fayette eurent ensemble, Mirabeau lui ayant indiqiié pour l'exécution de ses plans des moyens violents , M. de La Fayette effarouché se récria : Mais, monsieur de Mirabeau , il est impossible qu'un honnête )iomme emploie dé pareils moyens. — Un fibntaéte homme? répliqua Mirabeau, Ah! monsieur de La

Fayette , je vois bien que vous voulez être un CromwelGrandisson. Vous verrez où vous mènera ce mélange-là.

« Une autre fois , en pareille circonstance , M. de La Fayette, se plaignant des projets atroces que ses ennemis , et Mirabeau lui-même, formaient contre lui, ne craignit pas de lui avouer, comme une cbose qui était à sa connaissance , que luimême, Mirabeau, avait voulu le faire assassiner, c Comment, lui dit Mirabeau , vous croyez ces choses-là , et j'existe encore? Bonhomme ! vous voulez jouer un rôle dans une révolution ! »

« Si ces récits sont vrais , on conçoit qu'il ne pouvait y avoir ni accord ni rapprochement réel entre deux hommes de caractère et de moralité si différents. On concevra même , que toutes les propositions de Mirabeau ne pouvaient présenter rien de sérieux auprès d'un monarque qui avait déclaré ne vouloir point de guerres civiles, encore moins d'assassinats. Quelle force pouvait avoir Mirabeau ayant contre lui, d'un côté , les jacobins , d'un autre côté , M. Bailly , M. de La Fayette et la garde nationale ?

« Si positivement et réellement Mirabeau n'avait aucun moyen de force morale et politique , à en croire M. de Laporte , intendant de la liste civile , il avait pour ce qui le concernait un plan particulier de fortune bien entendu. « Ses demandes sont claires, dit M. de Importe, dans un rapport particulier qu'il fit au roi. 11 veut avoir un revenu assuré pour l'avenir, soit en rentes viagères non constituées sur le trésor public, soit en immeubles. Il ne fixe pas la quantité de revenus. « M. de Laporte ajoute : « Je suis convaincu que c'est le seul homme qui, dans les circonstances actuelles, qui sont très-critiques, puisse réellement servir Votre Majesté. 3» 11 ne s'agit plus que de

rechercher les plans et les offres de service que présentait Mirabeau.

« Comme M. Bertrand de MoUeville en a reçu l'aveu d'abord de M. de Montmorin , ensuite de Mirabeau lui-même ; comme M. Malouet, mon ami particulier, en reçut ensuite la confidence, et que, depuis, il m'en a parlé souvent dans le long cours d'une liaison qui , entre nous , a été intime , on peut compter sur les détails suivants; je vais les copier textuellement. Cette narration est longue , mais elle me parait avoir un grand intérêt et de plus elle est exacte.

< Janvier i 791 . — Récit de M. Bertrand — < Il s'ouvre une des époques les plus intéressantes de la révolution. Voici ce que je sais et ce que je puis affirmer, comme ayant été instruit dans le plus grand détail par M. de Montmorin , et qui ne sera certainement pas démenti par quatre des témoins qui restent encore du petit nombre de ceux qui ont eu connaissance des faits que je vais rapporter.

« Ces témoins sont l'archevêque d' Aix , le baron de Gilliers , M. Malouet.

<i J'ai eu avec tous les trois des relations de confiance habituelle ; et les détails qu'on va lire , je les ai entendus d'euxmêmes.

« Je dînais, continue M. Bertrand, chez M. de Montmorin, le samedi 22 janvier i 791 , et j'y restai jusqu'à neuf heures du soir. En ouvrant la porte du salon pour m'en aller, je vis Mirabeau sortant du cabinet de ce ministre , je m'arrêtai aussitôt, non-seulement pour le laisser passer, mais pour tâcher de découvrir quel pouvait être l'objet d'une visite aussi extraordinaire.

a J'entrai chez M. de Montmorin . tComment donc ! lui disr-je.

46 HISTOIftE DE FRANCE.

vous recevez aussi cet homme-là? — Oui vraiment, et je crois bien que vous le recevriez aussi si le coi vous ep ayai$ ^onné Tordre. —Le roi vous a donné ror4re de ^iscevoir yirabeau ?

— Oui , sans doute > et je l'ai déjà, vu plusieurs fois. — C'est encore quelque npuveau piège. — Npn, tQ)|t au oontr^re. -rr Mais pouvez-vous avoir confiance dans un pareil ^lérat?

