‹ Histoire de FranceChapitre 7 sur 53 · CHAPITRE VIL · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIL

Sait6 des mémoires de M. de Montlosiet. — M. Necker..

< On ise sottvi^dra à quelle distance, à Versailles même, Mirabeau avait jugé à propos de se placer de M. Necker : c Le ciel me pré^rve, avait-il dit, d'opposer npés plans lux siens! On ne rivalise pas en un instant une popularité aussi proA^ gieuse^ conquise par dfs services éclatants, une longue eapé*ricDce, la réputation du premier talent financier connu, Qt^ s'il faut tout dire, des hasards, une destinée telle qu'elle n'édiut m partage à aucun mortel. »

< Il est d'usage'de classer k{. Neckçr parmi les grandes nota*- IjîMtés révolutionnaires; je doute que cette désignation soit suffisante, même exacte. Dès avant la révolution, M. Necr ker avait déjà une réputaticm qu'on pouvait regarder comme européenne.

c Cette renoflpmée le supposait ratoufé d,e vertus autant que

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de (alcnls. Puisque j'en suis à ce grand peraonnage, il m'est indispensable d'abandonner un moment Mirabeau, et de raconter, moi qui ai vu la gloire de M. Neeker, ce que j'ai vh aussi de son déelin et de sa décadence. Et d'abord, il ne me parait pas sans intérêt, à Tégard d'un homme de cette célébrité, de rapporter l'impression que sa physionomie fit sur le Tameux Lavater. Leur premibre entrevue eut lieu à Bàle, lorsque M. Necker y passa à la fin de juillet 4 789. Ce fameux physionomiste en rend compte ainsi dans une lettre particulière : < Rendu à Bâle, aux Trois Rais, le vmidredi 2i juillet 4 789, étant invité par M** de Staël à diner avec M. Necker, je vis, pour la première fois, au sein de sa famille, cet homme éga^ lement distingué par sa renommée, son sort, ses talents, son mérite. Vous savez que je fais un cas extraordinaire de la pre* mière impression. Quoiqu'on détail je me fusse représenté M. Necker tout diflérent, sa figure, au premier aspect, répondit «^ mon attente; mais, vu de plus près, je fus surpris de la difiérence de ses traits avec toutes les estampes qu'on en a faites. Mon jugement physiognomoniqne du total fut bientôt, décidé. Le tout, dans un certain éloignement, inspire un sentiment de vénération, observé de près, plus d'amabalité se fait apercevoir.

< La constitution des parties solides de cette tête n'appartient pas aux formes originairement grandes et caractéristiques de la nature; elle n'en est pas un produit absolu , unique , original, un trait hardi, un salto mortale , comme, par excmipie , en différents degrés , celle de Newton , Locke, Montesquieu , Turgot, Qiatam , Pittou même de Voltaire, Rousseau, Johnson, etc; mais le tout a quelque chose d'aussi unique, approchant de la perfection morale» décisif pour la sagesse

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trasquille Ah prudence consommée; ses traits, en détail» se réunissent pour exprimer Thonnéteté , la bonté , la douceur et la noblesse des sentiments. Son front a quelque chose d'un tendre féminin : il n'a ni nœuds, ni angles, ni rides; il recule et est comme tous les fronts de cette espèce. »

A ce portrait de M. Necker, fait par Livater, comme pby • sionomiste, on pourra comparer le suivant , fait dans un autre sens par Tabbé de Montgaillard .

€ M. Necker n'avait, dans sa personne, rien de séduisant ni même d'agréable. Sa figure était repoussante au premier abord. 11 était difficile de ne pas apercevoir une sorte de mor«gue , qui déplaisait , ma^ré que Ton en eut ; -et celte morgue avait Fair de vous dire : voyez en moi un grand homme, un génie supérieur. M. Necker croyait faire preuve de supériorité en tenant la tête fort élevée et presque renversée, peut-être parce que M. le duc de Choiseul , le plus léger, et quelquefois le plus fier des grands seigneurs de la cour de Louis XY, s'était fait une gloire de porter le nez au vent. M. de Choiseul offrait au moins une certaine noblesse dans son caractère, dans sa personne, tandis que M. Necker était tout-à^fait dé^ pourvu de grâce dans son maintien , de dignité dans sesrma* Bières, et presque de politesse dans ses formes sociales. Sa conversation était sèche et sans aucune amabilité.

