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CHAPITRE XLVni

Jngements sur l'assemUée constituante.

L'assemblée constituâiite a manqué complètement la mis* sion qu'elle s'étnil donnée ; elle voulait établir la monarehie constitutîonndle en France et, dans son areu^ement, elle ne s'est pas douté une seule fois qu'elle bâtissait sur le sable au profit de l'anarchie^ en détruisant une h. une leR prérogatives essentielles de cette royauté » principale base de la mo^ narchie constitutionnelle.

L'assemblée constituante acheva du reste ses travaux au milieu des plus sombres nuages. L'irritation des partis allait toujours en augmentant, et l'un d'eux surtout ne cachait plus ses projets dé renversement et de ruine. La révolution était donc iiiiminente, la guerre civile prête h éclater, et il ne fallait pas être prophète pour annoncer que la guerre étrangère surviendrait dans un avenir prochain. A tous ces élémenis de tempête, il faut ajouter que le pain était cher à Paris, et la misère fort grande. Dans les provinces, les troubles continuaient à l'occasion de la circulation des grains. L'aseemblée nationale constttuante a laissé à l'assemUée nâtionaie législative un fardeau qui l'a écrasée.

Ainsi finit eette fameuse assemblée , qui réunit tant de lumières à tam d'erreurs, qui a fait un bien durable, mais un grand mal immédiat, et dont le souvenir servira longtemps encore de prétexte aux attaques des ennemis de la liberté.

Voyez, disent-ils, ce qu'ont produit les délibérations des hommes les plus éclairés de France. Mais aussi pourrait-on leur répondre : songez à ce que doivent être des hommes qui,

n'ayant jdmâis exercé aucun droit politique , se trouvent toutà-coup en possession d*une jouissance funeste à tous les individus, le pouvoir sans bornes; ils seront longtemps avant de savoir qu'une injustice soufferte par un citoyen quelconque, ami ou ennemi de la liberté, retombe sur la tête de tous; ils serOBt longtemps avant de connaître la théorie de la liberté, si simple quand on est né dans un pays où les lois et les moeurs vous l'enseignent, si difficile quand on a vécu sous un gouvernement arbitraire, où rien ne se décide que par les circonstances et où les principes leur sont toujours soumis. Enfin, dans tous les temps et dans tous les pays , faire passer une nation du gouvernement des cours à celui de la loi, c'e^ une crise de la plus grande diflSculté , lors même qtte l'oj^inion la rend inévitable.

L'histoire doit donc considérer l'assemblée oonstituaiite sous deux points de vue : tes abus qu'elle a détruits, et les institutions qu'elle a créées. Sous le premier rapport, elle a de grands droits à la reconnaissance de la race humaine; sous le le second , les plus graves erreurs peuvent lui être repro-

CBCGS*

- Sur la proposition de M. de La Fayette, une amnistie générale fut accordée à tmis ceux qui avaient pris part au vopge du roi , ou commis ce qu'on peut appeler des délits politiques. Il fit décréter aussi que tout individu pourrait sortir de France et y rentrer sans passeport ; l'émigration était alors déjà commencée.

Mais ce qu'il importe de remarquer, c'est que l'assemblée conslituanto rejeta toutes les mesures qui lui furent proposées pour entraver la liberté civile. La tninorité de la noblesse avait cet esprit de justice inséparable du désinCéressenent;

Parmi les doutés du Tiers-Etat\ Dupont de Nemours , qui a survécu malgré son courage» Thouret, Barnave, Chapelier, et tant d*autres , qui ont péri victimes de leurs excellents principes , ne portaient certainement dans les délibérations que les intentions les plus pures. Mais la majorité, tumultueuse et ignorante, eut le dessus dans les décrets relatifs à la constitution.

On était assez éclairé en France sur tout ce qui concernait l'administration ; mais la théorie des pouvoirs exigeait des connaissances plus approfondies. C'était donc, le plus pénible des spectacles intellectuels que de voir les bienfaits de la liberté civile mis sous la sauve-garde d'une liberté politique sans mesure et sans force (i).

Voici comment M. Bûchez , dans son Histoire parlementaire de la Bévolution , juge l'assemblée constituante :

c Dans la plupart des histoires antérieures à la nôtre , tout en déplorant que tant de deuils aient couvert les efforts de la révolution, on prodigue Téloge à la Constituante, et Ton jette le blâme sur la Législative. On admire la première , et Ton attribue à la seconde les tristes nécessités où la France fut réduite. Suivant nous, c'est accuser la victime des fautes du coupable. La Constituante était libre de ses actes, maîtresse souveraine de ses volontés et de la France. La Législative , au contraire , entrait dans le mouvement politique sous la domination d'un passé qui n'avait d'autre issue que la terreur conventionnelle ou la perte de la nationalité française. La première assemblée avait créé des circonstances dont nulle force humaine ne pouvait changer la fatalité, et dont la législative fut le produit et l'agent.