— Oh 1 ^érat , il ne Test pni^ autant que V0113 le croyez. — Comment 1 après cette adresse abominable qi^'il a propos^ il y a huit jours sur la constitution civile du clergi^? — Vous sot rie? donc bien étonné, ^ je youç disais que cette adresse , qui vous scandalise si fort, était palculép pour p^roduire un efet très-important , et qu'il est fort fâcheux qu'elle n'ait pas été adopté^. — J'en serais si étopné» que je n'en croirais rien. — Eh biep, vpus auriez tort ^ car rien n'est pliis vrai. Vqu^ ne savez donc pa$ que, dès le mois de juin dernier, Mirabjsau s'était rapproché du roi ; qu'il 9 fai^ plps d'un voj^ge à S^int- Cloud pen4apt que la familles royale y é^t, et qu'il y ^ eu secrètement quelques conférences avec Sa Majesté. Il le^ rompit très-brusquement, lorsque le Châtelet reprit la poursipte de la procédure sur les attendis du 6 octobre , et vint provoquer à l'assemblée un décret d'accusation contre lui. Mieux informé, il a désiré depuis de repouer la négociation du mois de juin. ]Les choses sont déjà en bon traîp. — Je ne savi^js pas un mot de tqut cela ; mais oh veut-on aller? Mirabjeau donnet-il un pl^n? — Je ne répondrai à cette qifisstipn que d^ns quelques jours d'id. Je ne vous en aurais pas ipéme dit autant , si je n'étais pas aussi sûr que je le suis de votre discrétion. »

<K Ce ne fut ei) fsffet que vers I4 fin du mo^ de févf ier que je fus instruit par M. de Montmorin des détails suivants :

c Le comte de Laioarck, intime ami de Mirabeau, avait souvent parlé de lui au roi et à la reine, comme d'un homme facile à ramener aux principes monarchiques , pourvu que ceux de la liberté publique ne fussent pas compromis. Ce fut toujours la condition essentielle qu*il mettait à sa conversion, pu plutôt à ^n changement de conduite ; car, depuis que les rangs, les dignités et les pouvoirs qui l'offusquaient étaient anéantis, Mirabeau avait cessé d'être démocrate. Sa démocratie, comme celle de beaucoup d'autres, consistait à abaisser à son niveau ceux qui étaient au-dessus. Il voulait une monarchie, et cellç dont il eût été le ministre serait bientôt devenue despotique.

« Quoi qu'il en soit , Leurs Majestés, convaincues que les talents, la popularité et Ténergie de Mirabeau pouvaient sauver Tétat, s'il voulait s'y dévouer entièrement, chargèrent le comte de Lamarck de sonder ses dispositions actuelles ; elles se trouvèrent aussi favorables qu'on pouvait le désirer. Mirabeau rappela la conférence qu'il avait eue avec M. de Malouet, au mois de mai i 789 ; il rejeta sur le refus de ses premières offres tous les écarts qu'on avait à lui reprocher» et qui, disaitr-il, l'avaient entraîné beaucoup plus loin qu'il ne voulait.

c II écrivit au roi une lettre très-éloquente, très-détaillée, dans laquelle il avouait franchement ses torts , mais sans convenir de ses-crimes. Il annonçait de nouveaux dangers, insistait sur la nécessité de les prévenir, et offrait d'en indiquer les moyens. « Mais avant tout , disait-il dans celte lettre , mettez en sûreté les véritables droits de la nation , la liberté surtout , et vous ne manquerez pas de serviteurs zélés pour défendre les intérêts de votre ppuronne et ceux de votre personne sacrée. Je me dévoue , dès cet instant et sans réserve , au service de

Votre Majesté ; mais je la supplie de ne jamais juger de mes sentiments ni de mes dispositions par les opinions du moment, que je serai souvent forcé d'appuyer pour conserver une popularité que je dois ménager pour les intérêts du roi, et que je ne veux rendre utile qu'à lui. Le même motif pourra aussi me forcer quelquefois à contrarier ses désirs ; mais que Votre Majesté daigne prendre confiance dans ma fidélité , elle est inébranlable; et j'ose lui répondre que, du moment actuel à un an, l'autorité royale sera solidement rétablie sur ses véritables bases, et à un degré qui mettra le roi à portée de faire toujours sans obstacle tout le bien que son cœur désire. »

« Le roi et la reine furent très satisfaits de cette lettre, et chargèrent M. de Montmorin de voir Mirabeau, de conférer avec lui sur tous ses projets, et de l'assurer que, non-seulement Sa Majesté ne rétracterait jamais les engagements qu'elle avait annoncés à l'ouverture des États-Généraux , mais qu'elle avait même toujours désiré que les vœux exprimés dans la majorité des cahiers servissent de base à la constitution , et que son opinion était que ce qui excédait cette mesure était encore plus préjudiciable au peuple qu'à l'autorité royale.