c Son âme était , si on peut parler ainsi , toute dans son es<prit; et l'esprit bouchait hermétiquement chez lui les sentim^ts. Dire que M. Necker n'avait pas infiniment d'esprit, ce serait s'accuser sol-même d'imbécillité. Lorsqu'on l'entendait disserter sur des opinions religieuses, sur des points de haute administration , sur des questions littéraires, on était quielquefois étonné de la force ou de la hardiesse de ses peu-

secs; mais jamais les raisons dont il se servait pour convainerô ne parvenaient à persuader. » Je n'ai vu qu'une fois M. Necker, et eette fois même je ne lui ai pas parlé ; mais j'ai eu beaucoup de relations avec ceux qui en avaient habituellement avec lai, et je puis affirmer que le jugement que porte ici Tabbé de. Montgaillard , non-seulement est trop sévère dans quelques points , mais encore, à beaucoup d'égards, injuste; seulemoit il me parait curieux , à l'égard d'un bomme qui , après avoir été maltraité de la cour, avait reçu tous les dédommagements que peut donner, dans ce cas, la faveur populaire, à l'égard d'un homme pour la retraite duquel , au 44 juQlet, les théâtres de Paris avaient été fermés en signe dé deuil, dont k buste avait été promené dans toutes les rues , d'un homme à qui l'on a reconnu une renommée et une popularité colossales; il est curieux, dis-je, de voir un tel homme s'éteindre peu à peu et s'anéantir enfin dans l'oubli , l'indifférefice et le mépris;

« On a vu précédemment décrits, par le marquis de Ferrière, les premiers moments de cette agonie. « La hain« q^e lui portaient les bobles et les prêtres était le seul mérite dotit U pût encore se prévaloir aux yeux des révolutionnaires.

< Ceux-ci commençaient à être las de son ton de régent, et démêlaient , à travers le calme apparent de son visage , sa fureur de n'être plus qu'une vieille idole , reléguée dans sa nidie , sans adorateurs et sans culte. » Sans partager ces sentiments de haine, je dois convenir qu'une vie politique , brillante à quelques égards, mais tout-à-fait orageuse , se termina de la manière la plus triste. Bertrand de MoUeviUe , qu ne le détestait pas moins que le marquis de Ferrière , rapporte avec complaisance, mais aussi avec vérité, les demimiiiQ-

ments de son agonie politique. 11 termina migérablem^t sa cariière ininistérielle, après avoir avalé jusqu'à la lie le calice amer des humiliations. On ne lui laissa pas même rhonneuf de fixer rinstant de sa retraite , pathétiquement annoncée depuis quatre mois, dans la péroraison de tous ses mémoires. Il fat forcé à prendre précipitamment la fuite , pour échapper aux fureurs de cette même populace, dont il avait été l'idole.

« Pendant lesdeux dernier moisde son ministère, M. Neckef eut presque tous les jours la douleur de se voir attaqué dans les journaux et dans rassemblée par les plus amers sarcasmes , et personne ne supportait moins philosophiquement que

lui ce genre d'agression Le comité des finances rejetait

tous ses plans. I^ orateurs du côté gauche et du cdté dnnt les combattaient. Camus avait chaque jour quelque nouvelle querelle à lui susciter. Alors de se plaindre et d'annoncer son départ , qui ne se réalisait jamais , surtout au gré de ses nom* breux ennemis. M. Necker, parlant toujours de son départ , et ne pouvant jamais se résoudre à l'effectuer, adresse un der« nier rapport à l'assemblée.

« Le 2 septembre, entre une heure et deux heures aprèsmidi , un bruit affreux se fit ebteodre aux environs de là salle et dans le jardin des Tuileries, occupés par use foule immense qui avait commencé à se rassembler à cinq heures du matin , et à laquelle les groupes permanents du Palm- Royal étaient venus se joindre. La mort de Bouille, mais mr^ tout le renvoi des ministres étaient les cris qui perçaient le plus distinctement à travers des imprécations. Les clameurs et le tumulte s'accrurent à un tel point qu'on craignit que les portes de la salle ne fussent forcées; mais la garde nationale doublée r^ûnaces mouvements par sa fermeté. La ferment

tatioD parut apaisée p^daat quelques heures; mais le soir, de nouveaux attroupements se formèrent et firent retentir les rues de leurs vociférations.