(1) M-* de Staël.

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RÉVOLUTION FRANÇAME. 4«1

Les bomines de la Constituante oublièrent le passé comme VaveDir ; ils ne virent que le présent , et le considérèrent cooiiue étemeL

Les hommes de la Constituante agirent sans connaissance de l'avaiir» c'est-à-dire sans prévoyance. Ils formul^ent une constitution sans portée au-delà du présent , purement négative de ce que Ton venait immédiatement de renverser, n'affirmant rien quant au futur» incapable , par suite , de rien produire au-delà de la première négation. Nous Tavons vu, elle fut faite par fragments, et chaque fragment porte Tempreinte de Toccasion qui lui donna naissance. Nous pouvons affirmer, d'après l'observation que nous avons faite , et tout le inonde , nous le croyons , l'affirmera avec nous, que si les circonstances extérieures se fussent autrement présentées, la constitution, bien que produite par les mêmes hommes, dans un même siècle , sous l'influence de la même éducation , eût suivi cette différence. En effet, les parties les plus importantes sont, ainsi qu'on le dit en langage philosophique, conçues à jios^ariori; nulle part on ne trouve le signe d'un à priori. Ainsi, pour n'en citer qu'un exemple, la manière dont elle comprit le rôle de la représentation nationale , lui vint entièrement de la nécessité du temps ; elle se prononça pour une assemblée unique et permanente , seulement parce qu'elle-même ne pouvait se scinder ni cesser d'être permanente ; elle investit l'assemblée de toutes les espèces de pouvoir, parce qu'elie-mênie les possédait tous. Nous insistons beaucoup , trop peut-être, sur ces considérations; mais, c'est parce que nous voyons tous les jours citer la conduite de la Constituante à titre d'autorité, tandis que l'on ne devrait la citer qu'à titre de renseignement et comme preuve des inconvénients du procédé à

Mt HISTOIflE m TRAHGB.

posteriori dans les ohoses de souTeraineté et de gouveniemeut.

Si rassemblée dont il s*agit se fût sérieusement defRandé compte de la nationalité française, et eût étudié notre histoire autrement que dans an but de polémique , il est probable qu'elle eût été nationale , autrement que par son titre; eUe ne se fût pas seulement ^nis, lorsqu'il s'agissait d'institutions et de rapports sociaux , des relations négatives qui existent entre les individus» en un mot, des droits de F homme; elle eût aperçu qu'une nation est une existence bien autrement positive que celle d'un homme , et que , bien loin que la nation dépende des individus , ce sont les individus qui dépendent de la nation.

Il lui suffisait de remonter seulement quelques siècles du cours de la civilisation moderne pour voir la raison et l'origine des tendances politiques de 4 789 , et pour connaître leur portée. Elle eût aperçu qu'en proclamant la souveraineté du peuple, c'est-à-dire la possession de la nation par ellemême , eUe abrogeait la loi des gens établie depuis près de deux siècles. Alors elle ne se fût pas trompée apr l'imminence de la guerre , et si elle n'eût pas saisd tous les d^ils de notre longue lutte révolutionnaire contre les souverains étrangers, elle en eût prévu la généralité : elle eût senti que la rév(dutioB devait changer la face du monde ou périr.

Cette pensée seule eût suiB pour lui inspirer un systiane constitutionnel différent de celui qu'elle laissa à la législative, et pour imprimer à sa conduite administrative une marche tout opposée.

Proclamer la liberté de la presse comme un droit individuel, et non comme un droit qui a pour but raccomplissement d'un

RÉVOLUTION PIIANÇAISË. MS

devoir, c'est se mettre dans Timpossibilité d'empêcher le mal sans nuire au bien , ou d'encourager les bons sans donner aussi carrière aux méchants; et c'est ce qui eut Heu. La lioenceftit sans limites; les partis les plus purs se virent entachés par l'accession des plus méprisables adhérents. Il n'est ]>a8 d'idée noble et généreuse, pas de mot dans la langue sacrée du dévouanent , qui ne fussent souillés par le contact de mots ramassés dans la boue des rues et des halles. Il n'y avait pas, dans la déclaration des principes, de signe pour distinguer le bien du mal; et aussi toute distinction sembla ^Rieée entre le bien et le mal. Ce fut avec le langage de la dépravation que l'on prêcha Tamour de la patrie et des grandes choses. Quel enseignement recueillit le public dans ces brochures, et particulièrement dans le journal d'Hébert! Il désapprit à distinguer Thonnéte du déshonnéte. La confusion qu'il voyait dftns le langage, il la porta dans la pra** tique; et de là cette fierté de mauvaises mœurs, cette vanité de débauche, qiii fut le caractère d'une certaine époque de la révolution , et dont il existe encore , de notre temps , quelques représentants honteux. Heureusement cet abus de la parole « ce dévergondage de la presse , eut peu de durée. Mais suppo-^ se2 qu'il lui eût été donné d'enseigner toute une génération , n'est-il pas juste de croire que la France eût tout entière peut-être conquise par cet infâme exemple , et eût fini par reproduire dans ses mœurs la langue qu'on lui apprenait à parler? Qu'était-ce qu'une déclaration de principes sans unité, d'une constitution où nulle part on n'avait articulé ni le but social, ni le mot de la nationalité, où Ton ne parlait que de l'individu, et où tout, par suite, était abandonné à t'arbi^ traire des volontés individuelles?