<K Ces assurances , entièrement conformes aux idées de Mirabeau, et aussi positives qu'il pouvait le désirer, étaient consignées dans une lettre que le roi écrivit à M. de Montmorin , et qu'il Vautorisa à remettre à Mirabeau. — Cette lettre est parfaite , dit celui-ci après l'avoir lue. Avec un gage aussi formel des intentions du roi , on peut espérer de mettre un terme à la révolution. Croyez, Monsieur, et dites bien à Leurs Majestés que j'y emploierai désormais toute mon influence et tous mes moyens. »

« La date de cette conversation remonte aux derniers joursdu

RÉVOLUTION ritANCAISË. <9

mois de janvier 4 794 . Ce fat donc à cette époque queH irabcau composa ce fame^nx mémoire, dont on a l)eaucoup parlé sans le connaître; car peu de personnes Tout vu , et , dans ce trëspetit nombre, les trois que j*ai citées sont peut-être les seules encore vivantes.

c Je n'ai pas cru devoir dérober au lecteur de mes Mémoires des particularités dont je peux témoigner ausâ comme ayant été à ma parfaite connaissance ; mais je n'ai pas encore parlé de ce fameux mémoire , il contenait deux parties. Je copierai encore M. Bertrand :

c La première partie de ce mémoire était un exposé des causes de la révolution , et des incidents qui lui avaient fait prendre un caractère atroce. Mirabeau y parlait avec indignalion de la composition de l'assemblée , des iactions qui divisaient le parti populaire , et des fautes de tous les partis. Il dévoilait tous les projets des jacobins, leur tendance au républicanisme, à l'anéantissement de la religion et de toutes les institutions sociales, au bouleversement de toutes les proprié-* tés ; et il prétendait que , dès le début , les maladresses , les résistances inconsidérées de l'aristocratie ayant entièrement dé^ crédité les gens modérés du parti, et consolidé Ténorme puis^ sance du parti populaire, il avait bien fallu se rallier à ce dernier pour y faire un jour quelque bien » et « en attendanti empêcher beaucoup de mal ; que pour se maintenir dans ce parti, il avait été indispensable de $e livrer, même à des extra-' vagances; c'était ainsi qu'il justifiait le rôle qu'il avait joué pendant les deux premières années,

c II est temps de parler de ses moyens ; les voici î c'était 4 " la dissolution de l'assemblée nationale, et son renouvellement provoqué par les provinces, et principalement sui* les bases de II* s£rie. t. ni. 4

sa HISTOiftË DE FRANCE.

la propriété ; 2"" un pian de constitution rédigé d'après le vœu de la majorité des cahiers, et arrêté par le roi.

<K Pour assurer le succès de ces deux moyens , il proposait ; l'aune coalition, dans l'assemblée, des membres les plus sages du parti royaliste et des plus honnêtes gens du côté gauche ; 2"" une distribution d'écrits périodiques dans la capitale et dans les provinces , pour éclairer le peuple sur les projets , sur les manœuvres des factions qui Tégaraient, et sur les conséquencesiunestes qui devaient en résulter ; S"" l'envoi, dans les quatre-vingt-trois départements, de commissaires bien choisis, chargés ostensiblement de la démarcation des limites de districts et de cantons , et dont la mission secrète serait de pro* voquer des adresses uniformes pour le renouvellement de l'assemblée, et pour l'adoption de basés constitutives qui seraient proposées par le roi.