< Cette scène révolutionnaire n'était jouée que pour effrayer M. Necker ; il en fut complètement la dupe. M, de La Fayette qui n'était' pas plus que lui dans le secret de cette manœuvre, lui envoya un aiâe-de-<;amp à huit heures du soir pour l'avertir du danger qui le menaçait et lui donner le conseil de sortir de son hôtel. Accompagné de cet aide-de-<»mp , il sortit de Paris aussi secrètement qu'il était possible , et se réfugia à sa maison de campagne , à Saint-Ouen. Son arrivée nocturne et inattendue dans ce village y ayant excité quelques mouvements de pure curiosité , il n*osa pas coucher au château et erra toute la nuit dans la vallée de Montmorency. Le lendemain dans la matinée , il revint à Paris, et en partit le même jour avec sa femme, pour aller, disait-on , prendre les eaux de Plombière. Avant son départ, il annonça sa retraite à l'assemblée par la lettre dont voici un extrait.

« Après quelques détails sur sa santé et sur sa gestion finan^ dere , c'est-à-dire sa comptabilité et sa responsabilité , il ajou- ' tait : < J'offre et je laisse eh garantie de mon administration deux millions quatre cent mille livres dont l'état de mes affaires, en quittant Paris, me rend la disposition nécessaire, le surplus je le remets sans crainte sous la sauve-garde de la nation , etc. »

< Cette lettre , continue M. Bertrand , fut entendue non-seulement avec indifférence, mais avec les signes de joie les moins équivoques.

< 11 fut arrêté à trente lieues de Paris, à Arcis-sur-Aube, par la municipalité, comme suspect de vouloir se soustraire à la

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responsabilité. Il écrivit à rassemblée pour la prier dlor* donner à la municipalité de lui laisser continuer sa route. L'assemblée l'ordonna. 11 se remit en marche, et fut encore arrêté à Vesoul. Le président lui répondit de la manière la plus sèche et la plus froide.

« Telle fut la fin d'une carrière politique qui , à plusieurs reprises , avait eu beaucoup d'éclat, qui dans. des temps ordinaires n'aurait pu manquer d'en avoir beaucoup, mais qui, par l'immoralité des temps et le dévergondage de toutes les têtes , ne devait pas, quel que fût le mérite de l'homme, avoir une autre fin.

« Et , en effet , je prie le lecteur de me dire ce que c'est qu'un état de choses, prétendu populaire, où , un homme aussi populaire que Necker, aussi voué aux opinions libérales , aussi peu aristocrate, à raison de toutes ses relations de banque, de commerce , et , pour dire le mot franchement , par ses allures habituelles de roture et de bourgeoisie ; un homme qui , d'un côté, donnait si peu de prise à la jalousie, qui, d'un autre côté, avait donné tant de garanties de sa probité dans ses diverses administrations , et à k révolution elle-même par ses innovations d'administrations provinciales, par la double représentation, par son adhésion à la délibération par téta, qui cependant ne peut tenir à ce nouveau régime de liberté ^ et qui , bon gré, malgré, en est écarté peu à peu et finale^ ment expulsé? qu'on me dise ce que c'est qu'un état de cho' ses qui aTest composé de manière à ce que le commandant de la garde nationale de Paris , qui a à sa disposition trente mille hommes et soixante pièces de canon , ne puisse offrir aucun secours h un homme aussi honorable, aussi populaire que M. Necler , et n'ait d'autres conseils à lui donner que la fuite?

«a msTOiiiB DE ^iUNCi:.

« Il faut comprendce catte situation. Dans tous l6s temps, et surtout dans toutes les révolutions , il n'y a jamais que deux principes de puissance : en premier lieu , les intérêts, surtout quand ils sont unis, de même nature et en masse ; car alors ils sympathisent naturellement , ils conspirent et s'entendent sans s'être concertés ; en second lieu , les combinaisons et agrégatiims, quand elles sont armées, organisées et compactes.

< Or , les grands intérêts d'alors , les intérêts révolutionnaires , dérivés de toutes les violences qui avaient été commises, de toutes les spoliations qui avaient été faites; intérêts fondés sur l'iniquité et disposés , par cela même , à la crainte des vengeances et des retours; ces intérêts qu'on ne pouvait ni conserver ni autoriser , formaient un faisceau très-difficile à briser.

< Relativement aux combinaisons, là scène était remplie, savoir, à Paris, des phalanges d'une garde nationale en affinité avec toutes les gardes nationales du royaume , et un club de Jacobins en affinité avec des milliers de clubs qui couvraient la France. Voilà ce que Necker avait laissé établir, ou , du moins» voilà ce qu'il n'avait pu empêcher; voilà ce que Mirabeau espérait dominer et surmonter, non pas avec un déploiement de forces, le roi n'en voulait pas, mais avec des phrases de tribune; M. Malouet et Mi de Montmorin, avec un décret sur le retour aux mandats.

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