M4 IliSTOiRE DE FRANGE.

Il y avait, il devait y avoir deux partis : celui du monarque et celui du peuple, appuyés, le premier, sur Tespérance de reconstitua* une nouvelle cour; le second, sur le sentiment des masses, qui, une fois mises en mouvement, ne s arrêtent jamais que lorsqu'elles ont épuisé leur but. Cette opposition n*étaii pas seulement une nécessité du temps ; c'est en quelque sorte une condition inhérente à la vie sociale, et qui représente la lutte incessante qui existe toujours entre les tendances progressives et les volontés conservatrices. Par le fait donc de la Constituante , il arriva que cette opposition n'était pas le résultat de la présence simulianée de deux éléments contradictoires, mais simples comme le bien et le mal, comme le progrès et l'immobilité. Sous chacun d'eux, sous ces deux drapeaux qui les distinguaient, il y avait une multitude de différences; si bien que l'une des oppositions étant vaincue, la lutte devait recommencer entre les filetions du parti vainqueur. Ainsi , parmi les partisans de la monarchie , il y avait des nuances innombrables, toutes cependant capitales, propres à fournir les éléments d'une hostilité impitoyable; et, parmi les ennemis de celte monarchie, les dissentiments n'étaient pas moindres. Il y avait les unitaires et les fédéralistes, et , sous chacune de ces appellations , étaient encore comprises des dissemblances qui étaient séparées de toute h distance qui est entre la religion et rirréligion , entre la vertu et l'improbité. Qu'arriva- t-il de là? c*est que, d'abord, dans le parti qui fut vaincu, parmi les monarchistes on confondit dans le même anathème les constitutionnels par conviction, les royalistes purs , et quelques intrigants ambitieux ; et cette confusion fit traiter avec la même sévérité les hommes vraiment coupables et ceux qui s'étaient trompés, les traîtres et

les faibles. Cest ensuite que , lorsque le parti triokiiphant manifesta les profonds dissentiments qui le divisaient , le peuple ne comprit plus la discusMon ; il vit , dans ce qui était une liostililé de principes et de doctrine, une dispute de per-sonnalités; et le peuple, en se retirant du débat, laissa la place libre au savoir-faire et à l'intrigue. La Gironde et la Montagne périrent , et dès ce moment l'activité révolutionnaire s'arrêta; l'œuvre resta inachevée.

Si la Constituante eût proclamé la doctrine du devoir, il n'y eût eu que deux partis possibles : celui des bons et celui des méchants. Hébert et ses pareils n'eussent jamais pris la parole. La Gironde n'eût pas même trouvé l'occasion d^émettre ses doctrines; car là où est le devoir, là est l'unité. La révolution n'eût pas été si fatalement obligée à être sévère et cruelle ; il lui eût été permis d'être indulgente pour les faibles. Une seule bataille eût suflS pour assurer son succès ; un seul acte eût écarté tous ses ennemis. Nous n'hésitons donc pas à affirmer que l'erreur de la Constituante fut l'origine de toutes les douleurs et de toutes les lenteurs de notre révolution.

Tant il est vrai que le bien et le mal sont choses absolues , entre lesquelles il n'y a point d'intermédiaire ni d'alliance possible ! Tant il est vrai que le pire des partis est celui qui tente une conciliation entre les conséquences de princi|)es qui se repoussent. En politique, il faut choisir ou la doctrine du devoir ou celle du droit ; en morale , il faut choisir ou le dévouement ou Tégoisme ; et , selon que l'on a adopté l'un ou l'autre de ces principes, il faut suivre rigoureusement la ligne des conséquences rationnelles et pratiques que chacun d'eux nous indique, sans tenter de les mêler les unes aux autres. Les n* SÉRIE. T. iir. 30

partis doivent être absolus , inflexibles , jusque dans les derniers détails.

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