« Un des traits les plus piquants de cet ouvrage, continue M. Bertrand, était le tableau de la désorganisation générale de la société, dissoute dans ses bases, dans ses principes religieux et politiques. Mirabeau , qui avait si puissamment contribué au bouleversement, en paraissait plus effrayé que persi^e. c Je ne doutais pas, disait-il, quand j'ai proposé le serment constitutionnel des prêtres, que le peuple se déclarât pour eux cojçutre nous. C'était peut-être la seule tentative à faire pour connaître ce qui restait de ressort moral k cette nation. Mais il n'y a plus de prise de ce côté-là ; heureusement elle tient encore par goût et par habitude au gouvernement monarchique. Il faut se hâter d'en sauver les débris avant qu'ils soient complètement dispersés. 3>

« Le roi fut extrêmement étonné à lalecture dece mémoire ; il ne pouvait concevoir qM« celui qui parlait ainsi de la révolution

RÉTOI.IITION FRANÇAISE 91

eût été si longtemps le réyolutionnaîre le plus redoiiùible. « Si Mirabeau est de bonne foi, dit SaMajesté à M. de Montmorin, il peut sans doute réparer une partie du mal qu'il a fait; Déanmoins , je ne veux m'engager dans att<îuiié démarche qui produise une guerre civile. Ce mémoire doit être soigneusement examiné. Tâcbéz de réunir Topinion dés hommes les plus sages de l'assemblée. Sachez quels sont ceux à qui Mirabeau serait disposé à s'ouvrir. »

€ L'abbé de Montesquiou étant très-lié avec le comte de Lamarck, avait déjà eu, du consentement de Mirabeau, connaissance du mémoire en question ; ce fut par lui que M. de Montmorin apprit, dans cette circonstance, que M. Malouet était le seul député du côté droit auquel Mirabeau eût fait, dès le commencement de rassemblée , des propositions analogues à ses diq)ositions actuelles. Ce dernier désirait {'articuliërement avoir une nouvelle explication avec lui à ce sujet. Il fut convenu que cette explication aurait lieu chez M. de Montmorin, et en sa présence, dans le cas oii M. Malouet consentirait h s'y trouver avec Mirabeau ; ce qui était d'autant plus douteux qu'ils ne s'étaient point parlé depuis le mois de juin i 789.

« Mjf abeau fvenà la plume, appelle un huissier, et envoie en présence des secrétaires, qui l'entouraient, un billet non cacheté à Malouet, qui, n'étant prévenu de rien, fut fort étonné de ce message. Il ne mit pas plus de mystère à lire ce billet que Mirabeau n'en avait mis à le liii envoyer , et permit à MM. de Clermont-Tonnerre et de Yiriea qui se trouvaient ses voisins de le lire avec lui. Voici ce que contenait ce billet :

c Je suis pli|s de votre avis que vous ne pensez; et, quelle que soit votre opinion sur mon compte, la mienne n'a jamais varié sur vous ;'il est temps que les gens sensés se rapprochent

et s'entendent. Auriez-vous de la répugnance h vous trouver avec moi chez un de vos amis, H. de Montmorin? indiquezmoi le jour, pourvu que ce soit après une séance du soir. » € M. Malouet répondit sur une carte :

« Très-volontiers. Jeudi, à dix heures du soir. » c II soupçonnait, ainsi que ses voisins, que Mirabeau avait quelques rapports avec le château. Sa conduite dans rassemblée depuis plus d*un mois, ne permettait pas de douter qu'il n'eût quelque grand projet. Mais le comte de Virieu, homme très-religieux, détestait Mirabeau, à cause de son immoralité, et répugnait à l'idée de toute communication avec lui; M. de Clermont-Tonnerre voyait, au contraire, ce rapprochement avec joie et concevait de grandes espérances. M. Malouet leur demanda le plus grand secret et promit de les instruire du résultat. 11 alla le lendemain chez le ministre, qui lui confia pour la première fois les détails dont j'ai déjà rendu compte relati* vement à la conversion de Mirabeau et lui remit son mémoire, en lui recommandant de le lire avant le rendez-vous, qui devait avoir lieu le jour suivant.

< Cet exposé pathétique de tous les crimes de la révolution et leurs épouvantables conséquences peintes de la mainte Mirabeau, que M, Malouet croyait encore voir teintes du sang des victimes, firent la plus vive impression sur lui. c iCet homme, dit^il, sait prendre tous les tons et peut être propre à tous les r61es; Fénélon, Machiavel, Rousseau, l'abbé Maury, troU'' veraient chacun leurs maximes dans sion ouvrage, et il y a cependant de l'accord dans ses vues, mais je n'ai pas une cn^ tière confiance dans ses moyens. »

« Le lendemain , M. Malouet et Mirabeau se trouvèrent chez M. de Mpntmorin, r^ l'heure convenue,; Mirabeau ouvrit la

conférence par un long détail apologétique de toute sa conduite révolutionnaire. Celte apologie était difficile à concilier avec les opinions qu'il avait professées jusqu*alors, et M. lialouetlui en fit plusieurs fois l'objection.

« Mes opinions principales, repondit Mirabeau, peuvent toutes se rattacher aux vrais principes et aux intérêts de la monarchie ; je n'entends certainement pas justifier des mesures extravagantes qu'il a fallu appuyer pour n'avoir pas la canaille contre moi, ni les mouvements passionnés, qu'on excitait à dessein et qui m'ont rendu souvent plus méchant que je ne le suis. Rappelez-vous ce qui m'est arrivé vis-à-vis de vous, lors de rincecdie de l'hôtel de Castries; c'est là le secret de plusieurs de mes motions. » '

€ La discussion des plans et des moyens étant l'objet essentiel de cette conférence, occupait toute l'attention de M. Malouet; il ne voyait pas qu'on pût opérer facilement et sans commotion la dissolution de l'assemblée : « Il serait peut-être plus aisé, disait-il à Mirabeau, d'en ramener la majorité à des vues saines, à des amendements qui mettraient l'autorité royale en sûreté et le gouvé^nement ea action. Je ne vois à cet eflet qu'un expédient qui rentre dans l'esprit de ce plan, et qui peut seul produire les effets les plus salutaires, b

c M. Malouet voyait tous les maux dans la délimitation des mandats. < Votre ami, l'évéque d'Autun, a commis, disait-il, par sa motion sur les mandats, un crime irrémissible. » Mirabeau justifia la délimitation et la motion. M. Malouet insistant : c D'après vos bonnes intentions et votre influence, que peut-on espérer de vous pour le rappel du décret qui a annulé nos mandats, ei pour ramener l'assemblée aux obligations qu'ils nous imposent? car je ne connais de contic^révolution

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solide et légale que cdle-là. b M. de Montmorin appuya cette opinion de toutes ses forces, comme étant aussi celle du roi. Je n'ai jamais vu, dit*il, Sa Majesté varier sur ce point ; son intention, sa résolution inébranlable a toujours été de déférer à tout vœu légal de la nation.

« Mirabeau défendit de son mieux l'opinion de l'évéque d'Autan. Avec des mandats on ne pouvait rien faire ; cependant il convint de la solidité des objections, il dit qu'il en causerait avec ses amis, et que c'était un motif de plus pour travailler a la coalition projetée dans l'assemblée ; qu'il fallait réunir quinze députés choisis du côté droit, autant du côté gauche, pour arrêter définitivement un plan de conduite; qu'en attendant, et aussitôt après sa présidence, il ferait, à la première occasion, une motion sur l'état actuel du royaume, dans laquelle il établirait ses principes et sa séparation irrévocable de toutes les factions.

« Je viens de donner in exterm tous les détails de ces négociations avec Mirabeau, on peut compter sur leur vérité. M. Malouet m'^ parla dans le temps ; il comptait sur moi pour le seconder; mais il avait un entfaausiasme et des espérances queje ne partageais pas. J'ai tout lieu de croire que ce fut dans ces espérances que fut fondé , par M; de Clermont-Tonnerre et par lui, leur fameux club des impartiauXi qui divisa un moment le côté droit, et ob ils réussirent à faire entrer divers écrivains déjà marquante , notamment Rhulières, MalletdUrPan et M. de Fontanes. Ce club avait été établi d'une manière légale, comme tous les autres clubs du temps, et, par cette raison, on croyait sérieusement qu'il devait être respecté et protégé.

« Ji ne le fut pas du tout. On ne désavoua pas sa légalité et

RfiVOLUTlON FRANÇAISE. 6ft

sa légitimité; on n'en tint compte. Nous allons voir le club HDSolté, bafoué dans l'assemblée nationale même, attaqué en* suite à diverses reprises par le peuple, et finalement dissous. On va voir de même tous les beaux plans de la cour avee Mirabeau, comme avec d'autres, échouer sueeessivement d'une manière misérable.

cOn ne peut s'étonner du peudeconfiance^uem'inspiraieni les nouvelles liaisons de la cour et de mes amis avec Mirabeau, j'avais été à même d'apprécier déjà celles qu'on avait eues avec VL Necker, et aussi la confiance que ces mêmes amis, ^ûnsi que les personnages les plus considérables du tempsi avaient eue en lui.

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